‹ Tante AmyChapitre 3 sur 18 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le Sud mollissait, dos soufllos ventilaient la campagne. Le jour était délicat, arf::enlé, assoupi dans les grands arbres noirs, lourds (rélr, Landry, ce midi-là, avait dressé la (al)lc dans rombre basse d'un cliAtaignier sur la pelouse : celle-ci dévalai! du jtcrron jusqu'à la porte à claire-voie qui ouvrait sur le cliemin, b' long dr la rivière. Amy, en arrivant, aperçut sur la table, près de son rouvert, une toulîc de roses trempant dans un broc en verie. Cdiaquc malin Léiindre îdiail cueillir \o< jdus fraîcbes à son inten-

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lion et par rappel de son nom. Lui-même, presque aussitôt, accourut, sou joko à la main; d'une grâce bondissanle, il lui tendit son front, frémissant d'un émoi de sympathie déférente, tout rose sous le midi blond.

— Bonjour, tante Amy...

Tout de suite il s'informait de son travail. Etail-elle contente? Avait-elle fait ses huit pages? Elle aimait cette voix câline et respectueuse qui, avec la dévotion dont on approche d'un objet liturgique, effleurait le mystère de sa nuit spirituelle.

— (Jui, oui, merci.

11 s'assit devant elle. Le châtaignier élait ample et ployait jusqu'aux gazons ses nobles branchages d'un vert sain et lustré. M"'' de Miandre, habituée à la simplicité paysanne, s'accommodait d'une talde servie sans luxe et qui eût pu être celle d'un riche laboureur. La vaisselle était de commune faïence peinte et le napperon de grosse toile bise. Laudiy, qui servait la table, parfois, d'un léger Ir^mblemenl des mains laissait à demi chavirer les sauces. Tante Amy, en ménagère indo-

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lenle chez qui primai l rame professioniielle, pensait ù ses livres et ne prenait pas attention.

Tante Amy! C'était elle-même ([iii avait Voulu se faire appeler ainsi, lo jour où, avec ses poneys, elle était allée prendre Léandre à la ^are. L'accord de son joli nom de romancière et d'un mol de tendresse familiale avait été l'illusion d'une parenlé entre ('11(3 el lui : il répondit à l'affection (jui l'avait loujoui's unie à Josquine l^esprès. Il avait fallu le long éloi^nemenl de celle-ci, rrlenuo en province par un jiosle (|u'y occupait son mari, pour les séparer matérielleuirnl. sans quam une i\Q> deux se détachât jamais. Apiè^ la moit de Hcsprès, elles ^"•'•laient lelrouvées aussi unies qu'elles I avaient été à l'il^e où elles se conliaient leurs innocents secrets, au pensionnat.

Léandre maintenant avait dix-huit ans.

M"' l)esj)rès en avait (piarante : c'était à |>rn pri's l'clj^e aussi de M"" de .Miandre. A peine il 1 a\ait \ue : un jour" sa méic lui avait (lit : «• — C'est elle, emhrasse-la ».

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Jamais il n'aurait osé : il éprouva l'effroi sacré que peut mettre dans l'esprit d'un collégien l'approche d'une reine et d'une muse. Ce fut elle qui le baisa au front.

L'impression ne s'en était pas allée :

Léandre devait garder dans l'esprit une image de belle dame à la lenle démarche fatiguée, aux yeux d'or clair, honnêtes et profonds, sous la courbe d'un haut front découvert qui la faisait ressembler aux princesses de lettres du xviii' siècle. Une ombre de mélancolie lui restait des traverses de la vie et semblait tomber de celte guirlande de lauriers que le succès avait tressée ta ses cheveux. Il fut étonné, en la revoyant, de sa grâce et de sa simplicité. Il s'étonna bien plus d'oser la tutoyer tout de suile.

