ACTE PREMIER
Oh 1 tout ce qu'il y a de plus indiscret !
GUILLAUME
Alors, la partie n'est pas égale entre nous, mademoiselle. Yous savez tout de moi et je ne sais rien de vous.
TAMARA, se levant.
Cherchez 1 . . . femme voilée est toujours belle, dit un de nos poètes d'Asie... et j'espère bien que vous allez me parer, en imagination, des vertus les plus rares.
GUILLAUME, se levant \
Eh quoi ! ... ne m'aiderez-vous pas un peu ?.. De grâce, un fil... Un simple fil pour ine guider dans ce labyrinthe.
Non, non, Ariane s'y est prise!.. D'ailleurs, sais-je bien, moi-même le secret de mon âme?.. Je sais que j'ai dixneuf ans, que j'aime la vie, le bruit du monde qui me sourit et me flatte. Mais j'aime aussi ce beau lac, cette villa solitaire, et le silence. J'ai l'esprit sérieux et le goût des études sévères; mais j'adore aussi les romans, les ballets et la pantomime. Je suis active, j'ai parfois une soif de dévorer l'espace, et je vole, emportée par mon cheval, jusqu'à perdre haleine... A moins, pourtant, que je ne docme tout le jour sur mes coussins, indolente et pensive... (Souriant.) Si vous pouvez saisir mon être intime au milieu de tout cela. . . vous serez aimable en m'en faisant part.
GUILLAUME
Oh ! ce n'est pas bien difficile.
TAMARA, s'asseyant sur le fauteail.
Vraiment?
GUILLAUME
Vous avez dix-neuf ans, mademoiselle, c'est-à-dire l'enthousiasme et la foi, le sourire et les larmes. Votre heure présente se résume en deux mots : Espérance, Amour.
TAMARA, rêveuse.
Espérance, Amour!. . Ah oui!. . . C'est le rêve.
GUILLAUME
Le rêve ! . • Quel mot sceptique! . . . Déjà?
* Gnillaiiffle, Tamara.
TAMARA, avec mélancolie.
Faut-il donc vÎTre si longtemps, pour apprendre à ne plus croire aux chimères ?
Que dites-vous?.. Enfant !..OhI pardon, mademoiselle. Tout à l'heure, vous m'avez presque donné le titre d'ami et, tout à ma sympathie pour vous, je m'oubliais. . .
Si, si, parlez !. . . Votre sincérité m'est précieuse.
GUILLAUME
Prenez garde l. . » car je vais presque croire que vous m'accordez les droits d'unamf.
Me trouveriez-vous trop hardie de répondre : oui?
GUILLAUME, souriant.
Pourquoi l'amitié n'aurait-elle pas ses coups de foudre comme l'amour?
Eh bien ! . « soyons amis.
GUILLAUME
Voici ma main.
TAMARA, ae levant.
Voici la mienne.
GUILLAUME
Songez-y, je suis capable de réclamer votre confiance.
Sans confiance, serait-ce donc de l'amitié?. .
Mais il est des secrets de cœur. . . dont on souffre, et qu'on voudrait parfois se cacher à soi-même. . . Ces secrets-là, me sera-t-il permis de les voir?
TAMARA, un peu troublée.
Sans doute... (viTemeat.) Mais, parlons de vous? Car cette confiance doit être réciproque.
GUILLAUME
C'est juste!. . , Que voulez- vous savoir?. . .Interrogezmoi.
ACTB PBBMIKR 27
Vous avez une sœur^ m'avez-vous dit. . . Quel âge a-telle?
GUILLAUME
Dix-neuf ans.
Âh ! mais c'est une amie de plus que je vais avoir!.. Elle vit auprès de vous?
GUILLAUME
Elle n'a que moi. Elle était encore au berceau quand nous avons perdu notre mère.
Je suis bien curieuse de voir cette élève formée par vous. Gomment est-elle?
GUILLAUME
Oh ! ce n'est point une fille ordinaire, un de ces lys pâles et penchés, édos dans l'atmosphère d'un couvent, et qui semblent tous greffés sur la môme tige... Elle est alerte, enjouée, vivante, les candeurs d'une Agnès, les spontanéités d'un page... Enthousiaste, aimante... Enfin, elle est parfaite ! . . . Vous la verrez.
Dieu veuille qu'elle soit heureuse et bien-aimée !
GUILLAUME
Elle le sera, je l'espère. . . Gomme vous le serez vousmême un jour.
TAMARA, avec tristesse.
Moi?. . C'est possible.
GUILLAUME
Oui, vous ! . . . Malgré ce grand soupir et cette mélancolie qui voile votre front, aux mots d'amour et d'espérance.
C'est peut-être que j'ai déjà goûté le fruit amer de l'expérience.
GUILLAUME, souriunt.
Gomme je raillerais ce grand mot sur vos lèvres^ si j'étais depuis plus longtemps votre ami.
Oh ! parlez-moi comme à votre sœur! Car, à mon tour, je croirais manquer à notre pacte d^amitié, si je ne vous faisais Taveu du motif secret qui m'attirait vers vous, avant de vous connaître.
Un mystère?
TAMARA, an peu troublée.
Une idée bizarre, romanesque, cçm m'était venue. Vous, qui savez tout du coeur et de la vie, je voulais vous voir, vous interroger sur. . . un malheur étrange qui a frappé... une amie qui m'est chère. . .
GUILLAUME
Quoi?
J'espérais, follement peut-être^ que vous pourriez être son guide, que vous sauriez lui rendre l'espérance perdue, en relevant son courage. . . Ou du moins la guérir de sa peine^ en la désillusionnant. — Acceptez -vous d'être le confident de cette douleur? *
GUILLAUME, liii tendant la main.
N'avez-vous pas le droit désormais de disposer de moi?
Merci ! — El vous promettez de me répondre sincèrement... de me dire la vérité?. . . Dût-elle être impitoyable et détruire à jamais tout espoir?. . .
GUILLAUME
Je vous le promets.
Eh bien, écoutez donc, car il s'agit de toute une existence.
Elle s'assied dans le fauteuil.
GUILLAUME, prenant un siège près d'elle.
Que dites-vous?. . Oh ! parlez, je vous écoute !
J'ai . . . une amie, qui croyait^ elle aussi, toucher de la main le bonheur rêvé. Depuis six mois elle était fiancée au comte Michel Woynoff, fils de son tuteur, qui occupe une