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des Azevedo et autres Chadeuil pour nommer les défenseurs de Tannhœuser, Ils furent rares.
A la Causerie, journal hebdomadaire, dirigé par V. Cochinat et très favorable à Wagner, le critique musical du journal, Léon Perroud, céda la plume à Léon Leroy, un familier de la rue d'Aumale. Celui-ci, tout en défendant l'œuvre de son ami, ne se prive pas d'en exposer les défauts. A ses yeux, ce sujet légendaire ne semble pas « renfermer, en quoi que ce soit, les éléments d'action constituant Tessence du drame lyrique, tel que nous le comprenons en France ». Il blâme la longueur excessive du concours des chanteurs. Wagner n'était pas obligé de développer cette scène dans une telle proportion, a Wolfram d'Eschen*»
bach surtout pouvait fort bien dire sa façon de penser à Tégard de l'amour sans s'étendre avec tant de complaisance sur son interminable récitatif. » Il regrette Tabus du style déclamatoire, le nombre et le développement des morceaux en mouvement lent. Il cite, à cet égard, la première moitié du troisième acte où se succèdent le chœur des pèlerins, précédé d'un long récit de Wolfram, « suivi de la prière d'Elisabeth et de la romance de l'Etoile du soir, dont la mélodie marche avec la même lenteur ».
Mais il est peut-être le seul,avee Gasperipi,
à louer la scène du Venusberg. « Ce sont les cris vertigineux de Tamour charnel, rivresse des voluptés païennes, le délire de la satûrnale. Pour nous, ce morceau est un chef-d'œuvre. »
Un autre ami de Wagner, l'agent théâtral Giacomelli, cite avec enthousiasme, dans son journal {Presse théâtrale et musicale du 17 mars), les scènes qui ont été le plus mal accueillies, le concours des chanteurs et le finale du second acte, l'introduction du troisième. « Rien de plus saisissant, d'après lui, que la Bacchanale!
L'oreille n'avait pas encore été frappée de pareilles harmonies : ce sont des soupirs, de rauques accents ; le souffle de la luxure plane au-dessus de l'orchestre et en fait jaillir des étincelles magiques. » "
Mais ces témoignages d'amis du maître ne pouvaient avoir une autorité suffisante ; il était permis de suspecter leur impartialité. Franck-Marie, dans la grande presse(i), fut le seul à prendre la défense de Wagner.
Il déplore l'animosité témoignée par ses confrères à l'égard d'un compositeur qu'il qualifie de grand musicien » et qu'il compare à Beethoven et à J.-S. Bach. Très bienveillant en somme, mais si certaines parties de Tannhœuser lui paraissent être
(i) Pairie du 24 mars 1861 .
des pages sublimes et s'il juge rorchestra* tion « constamment admirable »,il exprime
néanmoins ces réserves
Son génie est impropre à la production du drame lyrique; il nous semble complètement approprié à la symphonie... Wagner nous offre le navrant spectacle d'une grande intelligence égarée par Tadmiration irréfléchie de tout un peuple. — Le principal défaut de Tannhauser^ selon nous, est de ne pas convenir à la scène et d'être plutôt une œuvre de concert.
A Franck-Marie, au bout de quelques mois, vint se joindre M. Johannes Weber, le critique musical du Temps (i). Lors de là publication de la partition de Tannhœuter par la maison Flaxland, au mois de juillet 1861, M. Weber écrivit s.ur Tceuvre de Wagner un long article analytique, impartial et plutôt favorable à Tauteur. Il fut le seul à pénétrer le sens poétique et musical de la fameuse bacchanale tant décriée, à exposer rationnellement le plan de Touverture, du duo du premier acte, de l'introduction du troisième acte et du trio entre Wolfram, Tannhaeuser et Vénus.
(i) Le Temps ^ fondé par Nefftzer, fit son apparition au mois d'avril 1861. M. J. Weber fut chargé dés l'origine de la critique musicale, qu'il rédige encore aiijourd'hui.
Dans tout le reste de la partition (sauf dans les premières scènes du premier acte), on reconnaît le disciple de Spontini et de Ch.-M. de Weber, et Ton est frappé surtout de la manière dont M. Wagner s'est pénétré du style de l'auteur de FreiscMtz et d'Obéron, Si ses mélodies, quoique souvent très heureuses, n'ont pas toute la richesse et tout l'élan passionné de celles de son maître, il imite avec succès ses formes rythmiques si originales et son harmonie, tantôt d'une si noble simplicité, tantôt d*une hardiesse et d'une énergie que nul compositeur n*a surpassées.
M. Weber explique très logiquement le peu de succès del'air d'Elisabeth au second acte.
— ... Mais un pareil air, où l'orchestre est le complément nécessaire de la voix humaine, doit causer une véritable déception à un auditeur ordinaire ; il prendra pour un récitatif ce qui est la mélodie proprement dite et s'attendra à voir commencer un air de son goût quand le morceau sera fini. » L'insuccès du concours des chanteurs tient à ce que «ces chevaliers sont gens pleins de loyauté et de nobles sentiments, mais différant de nom seulement ; il en résulte que tous les chants du Landgrave, de Wolfram et de Biterolf, ont, dans ce deuxième acte, un air de parenté qui nuit à la variété de l'effet, quoiqu'en les considérant isolément, on ne puisse en méconnaître les qualités mélodiques ».
Il est aussi le seul à avoir compris le récit du pèlerinage de Tannhaeuser.
Cette sfcène accuse une rare connaissance de l'effet dramatique, un sentiment profond de la vérité de la déclamation et du chant expressif, une habileté consommée dans Fart de manier les contrastes, de créer des motifs d'accompagnement, bien caractérisés qui, par leur opposition et leur développement, concourent avec la voix à produire une impression saisissante et à éveiller dans l'auditeur les- sentiments les plus divers, teli qu'ils doivent répondre à la situation dramatique.
Pour la seconde représentation de Tannkœiiser, qui fut renvoyée au lundi i8 mars, par suite d'une indisposition de Niemann(i), Wagner avait autorisé la direction à faire des.coupures dans sa partition. « Pour cela, écrivait^il à A. Royer dans une lettre qui a été publiée en fac-similé par M. Ad. Jullien, vous me regarderez comme si j'étais mort (2). » Par suite, on avait supprimé le
(i) La France musicale, journal d'Escudiej:, éditeur det Verdi, annonçait triomphalement, le 17 mars, que le mercredi i5,le Trouvère a.vaiït Temp\a.cé^Tannhattser.
(2) ce Je vous ferai observer, écrivait A. Royer au ministre, le 17 mars, qu'il est très difficile de faire retrancher telle ou telle partie de son œuvre à uti homme aussi convaincu de son mérite que l'est M. Wagner. Ceux qui le connaissent s'étonnent de ce que j'ai déjà obtenu, quoique cela, je le répète, ne soit pas suffisant. S'il' s'agissait
premier duo ; le récitatif du comte de Thuringe, le concours des troubadours et d'autres longueurs fatigantes - avaient été raccourcis. La ritournelle du chalumeau et la scène entière de Vénus, au troisième acte, avaient été enlevées. La tempête des violons, à la fin du deuxième acte, fut modifiée, la meute supprimée. Wolfram ne s'accompagnait plus sur la harpe, Tannhaeuser ne s'évanouissait plus aussi souvent. . . Ces changements produisirent moins d'éclats de rire, mais on siffla davantage (I).