Josquine Desprès, en l'envoyant vivre un peu de temps à la campagne auprès d'une amie aimée comme une sœur, se consola d'être retenue au chevet d'un vieux parent moribond. Elle espéra de sa vie au grand air un apaisement à une nature trop ardente et dont la sensibilité, les secrètes énergies,

la passion précocement éveillée, si souvent Tavaienl alarmée. Tanle Amy, elle, fut cliarméc du compagnonnage de ce grand enfant ingénu et qui parfois avait déjà le cœur d'un homme. Il anima la maison sans Irop troubler le silence el la méditation où elle se complaisail. llien ne fui ilérangé à ses habitudes de travail ni à ses goûts : elle continua à écrire ses huit pages chaque jour, à porter des peignoirs un peu défraîchis, à cire cette belle Amy Rose, comme rappelaient les journaux, qui avait écrit dix-huit volumes, qui était célèbre el qui, revenue des passions du monde, semblait prédestinée à linir paisii)lement |iarmi les simples el les iiumblcs. dans une baiilioue (lu Im)!) hicu.

Landry a|q)orta Tomeletlc aux herbes, les côtelettes et puis les fiuils. Du vin mellail un tremblement de rubis aux lacetlos d'une buire en cristal : les palmes du chàlaignier verdissaient la nappe et se rellétaient dans l'argenterie. Amy et Léandrc, dans im demisilence, ([uclqucfois, tout en maugeant el

buvnnl de l'eau rougie, aspiraient une odeur sucrée et blonde que, par-dessus la rivière, leur apportaient les souffles vanillés du large : elle se mariait à l'arôme ardent et poivré des roses.

Amy pouvait passer pour une mangeuse, réparant fortemenl ses dépenses de cérébralilé. Elle se nourrissait sans hâte, avec unelenleur voluptueuse de lézard, les yeux endormis d'un peu de torpeur.

Elle s'informa.

— Ou'as-tu fait ce malin, Léandre, pendant que je dormais?

— Tante Amy, j'ai mis la selle à Coco... Nous avons passé le gué...

— Coco n'est pas toujours sage... Il eût mieux valu monier Jack.

— Ohl Jack!... Et puis,tant3 Amy, il n'y a pas d'amusement s'il n'y a pas un peu de danger... Je l'assure. Coco a senli son maître.

— Tu aimes donc déjà à faire sentir la force?

11 la regarda, fi-émissanl : un pelil rire moussait à sa narine.

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— Oli! un poney, même comme celui-là, c'est encore un louton... Moi, j'aimerais faire un jour quelque chose, je ne sais pas quoi... quelque chose de grand.

— Capitaine, j)oèle, orateur, comme dans la romance?

— Je ne sais pas, je ne sais pas... Le monde a hesoin d'être soulevé par des volontés... Soldai? non... et cependant lîou- Icnger...

— Oui, Georges et Marguerite... Prends garde au roman.

Sa sensibilité s'éveilla ; les ondes nerveuses coururent.

— Je t'en prie, tante Amy, ne phiisante pas... Je ne suis piis à quid je serai Imn iiii jour. Je sais seulement qu'il y a quehpie chose qui se tourincnlf en moi et que je ne peux pas dcfinir. Je Mimiiais v(udoir ! Ali ! si tu pouvais m'aider !

Il roujîil, |)Alit, eut une vo<w aux viiiv ; et ensuilf il clail piis d'une petite honte, demeurait sans parler, les yeux hiiissés, après ce cri p.iiti du fond de sa vie.

Elle trembla pour sa jeune inquiétude.

— Le moment n'est pas venu, fit-elle.

Assez tôt la vie t'apparaîtra : lu n'auras alors qu'à la suivre sans que tu aies besoin de personne pour la reconnaître.

Elle chercha son éventail qu'elle avait fourré dans sa poche, avec son mouchoir, sa boîte à poudre, ses cigarettes et son trousseau de petites clefs. Dans le mouvement qu'elle fit, une lettre glissa; Léandre très vite se baissait et la lui remettait; et un instant, à la tenir entre ses doigts, avec son écriture forte et volontaire d'homme, elle avait le saisissement d'un ennui oublié et qui soudain lui était remis en pensée.

