‹ Tamara: comédie en quatre actesChapitre 27 sur 74 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

Hé ! comptez-vous pour rien ce cri de la bête qui est en nous?.. Cette domination de la matière stupide qui réclame, toujours plus avide, môme le poison dont nous lui avons fait. un besoin?.. En été, mon sang gèle si je ne lui donne ce cet aliment de combustion. • Et je vous Tatteste, il m'a fallu plus de bravoure et d'énergie pour me corriger de ce vice absurde, qu'il ne m'en faudrait pour être un héros.

GUILLAUME

C'est étrange à dire.

MICHEL

Moins qu'il ne vous semble. Nous vivons sous un climat meurtrier, nous défendons notre vie. A dix-sept ans, j'étais soldat. Pour ne plus paraître enfant, je buvais plus qu'un homme... Joignez à cela cette fausse volupté de l'ivresse qui nous attire...

GUILLAUME, riant.

Casse-cou, cher comte! Vous alliez me convaincre... ce mot est de trop !

MICHEL

Hé ! pourquoi ne pas le dire ?... Toutes les vertus humaines ne côtoient-elles pas un vice ? Sans doute il est absurde de succomber à cette ridicule faiblesse, et d'éteindre tout à coup, stupidement, ce flambeau sacré de l'intelligence qui nous fait presque Dieu ! pour parler votre langage de poète. Mais, dites-moi, depuis quand a-t-on trouvé le moyen de vaincre les passions ? Au joueur qui consume ses nuits dans la fièvre, hasardant sur une carte sa fortune et souvent son honneur... Au libertin qui se tue, à l'envieux qui se dévore, allez donc parler de volonté, de sagesse...

GUILLAUME

Mais ceux-là du moins, du fond de leur vice et dans lear délire, ils gardent la conscience de leur âpre joie.

MICHEL, avee une exaltation fébrile.

Et qui vous dit que cette joie de l'ivresse, ce délire de

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la radson qui chancelle n'est pas la volupté suprême, et le ciel, et roabU de toute pensée ?.. Sans doute c'est le domaine de la folie... Mais ne le savez-vous pas?., des âmes de poètes s'y sont consolées.

GUILLAUME, Iroideineot.

Alors buvez donc, Michel !

MICHEL, s'arrètaût tout à coup etavQe un mouyement douloureux.

Ah!

GUILLAUME

Eh bien ? qu'avez- vous ?

MICHEL

Rien. . . J'extravaguaîs. . . et, sans vous en douter, vous m'avez brusquement calmé avec un mot qui m'est très-cruel.

J'allais succomber à ce vertige. (Ayee un amer déconragament.)

Ah !.. dire que j'en puis être réduit à de telles luttes !.. Je vous fais pitié?..

GUILLAUME

Oui ! surtout quand je songe. . . aux chagrins que vous avez causés.

Ah I vous savez mon histoire... C'est Tamara qui vous !'a contée.

GUILLAUME

Oui.

MICHEL

C'est hideux, n'est-ce pas ? Quelle chute du haut de ses rêves ! Depuis ce temps je me châtie. Vous le voyez, ce flacon, que je viderais sans sourciller, est là qui m'attire... et je n'y touche pas... Chez moi, jour et nuit, je fais placer à portée de ma main ce fascinant breuvage. Py goûte pour me tenter... et je résiste.

GUILLAUME

Mais pourquoi vous exposer à ces combats puérils ?

MICHEL

Pour me convaincre moi-même de ma force, et pouvoir bientôt donner, à Tamara, ma parole que je ne succomberai plus.

ACTB DEUXIÈME 47

GUILLAUME

Ne la lui avez-vons donc point encore donnée.

MICHEL

Non, j'attends d^étre sûr de moi... D'ailleurs à quoi bon ? Tout n'est-il pas fini entre nous ? On ne se relève pas de telles chutes. Mais elle saura du moins que j'ai rougi du mal que je lui ai fait, et que j'ai voulu devenir digne d^elle.

GUILLAUME

Et elle croira à ce serment ?..

Oh ! comme à son évangile.

GUILLAUME

Je vous plains d'en être réduit à de telles épreuves.

MICHEL

Oui; car, en vérité, c'est absurde, étant ce que je suis!

GUILLAUME

Non, c'est triste!... et vous l'aimiez !...

MICHEL

Oui je l'aimais !.. C'est fou, n'est-ce pas? Je l'aimais avec tout ce qu'elle avait ranimé de pureté dans mon âme. Près d'elle, je me sentais redevenu croyant, et chaste, et vrai.

GUILLAUME

Avouez qu'aujourd'hui ce langage est étrange.

MICHEL

Hé ! ne savez-vous pas de quel limon est composé notre cœur ? J'ai mal vécu, vous le savez. J'ai souillé mon esprit et mon cœur dans cette débauche des sens qui nous saisit tous à vingt ansv.. J'ai mené la vie d'un soldat, et je sens encore en moi le germe de vices mal étouffés. Il y a peutêtre un peu de vrai dans votre proverbe qui dit que sous le Russe on trouve un cosaque. Une aventure scandaleuse avec une fille de théâtre acheva mon triomphe !... Ah ! j'ai bien ruiné ma vie, n'est-ce pas ? *

GUILLAUME

Et. . depuis que vous êtes ici, Tamara ne vous a-t-elle pas rendu. . . quelque espérance?

MICHEL, le regardant en face.

Pourquoi me faites-vous cette question, Guillaume?

GUILLAUME

Parce qu'il me semble que, si vous restez, c'est qu'un espoir vous est venu.

MICHEL

Est-ce bien là toute votre pensée ?

GUILLAUME

Que voulez-vous dire ?.. et pourquoi me regardez-vous ainsi ?

MICHEL, après un moment d'hésitation.

Pardonnez-moi, j'ai tort. . . Mais je souffre même de cet espoir que vous avez deviné. E^ puis... pourquoi ne point le dire : à certaines heures^ je suis jaloux de vous.

GUILLAUME, troublé.

Jaloux de moi?

MICHEL

Oui, Tamara n'est-elle pas redevenue libre?

"GUILLAUME

En ce cas, quel droit vous croiriez- vous sur elle?

MICHEL, vivement

Quel droit! (Se calmant.) Allons, j'cxtravaguo ! J'oublie que ma jalousie même lui serait une offense ... Ni vous, ni moi, d'ailleurs, ne pourrions être des rivaux vulgaires, alors qu'il s'agit du bonheur de sa vie. Elle serait entre nous. — Je vous ai dit cette mauvaise pensée, parce qu'elle m'est venue, voilà tout.

JACQUELINE, dans la coulisse.

Guillaume, Guillaume!

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