Quoique M. Paul Lindau affirme, après avoir assisté aux deux premières représentations, qu'il n'y eut pas de cabale, l'opposition (lu Jockey-Club et de beaucoup d'abonnés se traduisit par des sifflets et des sérénades de mirlitons.
d'une pièce récitée, je couperais d'autorité, malgré les réclamations de l'auteur, mais, dans une partition, tout retranchement nécessite un raccord de tonalités que je ne puis pas me permettre de faire. » — Heureusement. " (i) Paul Lindau. V. Correspondance inédite de H. Berlioz, lettre du 21 mars 1861. «La deuxième représentation du Tannhauser a été pire que la première. On ne riait plus autant, on était furieux, on sifflait à tout rompre, malgré la présence de l'Empereur et de rimpératrice,qui étaiept dans leur loge. L'Empereur s'amuse... En sortant sur l'escalier, on traitait tout haut ce malheureux Wagner de gredin, d'insolent, d'idiot... La presse est unanime pour l'exterminer. Pour moi, je suis cruellement vengé. »
Jusqu'au milieu du second acte, on n^avait pas fait la moindre démonstration d^hostilité. A partir de ce moment, les acclamations furent étouffées par des sifflets... Il fut alors évident, dit Wagner, que l'opposition qui cherchait à me terrasser émaliait des seuls membres du Jockey-Club. J'hésite d^autant moins à le dire que le public lui-même ne cessa de désigner mes adversaires en poussant à différentes reprises le cri de : A la porte Us Jockeys !
Ces dires sont confirmés par la relation de Baudelaire.
Que les hommes qui peuvent se donner le luxe d'une maîtresse parmi les danseuses de TOpéra désirent qu'on mette le plus souvent possible en lumière les talents et les beautés de leur emplette, c'est là certes un sentiment paternel que tout le monde comprend et excuse facilement; mais que ces mêmes hommes, sans se soucier de la curiosité publique et des plaisirs d'autrui, rendent impossible Texécution d'un ouvrage qui leur déplaît parce qu'il ne satisfait pas aux exigences de leur protectorat, voilà ce qui est intolérable. Gardez votre harem et conservez-en religieusement les traditions ; mais faites-nous donner un théâtre où ceux qui ne pensent pas comme vous pourront trouver d'autres plaisirs mieux accommodés à leur goût. Alors nous serons débarrassés de vous» et vous de nous, et chacun sera content.
M. Nuitter, Giacomelli et bien d'autres ont rapporté que les membres du Jockey-
Club et leurs amis achetèrent chez un armurier du passage de TOpéra tout son assortiment de sifflets de chasse a M. Aguado, — nommons-le après d'autres, disait le Moustique, — distribuait les munitions. Un de ces aristocratiques sifflets fut happé au passage par la valeureuse princesse de Metternich, qui n'hésita pas à le glisser dans son corsage. » N'est-il pas, ce geste instinctif, d'une jolie crânerie féminine?
Cependant, M. le prince de Sagan, qui, en 1861, faisait déjà partie du Jockey-Club, proteste, au nom de ses anciens collègues, contre Taccusation dont ils furent l'objet (i).
D'où provenait cette hostilité des abonnés? De l'absence de ballet, car la Baccha-
(i) « Le Jockey-Club, a-t-il dit à M. Fierens-Gevaert (journal des Débats du 2 mai), n'avait pas de raisons particulières pour organiser une cabale. Au contraire, nous comptions dans le cercle deux membres, le comte Mosbourg, mort actuellement, et le marquis de Gaucourt qui étaient deux wagnériens absolument convaincus. Ils avaient été attachés d'ambassade à Vienne et étaient revenus en France tout à fait convertis à la nouvelle religion musicale. Tous les jours, ils nous parlaient de ^Wagner avec enthousiasme. C'est à eux que je dois d'être un wagnérien d'ancienne date. »
Cela fait deux en tout, mais les autres? M. de Sagan avoue en même temps qu'il avait été attiré à l'Opéra par l'annonce du bruit qu'on y ferait,' Comment le Jockey-Club était-il si bien renseigné sur l'existence ^'une cabale qu'aucun journal n'avait fait prévoir ?
;nale du Venusberg, exécutée au lever du rideau, était pour eux non avenue. Désespérant d'amener Wagner à intercaler au second acte un divertissement (i), A. Royer avait commandé à Th. Labarre un ballet en un acte, sur un scénario de Petipa et Derley.
Le Tannhauser n'étant pas d'une longueur tout à fait suflSsante, dit M. Petipa (2), M. Royer, directeur d'alors, demanda à Wagner s*il consentait à passer en même temps que Graziosa, Le compositeur refusa obstinément. C'est alors qu'il eut l'idée d'écrire sa Bacchanale. Wagner eut tort, selon moi, de ne pas écouter Royer. Graziosa n'aurait pas nui au Tannhauser et les abonnés auraient su gré au compositeur étranger de son bon mouvement. Ils firent tomber l'opéra nouveau, parce qu'ils n'avaient pas leur « ballet ».
Le 3i mars, dans son journal, Giacomelli protesta contre les plaintes exprimées par Gasperini dans une lettre adressée à la Gazette de Francfort, déplorant que le service donné aux amis de Tau-
(i) Cette monstruosité s'est produite à Bruxelles, à une représentation de gala de Tannhauser, donnée le 5 mars 1874, devant le roi et la reine des Belges, le duc et la duchesse d'Edimbourg. — V. Ed. Evenepoel, le Wagnirisnu hors â* Allemagne, Bruxelles et la Belgique. 1 vol. in-8. Paris, 1891, Fischbacher.
(2) Journal des Débats^ article cité.
teur n'eût pas été mieux organisé pour combattre la cabale. On n*a pu offrir aux amis du compositeur, répondit-il, qu'un très petit nombre de places, quelques loges, dix parterres et deux stalles d'orchestre, indépendamment du service accordé aux auteurs. La distribution de ces places s*est faite avec Tapprobation de Wagner, mais sans donner de bons résultats. Le service a été mieux organisé à la seconde, grâce au zèle et à l'expérience de Giacomelli.
Dans sa lettre du 27 mars à ses amis d'Allemagne (publiée le 7 avril dans la Deutsche Allgemeine Zeituftg, de Leipzig), Wagner prétend qu'après cette seconde épreuve, il voulait retirer sa partition. Il consentit à en subir une troisième, à la condition que la représentation serait donnée un dimanche, en vue d'échapper à l'hostilité systématique des abonnés. Elle eut lieu le 24 mars. Quel qu'en eût été le succès, il était résolu à retirer l'ouvrage après cette dernière épreuve. Mais, pour empêcher une contre-manifestation de la part du public dominical, les membres du Jockey- Club se rendirent tous à l'Opéra munis de leurs instruments et nous donnèrent une deuxième édition de la deuxième représentation (I). » Baudelaire dit aussi :
(i; Souvenirs de R. Wagner (trad. C. Benoit).
' et ils sont revenus à la charge, armés de touiêâ •pièces, c'est'à'dire des instruments homicides confectionnés à l*aVance. Le public, le public entier, a lutté pendant deux actes, et dans sa bienveillance doublée par Tindignation, il applaudissait non seulement les beautés irrésistibles, mais, même les passages qui Tétonnaient. et le déroutaient, soit qu'ils fussent obscurcis par une exécution trouble, soit qu'ils eussent besoin, pour être appréciés, d'un impassible recueillement*
Dans son article du 2 mai 1887 au Temps y M. Johannes Weber écrivait ces lignes :
Seul peut-être je suis en mesure de donner la physionomie de la troisième et dernière représentation, qui eut lieu un dimanche ; les détails en sont consignés sur le libretto que j'avais à la main; c'est à cette dernière représentation seulement que j'ai assisté; le Temps n'a paru qu'un mois plus tard. Le premier acte passa tranquillement, jusqu'au ûnale, au milieu duquel des voix nombreuses crièrent Us; une bordée persistante de sifflets y répondit; le Us n'eut pas lieu. Dans le concours des chanteurs, la première mélodie de Wolfram fut accueillie par des applaudissements et. des' sifflets également frénétiques; il y eut aussi quelques coups de sifflet après le premier et le troisième chant de Tannhseuser, puis les siffleurs s'acharnèrent sur l'ensemble final : « Parmi leurs, rangs prend place » ; il ne fut plus possible de rien comprendre.
