‹ Tante AmyChapitre 4 sur 18 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Après le déjeuner, une heure de correspondance suivie de deux heures de promenade, puis la petite secousse froide du tub, et enfin le dîner; il en était ainsi chaque jour à La Gayole, un nom que la maison, depuis pUis d'un siècle, portait dans le pays. La nuit féconde, avec ses huit pages d'écriture serrée, égale, sous la lampe à l'ahal-jour vorl, dans le sommeil des chambres, ensuite se prolongeait jusqu'au coucher des étoiles.

— Allons! fit Amy Rose, en déposant la politt,' tasse de café nerveux qu'elle venait de

boire et en se levant de table, remettonsnous à vivre.

Elle sembla sortir d'un rêve. La tendre et molle après-midi pesait a ses épaules; elle avait le visage las et doucement fané des heures où l'àme est lourde d'un labeur accompli.

Elle fit quelques pas de sa marche lente, et comme Léandre, après avoir glissé sa serviette dans l'anneau, la rejoignait, elle s'appuya à son bras.

A dix-huit ans il semblait déjà avoir toute sa taille déjeune homme; elle était svelte et mince; il la portait onduleusement dans un baliincement léger des hanches. Leurs é[)aules s'égalisèrent : à peine elle le dominait de son joli front clair, sous l'enroulement de ses cheveux llammés des roussissures d'un grès de Delpayrat. Ils liaversèrenl lu pelouse, elle languissante, prise de la torpeur vague qui lui restait, même après le sommeil, de ses longues nuils de travail, lui lier, réservé, frémissant, piêl à l'héroïsme si elle l'eût commande.

Les communs, à l'arrière de la maison, formaient un quadrilatère oii se groupaient l'écurie, la remise, le fenil, le cellier et l'élable, celle-ci inoccupée. Amy Rose, en passant, caressa son vieux chien de garde Typo; une volée de chevrotines lui avait criblé la cuisse, comme, un jour, échappé de la cour, il battait le bois : il en était resté boiteux.

Ils entrèrent voir aussi les poneys : eux non plus n'étaient plus jeunes. M. de Miandre les avait achetés pour sa femme il y avait dix ans, l'année qui précéda sa mort. De quel mépris le lourd gentilhomme à carrure de forgeron, toujours guêtre, le fusil à l'épaule, rougeaud, aimant boire avec les paysans, avait rencognc sa jeune Ame poétique! « Ce n'est pas de poésie qu'on vit, avait-il coutume de dire, mais de choux. » A vingt ans elle avait publié ses premiers vers; elle n'avait pas cessé d'en composer, mais sous l'interdit dont il les fraj)pait, elle les gardait dans ses tiroirs. Elle pensa fuir pour jamais : il la reprit cliez sa mère;

elle traîna des jours vides ol désospc-rés. Quand nn jour, à midi, dans le bois, un coup de sang aballit son mari, ce fui la délivrance; mais la poésie, la jeune passion lyrique était morte: d'une àme libre, tremblante encore du froid de la vie commune, elle se mil à écrire des romans d'amour, de révolte, de larmes où elle reveudiquait le droit au bonheur pour l'élernelle victime de riiommc.

Onze ans de cela! Elle avait vécu à Paris, avide de renommée, les fibres souvent meuitries, jolie âme de rêve à qui la vie avait coupé les ailes. Tandis que les deux poneys, dans la vaste écurie d'où était paili le grand bai (b' M. (le .Miandre vendu à un seigneur voisin, demeuraient ;"i la garde du ménage Landry, elle fréquenta dans les milieux dangereux, aux limites de ce ruslaqouérisme littéraire où pullulent les aigrefins.

