CHAPITRE XII
M"" (le .MiiiiicJre rcsl;i absuiile deux juiirs. Ellerenlra plus calme qu'elle n\''l;iil partie. Elle avail su (latlcr [.éiiudre eu luilaissanl la garde de la uiaisoii... Il lui convaincu que, coMiiiii' (die le lui avait dit, elle était allée voir M. hulour pour v-îrificr avec lui l'état de ses allaires. Il v<»idul Tétouner eu lui piouvani (ju'il aurait su s'en cliarj^cr aussi l>iou (|uecet ancien ami. tin marchand de la ville étant venu s'informer s'il n'y avail point de Iriiils à vendre à La (iayole, il s'élait rapp<de (|ue M°* de Miandre lui avail l'ail part de
son désir de traiter pour un verger de pommes douces qu'elle possédai! près de la ferme. Le marchand ollrait une somme, il en exigea une aulre; finalement ils s'accordèrent. Il révéla ainsi la décision d'un jeune homme qu'une grande sensibilité naturelle ne délournait pas d'un esprit pratique et ferme. Il réclama au marchand des arrhes, lui signa un papier et se crut prédestiné à faire une grande fortune.
M"" de Miandre le complimenta, contente (le rentrer dans un peu d'argent à la saison de la cueillette. Elle lui laissa entendre que ses aifaires ne l'avaient pas satisfaite : elle était à peu près sûre de ne point rentrer dans un prêt de 3.000 francs qu'elle avait consenti; mais elle comptait sur le succès de son roman pour la dédommager. Il était allé la prendre à la gare avec les poneys, il n'avait pas voulu de Landry pour les conduire. Aujy Rose fut surprise qu'il les conduisit aussi bien que celui-ci : il lut fier de ses louanges.
— Ah ! cher petit bonhomme, dit-elle en
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rianl, c'esl loi qui .uirais su fairo friK^ifior mon bien !
Il liessaillil. Son absence de deux jours sembla lui avoir donné plus d'abandon. Klle n'eîll pas lémoigné i)lus de conlianct' dans un mari ou un jeune anianl. Kile lira de sa valise un rlui qu'elle lui olîril ; il l'ouvrit el en sortit un slylograpbe d'or. Il |HMisa fièrement à la joie qu'il aurait à le montrer i\ ses amis de collège.
On arriva : Manelle areompagna sa maîtresse à sa cbambre el l'aida à se débarrasser de la loib'tle un peu voyante qui lui (loniiail à la rue 1 air d'une comi''dienne.
Aniv n'avait pas de secrets pour sa vieille seivanle :
— .Ma pauvre bonne femme, lui dil-elle, il a fallu y passer. Il avait une delte de jeu ; il était vraiment mallieureux... .Alors, \oistu, j'ai emprunté à M. IWifoiir. (Vesl pour moi le |)rix de Irois mois de travail... .Ne me gronde pas, la pitié a été plus forte, je n'aurai'- |iu \ tenir.
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— Jésus-Marie! t^st-il possible ?... Mais cet homme vous mangera la peau de dessus les os ! gémissait Manette en lui délaçant ses bottines.
— A qui le dis-lu ? gémissait-elle à son tour, dans un élan de sincérité candide.
Elle fit sauler son corset et ayant passé le plus vieux de ses peignoirs, elle ne songea |)lus qu'à jouir des aises que lui procurai! la souplesse large de ce vêtement.
— Ah ! que c'est bon, ma bonne femme ! Je me retrouve chez moi enliu !...
D'un air sournois, Léandre souhaita qu'elle lit avec lui le tour de l'habitation : il la mena au fenil, à la sellerie, au poulailler. Landry, ([iii voulait avoir sa part des compliments, les suivait, boitant encore d'un ais (jui lui était tombé sur l'orteil. Ensemble ils avaient cloué, fait des perchoirs, déblayé, remis tout en ordre. Elle leur souriait à tous deux, ([uelquefois de tout son poids s'appuyant sur Léandre à cause d'une pinçure aux pieds qui lui \enait d'avoir porté des bottines trop étroites.
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— Ah! que c'est bien, que c'est gentil... Tu es un amour, mon chéri !
Tandis qu'elle regardait en tous sens, un souvenir passa : elle pensa à Jean-Jacques chez Al™' de Warens. Il l'appelait sa « maman »> : ello l'avail eu presque à l'âge qnavail Léandre. Lui aussi clouait, rabotait, mettait la main à loiit dans la maison. Tout de même non : elle avait la conscience de valoir mieux que M"" do Warens.
Une chaleur lourde, tout le jour, lit |)anteler l'espace ; la nue élait basse, moite, électrique, sans (juc la pluie toujours attendue tombât. Elle espéra trouver un peu de fraîcheur en allant vei's la rivirre : il (h'tacha la l)ar(|ue : ils se laissèrent dériver. 11 s'était couché dans le fond, la (été sur la l)an(ju('lte près de ses genoux. Une langueur, après ces deux jours d'aclivilé, l'énervait. Ses narines palpitaient l'aiblonient. Un feu le consumait cl il avait froid ; il n'avait jamais éprouvé près d'elle un Ici émoi. Le souffle court, les yeux mi-évanouis, il soupira :
— .>Larraine, marraine...
