‹ Tante AmyChapitre 10 sur 18 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Sur la Iranqiiille vie de La ilavoli' iiiu' ombre plana. A son lever, M"* de Miandrc omrail fiévreusemenl son ((Uiiiifi- : il y avail là un peu plus souvent, depuis (juohju»' temps, cette écriture qui, un malin, iavail fait tressaillir. \ lablo, en déjeunant. (|m<Iqiiofois elle demeurait soucieuse. L«''andre ri'remment lui avait dérobe un porirai!; il erul qu'elle s'en était aperçue et que, sans lui en vouloir rien dire, elle lui gardait rancune, «Comme elle me déteste! » pensait-il. il la sentait froide et blessée et

n'osait ni lui demander pardon de trop l'aimer, ni s'irriler qu'elle répondît si mal à ses secrets transports. Il lui écrivit une lettre enflammée; mais, en la relisant, il ne la trouva pas suffisamment écrite pour une muse comme elle, et, l'ayant déchirée, il en dispersa les morceaux au courant de la rivière. 11 essaya alors de chanter sa douleur et son amour en hexamètres.

— Allez, mes tristes vers, portez-lui mes aveux...

Il s'aperçut tout à coup qu'il avait entendu cela sur les pianos.

Amy Rose, toute à son ennui, ne remar- (juait pas le trouble que ses silences et sa maussaderie jetaient en Léandre. Elle sembla avoir oublié l'émoi léger qu'elle avait ressenti près de lui. Elle lui parla singulièrement de la nécessité pour elle d'aller passer quelques jours à Paris, laissant entrevoir nu règlement d'affaires qui exigeait sa présence.

— Bien entendu, lu resterais ici... Je le reviendrais au bout de deux ou trois jours.

Et puis elle lui annonça qu'elle avait

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changé d'idée. Décidément non, elle ne partirait pas ; elle remettrait ce déplacement à plus tard, après l'achèvement de son livre. Elle parla pour la première fois, ce jour-là, d'une « personne » avec qui elle avait romj)n et qui continuai! à la tourmenter.

D'une expression de défi et de triomphe, comme si la joie de pénétrer aux replis de son ûme et d'en violer les ombres l'emporlAi sur ses autres sentiments, il lui dit :

— Oh! parlez!... C'est Gomhertde Charmoi.se, n'est-ce pas?

Elle le regarda, les sourcils hauts, slupét'ailt' (jue ce nom lui fût ainsi jeté, dans la maison où les murs avaient désappris de l'entendre.

— Qui la |Mi (lire?

Il fut brave, ne baissa pas les yeux.

— Personne ne me l'a dit, et je le sais.

— Non. dit-t'ile en se reprenant dans un sourire un peu crispé, c'est Marscuil... D'ailleurs, cela, mon petit, ne regarde (jue moi.

— Oh! lil-il, Marseuil ou Charmoise,

n'est-ce pas un même homme? Mais quel que soit son nom, dites un mot, ot je vous vengerai.

Il cessa encore une fois d'être le petit collégien qui la tul oyait : elle le sentit décidé et valeureux, dans l'élan qui l'avait fait parler d'une âme d'homme.

— C'est gentil, ça, tit-elle touchée. Mais sois tranquille, je saurai bien me défendre toute seule...

Ce fut ce même jour, dans l'après-midi, qu'il découvrit dans sa corbeille à ouvrage, derrière le canapé du petit salon, le Mariage (le Figaro. Elle avait voulu le relire; peutêtre y trouvait-elle une analogie entre Chérubin et Léandre : une corne à une page semblait indiquer qu'elle s'était arrêtée à la tin du second acte. Quelle joio et quelle surprise pour lui! C'était le soir : il emporta le livre dans son lit; toute sa bougie se consuma à éclairer sa lecture. Il fut surpris de l'audace du jeune ami de la comtesse : il envia sa témérité et se promit de prendre exemple sur lui. Il lui en voulait seulement

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de ne point avoir Hé assez malheureux. Que son amour à lui riait i)lus fort! En aspirant à la douleur, c'était comme l'ivresse môme du tourmonl d'aimer qu'il avait connu. Au fond, il méprisait un |)ou Chérubin.