Au troisième acte, la prière d'Elisabeth fut
suivie de quelques coups de sifflet. La tempête définitive se déchaîna au milieu de Pair dans lequel Tannhaeuser raconte son voyage à Rome.
Cette fois, le bataillon des siffleurs disséminés donna tout entier, et jusqu'à la chute du rideau, il nç fut plus possible d'entendre une note. On avait d'ailleurs supprimé la seconde apparition de Vénus, ce qui abrégeait la conclusion. Le lendemain, je témoignai mon étonnement à un éditeur de musique intéressé dans la question : « On voulait en finir», me répondit-il.
— La tempête, dit M. Obin (i),se déchaîna tout à fait à la troisième représentation. On avait apporté des becs de clarinette, des cornets à bouquin; au paradis, un spectateur soufflait dans un cornet à piston, et dans une avant-scène, on frappait à tour de bras sur une grosse cloche qui avait été portée là, Dieu sait comme.
Je me trouvai sur la scène ce soir-là, et Wagner, qui sortait de la'loge du directeur, me dit en passant : «Je succombe à la cabale ».
Alph. Royer, dans son Histoire àe V Opéra (époque contemporaine) (2), soutient que la dernière représentation faillit ne pas aller jusqu'au bout; elle y parvint néanmoins, mais ce ne fut pas sans l'énergique intervention du directeur, qui avait promis à
(i) Journal des Débats du 23 avril iSçS.
(2)1 vol. in- 16. Paris, 1875, Bachelin-Deflorenne.
l'auteur cette satisfaction ». On n'est pas plus modeste. Il éprouve aussi le besoin de dire son mot sut* le mérite de l'œuvre.
Le public fut très injuste dans cette affaire, car le Tannhauser contient assurément de fort belles parties; mais j'avoue que, dans son ensemble, c'est Un buisson d'épines qu'un auditoire français ne pouvait traverser sans se sentir blessé ou tout au moins égratigné.
Vilipendé par les critiques musicaux et les feuilletonnistes, Wagner trouva dans les revues littéraires, les journaux de théâtre, les feuilles hebdomadaires, des défenseurs spontanés,qui protestèrent hautement contre la scandaleuse attitude du public.
Léon Leroy, dans la Causerie (3i mars), soutint la cause du musicien contre ses détracteurs, se donna le plaisir de relever les bévues de la presse, dénonça le Figaro pour son hostilité systématique, traita de Ponce-Pilate Berlioz, qui s'était prudemment abstenu de prendre parti dans la querelle artistique, et remercia enfin la princesse de Metternich de l'appui qu'elle avait donné à Wagner.
Dès le 17 mars, le directeur de ce journal, V. Cochinat, avait protesté contre les exploits de la cabale. Son dévouement à la
cause wagnérienne lui valut une lettre de remerciement du maître (i).
Protestations d'Ulbach au Courrier du Dimanche (3i mars), de Jules Ruelle au Messager de Paris, de Jean Dolent au Gaulois hebdomadaire, dont il était le directeur (24 mars), de Xavier Feyrnet dans V-Illustration du 23 mars :
Mais les rires malséarits ne me choquent pas seulement comme une impolitesse ; ils m'effraient comme une imprudence dont nous pouvons être punis demain par le plus cruel châtiment qui puisse atteindre les rieurs, par le ridicule.
M. A. Pougin, — qui le croirait aujourd'hui? — s'indigria, dans la Jeune France
(i) Paris, le 29 mars i86i.
Monsieur,
Le premier, vous avez osé dénoncer la cabale dont le Tannhauser a été l'objet; je vous féliciterais de votre courage si je ne vous savais coutumier de faits de ce genre. Je me borne à vous remercier simplement, et de votre éloquente protestation, et des articles si compétents que vous avez insérés relativement à mon ouvrage.
Il est donc vrai que je puis compter sur Tappui de tout ce qui est jeune, intelligent, progressif. Ce m'est une bien douce consolation et, en même temps, une raison de plus pour persévérer dans la voie où je me suis engagé*
Agréez, etc.
Richard Wagner.
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(3i mars) contre le parti pris de la presse et des abonnés.
Les Français, écrivait-il, et avec trop juste raison, qui ont la prétention d'aimer la musique et de savoir l'apprécier, ne Taiment pas sincèrement et n*y connaissent rien, et si la partition de Tannhauser était signée d'un nom connu et adopté, elle eût, je ne dis pas obtenu du succès, mais du moins passé sans encombre.
M. Catulle Mendès, tout jeune alors, venait de fonder la Revue fantaisiste ; il avait inscrit sur la couverture le nom de Wagner comme collaborateur. Mais les Lettres sur la musique annoncées furent vainement attendues. Wagner se borna à lui envoyer son ami Gasperini, qui devait donner une série d'études sur R. Wagner comme poète et musicien. Celles-ci ne furent pas livrées davantage. Le i5 mars, Gasperini, après la répétition générale du lo, exprima des craintes au sujet du succès. Dans le numéro du i^^ avril, M. Mendès formula une courte protestation réduite à dix lignes par l'abondance des matières, a On a sifflé Tœuvre de Wagner, mais on ne Ta pas jugée.
On ne veut plus l'entendre, mais on ne Ta pas écoutée. »
Le plus éloquent défenseur de Wagner, fut Ch. Baudelaire, qui produisit, dans la
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Revue européenne (i«f avril 1861), une étude très importante : Richard Wagner et TannhcBUser. Augmentée d'un épilogue, elle fut publiée en brochure (i) et réimprimée plus tard .dans le volume intitulé Y Art romantique. La première partie de cette étude est relative aux concerts des Italiens. L'auteur étudie ensuite avec sympathie les théories de Wagner sur le drame musical d'après Opéra et Drame et d'après la Lettre sur la musique, dont il cite plusieurs passages, et et le défend contre le reproche d'avoir composé des opéras pour vérifier la valeur de son système.
• Les gens qui reprochent au musicien Wagner d'avoir écrit des livres sur la philosophie de sou art et qui en tirent le soupçon que sa musique n'est pas un produit naturel devraient nier également que Vinci, Hogarth, Reynolds aient pu faire de bonnes peintures, simplement parce qu'ils ont déduit et analysé les principes de leur art.
Puis, il examine les poèmes de TtamthcBuser, de Lohengrin et du Vaisseau-Fantôme, L'analyse de Tannhœuser débute ainsi :
Tannhœuser représente la lutte des deux principes qui ont choisi le cœur humain pour princi-
(î) I bf» îii^tS» î86îV Slicîiel Lèvy.
pal champ de bataille, c'est-à-dire de la chair avec l'esprit, de Tenfer avec le ciel, de Satan avec Dieu... Tannhaeuser, saturé de délices énervantes, aspire à la douleur. Cri sublime que tous les critiques jurés admireraient dans Corneille, mais qu'aucun ne voudra voir dans Wagner.
Son appréciation sur la musique n'est pas d'un homme du métier, mais elle est d'un artiste. Le récit du pèlerinage à Rome Ta particulièrement ému.
La tristesse, Taccablement du pécheur pendant son rude voyage, son allégresse en voyant le suprême pontife qui délie les péchés, son désespoir quand celui-ci lui montre le caractère irréparable de son crime et, enfin, le sentiment presque ineffable, tant il est terrible, de la damnation, tout est dit, exprimé, traduit par la parole et la musique d'une manière si positive qu'il est presque impossible de concevoir une autre manière de le dire... Ce qui me parait donc avant tout marquer d'une manière inoubliable la musique de ce maître, c'est l'intensité nerveuse, la violence dans la passion et dans la volonté. Cette musique-là exprime avec la voix la plus suave ou la plus stridente tout ce qu'il y a de plus caché dans le cœur de l'homme.
