CHAPITRE V
M"" de Miandre remarqua que les livres un à un disparaissaient delà pelite armoire. Elle eut un instant la pensée do retirer la clef; cetle décision sans doute lui eût coûté, car elle la laissa finalement dans la serrure. Elle restait étonnée que sa vieille amie eût eu la singulière idée de confier son fils à une femme dont ellelui défendait de lire les livres, a Josquine, après tout, songeait-elle, n'a jamais été une forte tète; il faut lui pardonner pour sa sensibilité qui est délicieuse. C'est bien par là que Léandre lui ressemble. »
Il pariil avoir perdu un peu de sa gaîté; il ne chaulait plus sous ses fenêtres en gerbanl pour elle des roses. Il sY'tait changé en un jeune homme plus grave el plus concentré. Il délaissait le polager où souvent il aidait Landry aux repiquages. Il ne jetait plus la selle sur la croupe de Coco. Jusqu'à l'heure du déjeuner, il disparaissait de la maison. IMiilémou, ne voyant plus le bachot à son piquet, seul le savait reparti vers le haut de la rivière : il eu causait avec Baucis.
Léandre amoureusement recherchait la solitude : il connut des criques dans les roseaux, plus loin que l'abii frais des saules qui jusqu'alors lui avait suffi. Il attachait la barque à un tronc, emportant le livre au chaud de sa poitrine, et pendant des heures lisait. Le soleil, de dessous les feuilles, simulait sur les pages le fourmillement de myriades de mouches enflammées. Une ondée de jour criblait l'eau; des caracolements de poissons y claquaient par-dessus la claire coulée; les argyronèles, de leurs longues |>attcs saccadées, ramaient en travers du courant.
TANTE A. M Y 5o
Il ne prenait attention qu'à sa lecture: les feuillets sous son doigt volaient. A cliaque livre nouveau, c'était la joie de la découverte : il vit s'ouvrir les seuils d'un monde nouveau; comme il lisait en songeant à Amy, il lui semblait n'avoir jamais rien lu de plus merveilleux.
L'àme d'Amy Rose à mesure lui fut ainsi révélée, tendre, triste, grave et passionnée. « Oh! comme elle a dû souffrir! » pensait-il; et le livre un instant lui échappait des mains; il les tendait vers elle et sentait se mouiller ses yeux. Son être s'ouvrit à des émotions vierges et fraîches; il souffrait avec elle et souffrait avec les héroïnes qui élaient encore son portrait; il la sentit mortellement blessée elle-même des combats qui, dans ses romans, affrontaient l'homme au front de taureau et la femme sensible, pardonnante et victime.
Toujours de tendres héroïnes, après avoir épuisé les sacrifices, subissaient les humiliations de la défaite; de belles et haulaines amazones se perçaient le sein plutôt que de
subir la loi du ravisseur; d'autres, dans une ardeur d'immolation, acceptaient de pavoiser de leurs malheurs le liiomphe d'un maîlre orgueilleux. Amy lîose était la dernière romancière du roman romanesque; ses livres avaient pris un empire sur l'esprit des femmes qui s'y voyaient comprises dans leurs douleurs et encouragées dans leurs révoltes. Son féminisme était impulsif, sentimental, aimable et léger.
Ce fut pour le jeune homme tout le harem de l'amour. Le voile à demi se déchira ; il eut des pleurs et piessenlit les troubles de la passion. Il connut le tremblement des certitudes prochaines. Toutes ces amantes étaient amoureuses et sincères; elles avaient la beauté de l'attente, de la fureur, de la résignation et de la souffrance. L'homme, après y avoir mis seulement les lèvres, h iir passait la coupe empoisonnée qu'elles buvaient dans un long vertige mortel. Il les îippela ses sœurs; Amy demeurait frappée du même mal ([ui t'Iait la cause de leur mélancolie.
11 eût voulut les consoler toutes à travers elle.
« Ah! chère tanle Amy, songeait-il, avec quelle joie je te ferais le sacrifice de cette vie qui, hors de Famour, me parait bien inutile! »
C'était le cri qu'il avait trouvé dans VAtnante, l'histoire d'une jeune lille qui s'éprenait d'un homme plus âgé qu'elle et déchu, auquel elle offrait un amour qui ne le sauvait pas et qui la perdait elle-même. Amy aussi sans doute avait donné sa vie à un homme ingrat ol perfide : il ne lui en avait laissé que les ruines, la poussière fragile d'un édifice barbarement saccagé. Le souvenir de lalettre alors lui revenait; la cire ardente se remettait à couler sur la petite blessure.
Gombert de Charmoise !
il articulait lentement les syllabes du nom détesté; il éprouvait un délice cruel à souffrir de l'inconnu de cet amour et de tout l'inconnu que l'amour gardait pour lui. Ah! aimer, être aimé! 11 tendait les bras, les refermait sur le vide de sa vie. En ouvrant
les lèvres, il ne croyait plus seulement baiser le cœur des roses.