— Ah!

Une ombre frémit à ses joues sous le battement des cils. Elle regarda devant elle très loin comme si là-bas, aux limites de sa vie actuelle, elle voyait passer un présage mauvais. Elle se taisait. Lui était pris d'une petite angoisse sans cause, la remarquant soudain détachée, perdue dans ses idées. Il soupçonna un mystère : ses beaux yeux

frais, aux clarlés humilies, rinlcrrogeaienl. La minute flans le grand silence du paysage pesa, el puis elle dit :

— Ignore le plus longtemps possible la vie, enfant... Elle n'est pas toujours belle... Toi-même, es-tu assuré de ne jtuint faire un jour le malheur de l'âme qui aui-a eu confiance et se sera atlachée ?

Elle s'émul, ferma les paupières, comme blessée des ricochets d'un pénible souvenir ; et elle avait délaissé les fraises dont le sang lui rougissait les doigis : leulemenl elle s'éventait ; du battement de l'éventail elle sembla vouloir cliasser l'idée imiiorhine.

Lé'andre secoua ses boucles coulciii- d'orge mùr : il eut le cri du jeune coureur (jui se précipite dans l'arène.

— Qu'elle a|)paraisse seulement, celte Ame ! Je la veux tière, sensible, haute... .\ deux, nous serons [)Ius forts que la vie !

Une flamme lui brilla la joue : il rougit de s'être Iroj» exalté; el il avait baissé les yeux, il n'av.nl plus osé la regai'der.

— \ a, va ! dit-elle, soudain transportée

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elle-même. Va, mon gentil héros : ce n'est pas moi qui te reprocherai de hausser ton rêve par-dessus le moutonnement des âmes moyennes... Ah ! que c'est hon la jeunesse, l'espoir, la confiance !

Elle se vit un peu solte, ferma la bouche, et l'éventail, agité fortement, faisait danser à son front les petits cheveux par-dessus son pompadour.

Tant».' Aniy, dans l'émoi de la minute, eut la beauté palpitante des toutes jeunes femmes : les ondes du sang jouaient sous son nuage de poudre. L'incendie des roses parut avoir empourpré sa gorge et ses bras.

Comme elle s'éventait toujours, la manche glissa jusque par delà le coude ; sa chair ronde et grasse, veinée de bleu, darda. Elle se sentit singulièrement une pudeur qu'elle n'avait pas eue encore pour ce grand garçon traité en enfant jusque-là. Elle tira sur sa manche et en même temps elle le regardait de côté. Léandre la regarda aussi, et son visage encore une fois s'était enflammé d'une de ces rougeurs charmantes

qui alhimaient au pastel blond de ses joues les feux de l'abricot.

A m y prit un air grave.

— Mon cher Léandre, voici ce que la mère m'écrivait pas plus tard que ce matin : (( Léandre a des sentiments qui ne sont j)as de son Age : il voudrait être un homme avant d'avoir été un adolescent : peut-être il t'écoutera mieux que moi. » Ma chère Josquine ne se doutait pas que je t'encouragerais dans les exaltations... C'est très mal à moi et je m'en veux. ]>orénavant, petit, nous éviterons ces sujets de conversation.

Klie parla comme un mentor. Klle parut lui avoir reproché d'avoir regardé avec trop d'insistance la grAce de son bras. Mais Léandre, avec une hardiesse ingénue, se prenait tout à coup à rire.

— .le t'en prie, tante Amy, ne vas pas le fâcher, lu étais i)ien plus gentille tout ;'t l'heure. VA puis, tu sais, mamari me croit toujours un enfant... h'ahord, j'ai lu tous les livres...

— Ail : til-elle.

Et l'auleur reperçant, elle s'inléressa, lui demanda ce qu'il avait lu.