Il termine son épilogue en protestant au nom des littérateurs, des artistes, des gens bien élevés, contre ces- - scandales qui
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doivent déshonorer Paris aux yeux de TAUemagne.
Mais le plus zélé fut encore Giacomelli, qui consacra son journal à la glorification de Wagner, tantôt en commentant les incidents produits par les représentations de Tannkœuser, tantôt en insérant les articles favorables des autres journaux. Le 17 et le 21 mars, il publie deux lettres « d'un vieil habitué de Torchestre aux abonnés de rOpéra ». Dans la première, le rédacteur accuse ceux-ci d'avoir cédé à des préventions. Dans la seconde, il apprécie les innovations de Wagner comme poète et comme musicien :
Comme poète, il tend à afiEranchir le libretto de cet asservissement dans lequel il gémit depuis si longtemps et qui a dégoûté les grands génies d'aborder ce genre soi-disant secondaire. Il tend à établir entre les paroles et la musique une fusion plus intime, il désire que le poème soit conçu mélodiquement et que la forme musicale y soit complètement figurée, en sorte que le musicien n'ait plus qu'à écrire les notes, sans répétitions de phrases et de paroles...
Loin de proscrire la mélodie, il demande au contraire pour elle une plus large place ; il désire qu'elle soit continue comme dans une symphonie et qu'elle ne soit pas restreinte à quelques passages traditionnels : romance, ballade, séré-
nade, etc., morceaux entre lesquels il n'y a plus que le vide.
Ne répétons donc pas avec quelques gens malveillants ou légers qu'il /ros^W/ la mélodie ; disons au contraire qu'il la prescrit^ qu'il élargit son empire et la fait régner sur toutes les parties d'un opéra et sur Torchestre même (i).
(i) Ce vieil habitué de l'orchestre a, depuis la publication de R, Wagner jugé en France, où sa protestation était citée, fait connaître son nom dans un feuilleton dramatique de Paris. H. de Lapommeraye revendiquait la paternité de ces lettres, écrites en sa prime jeunesse et me priait de le nommer dans une prochaine édition de mon livre. Cest fait.
Il y eut encore des protestations en faveur de Wagner longtemps après la chute de Tannhauser, La plus connue est contenue dans Touvrage de son admirateur Gasperini, publiée par le Ménestrel en 1866. Auparavant, dans les Troyens au Plre-Lachaise^ Lettre de feu Nantho, extimbalier soliste, ex-membre de la Société des buccinophiles et autres sociétés savantes, brochure publiée à Paris en i863, à l'imprimerie de Towne, Ernest Thoinan prêtait à l'ombre de Méhul le langage suivant : — « Lorsque le Tannhauser vous fut amené il y a trois ans, personne ici ne s'opposa à ce que cette partition remarquable quoique imparfaite, fût déposée au Père-Lachaise. Vous aviez tous admis les circonstances atténuantes en faveur de cet opéra. Les belles pages que nous avions admirées ^ à côté de quelques autres tout à fait contraires à nos idées musicales et la réception brutale et sans excuse qui lui fut faite avaient plaidé la cause de cette composition de l'infortuné Wagner. » Et Méhul concluait à la condamnation au feu de l'œuvre de Berlioz.
L'année suivante, M. Alex. Biichner, professeur d'allemand au Lycée de Caen, membre de la Société
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D'après Gasperini, Alphonse Royer, M. Cormon, c'est par un ordre de V autorité supérieure (i) qu'auraient été interrompues les représentations de Tannhœuser. Cette version est en désaccord avec celle qu'a été généralement adoptée par les biographes de Wagner et d'après laquelle celui-ci aurait retiré volontairement sa partition après la troisième représentation, par une lettre souvent publiée et qu'on trouvera reproduite ci-dessous. (2) C'est là le texte
des Beaux-Arts de TOrne, publiait en brochure une conférence qu'il avait donnée devant cette assemblée, après les triomphes de Wagner en Russie. Ce professeur de province dit son fait aux Parisiens : — «Le compositeur a été condamné avant d'être connu, ce qui prouve que, sauf à être confirmé plus tard par des juges plus patients, ce jugement ne peut être définitif, » R. Wfgner et sa musique. Br. in-8<>, 1864, Caen, Typ. Hardel, 2, rue Froide.
(i) Voir le Joutnaî des Débats du 27 avril. Dans le C/urriiyari du 23 mars, nous trouvons cet écho d'Ad. Huart :
« Mon cher, sais-tu la différence qui existe entre le Tannhauser et Jud?
« — Attends, laisse- moi chercher... Ma foi, je ne sais pas.
« — C'est qu'on a arrêté Tannhauser le troisième jour et que Jud, lui, n'a pas encore été arrêté.»
(2) En voici le texte, tel que le donnèrent les journaux du temps :
« Monsieur le directeur, l'opposition qui s'est manifestée contre le Tannhauser me prouve combien vous a,viez raison quand, au début de cette affaire, vous pie
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de la lettre officielle de retrait, mais avant celle-là, Wagner avait adressé à Royer un billet dont j'ai vu l'autographe et qui est conçu en ces termes :
Puisque les membres du Jockey-Clnb ne veulent pas permettre que le public de Paris puisse entendre mon opéra exécuté sur la scène de l'Académie Impériale de musique, faute de ne voir dansé [sic] un ballet à l'heure ordinaire de leur entrée au théâtre, je retire ma partition et je vous prie de vouloir bien communiquer à son Excellence le Ministre d'Etat ma résolution par laquelle je crois le tirer d'un embarras important.
Ce n'est pas là le langage d'un auteur dont la pièce est interdite par mesure de police, et d'ailleurs, on ne possède pas aux archives de TOpéra d'ordre écrit émanant
faisiez des observations sur l'absence du ballet et d'autres conventions scéniques auxquelles les abonnés de l'Opéra sont habitués.
« Je regrette que la nature de mon ouvrage m'ait empêché de le conformer à ces exigences. Maintenant que la vivacité de l'opposition qui lui est faite ne permet même pas à ceux des spectateurs qui voudraient l'entendre de lui donner l'attention nécessaire pour l'apprécier, je n'ai d'autre ressource honorable que de le retirer.
« Je vous prie de faire connaître cette décision à S. Exe. M. le ministre d'Etat.
« Agréez, Monsieur le directeur, etc.
» Paris^ le «5 mars 1861. »
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du ministère d'Etat ou du surintendant des théâtres, prescrivant de suspendre les re^ présentations. Il se peut cependant que, de part et d'autre, on se soit mis d'accord, à la suite d'une communication verbale, sur la nécessité de faire cesser un scandale public et que, pour ménager Tamour propre de Wagner, on Tait prié de retirer lui-même son ouvrage.
Celte résolution, d'où qu'elle vînt, dut contrarier vivement l'administration de rOpéra, car la salle était louée d'avance pour dix ou douze représentations (i) et une réaction se serait certainement produite en faveur de Wagner. Par une étrange ironie, ce fut justement le lendemain, lundi 25 mars, que futjouée, précédée du Désert, de F. David, Graziosa, ballet en un acte de Petipa et Derley, musique de Th. Labarre, commandé pour tenir l'affiche en même temps que Tannhœuser. Grâce au talent de M*»® Ferraris, cette œuvre médiocre obtint un certain succès.
(i)Giacomelli annonçait triomphalement que la recette de la troisième représentation s'élevait à 10,790 fr. 60. — « Ce chiffre n'avait pas été atteint depuis l'Exposition universelle ! »
Celle de la première avait été de 7,491 francs, malgré le service de presse, celle de la seconde, de 8,415 francs. (Chiffres donnés par M. Nuitter en son article documentaire déjà cité).