Le mystère, îi travers la conjecture, ne fit que s'épaissir. De longs instants il cessait de lire et se perdait en songeries. Son cœur lui faisait mal comme un gros fruit lourd. .\my! soupirait-il toujours. Ou bii'ii il criait : « Amour! Amour! » comme si c'eiU été aussi son nom. Il trouvait au mol une musique iunnic. 11 finit par être vraiment malheureux.
Tante Amy feignait ignorer la cause de ses émois, il renirait à Iheure des repas, mangeait à peine et se taisait. Sa timidité avait augmenté : il rougissait s'il se sentait regardé, l'arfois sans cause ses yeux se niouillait-nl; il avait |M'rdu lliéroïsme, mais il avait gardé la fierté.
rhi''lle opinion aurait-elle de moi si elle me voyait pleurer? pensait-il. Je ne veux pas être un enfant à ses yeux : ce n'est qu'un homme qu'elle pourrait encore aimer ! » Si elle l'avail interrogé, il fut tombé à ses pieds eu lui confessant le secret de ses larmes.
TANTE A.MV Sa
Il arriva qu'Amy Rose eut des jours de souci. Il la vit préoccupée, les yeux et l'esprit partis ; dans son ennui, elle ne remarqua pas qu'il restait lui-même troublé auprès d'elle. « Si elle l'aimait encore, songeaitil, s'il se refusait à lui rendre un amour dont elle demeure inguérissable ? » Un soir, à l'heure du dîner, il la vit retirer de sa corbeille à ouvrage une coupure de l'Argus qu'elle y avait cachée ; presque chaque jour elle en trouvait dans son courrier. Amy Rose en goûtait les louanges et se défendait d'y être sensible.
— Ah ! mon chéri, s'écria-t-elle après l'avoir relue, quelle chienne de vie est la nôtre 1 Va, je ne te souhaite jamais de faire de la littérature ! Quand ce n'est pas le pu- ^ blic qui nous décrie, c'est la crilique, ce sont les faux pontifes, les impuissants, les envieux. Se sont-ils assez fait les dénis sur moi. . . ! A mes débuts, je les ai eus tous comme une harde à mes trousses... Eh ! bien, il faut s'y faire. On a beau être célèbre, ça ne finit jamais de recommencer...
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« Tiens, C3t arlicle du vieux llormidas, par exemple... Tu verras comme on y arrange la lanto Amy... Non, non, laisse : il vaut mieux que lu ignores... Et ce n'est pas tout. Voilàl-il pas que cette canaille de Flanchet me refuse à la Moderne reçue le roman qu'il m'avait lui-môme commandé... Oui, sous prétexte que c'est trop de l'amour, qu'on en a assez de l'amour ! Non , mais sont-ils bêtes, hein, ces gens d'espiit... I Le pis, c'est que je m'en suis rapporté à une parole et que je n'ai pas exigé de traité... Soit pour moi une perle sèclic de cinq gros billets de mille.
Elle se lâchait en jiaroles irritées, tout à coup très rouge, un feu de colère sous la courbure haute de ses souicils, l'œil presque dur, ce joli œil de clarté molle qui lui laissait, en s'abaissant, une coulée d'or sur la joue. C'était la première fois (pi'il lui voyait cette fureur : elle s'aperçut de sa surprise, se mit à rire.
— Ça l'étonné, pas ?
Non : c'était un autre sentiment, pitilùl une
d»''cbiriire à celte lu nique de gloire el de lumière où l'avail drapée son jeune culle, le chavirement un peu aussi de l'immortel laurier à son front de déesse.
Comment la femme qui avail dédié ses livres à l'amour el qui en a\ail fait un long cantique passionné où goutle à goutte s'était extravasé son cœur pouvait-elle se soucier d'argent el prendre ombrage d'une méchante critique ?
Tout, il cslvrai, étonnait Léandre dans sa vie nouvelle : il avait la surprise de l'inconnu de lui-même, des autres el du monde.
Une glace, posée sur la cheminée, renvoyait à Amy ses attitudes, l^lle eul soudain, en s'y regardant, la petite inquiétude de ï^e senlir moins belle dans la colère qui lui rebroussait les traits.
— Après tout, dit-elle en souriant, peutêtre cet lïormidas a raison... «hi s'exagère toujours la portée de ce qu'on écrit... Qui sait si dans dix ans quelqu'un se souviendra encore de mes livres ?
Il lui pril la main.
— Ne sois pas fàchôe si je l'avoue, dit-il : malgré ta défense, j'ai pris tes livres dans l'armoire et les ai à peu près lous lus.
Sa voix baissa : il n'était plus aussi sûr de lui.
— Je les prenais avec moi dans la barque.
— Ce n'est pas un si grand péclu', fitelle en riant. Seulement, je l'rcrirai à la mère.
— Dis-lui aussi, s'écria-t-ild'un élan, que je n'ai jamais rien lu déplus beau...