En descendant le ItMulemain malin, il replaça le livre dans la corbeill»'. Amy Hose quelquefois, en causant. Iravaillail à un ouvrage de broderii' ou à de la couture: dans le salon, des iïousses au crochet attestaient une îiucienne éducation manuelle soignée. Elle lui avait dit une fois, eu riani, ({u'elle reprisait elle-même ses bas; mais cumme la couturière du village arrivait travailler deux pleines journées tous les mois, il ciiil «ju illf s'était moquée dr lui.

Dans raprès-niidi. le Heaumarchai>« disparu!; il le rlidiliii vainciiK'iil (lan> loutes les autres pièces de la maison. IN'ut-élre elle l'avait emporté dans son cabinet. Il songeait : << llfMn'eux Chérubin! (Jue ne conscnl-cdle à èlre pour moi la comtesse! »

Son jeune sang se tourmenla datli\ilé; il <nt voulu toujours faire une chose et

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ensuite la force lui manquail. II se roulail sur la pelouse en bâillant et se tordant les bras: il perdit jusqu'au goût de la leclure. Dans col état d'esprit il eut soif d'approcher d'un cœur bienveillant. Il se rappela la promesse qu'il avait fiiite au curé, songea sérieusement à se confesser à lui; il sangla l'un des poneys et partit au galop.

La bête ce jour-là élait mal en train : au premier tournant, elle commença às'éparer. Léandre voulut jouer de la cravache : le poney simplement le versa sur le chemin. Une seconde il demeura étourdi, tout couvert de poussière.

En se relevanl, il vit Coco paissant dans un pré, plus hjiii. Celle fois il l'amadoua : s'étant remis en selle, il arriva sans encombre à la cure. Le vieil homme l'emmena voir ses ruches : il ne se prémunissait de ganis ni de masque; il avait des gestes lents et précis qui semblaient charmer les abeilles. Léandre n'avait plus envie de lui faire sa confession.

Le curé lui offrit un pot de miel pour .M"" de Miandre et le pria de lui porter aussi un

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bor.quel de reines-marguerites qu'achevait de cueillir dame Micheline, sa servante. Léandre attacha le pot et le bouquet aux deux extrémités d'une corde qu'il se mit au cou cl repartit. H se promit bien de ne pas raconter à tante Amy son aventure avec le poney, trop honteux d'avoir été désarçonné; môme pour n'avoir pas l'air do le craindre, il le lança au galop un peu avant (\uo dr repasser la barrière du côté des champs. Landry, dans le jardin, coupait des roses.

— C'est inutile, mon bon Landry, lui cria-t-il, puisque j'apporte ce boinpiet dr la part de M. If curé.

Mais le bonhomme secouait la tête.

— Que ncnni! Madame a du monde... Un môssieu ([ui nous arrive de Paris... Même qu'y vient de venir... Allende/. donc, j'vas vous dire son nom... Je n'ronnais que lui... Entin, savez bien, un grand noir...

L'ne des fenêtres du salon était ouverte : ils entendirent la voix de M""" de Miandro :

— Non, c'est inutile... .l'en ai ns<Q/.... Je vous avais prié de ne [).>«; \e?iir...

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— Seriez-vous assez cruelle, Amy, pour oublier...

Amy Hose lout ii coup fermail la fenêtre : Léandre, l'oreille encore tendue, écoulait toujours le timbre à la fois caressant et impérieux du visiteur. Il était très pâle; il demanda, en tremblant, à Landry si ce n'était pas M. Gombertde Charmoisc.

— Pardine! s'écriait aussitôt le vieux serviteur. Je vous avais ben dit que je n'avais qu'à mettre le doigt dessus... Ah! M. Léandre, un fier homme, celui-là! Mais chut! Motus! Notre femme ne serait point contente si elle savait que je suis là à jaboter du môssieu.

