‹ Tante AmyChapitre 6 sur 18 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les jours, sous la meule solaire, H'incelaienl. Juillet, dans la campagne, ruisselait en chevelures rousses. Les fromenis murs, les orges vermeils, les avoines claires comme des givres couronnaient les plaines longues et ardentes. La l)èh\ le végétal, l'homme palpitaient sous les cieux splendides.

En ( rr.inl le long de la rivière, Léandre, tous les soirs, voyait s'allumer, par les lamelles de la porsienne abaissée, dans le cabinet de travail de tante Amy, la lampe des

veill(''es. « C'est là qu'elle rêve, qu'elle travaille, qu'elle aime », songeait-il un long temps dans le frisson de la nuit en s'emplissant les yeux du rayon rose filtre de l'autre nuit, celle de son mystère et de ses pensées. Elle s'égalait à sa vie, à sa destinée, celte petite pièce si bien close et dont elle emportait toujours la clef, par une pudeur singulière d'écrivain.

Léandre, égarant ses pas par la maison, quelquefois avait vu s'entrebâiller la porte sur le petit bureau Louis XV chargé de papiers, sur la vieille pendule au milieu de la cheminée entre des piles de livres, sur le fauteuil Voltaire au damas éraflé, mais jamais encore il n'y avait pénétré. L'endroit demeurait réservé et secret comme un bois sacré où, seule, entrait la prêtresse armée de la serpe d'or qui faisait tomber les rameaux fleuris.

Léandre se disait que sans nul doute c'était là, en quelque cache tte scellée, scellée comme les lettres qu'elle envoyait à Gomberl de Charmoise, que se trouvait le secret des

lourments et des joies de sa vie. Son cœur alors bondissait : il aurait voulu connaître au moins les traits de l'homme qui avait été aimé si passionnément de la belle M"" de Miandre pour savoir à travers quelle image l'exécrer. Beau, riche, illustre, trente ans peut-être, l'âge d'homme que, dans le mépris de son adolescence, il eûl rêvé mellre aux pieds de la grande muse?

Sous l'obsession de l'idée, ilse jelait parmi l'herbe et la mouillait de ses larmes. Ali! être aimé d'Amy comme elle avait aimé cet homme! Il ne l'appelait plus du nom de (( Tante » dans sa pensée.

Elle, aux ombres solitaires, pur delà la courbe des minuits, prolongeait son labeur, faisant ses huit pages de copie comme la plante donne ses fleurs, comme la branche doimc son fruit, avec une régulaiilé égale et naturelle dont les événements de la vie même n'auraieni pu la détacher. Klle ne s'éveillait à celle-ci qu'après que le sommeil avait effacé de son esprit les dernil'res agitations de l'auli t\ (le cette vie seconde qu'étaient, pour

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cette femme Imaginative et sensible, les romans qu'elle écrivait.

Elle le vil pâle et mélancolique : sa langueur s'accorda avecl'aceablement des jours. Elle le sentit consumé par le rêve : elle ne voulu I en chercher la cause qu'en celle passion pour ses livres qui le faisait fuir aux ombrages du bois ou se cacher dans les criques de la rivière pendant des jours entiers. Elle craignit de rendre à sa vieille amie Josquine un fils énervé par l'isolement des champs, bien plutôt que le grand air salubre l'eût tonifié et remis en forces.

Léandre, en vérité, n'était plus le même : il s'était dépris de tout courage, il n'aimait plus la course en plaine, les jeux, le potager ni 11 pêche. La barque même que. d'un coup de ferret adroit, il faisait voler par-dessus les galets du fond, il ne s'en servait plus que pour gagner les abris verts où, sans crainte d'être dérangé, il pouvait donner carrière à ses dangereuses songeries.

Elle s'alarma. Elle voulut qu'il délaissât les livres et se mêlât aux travaux de la terre.

Le fermier, dont riiabitalion el les cliamps loiicliaient aux limites do son paiT, jiistemenl commençiiit la moisson. Pendant deux jours, le rylhme, la nouveauté de l'acte sacré l'intéressa : avec les fils roux de la glèbe, il entra dans la fournaise des blés. Il sut comment -riin l)ras sur on ji'Iait la liiucille et comment, à mesure, on renversait la gerbe. I>e l'aube ii la vesprée, sous les flammes blancbes de l'air, il rama aux remous d'oiet d'argeul, battit le fer sur l'enclumette, gerba les javelles; mais soudain il se lassa; la mélancolie le reprit, l'allé apprit un matin (juil a\ait déserté le iliamp.