Une indisposition de Niemann, qui avait fait renvoyer la deuxième représentation du i5 au i8 mars, avait privé du spectacle nouveau les abonnés du vendredi. Ceux-ci réclamèrent auprès de la direction et leurs plaintes ayant été déférées au ministre d'Etat, il fut question en avril de donner une quatrième représentation de TannhceU' ser. Par lettre du 9 avril, Wagner protesta auprès du ministre d'Etat contre la représentation projetée. Le 14, le comte Walev\^ski lui répondit que son opposition ne suffisait pas à empêcher la direction déjouer un ouvrage reçu par elle et mis en scène.
«J'ai donc dû examiner très sérieusement la question soulevée par MM. les abonnés du vendredi,mais il m'a paru finalement que cette quatrième représentation présenterait plus d'inconvénients que d'avantages, et j'en ai définitivement écarté la pensée, »
Il était écrit que Tannhceuser serait poursuivi jusqu'au bout par une malchance obstinée. Les décors de cette pièce furent détruits avec une centaine d'autres par un incendie qui éclata pendant la nuit du 19 juin suivant, dans le magasin de décors de l'Opéra, rue Richer.
Si les droits des compositeurs français avaient été sacrifiés par le bon plaisir du souverain à la gloire d'un étranger, la musique française eut bientôt sa revanche.
Le samedi 23 mars, à l'Opéra* festival consacré aux œuvres de F. David : — le Désert et Christophe Colomb (quatrième partie), le finale de Moïse au Sinaî, Touverture de la Perle du Brésil et le finale de la symphonie en mi bémol. — Le public et la presse firent une ovation à Fauteur.
Le 29 mars 1861 (vendredi saint), la Société des Jeunes Artistes donnait un concert spirituel dont le programme comprenait : Jésus de Nazareth^ solo, chœur et orchestre, avec Bataille, le Juif errant^ scène pour basse, chantée par Bataille, et le Sanctus de Gounod, soupiré par Capoul.
La mort de Niedermeyer suscitait, dans tous les articles nécrologiques, des lamentations désespérées et des enthousiasmes posthumes, d'une exagération voulue. Au concert du Conservatoire du 7 avril, les applaudissements qui accueillirent l'exécution de la scène des bords de TEibe de la Damnation de Faust, durent apaiser un peu la colère de Berlioz. L'Opéra lui offrit, à titre de dédommagement, la direction des études de VA Iceste de Gluck, qui fut représentée au mois de juin 1861. Le Théâtre- Lyrique répétait la Statue, opéra-comique en trois actes de M. Reyer, qui fut joué avec succès le 1 1 avril, et, le 2 du même mois, César Franck faisait exécuter à Sainte-Clotilde une messe pour orchestre
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et chœurs, au bénéfice d'une famille d'artistes.
Les concerts, les virtuoses profitèrent de la bruyante renommée de Wagner pour annoncer des auditions de ses œuvres. Le Casino-Cadet inscrivait Tannhœuser à son répertoire, on y exécuta l'ouverture le 19, la marche le 21 et les principaux morceaux le 23 mars. A Lyon, Georges Hainl, avait fait entendre la marche dans un concert symphonique. Au mois d'avril, M. J. Armingaud joua une fantaisie pour violon sur des thèmes deLoheîigrin. Le pianiste Jaëll faisait entendre le chœur des Pèlerins et la marche de Tannhœuser. Plusieurs mois après, dans une soirée-concert donnée le 17 septembre à l'Opéra-Comique, par le ténor Roger qui commençait à reparaître sur le théâtre, on entendit, outre l'ouverture, la romance de l'Etoile, chantée par M. Troy et le Retour du Pèlerin, autrement dit le récit du pèlerinage (i). Roger s'y
(i) «Cet épisode émouvant, écrivait M. Izalguier, dans la Revue fantaisiste du 1er octobre, qui forme un tout et à lui seul constitue un drame complet, est cerr tainement une des compositions musicales les plus savantes et les plus expressives de la moderne Allemagne. » Pour le chroniqueur de la Gazette musicale, au contraire, «ce récit est demeuré un cauchemar de l'espèce la plus terrible, et ne procure qu'un plaisir, celui d'en être délivré ». (Numéro du 22 septembre.)
fit applaudir pour la chaleur qu'il mit dans son débit.
Les petits théâtres ne pouvaient manquer de s'emparer de Tannhœuser et de le vouer aux parodies. Déjà, à la fin de Tannée précédente, aux Folies-Dramatiques, dans une revue de H. Thiéry // pleut, il pleut, bergère! on avait ouï la grande symphonie de Tanne-tout-îe-monde en scie majeure.
Dans le Carnaval des Revues de Eugène Grange et M. Ph. Gille,joué aux Bouffes- Parisiens en février j86o, Offenbach avait intercalé une bouffonnerie musicale intitulée Symphoftie de l'Avenir, qui avait eu rhonneur d'être exécutée le 27 avril suivant, au Théâtre-Italien, dans une représentation donnée à son bénéfice, en présence de l'Empereur. Le 28 mars 1861, elle fut exécutée au Casino-Cadet. C'est sans doute à cette bouffonnerie que Glasenapp fait allusion quand il accuse Albert Wolff d'avoir parodié Tannhœuser dans une revue mise en musique par Offenbach. J'ai vérifié le fait. Ni Offenbach, ni Albert Wolff ne collaborèrent à une revue en 1861 (i).
(i) Le consciencieux biographe confond sans doute avec l'article qu'A. Wolff, regrettant d'avoir l'année précédente donné, dans le GAam-a/'i, une preuve de sympathie à son compatriote Wagner, publia dans le Figaro du 2^ mars, article où il b^^fouait indignement le vaincu.
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Aussi Ton eut bientôt la Panne aux airs, de Clairville et Barbier, au Théâtre Déjazet et, aux Variétés, Yameinkerr, parodie en trois actes, de Clairville, Lambert Thiboust et Delacour, musique de Victor Chéri. Plus drôle que méchante, elle reproduisait la fameuse marche et faisait entendre une Cacophonie de l'avenir, avec chants, harpes et chiens savants (i). Croirait-on que ces innocentes bouffonneries eurent le don de révolter J. Janin, qui se déclara, dans son feuilleton du i5 avril, le
(i) M. Grand-Carteret s'est donné la peine de rechercher ces parodies. Dans son Wagmr en caricatures, il en cite des extraits, ce M. V. Chéri avait arrangé la musique, introduisant ici et là des airs des Huguenots, du Trouvère, délai Favorite, du Chalet, de la Caravane, de Guillaume Tell :
Ces chants qu'ils ont osé proscrire, Je ne les ai pas défendus !
et terminant le tout par un vaudeville final dont le couplet au public était dit par Vénus ;
Nous plaisantons le Tannhauser, Pardonnez-nous de tant oser.
Longtemps on méconnut Weber, Et Beethoven, et Meyerbeer, En attendant que Tannhauser En France ait un succès d'enfer, Messieurs, nous vous prions d'en fair' Un tout petit à Ya-Mein-Herr,
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champion de Wagner contre la cabale victorieuse (i)?
Seule, éclatante et superbe, armée d'une indignation généreuse, indignation de la vingtième année, une femme, une Tyndaride, a défié ces cohortes sifflantes (2).
Et sur l'éventail de M°>e de Mettemich, cassé par elle à la troisième représentation, il exhale un chant élégiaque qui débute ainsi : « Il est brisé, le bel éventail !... » Làdessus, de sa plume facile, il improvise un poème en prose en huit strophes, tout imbues de souvenirs classiques et d'idylles rococo dans lé goût du xviiie siècle. Malheureusement la légende de Téventail brisé vient d'être détruite par le Journal des Débats (20 avril), parlant au nom de la princesse elle-même :
(i) La Revue et Gazette des Théâtres ^ par la plume de M. Ed. Bonneau, protestait aussi contre ces bouffonneries, la parodie n'étant admissible que lorsqu'elle raille un succès. Mais « le Tannhauser n'existe plus et il ne faut pas rire des morts. Si nous avions le droit de refuser nos applaudissements aux essais audacieux de M. Wagner, il a le droit, à son tour, de demander notre silence pour son malheur ».
