CHAPITRE XV
M""" Josquine Desprès écrivait souvent à son fils. Léandre, en lui répondant, ne manquait jamais de lui vanter les charmes de la vie à La Gayole. Elle en remerciait alors M""" de Miandro. « Qu'elle m'accable plutôt, songeait celle-ci, puisque, en me remerciant, elle a l'air de m'encourager à la tromper! »
M""* Desprès commença à parler du plaisir qu'elle aurait bientôt à pouvoir juger de la belle santé de son cher enfant. Son impatience à le revoir grandissant avec les jours, Amy Uose sentit se lever l'antagonisme ma-
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ternel il fut sur lo point de la délcslLT.
Peul-èlre, dans le goùl qui lui élait venu pour les sentiments excessifs, exagéra-t-ello un peu le chagrin de devoir perdre Léandre un jour. Comme au fond elle était une personne raisonnable, elle s'y liU linalement résignée si celui-ci, à un»' nouvelle lettre (juil rcccvail un malin de sa mère, n'avait f.iil paraître un regret violent.
Ce matin-là. il monta à la hililioliiècjue où .M""" d(» Miandre, depuis (|uel(iues jours, s'occupait de rechercher, dans d«'s livres de botanique, une documentation dont elle ava l besoin pour son prochain loman. lue certaine application au Iraxaij, (jui lui était revenue avec la pluie, signala les approclio de la reprise de ses écritures.
i/i nue basse estompant d'une pénombre la vaste pièce, Amy avait l rainé jus(|u'à la fenèlre un vieux fauteuil cpi'une fois, d'un mouNcment un peu vif, .M. de .Miandre avait érallé d'un coup de sa botte éperonuée et qui, depuis, par une lé/aidi' toujours élargie, laissait passer ses bourres. Léandre poussa
vivement la porte el sans prendre atlenlion à l'air studieux dont elle compulsait ses tomes :
— 0 ma chère marraine, s'écria-t-il en brandissant la lettre de sa mère, c'est à toi de nous protéger... Maman veut encore lapproclier le terme qui doit nous séparer... i*eut-on concevoir une pareille tyrannie?
Aniy lut la kttre : son amie y exprimait l'intention de venir reprendre son tlls aux premiers jours d'octobre. Elle se félicitait de pouvoir ainsi passer encore une semaine avec lui avant la rentrée des cours.
Le temps gris et frais émoussait légèrement la sensibilité de M"" de iMiandre.
— C'est bien ennuyeux, mon pauvre ami!
nt-elle assez froidement.
Mais Léandre, s'exallant soudain, se roula à ses pieds en criant qu'il ne la quitterait jamais : il la suppliait d'inventer des raisons jM.iir le retenir niidgré sa mère.
— ( hii, oui, voilà, dit-elle sans conviction, il faudrait imaginer quelque chose, mais quoi? lUen ne peut empêcher la mère de
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venir te redierclier quaml elle le voudi-a.
— Non, non, s'éci'iait-il en proie ù un vérilable désespoir, je neveux pas, je ne suis plus un enfiinl qu'une mère mène à sonore. Je me luerai plu lût.
Il pleurait, sanglotait, se pressai! conire ses genouK. Toute la chambre retentit de son chagrin et de ses fureurs, tlle eût voulu l'apaiser, le consoler, et elle, qui avait répandu tant d'encre sur le malheur des amants qu'une destinée adverse séparait, ne trouvait plus à dire que les mots dont on tranquillise un enfant :
— Voyons... pleure plus, chéri... Dans quel état tu le mets, bon Dieu!
Elle se rendit compte qu'elle n'était pas en train: il lui restait surtout de l'ennui pour avoir été dérangée au milieu de ses studieuses recherches.
11 releva sa tête bouclée, cl, les y<'ux brillants à travers la mouillure des pleurs, loule peine oubliée, d'un élan de sa nature mobile, il lui disait joyeusement :
— Tiens, mais, j'y songe... il \ a un
moyen do ne plus nous séparer. Prends-moi pour mari î
Il eul une grâce si comique, planté devant elle sur un genou, en lui décochant à brûlepourpoint sa proposition, que M"' de Miandre se mit à rire de tout son cœur, comme au temps où elle n'était encore pour lui qu'une bonne femme.