Quelle émotion le jour où pour la j)remii're fois, après une absence de deux pleines années, ils étaient venus la i)rendre à la gare qui, à une lieue de là, desservait la

conirée, habillés de leurs vieux harnais écussonnés et attelés au poney-chaise qu'elle avait si souvent conduit elle-même, éprise de vitesse el d'espace, dans un besoin de s'élourdir! Elle revit sa vie enchaînée d'autrefois, mais probe, encore intacte et qui n'avait pas côtoyé, au risque de s'y engloutir, les lacs sulfureux des mortelles Stymphalides. Elle eut en horreur les compromissions louches, les rapprochements hasardeux, les desséchantes liaisons qui laissent une blessure à l'originelle beauté de l'âme. Les bonnes bêtes, en la ramenant à l'ancien foyer démantelé par la mort, semblèrent la ramener à la paix, au pardon, à l'oubli, à la dignité d'elle-même. Elle n'y resta que trois

mois et repartit

Là-ljas, on lui prêtait des amis équivoques : elle gagnait de l'argent qui toujours s'en allait aux mains des autres; son cœur fut déchiré; elle écrivit ses livres avec ses propres douleurs. Enfin un jour elle se décidait à revenir chaque année passer à la Gayole régulièrement six mois de travail et

de vie tianquille. Comme le iR^ron qui, du plomb dans les plumes, se refait dans le marais solitaire, elle s'y guérissait de ses blessures.

— Et puis, disait elle avec sa mélancolie souriante, il faut bien que je m'habitue à l'idée qu'il y a là, près du vieux mur, une pierre sous laquelle j'irai dormir mou dernier somme.

Léaudre la sentit reprise par les ombres, comme elle appelait elle-même ses passages d'idées moroses. Elle, de son ccMé, lui vit les yeux attristés. Elle lui serra le bras.

— Pardonne, mon petit, j'élais loin...

Ils visitèrent ensemble le potager avec ses chemins reclilignes et ses paies aromatiques, butinés j)ar des vols d'abeilles. Elle fut expansive, lui vanta le charme et l'harmonie des heures rurales près de la grange, de retable et de la ruche. Elle semblait |»rélu- (1er à une page de description champêtre.

il la ramena ensuite vers la maison; c'était l'heure de son courrier, mais, au moment de le laisser, elle s'inquiétait.

— J'ai bien peur que lu ne l'ennuies dans ce logis où si souvent je suis obligée de l'abandonner à toi-même.

Il écoula la nalure, liésila, enfin céda à un ardenl el secret désir.

— Si lu voulais... 0 tanle Amy, permets que je lise tes livres. Je veux èlre ton disciple! Je me nourrirai de tes préceptes, de ta pensée... Tout à l'heure, sous le noyer, tandis que tu te laisais, je m'en suis fait à moi-même le serment.

— Ali! fit-elle, touchée de cet élan.

Mais se rappelant tout à coup la défense

de M""' Desprès :

— Que dirait ta mère?

Il eut un geste fier el décidé qui écartait le scrupule.

— Je veux devenir un homme en te lisant...

Une chaleur passa au cœur de la romancière. Elle l'admira, lui fut reconnaissante, mais sur le point de céder, son œuvre, dans une courbe abrégée, se déroulait.

— Écoute... Xon, pas encore, enfant. Ma

4i TANTE AMY

vieille amie l'a contié à moi... J'ai besoin de prendre conseil... Kl puis, c'esl que mes livres à moi sonl un peu comme des jardins où il y a les bonnes plantes guérisseuses, mais où il y a aussi les herbes empoisonnées, celles qui donnent le vertige el laissent un arrière-goût amer. Oui, un ariiére-goùt amer, surtout pour les nalures trop confiantes comme la tienne... Laisse-donc, diffère encore.

Le visage de Léandre se plissa d'une moue gamine de dépit.

— Je saurai bien, malgré loi...

11 ne lui avoua pas que le matin môme, il avait ])ris. dans la petite armoire bretonne où elle serrait ses livres, celui de ses romans où l'on avait voulu voir uno réplicpie à JjAiii(n)t, et qu'elle avait apjicié L'Amtnito.

— A l(Mil à l'heure! Je monte à mon laboratoire, dil-ellc en lui «flleurant la joue (lu boni tl«' SdM évenl.iil.

Elle resta |»uiir lui perdue au mystère de la petite pièce où rliarpie nuit s'allumait la liunj>e du li avait, i'ersonne n'y pénétrait;

TANTE AMV 45

Criait le coin sacré de la maison; une ûme^ un esprit, dans le silence, solitairement s'y regardait vivre an miroir intérieur. Elle lui en avait défendu l'accès comme aux autres. Mais une des fenêtres était ouverte; en descendant vers la rivièrp, il l'aperçut écrivant déjà à son petit bureau Louis XV; il ne pouvait voir que son front, par-dessus les tiroirs du meuble.