— MiM'Iiaiil, sauvage, endurci! gronda-tclie. moitié sérieuse, moitié souriante.

Lui se défendait :

— .le t'assure, je n'ai nulle vocation. Ne crois pas cepen<ianl que ce soil la force (jui me manque... hemande plutôt à Landry si je riesuis pas venu à bout do scier la souche qui était dans !<• cliarril. Mais il y a des hommes qui s'adonnent à la Iri ir comme il y en a d'autres pour autre chose... Ouaud on

a lu les livres, onn'esl plus bon qu'à vivre en soi-même une vie...

Il parlait 1res vile, et s'arrôla.

— Est-ce une vie de rêve que lu veux dire? fit-elle.

11 était très rouge et laissa retomber la tête sans répondre.

— Plulôl que la connaître, celle vie-l;i, mieux vaudiail pour toi n'avoir lu aucun d'eux, reprit-elle.

Alors il cria d'une haleine, comme doutant que le courage soudain lui manquât :

— Môme terrible et ravagée, elle est mille fois plus enviable, je t'assure, que l'horrible existence monotone qui peut-être m'est réservée dans l'avenir.

Elle se sentit la complice de ses erreur-; elle n'eul pas le courage de lui en vouloir d'une exaltation dont elle était elle-même la cause.

— Soulïiir alors, pau\re amil... Mais lu oublies que mes livres furent écrils pour {les femmes... Les hommes n'y peuvent trouver que le mépris d'eux-mêmes.

— Ils peuvenl y apprendre aussi l'amour! s'écria- l-il impétueusement.

— Tu parles d'amour... Qu'en peux-tu connaître?

Elle eut les yeux presque durs, et elle lui jetait sa question avec une brusquerie rag;euse qui tenait du défi.

Lui aussi sembla la défier. II la regardait droit dans les prunelles. Tout son être frémissait de fierté et de courage comme sous une injui'e. Il fut sur le point de lui jeler l'aveu d'une grande passion qu'il avait eue autrefois : pendant une som;iine il avait aimé éperdument la sœur d'un de ses compagnons de classe. Il portail à celle époque (les ongles longs pour imiter un des grands (jui en portail d«' plus longs encore ; ce fut le résultat de trois mois de soins, avec la crainte constante de les écorner. Son amour fut Ici que, dans un beau mouvement, il en coupa deux pour les donnera cette pelite fille. Mais, comme après tout il n'en était pas mort, il jugea prudent ne point s'exposer à la moquerie d'Amy.

— OUI dil-il, si tu me prends toujours pour un gosse...

Il fil trois pas, et de loin :

— J'aime mieux te fuir pour jamais.

Cette fois, elle riait de bon cœur.

— Lôandre, Léandre, voyons, mon jjeau petit Léandre...

Mais il s'était sauvé par le bois.

— Léandre! Léandre! appelait-elle toujours.

Elle resta émue quil ne revînt pas.

« Qu'a-t-il? Serait-ce donc vrai?») se demanda-l-elle, inquiète, incrédule encore.

Son cœur soudain se gonfla; les ondes de la vie palpitèrent. Mais non, c'était impossible. Cliimère! Chimère!

Elle se mit h marcher devant elle, très vite : c'était l'après-midi, un peu avant le dîner sur la pelouse. Elle descendit vers la rivière, regarda du côté par où Léandre avait disparu. La barque n'avait pas quitté la rive.

De lassitude, Amy Rose, déjà si molle de son corps, se sentit fléchir; elle se laissa

tomber an bord de l'eau: sa main brCdanle eut une douceur à caresser Tberhe. Une marguerite dépliait sa collerelle non loin. Elle se renversa sur le côté, étendit le bras, et comme elle avait fait enfant à la pension, elle s'oubliail à tirer les pétales : un peu, beaucoup, passionnément!