11 quitta Léandre, le laissa agité des j)lus troubles sentiments. « Oh! oh! pensait ce dernier, c'est donc lui, c'est donc l'homme qui la fit tant souffrir! .Je ne veux pas me trouver en sa présence. Je quitterai la maison. Je fuirai au loin. Oh! que mon cœur bat! Je l'ai en horreur... Oh ! se peut-il quelle l'accueille, qu'elle accepte de lui parler encore après ce qu'elle m'en a dit

elle-même? Oh! que je la déleste! Je ne veux plus la revoir. Ou bien, s'il nu; laul encoF'e demeurer ici, ils sauront tous les deux que je la hais «'t ne le crains pas... Ah! savoir seulement ce ([u'ils peuvent se dire! »

11 fit un d(^tour pour ne |)as passer devant les fentHres. \]i\ niarcliaiil sur la |miiile des pieds, il pu! se glisser (lan-> le vestibule, sans être enlciulu. Le cri d une hiiondelle (jui nicliiiil Sdus rauNciii du perron If lit sursaulcr. Il s'avan(;a dun pas; la jtorle était à demi Icrmée ; il entendit les voix. L'homme à pi-ésent suppliai!; des |>arol«'s sans suite seules arrivaient à lui.

— Pilit'-... loujours aimée

i:il.' l'accahlait :

— Ah! malheureux! Lles-vous l(»niht'' ^i basque... appel à ma pitié?

— .l'ai juré de me tuer si...

il crut entendre qu'elle arrivait, il traversa la pelouse en courant et s'élan<;a du côté de la rivière. Kn les fuyant tous deux, il sembla non moins se fuir soi-même. OpendanI il

perdait là l'occasion de connaître enfin le visage de l'homme qu'il exécrait. Il se rappela une phrase de VAf/iante : « Marseuil avait le front du commandement, de l'orgueil et de la tendresse. Celles qui l'avaient vu une fois restaient frappées pour la vie... »

Il prit un sentier de traverse, se cacha dans un massif près de la barrière, conjecturant que si elle le chassait, c'était par là qu'il s'en irait.

11 attendit longtemps; il ne se rendait plus compte de l'heure. La cloche sonna pour le déjeuner; il ne vit pas passer Gombert; il eut dès lors la certitude que M"* de Mianilre l'avait retenu. 11 en soufîrit comme d'une trahison : elle l'eût aiuK' qu'il ue l'aurait pas sentie plus infidèle. Lui-même, à sa jalousie, éprouva pour la première fois lùulc l'illusion de la passion. Mille projets se heurtèrent dans son esprit; il songea à entrer soudain dans la chambre et à lui dire devant cet homme détesté :

— Madame, je quitle pour jamais cette maison où règne la fausseté.

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Mai- il craijiiiil (iiio la foret' ne lui manquai au inomtMit on leurs visages à lous: deux se lourneraienl vers lui. Il pensa alors à lui l'aire porter uu billel où, en deux lignes, il lui annoncerait qu'il s'élail jelé à la rivière. Après tout, tenait-il encore à la vie? 11 lui sul'lirail de prendre le large avec la barque et de se laisser couler; il connaissait un endroit profond ; ce sérail lalVaire de quelques gorgées. Quel beau geste il l«'*guerait là aux bomnies de plus lard! Mouiir avec élégance... 11 se rappela des vers de poètes. Tous les journaux, en commentant son tragique l»éroï>me, m- demanderaient quelle femme en avait été la cause. Kllc seule le saurait el à jamais en dt-nirurcrail incousolalile.

La (loche sonna pour la seconde fois; il tenait moins à mourir : ptiil-èhr il -ulTirail qu'on ne le vit pas revenir el qu'on se perdll en conjeclures sur le motif de sa disparition. Il irait devant lui, il marcherail jus(pi'à la nuit ou bien il se cacherail dans le bois. La maison en demeurerait bouleversée; le soir

venu, ou le chercherait, avec des flambeaux; il joui&sail à l'avance des angoisses d'Amy.