— Mais Ilacine, Chateaubriand...

— Oui, René, hein? Qui encore?

— Hugo, Musset

— Les confessions d'un enfant du siècle ?

— Non, les Nuits.

— Ce n'est rien, alors... L'autre chose eût été pire.

— Vrai? Alors je la lirai ! s'écria-t-il aussitôt avec la petite bravade d'un péril affronté.

— Et puis?

— Monsieur Verne, dit-il très vite.

— Naturellement... Va toujours.

Le croisement du peignoir h. sa gorge palpita : elle eut la lèvre frémissante; des yeux t'ile l'excilait à dire celui de ses livres à elle qu'il avait lu aussi.

Alors à la file il jeta des noms, des titres, innocent jusque dans l'ardeur dont il s'exagérait leur dangei'. Elle eut une rancune d'écrivain : il redevint le collégien dt'daigné des auteurs à grand tirage.

— Eh! bien, fit-elle, pincée, et moi?

— Toi, I ail If Aniy...

Il laissa toml)er la voix.

— Mamiui ne voulait pas... Alors, l'aulrc jour, avanl de venir, j'ai achclé L Amant.

— Ah! [a mère ne voulail pas!... Ayez donc des amies!

— Oh, maman!... Ce n'est pas qu'elle ne le lise pas... Elle ne lit même que toi... Mais elle le trouve trop avancée pour nmi.... Elle te reproche de vouloir émanciper les femmes et aussi que lu représentes l'homme sous un jour défavorahle... Eiiliu (pic lu es contrôle mariage.... Maman, lu vois, est d'un autre ûge.

Amy Rose secoua la Icle.

— Non, ce n'est pas cela.... Mais elle a été. heureuse : son mari l'aimait ; elle a eu un hon ménage.... (Jn juge toujours Ic»^ choses d'après soi.

Sous le lideau des i)au|)ières, elle fut avec rlic-niéiiit', dans l'omhre d<' sim jiassé.

Genliuitiil il hii |iiif la main par-dessus la lahle : son regard humide et chaud, velouté comme la pensée des jardins, se chargea de

candeur et de caresse. 11 s'abandonna à un élan timide et hardi.

— N'as-tu pas été heureuse, toi, tante Amy?

Comme soudain elle élail touchée de celle tendre, candide et juvénile sympalhie! Comme son cœur lui montait aux lèvres, si lourd de secrets et d'aveux dilîérésl Elle répondit à la pression de ses doigls; elle disait avec la lenteur grave qu'elle avait souvent dans la voiv et qui s'accordait avec les mouvements tranquilles de son corps et la beaulé paisible de ses regards :

— Non, je n'ai pas été heureuse.

Il voulut dire quelque chose, se troubla, balbutia son nom très doucement :

— Tante Amy.... tante Amy....

L'homme cl l'enfant se rejoignirent : tous

deux semblèrent avoir fait un pas l'un vers Taulre, à la croisière de deux chemins, comme quand, à la course des flambeaux, un des coureurs reçoit des mains de celui qui ariive le feu avec lequel à son tour il repart et qui ne doil point s'éteindre.

Les paroles expirèrent el il osa baiser la belle main qui écrivail des livres. Celait la première fois et, sans s'en apercevoir, il appuyait à chaque baiser un peu plus les lèvres.

Elle ne pensait plus à lui demander quelle impression avait faite sur lui IJ Amant, le plus célèbre peut-être de ses livres ; elle avait oublié Josquine et sans doute elle l'oublia lui-même, rcparlie au pays des souvenirs, dans les réiçions clôturées du mystère de sa vie.

Ils entendirent lout à coiij) un galop sur la pelouse. C'était Coco, le vieux poney jaune, y\\\\ avait cassé sa longe et s'éparail à travers les herbes. Le charme fut lonipu: elle relira sa main. II garda des baisers qu'il y avait mis unt' ivresse de vie et un itarfuni de fraises.

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