Il dépassa la barrière du bord de l'eau, démarra le vieux bachot à fond plat, et, pesant sur le ferret, le dirigea vers une crique verdie de l'ombre pâle d'un vaste saule poussé en travers des eaux. D'un grand frisson de cœur aussitôt il ouvrit le livre; il l'avait tenu jusque-là sur son cœur.

Amy Hose dépassa les limites habituelles du temps qu'elle s'accordait pour sa correspondance. Quand elle redescendit, elle appela vainement Léandrc; ce fut Landry qui l'avertit que le jeune homme avait passé l'eau et lisait là-bas sous le saule.

A son tour, elle descendit la pelouse, alla sur le chemin et l'aperçut, en elVel, qui.

élendii au fond de lu barque, sous le rideau frémissant des feuillages, fixait des yeux ardents sur un livre.

Elle reconnut le format, elle ne douta pas qu'il n'eut dt-robé un de ses romans et fut secrètement heureuse qu'il lui eut désobéi.

— Léandre!

Sa voix rarrachii au cliarme; d'un mouvement d'écolier surpris pendant une lecture défendue, il glissa le livre dans sa poitrine.

Amy Rose feignit ne s'être point aperçue de son gesle. De loin, elle lui montra un |»aquet de lettres qu'elle tenait à la main; l'heure élanl avancée, elle le priait d'aller, celte fois sans elle, les porter à la posle (lu NJUa^i'. (i'élait pour eux presque cliaque après-midi un hul de promenade II doniiM un couj) de ferre l ; le bachol \iia dans des cercles de moire (pii sélargissaieni jus- (juaux rives.

— Tu V(nix bien, mon jielil?

l-^Ile lui nnt quaire lellres daus les doigis el, une seconde, au moment de lui confier la riuiiuièmc, elle hésitait. KUe n'aurait pu

dire pourquoi elle éprouvait toul à coup comme la petite honte subtile de l'employer à une sorle d'entremise répugnante. Elle sourit, lui dit tout de même :

— Tiens, prends aussi celle-ci.

Lui aussitôt, de ses longues jambes agiles et fines, se mettait à courir. Elle le vit dépasser la barrière, disparaître, et elle pensait àlliomme qui si souvent l'avait trompée et osait lui annoncer son arrivée prochaine.

Ah! elle le connaissait trop bien! Elle savait sa force et l'empire qu'il avait conservé sur sa faiblesse d'amante passionnée. II était joueur et dissipé; quand, après leur rupture déjà lointaine, il lui écrivait encore, c'était pour la supplier; toujours il s'agissait d'argent. Cette fois, elle haussa les épaules, décidée à ne pas revenir sur sa résolution et h le laisser naufrager s'il lui plaisait: Son c(eur ne retrouva la paix qu'en pensant au gentil Léandre. Quelle serait sa vie? Quelle femme aimerait-il? Et comment l'aimerait-elle elle-même? Elle éprouva un sentiment étrange à l'idée qu'il

porlail la lettre sur sa poitrine, là même ofi elle l'avait vu cacher le livre qu'il lisait sous le saule. S'il avait connu son ancien amour, peut-être le papier eût consumé la chair à Iravers la chemise, de loule la hrûlure ravivée de la large goutte de cire où elle avait imprimé son cachet. « Mais je suis sol te, à quoi vaisjc songer là? » se dit-elle.

A la même minute là-has, sur le chemin, Léandre s'arrèlail, regardait longtemps l'adresse du pli qui, seul dos cinq. (H;iil cachelé.

Quel pouvait être ce (îombert de r.inrmoise auquel la belle main de tante A m y adressait cette lettre plus lourde aussi, lui semhiail-il. que h^s autres? (Juel secret le It'ii de la cire avait-il scellé sous l'enveloppe? il redouta tenii- aux doigts le myst^;re d'une vie, larmes, joies, oragas, félicités... Son c(pur bondit : la tentation folle de briser le sceau le harcela. Peut-être il ertl connu l'homme fourbe et cruel dont elle avait lait VAtftanf. VA puis sa belle loyauté de jeune homme honnôlement élevé l'emportait. Il

repartit, courut à la pointe des orteils comme se fuyant soi même. Les lettres glissèrent dans la boîte ; jamais il n'avait éprouvé un tel mouvement : il en restait surpris et blessé comme si, dans l'acre sensation, soudain lui avait été révélé un sens nouveau de la vie.