— Ah :
Elle le regarda de ses yeux caressants.
— .le t'assure que cela vaut bien pour moi tout ce que les Hormidas peuvent penser sur mon compte.
Les impressions aflluèreni : ilciiorchades mots, ne put les trouver, et tout à coup ses larmes jaillissaient.
— Que je suis mallieureux ! que je suis malheureux ! disait-il. Je sens et ne trouve pas le moyen d'exprimer ce que je sens. Se-
rait-il donc vrai que je ne suis qu'un enfant ?
Elle admira sa jeune sensibilité el le plaignit : ^( Il souffrira comme aussi j'ai souffert », pensa-t-elle. Mais l'attirant dans ses bras :
— Sentir, n'est-ce pas déjà toute la beauté de la vie? dit-elle. Quant tu te désoles de n'être encore qu'un enfant, c'est déjà cette vie qui se tourmente en toi... Qu'importe le reste ?
11 releva la tête ; il ne pleurait plus ; mais ses cils restaient perlés de mouillure.
— Oh oui ! oui ! Elle est là, ma vie, dit-il en se frappant le cœur ; je la sens s'agiter en moi el ne peux rien pour la délivrer.
Elle songea : « C'est qu'il parle très bien! On voit qu'il m'a lu! 11 a vraiment de la littérature. » Et tout haut :
— ■Ne te presse pas : trop tôt elle le ravira à loi-même. Je donnerais tous mes livres pour être encore à l'âge où elle ne m'avait pas touché, ou je croyais en elle.
Il eut un cri, aspira à l'amour, à la dou-
leur, comme les amanics dont il avail lu les iuforlunes :
— Je veux souiïrir coaime Adrieiine, comme Yvonne, comme .lulieLle, comme Emilie...
Tout son cœur éclata.
— Comme loi, dit-il en lombant à ses pieds.
Elle l'eut contre elle, innocent et honteux.
Elle s'étonna, tressaillit; les ombres remonlèrent; elle fut triste et heureuse à la fois. Elle se rappelait qu'il lui avail dil : « Je veux être ton disciple ». Ne l'était-il pas déjà par le goût de la souffrance?
Ilaltendait un nud. Uansson trouble, elle ne le dit pas. Il la crul irrilée, demeurait là, lout secoué d'émoi dans l'inconnu de sa desliiiée. La clarté du jour baissa; ils furent enveloi»pés de la pâleur du soir. Dans l'air sans baleine, des grillons crécellaieni, >arcadés et continus, faisant le silence plus éilalant sous les premières étoiles. Un jiaysiige de lièvre, de langueur, descendit ditns leurs âmes. Elle ferma les yeux, le elicrcli.i
des mains, el elle caressait ses cheveux aux bouts ondulés.
« Quelle jolie page on ferait de cela! », pensail-elie.
Un inslanl, elle l'oublia, ébaucha un canevas oii un jeune homme aimait une femme plus âgée et désabusée.
11 soupira, prononça tout bas son nom.
— Tante A m y...
Elle sortit d'un rêve, sembla une seconde elle-même avoir rêvé à l'amour, et repensant à son mol de tout à l'heure :
— Soufïrir comme elles..., comme moi, disais-tu! Lors même que tu le voudrais sincèrement, ne l'espère pas, lu ne le pourrais... La femme seule sait mourir de la souffrance qui, pour l'homme, est encore l'orgueil de se sentir vivre.
Un nom monta aux lèvres de Léandre :
Gombert de Charmoise. Kn la faisant souffrir, ful-il l'amant orgueilleux qui mesure sa force et ses droits à rinnnilialion de sa victime? Son canir palpitait avec force... Si seulement il osait parlei- !
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« Ulil que je suis lâche! », se dit-il. Ooucemenl, elle lui louchail l'épaule etsotiriail.
— Helève-toi. Tu ne fis rien de mal pour demeurer ainsi à genoux.
— Jetais si bien là près de toi : je croyais être plus près de ton cœur.
— N'y élais-tu pas déjà toul entier, mon enfant?
Le lidèle Landry entra, alluma les llambeaux. Il avait fait très chaud tout le jour; l'air était resté brûlant el roux. Amy liose fit porter des fauteuils sous les noirs feuillages (lu chAtaignier. Les grillons stridaient : au loin, la flùlc métallique du crapaud sonnait ses deux noies aigres. Nul vent. lOntre les ramures, le ciel était haut, limpide et frémis>ant. L'n papillon de nuit parfois les frôlait de son vol de velours. Comme il faisait silence en elle! Ge fut l'impression que le monde entier se taisait. Klle lui dit :
— Ou n'enlend plus que sou cœur très loin, connii'- dans une vie d'étoiles.
Ils cessèrent de se parler.
— Souffrir comme .Vdrienne, comme
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Madeleine, comme Juliette, comme Emilie, pensait-elle... Ce sont donc là les livres qu'il a lus?
Aniy Hose, souvent, appelait ses romans d'un nom de femme.