‹ TangerChapitre 24 sur 27 · LE SULTAN DU MAROC · texte numérisé non relu

LE SULTAN DU MAROC

Extrait d'un article do M. G. I.ahadii:ïiA(;uAVK. p.u-n «lans h» <• Figaro >>. iniiik'to (lu ;>V jnillol 11M)1.

Appelé au trône à l'âge de seize ans par une intrigue de Cour qu'il avait ignorée, le jeune Abdul-Aziz, dernier des fils de Muley-Hassan n'a pas troublé son grand Vizir dans la possession d'une autorité conquise par la ruse et la force. Si-Ahmed régna paisiblement jusqu'à sa mort pour le compte de son maître, et laissa une fortune énorme, qui fut, suivant le droit public du Maroc, confisquée tout entière au profit du Sultan. Il est admis à la Cour du Fez (jne le Chérif est l'héritier le, plus naturel des ministres qui s'enrichissent trop vite, et que les hauts dignitaires de l'Etat doivent s'estimer heureux lorsque l'intervention du coupe-tête ne hâte pas l'ouverture de leur succession. A peine débarrassé de la tutelle du grand Vizir qui l'avait fait empereur sans le consulter et n'aurait probablement pas toléré la moindre velléité de révolte de la part cl un souverain qu'il considérait comme son œuvre, Muley- A.bdul-Aziz, après quelques tâtonnements, n'a pas tardé à déléguer son autorité entre les mains d'un nouveau maire du palais. Si-Mehedi-el-Menebhy, ancien favori de Si-Ahmed, a hérité de la toute-puissance de son défunt protecteur et l'a choisi pour modèle. C'est lui qui exerce aujourd'hui les fonctions de Vice-Sultan du Maroc, et en dehors de Si-Abdul-Kerim-ben-Suleiman, qui dirige les affaires étrangères avec une habileté diplomatique et une autorité morale suffisantes pour lui donner droit à quelque indépendance, tous les autres ministres sont des parents ou des créatures du grand Vizir et exécutent docilement ses ordres. Lorsque l'omnipotent arbitre du gouvernement marocain a jugé à propos d'envoyer des ambassadeurs extraordinaires du Chérif dans toutes les capitales de l'Europe, il s'est donné à lui-même la mission de se rendre

à Londres, tandis que Si-Abdul-Kerim a été chargé de négocier avec le cabinet de Paris.

Le jeune» souverain, qui n'a pas encore eu l'ambition d'être lui-même son premier ministre, se contente pour le moment, des avantages extérieurs et décoratifs de la royauté. Cet empereur de vingt-deux ans, à la taille bien prise, aux grands yeux noirs, au teint brun, aux traits énergiques et réguliers, répond exactement à l'idée que les populations arabes se font d'un maître. Lorsque Muley-Abdul-Aziz monte un cheval et que les plis de son burnous blanc flottent sur la housse verte de sa selle brodée d'or, il apparaît aux yeux de ses sujets, comme une évocation vivante des rois maures qui conquirent TEspagne.

Les chevaux que monte le Chérif n'ont rien de commun avec les animaux savants qui portent les souverains d'Europe et ont été habitués de longue main' à observer les règles du cérémonial. Muley-Abdul-Aziz est fier d'être un des meilleurs cavaliers de son empire (^t fait volontiers admirer son talent.

<( J'ai raniment eu sous les yeux un plus beau spectacle, dit M. Walter Harris dans le National Review, que celui de ce jeune calife aux prises avec un cheval indompté. La bête se cabrait et faisait des bonds formidables, tandis que le Sultan, ferme sur ses étriers, restait en selle sans manifester aucun signe dT^niotion. »

Cette vision d'un Emir-al-Moumenin du l.Miips des Omniades se dissipe dès que le Chérif est '.vîscendu de cheval. Le Maroc se défraîchit. Tandis que, pendant les plus froides nuits de décembre, 1 ' ' y-Hassan s'arrachait aux douceurs du sommeil J: l'heure où la voix du Moueddin appelait les fidèles à la prière et traversait le camp pour se prosterner devant Allah à l'intérieur de la tente transformée en mosquée de campagne, son fils est loin d'apporter la même ferveur dans l'accomplissement de ses devoirs de descendant de Prophète.