(2) Dans la Patrie du 3 avril, Franck-Marie avait déjà
traité durement les siffleurs qui avaient osé insulter la
princesse de Metternich.
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La princesse s*est bien gardée de casser son bel éventail; seulement, elle a dit en sortant du théâtre ; — « Dans vingt-cinq ans, Wagner sera acclamé par tout Paris ».
Avec ses habitudes de luxe, Wagner s'était fort endetté pendant son séjour à Paris. Ses protecteurs lui vinrent en aide.
M. Drumont rapporte que Flaxland qui, bien avant la représentation, avait acheté et payé la partition de Tantihœuserf offrit spontanément à l'auteur une somme importante en regrettant de ne pouvoir faire plus (i).
De la part d'qn éditeur, ce trait de géûérosite me paraît si extraorâmairequeie laisse à M. Drumont la responsabilité de Tanecdote. Au mois de juin, le comte Pourtalès, ministre de Prusse, lui offrit Thospitalité dans rhôtel de l'ambassade. Wagner quitta dès lors son appartement de la rue d'Aumale (2).
Pendant six mois, Wagner signa ses lettres : Fauteur sifflé de Tannhœuser. Tout en protestant, dans sa lettre à ses amis d'Allemagne écrite après la représentation
(i) Richard Wagner^ VJiomme et le musicien^ à propos de Rienzi,
(2) Détail donné par M. Jullien dans son Richard Wagner .
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de cet opéra ^ qu'il n'a éprouvé aucune amertume de son échec, essayant même de le travestir en victoire, il affecte une désinvolture impertinente à Tégard du public français. — « Qu^aurais-jefait d'un succès à Paris ? » — Il veut dire par là qu'avec un génie aussi profondément allemand que le sien, il ne peut être prophète qu'en son pays.
Il prétend que la défectuosité de l'interprétation Payant édifié sur le parti qu'il pouvait tirer de l'Opéra de Paris pour réaliser sa conception du drame musical, il a plusieurs fois songé à retirer sa partition, qu'il aurait voulu le faire à la veille de la première. « De toute manière, le plus brillant accueil n'aurait pu me décider à suivre une longue série de représentations, vu le peu de plaisir que j'y prenais. »
Qu'il ait bientôt reconnu que, malgré la toute-puissance dont il s'était cru investi par la faveur du souverain, l'Académie impériale de musique ne renoncerait pas du jour au lendemain à toutes ses traditions, ne romprait pas avec la routine pour devenir l'instrument de sa réforme dramatique, cela ne peut faire doute.
Mais lorsque Wagner prétend qu'il était indifférent au succès, il pose pour les lecteurs d'outre-Rhin, il se drape fièrement dans sa nrés aventure. D'après les souvenirs de
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tous les contemporains survivants, Wagner tenait au succès de son opéra et le désirait vivement (i); il en avait besoin pour sortir de la gêne où il vivait depuis tant d'années et qu'avaient encore accrue ses goûts de luxe. Il ressentit, au contraire, très durement son échec, et M™« Sasse, la créatrice du rôle d'Elisabeth, se rappelle très- bien qu'au moment ou le rideau descendit lentement après le troisième acte, à la dernière représentation, « Wagner, dans la loge du directeur, était blême et pleurait de honte, de douleur et de rage (2) ». Il le ressentit longtemps et ne le pardonna jamais à la France. Les sentiments gallophobes qu'il exprima si violemment par la suite en font foi.
Supposons maintenant que Tannhœuser eût triomphé en x86i. Qu'en fût-il résulté?
Lohengrin n'eût pas tardé à être joué, le Théâtre-Lyrique, à défaut de l'Opéra, se fût approprié Rienzi et le Vaisseau-Fantôme.
Mais le public de l'époque n'eût jamais pu
(i)Nérée Desarbres, secrétaire particulier d'A. Royer, dans ses souvenirs anecdotiques intitulés : Sept ans à VOféra (i vol. in- 18, 1864, Dentu), rapporte un mot de Wagner significatif à cet égard. — « Quand, aux répétitions, des fanatiques ou des flatteurs lui pronostiquaient cent ou deux cents représentations: — «Le Tannliauser^ répondait-il, il s^rorjoué toujours! »
(2) Journal des Débats du 27 avril 1895.
goûter Tristan et Iseult, et, devant Timpossibilité de faire jouer cet ouvrage, Wagner eût-il fini la Tétralogie, eût il créé Bayreuth pour la représenter, eût-il enfin écrit son admirable Parsifal?
Ne déplorons pas trop l*échec de Tannhœuser à l'Opéra, en 1861, si indigne qi].'ait été Tattitude du public parisien. Il a certainement aidé au revirement qui slest produit en Allemagne à l'égard de Wagner et lui a servi à prendre conscience de son génie et à élever son art au niveau d'un idéal inaccessible au vulgaire. De là sa gloire unique, universelle, incontestée !
Au mois d'avril 1861, Wagner se rendit à Karlsruhe (i), en vue de hâter la représentation de Tristan au théâtre Grand-Ducal.
Puis, comme la troupe de ce théâtre ne lui offrait pas d'artistes d'une valeur suffisante, il poussa jusqu'à Vienne, pour entendre ceux de cette ville. Le 10 mai, il assistait à la répétition générale de Lohengrin; accueilli par d'unanimes applaudissements, il remerciait les artistes par une allocution. Deux jours après, à l'Opéra de Vienne, avait lieu la reprise de Lohengrin, L'in-
(i) Vt)ir, pour plus de détails sur ces allées et venues de Wagner entre la France et l'Allemagne, sa biographie par Glasenapp et la monographie de Tristan et IseuU par Maurice Kufferath.
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tendant des théâtres lui demanda sa partition de Tristan; Wagner conclut aussitôt un traité avec l'Opéra de Vienne. On lui avait promis qu'à l'automne commenceraient les répétitions. Il rentra donc à Paris et y séjourna du 20 mai jusqu'en juillet.
La partition de Tannhœuser (piano et chant), réduite par Vauthrot, fut mise en vente dans le courant du mois de juillet.
En l'absence du compositeur, les épreuves avaient été revues par M. Vandenheuvel (i). L'ouverture, arrangée pour piano, avait paru chez Flaxland dans la deuxième quinzaine de mai, les morceaux de chant extraits de la partition à la fin de juillet (2).
Quand Wagner retourna à Vienne à
l'époque convenue, les répétitions, faute de
(i)« Wagner, à qui l'on envoyait des épreuves corrigées, raconte M. Vandenheuvel, nous renvoyait les bonnes feuilles chargées de yatures, remplies d'observations, de notes; c'était à ne plus s'y retrouver. Si bien qu'au bout de quelques semaines de ce manège, nous décidâmes, M. Nuitter et moi, de ne plus envoyer d'épreuves. Et Wagner, débarrassé du souci de ces corrections, ne songea nullement à se plaindre ». Journal des Débats du 3 mai 1895.
(2) D'après les indications du Journal de la Librairie^ la date du dépôt légal de la partition française au Ministère de l'Intérieur est du 22 juillet i8f»i. (Renseignement donné par la maison Durand et Cie).