Des appels tout à coup partirent ; il reconnut les voix de Landry et de sa femme, puis celle de iM"' de Miandre qui de la pelouse, en prolongeant les sons, criait :

— Léandre!

<( Je n'irai pas, je n'irai pas! se répétaitil. » Sa décision, sa fermeté étaient un plaisir pour lui, comme l'évidence de sa force. Les voix se rapprochèrent : il craignit qu'on ne s'avisât de le chercher dans le massif.

Il se mit à courir, gagna le bois. Bientôt les rumeurs s'effacèrent; le midi lourd plomba l'air sans souffle. Il eut faim; mais la faim n'est peut-être qu'une habitude; un cœur ferme sait résister à la nature, il se coucha, écrasant sous lui son estomac. Les douleurs redoublèrent; il gagna la lisière, prit à poignées, au bord d'un champ (jui n'avait pas encore été moissonné, des épis qu'il décortiquait en les roulant dans ses paumes et mricliail ensuite.

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La vie sauvage lui apparut sans charme: il s'clonna que des hommes pussent vivre (hiris IT'lat de nature. Cependant il était W\o\\ résolu à ne plus rentrer; il descenth-ait à Tauherge dans un village voisin; de là il écrirait à sa mère qu'elle lui envoyât le viatique nécessaire pour revenir. C'était encore a;;ir en homme. Il passa des heures à errer; mais la chaleur, la faim revenue l'accahliiient; il s'endormit à l'omhre d'une meule dans les champs. Ouand il se réveilla, la houle rouge du soleil s'écachait, à demi suhmergée par les vapeurs vespérales.

Il aspira à la sécurité de la maison; il eut un frisson à l'idée de nuiter parmi la rôde des hôtes. D'ailleurs la vivacité de ses sentiments s'était émoussée; il s'en voulut d'avoir trop i)ien écouté sa rancune. i)e cette après-midi df solitude et de mauvais sommeil, il nr lui restait qu'un grand hrisement physique.

Une charrette traversa le chemin, au pas rythmé des hœufs; lui homme assis parmi du fourrage égaillait sa ciianson monotone.

Voyant près de la meule le jeune homme, il s'inlerrompit de chanter.

— Tiens, c'est noL' Mossieu Léaiulre !

M'est avis que vô v'ia loin de LaGayole! Si le cieur vos en dit, j'vo ferai une place près de mi.

Léandre reconnut le fermier dont la ferme limitait le petit domaine des de INIiandre. Il grimpa sur le char : une fraîcheur k''gère sV'vaporail des breiiils qu'on longeait.

Cependant la plaine, desséchée par Tété terrible, demeurait brûlante; elle prolongeait, au bas du ciel, dans la poudre enllammée du lointain, des pâleurs cendreuses de champs fauchés mêlées aux blondeurs des dernières céréales et aux argents givrés des carrés d'avoine.

Le père Busine aimait bavarder : la rondeur du bonhomme amusa l'esprit mobile de ce Léandre qui, quelques heures plus tôt, pensait à plonger dans la rivière. Il lui conta que le « mossieu qu'était venu au château » avait [):'is logement au village chez les Flamagne qui tenaient l'auberge du Veau dOr,

n même qu'on disait que c'était un parent à Madame, rapport aux visites qu'il venait faire uulrefois el (pii ensuile s'tHaieut espacées... »

11 quitta le fermier à la porte de la fer«ne, se lança dans les premières ombres du soir. 11 ne ralentit qu'aux approches de la maison.

— Le voilà! Le voilà! cria Landry qui ^'uettail à la barrière.

11 se trouva devant Amy Rose elle-même avant qu'il eût pu songer à ce qu'il allait lui dire.

— C'est donc enfin toi, méchant enfant ! s'écria-t-elle. Se jit'iit-il (juc lu nous aies donné dv telles alarmes? Landry et moi, tout l'après-midi. l'aNous cherché en tous sens, his, qu'as-lu fait? Où es-tu allé?