Ce n'est pas qu'au début de son règne Muley-Abdul-

Ik

Aziz n'ait înanifesté quelque tendance au fanatisme religieux. Un jour, au grand scandale du ministre plénipotentiaire du Royaume-Uni, le jeune Sultan se permit de recevoir dans les plis de son burnous une lettre autographe de la reine Victoria afin qu'un message de provenance chrétienne ne souillât pas les mains d'un héritier direct de Mahomet. Depuis cette incartade, qui faillit provoquer des complications diplomatiques, le Chérif obéissant à Tinfluence exercée sur lui par sa mère, se montra moins intolérant à 1 égard des peuples infidèles et manifesta un goût chaque jour plus vif pour les inventions de la science européenne. La Sultane mère est une Circassienne qui a été élevée à Constantinople où elle s'est initiée aux merveilles de la civilisation moderne, complètement ignorées des autres femmes de Muley-Hassan. C'est elle qui a inspiré à son fils la passion de la photographie.

« Il n'est pas douteux, dit le collaborateur de la National RevifAv, que le jeune Chérif ne soit doué d'une très vive intelligence. Il a acquis, en peu de temps, un remarquable talent de photographe et les résultats qu'il obtient feraient honneur à un homme du métier. Il ne se contente pas de développer et de tirer lui-même ses épreuves, il les colle, les monte, les encadre et sait donner à tout ce qui sort de ses mains un cachet artistique. Le Sultan ne porte guère moins d'intérêt aux autres conquêtes de la science moderne. Il ne lui suffit pad de voir fonctionner sous ses yeux un téléphone, une lampe électrique ou tout autre de ces appareils où la plus mystérieuse des forces de la nature asservie à la volonté de l'homme produit chaque jour des miracles, il lui faut des explications ; Mulcy-Abdul-Aziz veut élucider jusque dans les plus petits détails une infinité de questions d'ordre scientifique qui, pour être comprises à fond, exigeraient des connaissances spéciales extrêmement étendues. »

Cet impérial photographe qui prend des instantanés de son règne et qui, dans les audiences solennelles où il reçoit le personnel de la légation britannique, regrette

do n'avoir pas sous la main son appareil pour prendre sur le vif le portrait do l'attaché militaire dont le b()nn(^t à poil excite son attention à un bien plus haut degré (jue les paroles prononcées par le ministre plénipotentiaire ; ce descendant de Mahomet qui manifeste un intérêt si prononcé pour les inventions et les (léeouv(»rtes de la science occidentale, ce Chérif authen- I ique qui prétend avoir seul le droit de porter le titre de commandeur des croyants ot se laisse gagner par la contagion dos idées et des coutumes des infidèles, a su pourtant conserver intacte une des plus anciennes traditions de son empire et de sa dynastie. Muley-Abdul- Aziz n'apprécie pas les rafl&nements de l'art culinaire (lui fleurit dans la vieille Europe ; les cuisines impériales du Maroc sont restées une institution d'Etat qui n'a subi aucune modification depuis le dix-septième, siècle.

Interview du Sultan i>ar le correspoiulnnl (lu Times. Traduction publiée pnr le Malin, en son numéro du IS novembre IIKH.

Maurakèsh, 6 novembre. — J'ai eu l'honneur d'avoir une longue entrevue avec le Sultan hier après-midi. En entrant dans le palais, on m'a fait traverser une cour ouverte où, sur un côté, se trouvaient placées les cages contenant la collection d'animaux sauvages de Sa Majesté, tandis que des moutons sauvages de la Barbarie, des gazelles, des sangliers et des grues erraient en liberté.

Sa Majesté était assise sous une arcade d'une magnifique cour de construction moderne mais bâtie et décorée dans le plus pur style arabe.