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ténor pour le rôle principal, furent bientôt ajournées. Il revint donc à Paris au commencement de décembre et y resta encore trois mois.. Il y écrivit son poème des Maitr es-Chanteur s de Nuremberg. A la fin de février 1862, il quitta Paris définitivement pour résider à Bieberich sur le Rhin, près de Mayence, où il en composa la musique. Sa présence à Vienne, dans l'automne de 1862 amena la reprise des répétitions de Tristan; mais, en janvier, elles furent de .nouveau abandonnées. Appelé à Prague pour y diriger des festivals, Wagner parcourut l'Allemagne en organisant des concerts à son bénéfice. En février i863, il partit pour Pétersbourg. où l'avait appelé la grande duchesse Hélène. Les avantages pécuniaires qui lui furent offerts et le succès qu'obtinrent ses œuvres en Russie vinrent le dédommager de ses récents déboires.
On a presque touj ours rendu responsables de la chute de Tannhœuser Dietsch et son orchestre, qui, par une exécution molle et contraire à l'esprit de l'œuvre, faussèrent le sens de la musique; on a accusé les abonnés, nous l'avons vu, d'avoir, « élevant la question du ballet à la hauteur d'une question vitale », suivant l'expression de
Baudelaire, organisé l'émeute du charivari. Que l'auteur ait commis une maladresse en écrivant la bacchanale du Venusberg dans le style symphonique de ses derniers ouvrages et en Toffrant aux spectateurs en guise de ballet, immédiatement après l'ouverture, cela est évident. Rien ne pouvait déplaire davantage à des amateurs de quadrilles. Mais les abonnés ne sont pas encore dans la salle au lever du rideau et ils ne pouvaient lui en vouloir que de son refus de laisser jouer après Tannhœuser^ Graziosa dans la même soirée (i).
Plus avisé, Gluck, dont le style dramatique fut si discuté au siècle dernier, s'était bien gardé d'une pareille infraction aux Usages de l'Opéra. Ses partitions sont remplies de charmants menuets, de chaconnes et de siciliennes. Aussi, n'eut-il maille à partir qu'avec les gens de lettres.
L'insuccès de l'opéra de Wagner doit être expliqué par des raisons plus sérieuses. La protection avouée de la princesse de Metternich et l'intervention personnelle de l'Empereur avaient provoqué chez les musiciens
(i) Sur cette question, G. Héquet objectait avec raison à Wagner que « ni le Comte Ory, ni le Serment, ni le Philtre^ ni Lucie, dont les abonnés se sont assez bien accommodés, n'ont de ballet »,et l'accusait d'avoir imaginé cette cause d'échec pour abuser ses compatriotes.
une vive irritation et une opposition jalouse (I). Puis la passion politique profita du désordre et beaucoup d'ennemis de TEmpire allèrent siffler Tannhœuser comme ils sifflèrent plus tard Henriette Maréchal des frères de Concourt, par esprit d'opposition.
D'autre part, l'orgueil excessif de Wagner, son insociabilité, son caractère ombrageux, ses maladresses, avaient excité les sarcasmes des petits journaux. Ses partisans et ses ennemis avaient, pendant des mois, fatigué le public de controverses et de quolibets sur la musique de l'avenir, La publication de la. Lettre sur la musique^ avec les jugements dédaigneux portés sur des compositeurs admirés en France (2) et les
(i) M. Weber écrivait dans le Temfs du 2 mai 1887: « Les compositeurs français étaient mécontents de voir un nouvel étranger leur barrer le chemin ; Meyerbeer avait son parti ; Verdi avait le sien ; les éditeurs de musique avaient leurs intérêts. » Berlioz vit sa cause défendue par son ami d'Ortigue et par M. Comettant. Il y a trois allusions à Meyerbeer dans l'article de Saint- Valry, qui se termine par ces lignes significatives : « On m saurait faytr trop cher Vixpirienct quand on en profitt. Peut-être devrons-nous à ce fiasco de Tannhauser une apparition plus facile d'un chef-d'œuvre d'Halévy ou de Félicien David ; peut-être lui devrons-nous V Africaine, Ainsi soit-il ! »
(2) C'est l'opinion de G. Héquet et celle qu'a récemment exprimée M. Obin. {Journal des Débats du 23 avril 1895.)
théories novatrices qu'elle expose, souleva rindignation des dilettanti du Théâtre-Italien. La presse musicale, qui se composait alors moins qu'aujourd'hui d'esprits éclairés et de juges compétents, extermina Tannkœuser, comme si cette œuvre était directement issue de tendances regardées comme subversives (i).
D'ailleurs, qui, à cette époque, en dehors de Baudelaire, de Frédéric Villot et de deux ou trois autres (2), s'était donné la peine de la lire, cette Lettre sur la musique et de comprendre les théories d'art qu'elle expose? Aussi bien, comme l'exemple n'était pas produit à côté de la théorie, puisque ni Tristan, m le Rheingold, ni la Walkûre n'étaient encore connus, les lecteurs français furent excusables de ne pas mieux apprécier cet abrégé de plusieurs ou-
(i) L'auteur de la Lettre à F. Villot avait bien mis en garde le lecteur contre cette confusion par cet avertissement : « Considérer les éclaircissements que je vous adresse comme une préparation à la représentation de Tannhauser serait concevoir une attente ' très erronée à cet égard. » Mais on n'en avait tenu aucun compte.
(2) Parmi ceux-là, il faut nommer, outre Lapommeraye, le critique musical de la Causerie, Léon Perroud, qui, le 24 mars, analysa clairement et avec bienveillance la Lettre sur la musique. En terminant, il appelait Wagner « un semeur d'idées ».
vrages d'esthétique dont les Allemands euxmêmes n'avaient pas saisi toute la portée.
Au demeurant, tous les écrits du temps et ceux de Wagner lui-même, sont d'accord ^ur ce point que le public français, en général, a montré beaucoup de courtoisie et d'impartialité. Il a apprécié et applaudi les morceaux conçus dans les formes traditionnelles de Topera. Le reste, rebutant ses oreilles routinières, lui a semblé ennuyeux.
Si l'immoralité apparente de ce dénouement où Ton voit Tannhaeuser retourner à Vénus, tandis qu'Elisabeth meurt abandonnée, offusqua les gens graves, rien ne parut plus drôle au public des premières que ces troubadours en maillot abricot célébrant sur la harpe l'amour platonique et s'enquérant de son essence. Aussi bien, le symbolisme de la légende allemande, familier aux compatriotes de Henri Heine, ne pouvait être compris des Parisiens et, comme l'observe justement M. Paul Lindau, « la vraie cause de la chute fut la transplantation d'une plante germanique sur le sol gaulois (i) ».
(I) Ed. Schelle(voir Tannhauser à Paris et la troisième guerre musicale) est d'accord là-dessus avec M. Paul Lindau. Le sujet de Tannhauser par lui-même ne pouvait plaire aux Français, et c'est par le manque de liens intellectuels et par l'antipathie des races qu'il explique la froideur du public pour les légendes allemandes et pour le poème de Wagner. Douze ans plus tard, lorsque
Aujourd'hui, la situation est toute différente. La France est beaucoup moins ignorante des choses de l'Allemagne qu'elle ne rétait il y a trente ans ; son esprit est bien plus ouvert aux influences étrangères.
Enfin Wagner a dompté par son génie toutes les résistances, et l'enthousiasme tardif du public français n'en est que plus chaleureux. Seulement il va, par mode, surtout aux œuvres de la dernière manière et beaucoup de stiobs wagnériens croient encore pouvoir répudier Tannhœuser comme une partition de style italien.
Tannhauser fut monté à Bruxelles et joué (le 20 février 1873) au théâtre de la Monnaie, plusieurs journalistes de Paris avaient fait le voyage . Si la musique fut par eux appréciée avec plus de mesure et de bienveillance qu'elle ne l'avait été par la presse de 1861, le sens du poème fut encore peu compris, même par Armand Gouzien,qui citait cependant la légende de Heine (Courrier de France du 25 février 1873.)