— Vrai... vrai, disait-elle, tu peux dire que c'est trouvé!
Il se dépita : le froncement du sourcil fit courir une ombre sur la lumière ingénue de ses yeux comme quand un nuage passait par-dessus la rivière.
— Tu refuses?
— Mais, mon pauvre petit, tu n'y penses pas... C'est tout simplement fou...
— Ce serait si gentil... Nous irions làbas, en Amérique, comme c'était convenu.
Cette fois, elle ne riait plus.
— Mais comprends donc... Je ne peux pas... Je ne peux pas...
— Pourquoi?
A ne pouvoir lui répondre, elle comprit
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mieux lout ce qui les séparait. Klle souiïiail dans son âge, sa vie, le secrel de son passé.
— I*ourquoi? Pourquoi? disail-il toujours.
— Non, je t'en prie... il suffit que ce ne soit j)as possible.
Il s'irrita el lui jela le nom de Cliarmoise.
— C'est lui que lu aimes... tu n'as jamais cessé de l'aimer!
— Malheureux! Mais c'est affreux! Douter dr mcju cœur, en as-lu le droit?...
Elle fut sur le point de dire par entraînement :
— Après ce que j'ai fait pour toi!
Mais elle s'avisa à l('in|is (|iit' lonl encore
riail à faire.
— Oli I oli ! jure-moi.
— l'Ai bien, oui, puis(|ue lu in' vcuv in»croire autrement...
11 s'était remis à ses pieds et lui baisait les mains.
— .Mors... alors j)our(pioi ne veux-tu pas?
Elle oui un cri sincère :
— Parce que je suis une femme qui a fait le mal... Mon cœur, je l'ai semé sur toutes les routes... Je ne mérite pas le sacrifice d'une vie comme la tienne!
Elle préféra s'accabler de torts outrés plutôt que de trahir le secret douloureux de la différence de leurs âges. Mais Léandre à son tour se meltait à rire.
— Non, tu auras beau dire : jamais je ne le croirai. C'est une épreuve... Tuas voulu savoir comment je la supporterais.
Elle s'émut de confiance, d'espoir : elle lui sut un gré inlini de l'avoir sauvée à ses propres yeux en ne croyant pas à son mensonge et en ne la forçant pas à dire la vérité.
— Gentil Léandre, laisse-moi faire... Va, je trouverai une raison qui te permettra de rester au moins un peu de temps encore auprès de moi.
— Non, toujours...
— Toujours, c'est beaucoup, fit-elle en sourianl.
11 la quitta : elle s'admira d'avoir été hé-
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roïquc. Jamais elle ii'avail ('lé plus près de s'abandonner ; jamais non plus elle n'avait eu davantage sa raison. « Désormais, pensa-t-elle avec mélancolie, je n'ai j)lus rien à craindre : je suis à l'abri des sorlilèges de l'amour. »
Elle écrivit le soir môme à Dufour : « A vous, mon vieil et cher ami, qui avez toujours connu le fond de mon ctiMir, je peux bien vous dire encore une fois ce (jui m'arrive. C'est l'aventure la plus folle et la plus incroyable! J'ai vingt ans, j'aime et je suis aimée. Comment finira tout cela ? Je l'ignore et ne veux j)as le savoir. Une fois de |tlns j'ai accepté la vie... »
Cette femme, qui remplissait de son écriture des rames de papier pour en faire des livres, n'écrivait que des Icllios de vini;t lignes dans la vie de tous les jours. Mais cette fois elle s'abandonna; les feuillets se couvrirent: on n'eût pu dire >«i elle écrivait à un frère, à un ami nu ;'i un iiiiianl. Cependanl, M. Dufour passait pour être simplement un luunme d'atlaires.
Quand elle eut mis la leltre dans l'enveloppe, elle fuma deux cigarettes : la petite griserie des aveux s'en alla avec la fumée.