Le ministre de la guerre Kaïd Mehedi-el-Menebhi, rambassadeur spécial qui avait été envoyé à Londres, et sir Harry Mao Lean étaient présents.

Mulay Abdoul el Aziz a été désavantagé dans les pho-

tographies qui ont paru de lui dans les journaux. Il est grand et bien bâti, avec une expression des plus intelligentes et des plus aimables, et ses manières vous mettent tout de suite à Taise. Il était vêtu de blanc et portait un turban blanc enroulé autour de son fez rouge.

Sa Majesté a tout de suite entamé une conversation animée, et pendant presque une heure a discuté des questions d'intérêt général. Son intelligence est remarquable et il a recueilli plus qu'une connaissance superficielle sur une foule de sujets. Il produit une impression tout à fait fascinante et il représente un des plus beaux types de l'aristocratie arabe, sans étaler cette arrogance qui dépare trop souvent son caractère.

Sa Majesté a été des plus aimables envers moi et nous ne nous sommes pas servis d'interprète, la conversation ayant eu lieu en arabe.

Il ne fait pas doute que le Sultan est animé des meilleures intentions, mais il est très gêné par les influences de son entourage. Avec des Vizirs honnêtes et aux idées larges, il y aurait toutes les raisons d'espérer une période de jours meilleurs pour le Maroc.

Mulay-Abdoul-el-Aziz est encore jeune, il n'a probablement pas plus de vingt-deux ans et ce n'est que dernièrement qu'il a commencé à faire sentir son autorité au pays. Il a une tâche très diflâcile devant lui, mais on peut espérer qu'il vivra assez longtemps pour voir d'importants changements survenir dans l'administration de son pays. Il ne cache pas son désir de voir des réformes s'accomplir dans toutes les branches de son gouvernement.

Je m'attendais à voir dans ce Sultan retiré et presque inconnu un de ces types orientaux sans aucune expression tandis que je me suis trouvé en réalité en face d'un jeune homme énergique, intelligent et charmant.

J'ai quitté le palais en concevant plus d'espoir que

jamais pour l'avenir du Maroc.

(Tinie>i)

ll(> TANGER

Extrait du Bulletin du Comité de l'Afrique Française, n« de décembre 1900.

'icmands*^ D'après un rapport officiel du ministère de la marine allemand, il y a, dans le ressort du consulat de Tanger, seize maisons allemandes faisant le commerce d'importation, d'exportation et de commission, surtout avec l'Allemagne et TAngleterre. Leur capital d'exploitation s'élève à près de 2 millions de marks. Les crédits garantis au commerce par les maisons allemandes dépassent à l'ordinaire 2 millions de marks et beaucoup plus dans les années de bonne récolte. Dans quatre ports, le pavillon allemand a la prééminence. Il vient presque au premier rang pour les exportations. Dans le commerce d'importation les Allemands sont fortement distancés pour le sucre, et les cotonnades qui V viennent d'Angleterre ; mais, pour le thé, Hambourg et Brème pourraient sans peine rivaliser avec Londres. A Mogador en 1900, les importations de l'Allemagne ne représentaient que 5,7 % au total, mais les exportations, qui formaient 22 % en 1898, ont atteint la proportion de 34 %. Si l'on tient compte des maisons industrielles allemandes représentées au Maroc et des compagnies d'assurances, on voit que la valeur totale des intérêts de l'Allemagne dans ce pays se monte à 8 ou 10 millions de marks.

Ces intérêts seraient bien plus considérables encore, dit la Kohmial Zeitung, et un plus grand nombre d'Allemands viendraient s'établir au Maroc si les affaires de la colonisation n'y étaient entravées par la détestable situation politique qui nécessitera évidemment une intervention des puissances européennes. L'Allemagne ne se désintéresse pas de la question, car si elle se laissait prévenir par la France, elle ne ferait pas plus figure au Maroc qu'en Algérie et en Tunisie

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