Seul, M. Ad. JuUien, tout en commettant sur la mort d'Elisabeth une erreur qu'il a eu le tort de ne pas rectifier dans son grand ouvrage biographique, osait prendre la défense du poème ; « Ce drame est d'un caractère élevé, surhumain, /r^f g»/ mystique.., Tu.es pensées mêmes et les sujets de ces poèmes élèvent l'âme au lieu de rabaisser l'esprit sur les choses purement terrestres... Quand vous aurez réfléchi à ces précieuses qualités, dites s'il faut tant le bafouer pour avoir choisi de préférence des sujets légendaires.» (Français du 28 février 1873.)
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Jusqu'à ce que cet ouvrage eût été monté à Bayreuth, beaucoup d'Allemands ne le jugeaient pas digne de la même estime que les œuvres ultérieures de Wagner. L'exécution de Bayreuth a été pour eux une révélation, celle, comme Fa écrit M. Houston Stewart Chamberlain dans une réponse à M. Paul Fiat qui blâmait l'introduction de Tannhœuser au Wagner-Theater^ « d'une œuvre qu'ils n'avaient jamais entendue; oui, Monsieur, l'œuvre la plus inconnue de toutes celles que Wagner nous a laissées », celle d'un drame (i).
(i) Wagner écrivait déjà le i5 janvier 1849, au baron de Biedenfeld, dans une lettre publiée en i883 par le Guidt Musical : c< J'ai élevé ainsi le musicien au rang de poète, mais je n'ai pas, pour cela, perdu de vue le but principal et essentiel du drame ; car pour l'amour de cet idéal surtistique, le plus beau de tous, j'ai dû subordonner au drame mon art particulier, la musique. La véritable mission du compositeur me parait être de ne vouloir que le drame, tout en se sentant pleinement conscient et intimement maître de toutes les richesses de l'expression musicale ; mais il s'agit, bien entendu, du drame qui, sans le sens musical du poète, ne pourrait se produire, l'our être parfaitement clair à ce sujet, je citerai l'une des scènes principales de mon Tannhauser : le concours des chanteurs ; dans cette scène, il fallait laisser dominer exclusivement l'intention poétique, afin d'amener la catastrophe ; si j'avais fait lutter les chanteurs par toutes sortes de morceaux de chant à cadences et à agréments, cette scène fût devenue non un conflit
Si la reprise de Tannhœuser est désirable, ce n'est pas seulement parce que la revanche des sifflets de 1861 est due à l'auteur ; à ce compte, le succès éclatant de Lohengrin et de la Walkyrie l'a amplement dédommagé (i)J'affirme,pour avoir vu Tannhceuser en Allemagne, que les Parisiens seront confondus d'y découvrir, comme l'ont fait avant eux les spectateurs de Bayreuth, un drame psychologique profondé-
dramatique d'idées et de sentiments, mais une sorte de concert. D'un autre côté, ce conflit, dans lequel se dégage tout le caractère des personnages, n'aurait pu être rendu dans toute sa puissance dramatique sans le secours de la toute-puissance et de la variété de l'expression musicale telle que je la comprends. J'ai eu la vive satisfaction de pouvoir constater maintes fois que c'était précisément cette scène si osée qui recevait à chaque représentation la plus chaude et la plus vive approbation des spectateurs; j'ai remporté ainsi ce triomphe d'avoir pu captiver l'attention de notre public d'opéra, non par le sentiment, mais par une pensée dramatique, ce dont il avait perdu complètement l'habitude. »
(i) Après avoir entendu au Conservatoire le troisième acte de Tannhauser, le 26 février iSgS, après avoir vu représenter cet opéra à Ba3rreuth, M. Bertrand, enthousiasmé, avait manifesté l'intention de le monter tout de suite. Ce projet fut entravé par l'opposition de certains compositeurs-critiques, qui affectèrent de croire que M°»o Wagner imposait aux Parisiens une sorte d'amende honorable pour les siiSetsde 1861. Devant cette hostilité, les directeurs optèrent pour Tristan et IsiuU, Des difficultés d'exécution les ont décidés de nouveau à donnet IdL préférence k Tannhauser.
ment humain et émouvant, que des exécutions de fragments au concert ne pouvaient leur révéler. Tafinhœusert à condition que le caractère de Toeuvre soit manifesté par une mise en scène conforme à celle de Bayreuth, apparaît au théâtre non comme un opéra légendaire, mais comme un drame, et captive les spectateurs bien plus par le conflit des sentiments humains que par le pouvoir expressif de la musique.
Par exemple, un des moments capitaux de Taction est celui où, Tannhaeuser ayant invoqué le nom de Marie, tout le Venusberg s'effondre autour de lui. Sans avoir changé de place, il se retrouve au matin dans la calme vallée de la Wartburg. Il n'y a pas là qu'un vulgaire changement à vue.
Tannhaeuser, véritable image de Tâme humaine, aspire toujours à autre chose qu'à ce qu'il possède. Dans le royaume enchanté de Vénus, il a désiré la liberté, la vue de la nature, des vertes campagnes, le chant des oiseaux et, par un prodige miraculeux, tout cela lui est rendu dans l'instant même. Le ravissement de ses yeux, de ses oreilles, que charment le tintement des cloches du troupeau, le naïf refrain du pâtre et la ritournelle agreste du chalumeau, tout cet épisode, qui a fait hausser les épaules il y a trente-deux ans, produit une impression poignante lorsqu'une mise en scène intelli-
gente, une mimique semblable à celle que Wagner expose dans ses Souvenirs sur le ténor Schnorr de Carosfeld rendent la pensée du poète présente à nos yeux. De même, quand, après le départ des pèlerins, le cœur gonflé de repentir, aspirant à la souffrance, Tannhaeuser se prosterne dans la contrition de son péché, il est impossible de n'être pas violemment ému.
Et comment ne pas l'être aussi, lorsque Elisabeth, blessée au cœur et dans ses sentiments d'amante, et dans sa foi chrétienne, par l'aveu du coupable, se précipite au devant des épées, et défend contre la fureur des hommes celui à qui sa pieuse intercession obtiendra le pardon du Ciel!
Comment ne pas Pêtre au troisième acte, lorsque la foi et le péché se disputent cette âme orgueilleuse, rebutée par l'anathème du pontife !
Où d'autres, écrit M. Alfred Ernst en un remarquable ouvrage de critique (i), se borneraient à
(i) VArt de Richard Wagner, t vol. in-i8, Paris, Pion, 1893 Dans le livre de il. Ernst, le lecteur trouvera une analyse pénétrante et fidèle de la psychologie des personnages de Tannhaeuser, de Wolfram, de Vénus et surtout d'Elisabeth, cette pure figure de jeunesse tendre, innocente, joyeuse et prête au plus déchirant sacrifice, cette incarnation de l'idée de Rédemption qui apparaît déjà dans la Senta du Vaisseau-Fantôme, qui se développe dans V Anneau du Niebeîung, pour aboutir à sa floraison suprême dans Pûrsifàî,
reprendre Thistoire immodifiable de Tamour partagé et des obstacles qui s'interposent, Wagner agite la question de TEternité, de la possession intérieure du souverain bien, du Salut, salut réel pour le chrétien, symbolique pour celui qui ne croit pas.
En i86i, la beauté religieuse et morale de la conception de Tannhœuser ne pouvait êtfe goûtée par le scepticisme gouailleur des parisiens, la signification du rôle d*Elisabeth, l'idée de la Rédemption, qui plane sur l'œuvre et produit le dénouement miraculeux, ne fut pas comprise. Aujourd'hui, à une époque où les cerveaux sont hantés par le mysticisme, une reprise de Tannhœuser ^ pourvu que le drame soit mis en relief par une interprétation digne de lui, est assurée d'un grand succès.