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Il sembla redevenu un jeune enfant dans le myslère de son désir. Il souffrait une peine délicieuse : son cœur montait, l'étouffait.
Il eut un long sanglot.
— Je voudrais mourir.
Cependant il ne faisait aucun mouvement pour aller au-devant de la mort : elle l'avait attiré contre elle et lui appuyail la main au front.
— Ce n'est rien, rien... Attends pour mourir que tu sois devenu un homme... Va, on ne Test que trop vite !
— Je ne suis plus un enfant, s'écria-t-il tout secoué encore... Je veux faire quelque chose... On verra bien qui je suis...
Elle fut émue de sa jeune force orgueilleuse ; et encore une fois l'ancienne pensée, la pensée qu'elle avait eue un jour, revint : que n'avait-elle un fils comme celui-là! Quelle fierté de l'élever pour l'humanité, la gloire et le génie! « Tout est fini pour moi, pensa-t-elle : je n'aurai pas connu l'amour maternel et je ne connaîtrai plus l'autre amour !
— Reiilrons, dit-elle, voici le soir qui tomhe.
Landry sonna ; ils dînèrent ; ù peine elle toucha aux mets. Tous deux se taisaient ; jamais elle ne s'était senti un cœur plus faible. LUe voulut le fuir, et sitôt api-f's le dîner, monta à sa chambre. « Moi (jui me croyais enfin devenue raisonnable ! songeaitelle. Je ne résislerni donc jamais au drsir de faire une sottise!... Ah ! ([u'il était donc charmant dans sa jeune folie ! »
Elle ouvrit la fenêtre, Hehors une nuit pesante, sans lune, accablaitle vaste paysage immobile. Aucun souflle : le cri saccad»' des grillons enfiévrait l'air. Très loin, dans le silence noir, une effraie gémissait.
Elle se pencha sur l'ombre, aspira l'odeur de la rivière et des feuillages. Tout le passé se représenta : elles'étail mariétî sans amour. On lui avait dit : « M. de .Miandre est plus âgé que toi ; mais c'est un galant lunnme et il est riche. Toi, tu n'as que ta beauté ; elle passera. En l'épousant, lu l'assures une vie enviable. >» l']lle avait élé malheureuse. IMus
lard, elle avait enfin connu l'amour, mais sans trouver le bonheur. Il lui arriva ainsi de manquer deux fois sa vie et comme épouse et comme amante. L'homme qu'elle aimait l'avait trompée : comme il jouait, il l'avait eu outre dépouillée d'une partie de sa fortune. C'est alors qu'elle avait commencé celte existence de travail qui la tenait à son pupilre jusqu'au petit jour. Les nuits qu'elle passait à écrire, il les passait à son cercle, jouant et perdant l'argentqu'elle lui gagnait. Au matin, il arrivait se jeter à ses pieds, implorant son pardon, l'enveloppant de sa merveilleuse séduction de comédien.
Il lui avait révélé, celui-là, toutes les fièvres, les fureurs et les amertumes de la passion. La rupture de ce lien terrible avait été une délivrance comme une première fois l'avait été son veuvage. Mais pouvait-elle dire que la pointe du clou qui les avait rivés ne lui était pas restée si avant enfoncée que parfois l'ancienne lâcheté, sous le masque de la pitié, ne reperçât? Tout ainsi n'avait été que ruines dans sa vie. Ah ! si elle avait pu
s'enlever des épaules le poids de ces dix dernières années ! Si avec ces dix ans de moins, elle avait pu se retrouver à l'âge confiant où on regarde arriver par le chemin des belles illusions le jeune et tendre ami après lequel plus aiiciiii autre ne doit venir ! Sa gorge palpitait ; elle appuya la main à son cœur, eut un cri : >( C'est qu'il bat ! Il bat ! Il n'a pas vieilli, lui ! »
Un gémissement li'gei'moutadans l.i uuil: elle ne douta pas que Léaiulrc ne fût à sa fenêtre ; c'étaitia troisième après les siennes. Ah 1 hieu ! s'il l'avait entendue ! Klh' se relira (loucement : mais elle avait de la lumière dans sa chambre, elle ne put «miipècher que sa silhouette ne se dessinât dans le rectangle lumineux prolongé sur les gazons. La voix de Léandre glissa jusfiu'à elle :
— Marraine, est-ce toi (jui souj)irais !onl a I heure ? Moi, non plus, je ne puis dormir.
l!^lle ne n'-pondit pas, éteignit sa lamp«',se jela dans le fauteuil près de sou lit. La uuil, qui entrait par la fenêtre, sembla l'avoir cou-
verte d'ombre à ses propres yeux, tlle appuya sa tête aux draps, ne sentit pas qu'elle s'endormait; et pour la première fois depuis longtemps, elle n'avait pas songé à la littérature bien qu'elle eût à peu près trouvé le sujet de son prochain roman.