L>lli' lui parlait d'un ton saccadé et anxieusement le regardait, tout»' p;\l<', l;i gorge agitée.

— J'étais allé par les villages, répondil-il. Je me suis égaré.

— Non, non, ce n'est pas vrai. Tu as su

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par Landry l'arrivée de M. Gombert de Charmoise. Tu as fui, cédant à je ne sais quelles sottes pensées... Mais avoue donc... Voyons, qu'est-ce qui t'empêchait de venir déjeuner? Oui, quelle raison?... Va, lu ne mérites pas de pardon .. Enfin, tout de même, puisque te Yoilà... Mais, je t'en conjure^ ne recommence plus...

On avait retardé le dîner : la bonne Manette se plaignait, disait que fout serait brûlé. Il monta se débarbouiller en hâte : en passant devant la salle à manger, il s'était assuré que son « rival », comme il l'appelait en pensée, n'y était plus.

— Eh bien ! c'est du joli... Me voilà une migraine assurée pour cette nuit, lui dit-elle quand ils se retrouvèrent l'un en face de l'autre à table. D'abord celte visite au matin... Gomberl est un ancien ami à moi, mais que pour des raisons particulières, je ne voulais plus revoir et encore moins recevoir... Seulement, c'est un de ces hommes dont on n'a pas facilement raison... J'ai eu beau le prier de ne pas venir... Quand

Manotle est arrivée frapper à ma porlo, ou me disanl qu'il tHail 1m, (ju'il me suppliait de le recevoir, lout (]c suilo j'ai eu uu saisissemenl teirible... Pense doue, rtre rôveillre ainsi en sursaut après une nuit de travail... Et puis ça éié vous, Monsieur... Allez, vous pouvez vous vanter d*' iii'avoir fait une bcli»^ pour... Ttiulos les pires su|)positions me sont passées par Tospril... Total : un mal i\v Irlo fou!

— M. (iomberl est au village, dil Léandro... 11 y osl descendu à l'auhorge.

Elle eut uu cillcmonl léger.

— Je le sais... ,\u reste, cela est sans importance.

l'n silence passa, puis. i]i' nouveau, il disait sans la regarder, la Irlr incliuoe vers son assielle, d'une voix Iromhlante :

— Il rr\ icndra domain, n'est-ce pas?

— Lo sais-jo?

— Oli ! nh ! il reviendra, je le sais lii<ii, moi, dil-il, soudain en proie à un violent d«^sespoir.

j-^lle souffrait visiblement.

— Que to dire? M. riomberl Iraverse une crise grave... C'est un malheureux... Quels qu'aient été ses torts vis-à-vis de moi, je lui garde ma pitié...

— Oh! cria-(-il, je suis bien plus malheureux que lui !

Klle eut la soudaine évidence qu'il s'était pris pour elle de la passion la plus ardente. Tout repassa, ses mélancolies, ses rougeurs, ses silences, son goût de la solitude, l'affleureniont des caresses à ses doigts. VA il lui venait un étrange sentiment de pudeur comme si, malgré tout, l'âge qu'elle ne cessait d'avoir à travers celte folie d'un si jeune homme lui laissai l'impression d'une sorte d'aînesse maternelle.

— Enfant qui te crois malheureux et demain seras consolé! dit-elle jolimenl en souriant et lui prenant la main par-dessus la table.

Il éclata en sanglots.

— Oh! je n'en puis plus douter, s'écriaitil, c'est bien lui qui est le Marseuil doni se mourait Emilie... Mais du moins, .Marseuil

ne revint que pour la voir dans sa bière !

La minute fut dangereuse : elle redouta son exaltation, le vit jeune et irrésistible; cl elle craignait sa propre faiblesse.

— Je t'en prie, laissons cela, dit-elle. Tu me brises la tête... j'ai l;'i comme un marteau... D'ailleurs je ne puis pas tout te dire... Si « auteur » que je sois, je suis aussi femme... Que M. de Charmoise revienne ou pas, le basard seul en décidera... Un jour peut-être tu connaîtras mieux celle qui maintenant ne veut être pour loi que la tante Amy, et alors tu ne songeras plus qu'à la plaindre.