Il s'assit à la limite d'un petit bois; des hommes de la campagne passèrent; il eût voulu s'enfoncer au cœur d'une solitude. Oh! comme il la trouvait belle, cette tante Amy, mais d'une beauté qui n'était plus celle de la muse au jardin des allégories classiques! Son âme collégienne maintenant se sensibilisait d'un trouble émoi. La tunique aux plis droits qui l'avait enveloppée comme d'un nuage ne fut plus qu'un simple peignoir : la déesse, enfin, descendait au rang des mortelles.

Il lui sembla Faimer autant qu'il aimait sa mère, et cependant elle dégageait un charme dangereux qu'il n'avait connu ni chez sa mère, ni chez les autres femmes en son âge d'enfance. Elle l'intimidait, l'attirait, lui inspirait la confiance et la peur d'une chose qu'il

n'aurait pu dire. Que pouvail-elle bien avoir qui par moments le faisait trembler ?

Il entra dans le bois ; une source y sourdait d'un pan de roche, avec un bruit de pleurs mélodieux. 11 s'assit, prit son front dans les mains, et soudain la femme, l'être ambigu et clandestin, l'accabla de tout son mystère ; il se sentit de l'effroi comme pour une idole ténébreuse. « Voilà, pensait-il, ce qui près d'elle quelquefois me fait sans voix : son âme est pleine de secrets redoutables. Je comprends à présent ce qu'était cette Circé dont me parlait la fable. » Ah! comme elle se connaissait bien cUe-môme, elle qui tout à l'heure, en le prémunissant contre ses livres, évoquait les funestes soitilc^es des herbes empoisonnées et vertigineuses!

11 eut soif, se pencha vers la source : son onde glacée lui lil du bien ; il ne la craignait plus : il goùlait, tout en buvant, le plaisir de songer à ses beaux bras frais el ronds.

Les Angélus tintèrent dans la campagne : c'était riieure du dîner à la Gayole. il se vil attardé, redouta de devoir s'expliquer et se

lança. Tandis qu'il courait, le livre rebondissait contre sa poitrine.

— Après tout, je ne suis plus un enfant, songea-l-il. S'il faut que j'en meure, je saurai mourir en homme.

Amy Rose sortait de son tub, la nuque encore humide, toute parfumée d'une senteur d'eau fraîche. Il la trouva au salon, lisant une revue. Son peignoir légèrement avait craqué à l'entournure du bras.

— C'est toi, enfant?

Il fut dans ses bras.

Landry, en tablier long par-dessus un gilet de livrée, vint annoncer que le polage élait servi. Elle ferma la revue, sourit, lui prit le bras. Il eût souhaité êlre un peu pale pour qu'elle l'interrogeât : il lui eût demandé pardon pour l'avoir outragée d'un soupçon, mais elle ne s'aperçut de rien, demi-perdue dans un silence de rêve oii par avance déjà elle se reprenait au travail de la veillée prochaine. Il goûta près d'elle la confiance, avec le regret des dangereuses

L'heure doucement passa : un air de mystère tranquille régnait sous le plafond bas entre les murs tapissés d'un vieux papier à fleurs, décollé par endroits. Les trois fenêlres étant restées ouvertes, l'odeur des soirs entrait, Tàme nocturne des paysages où l'eau coule, où un vent léger agite les feuillages. Bientôt, dehors, le jour remonta; l'ombre dans la chambre était limpide et légère. Landry apporta les fruits et alluma doux flambeaux. Leur éclat, comme un coup d'arcliel qui réveille l'ardente symphonie, fit ronfler en lous sens les tambourins bondissants des moustiques.

Amy Uose eut les yeux pleins de songe. Elle se leva, avança la bouche; (méandre lui tendit son front; d'un cœur malernel, elle (lisail :

— C'est 1 heure, mon chéi'i : je vais me meltie à mes huil pages... Toi, repose bien.

Page 1