Le cours sauvage de la passion l'iit délr»urné : il s'émul de la sentir blessée et languissante; elle avait fermé les yeux pour ne plus le voir et mieux se re|)rendro. Deliors, la grande nuit bleue palpitait; aux plafonds des vols longs et duvetés se froissaient. Des phalènes expiraient, baisées par !•' feu rose des bougies.

Klle le sentit tout à coup près d'elle : il lui «lisait presque puérilement :

— Non, non, mille fois non... Pas (( tante Amy »... Mais « marraine », si tu veux... Oh oui, marraine, c'est plus... je ne sais pas, moi.

Elle soupçonna qu'il avait trouvé le tome dans la corbeille et l'avait lu : elle n'en doula plus quand il tomba ù ses genoux :

— C'est que je...

Elle lui appuya la main à la bouche et se mettant à rire :

— Ohl je la connais... Tu fais Ion petit Chérubin... Quel enfantillage! Eh bien! ce sera pour une au Ire fois... J'ai vraiment hop mal de tête, ce soir.

Elle sonna pour appeler Manette.

— Ma bonne femme, lui dil-elle, donnezmoi le bras et monte/.-moi me coucher... Je suis tout à fait malade ; j'ai eu trop de secousses aujourd'hui, je ne pourrai pas travailler cette nuit.

Elle se leva, s'appuya au bras de la servante fidèle; et elle disait à Léandre :

— Ton front, méchant!

11 len^lit le fronl, elle rerfleiira de ses lîivres.

— Bonne nuil, et surloul ne veille pas... Je le confie à tes anges gardiens.

<( Comme elle laime, pensa-l-il, [uiisquc rien de moi ne peut rémouvoir ! »

Dans l'escalier, il l'entendit dire à la vieille servante :

— Kst-ce bêle! Un chapitre île lidiu... Je n'en avais plus que trois à écrire.

Il se renversa sur le canapé, brisé, à bout de forces. Landry on arrivant souffler les bougies le trouva endormi cl du! le rt-vt-iller.

— \ oyons, .Mùssieu Léandre.. ! (Vest riiciin'... l'aiit aller vous coucher... J'vjis éteindre...

La lampe, ce soir-là, ne s'alluma pas à la fenêtre du cabinet de travail. M"" de Miandre, sitôt déshabillée, s'était jetée an lit; mais le sommeil n'arrivait pas tout de suite. Fdle porta la main à son cœur :

— (l'est (juil bat! se dil-elle. Ouelle vieille folle je suis!... Lt pourtant, si c'était possible!...

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Elle roula longtemps la (ête dans l'oreiller; de loule l'agilalion de cette journée, il ne restait que cela, la tendre démence d'un enfant et la sienne. Ah! qu'il était charmant à ses pieds! Et les yeux qu'il avait, des yeux de pensées en velours! Enfin ^es paupières se fermèrent; elle s'endormit dans un sourire et un rêve.

Au matin, une mouche qui bourdonnait derrière le rideau l'éveilla : elle pensa tout de suite à son travail. Et seulement après, elle se rappelait la mauvaise journée, l'arrivée de Gombert, la disparition de Léandre, tant d'agitations qui avaient troublé la bonne paix familière du logis. Elle se sentit la tête calme, délivrée du mal ; elle était sûre d'ellemême; elle cessa de craindre pour sou jeune ami. (i Ce ne sera rien, pensa-t-elle. Lu peu de Hené, de liolla et de Chérubin mêlés... S'il recommençait, je le renverrais à sa mère. Quant à Gombert... »

Elle haussa les épaules, irrésolue, peutêtre indilTérculr.

Puis elle allait tirer les rideaux, passait sa

gandoura maculée d'encre; et sans fièvre, de sa belle écriture tranquille, elle se mettait au chapitre qu'elle n'avait pu écrire la nuit.

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