Non, élail-ce bêlel

Landry acbevait de dresser la labb'. Il donna le second coup de cloclie : Léandre n'arrivait pas. Elle se releva, courut vers le bois; les mains en porte-voix, elle appelait : — Léandre! Léandre!

Eiiliu il sortait d'une cépée : tout le soleil à son déclin l'enveloppa; l'or roux du soir s'annela à ses boucles blondes.

« Ob! soupira-t-elle, c'eut été beau quinze ans plus tôt ! » L'n roitelet au-dessus d'elle saluait de sa petite cbanson frissonnante les derniers feux du jour : il sembla avoir répondu à ses soupirs, à sa mélancolie. '< Ecoute le sens de ma cbanson, disait-il : j'arrive quand tous les autres oiseaux se soûl tus. Je suis la suprême cbaleur de l'amour

el (le la vie au cœur des humains. Le soleil, pour disparaîlre, attend que j'aie fini d'égrener mes sons. Aime! Aime! pauvre femme leurrée d'un vain rôve de gloire, pendant qu'il en est temps encore. Tout à l'heure, j'aurai cessé de chanter et la nuit tenveloppera de ses cendres comme dans un instant elle aura enseveli la tendre beauté de ces campagnes! » Elle leva les yeux : l'oiseau ne chantait plus.

Là-bas, Léandre une seconde était resté hésitant, sans gestes : tout son cœur le précipitait vers elle et à la fois il était retenu par sa rancune, son amour-propre et la crainte de l'avoir blessée. 11 s'était juré de passer la nuit dans les bois. Ah! comme il aurait joui de ses larmes en la revoyant au malin toute pâle el gémissante!

H avait cru la détester et voici qu'au premier appel de sa voix, il oubliait ses serments, il se décidait enfin à venir; il marchait à petits pas, la tête tournée vers l'autre rive; el à son tour elle s'avançait au-devant de lui :

— N'avais-tu pas entendu sonner la cloche pour la deuxième fois? demanda-t-elle de loin.

(( Sa douceur est peul-êlre un piège », se dit-il ; elle espère ainsi m'amener à ses pieds, faible el repentant! Comme elle se Irompe si elle croit que c'est elle que je pourrais aimer! Mon dédain et ma fierté sauront bien lui ouvrir les yeux. » 11 baissa les siens en l'abordant.

— Non, répondil-il, j'étais là à regarder le soleil se coucher dans la rivière.

« Comme il sait mentir ! » pensa-t-elle. El puis riant :

— AIVreux Léandre... Nous étions tous en peine de toi I I^andry, sans doute, là-bas, parcourt les jardins en crianl ton nom... Que l'avais-je fait cependant pour me fuir?

Ln»î petite distança, seule, les sépara, il la regarda, frémissant : il n'avait plus (ju'un peu de honte pour l'ennui qu'il lui causait, h'unr grâce bondissanic, soudain il accourut.

— Je ne sais ce que j'avais dans la lête... Pardonne.

— Oh ! s'écria-t-elle, en riant de plus belle, c'est de moi-même que je devrais obtenir mon pardon puisque ce sont toutes les têtes folles de mes livres qui firent tourner la tienne.

— Je les aime toutes, dit-il avec chaleur, et pourtant c'est encore Emilie que je préfère.

C'était l'Emilie à' Amante ; il n'eût pas dit autrement qu'il l'aimait elle-même puisque, de toutes les femmes de ses romans, c'était celle-là qui lui ressemblait le plus.

Tante Amy avait glissé son bras sous le sien : ils repassèrent sous l'arbre où avait cbanté le roitelet; elle était sans coquetterie, d'une âme simple qui écoutait revivre une ancienne histoire à travers un nom.

Le soleil remonta, l'ombre pâlissante qui les suivait se fondit aux grisailles du chemin.

Elle parut se parler en songe.

— J'ai connu une Emilie autrefois, c'était celle du livre. Elle n'est plus.

Elle le sentit (rembler à <;on bras.

— Et l'homme odieux qui fut cause de ses malheurs, est-il mort aussi?

Elle tressaillit.

— Non, dil-elle, iMarseuil vil toujours.

Ils avaient alteirit la barrière : ils aperçurent Landry qui traversait la pelouse, inquiet d'avoir à chercher mainlenant à la fois sa maîtresse et le jeune hôlc de la maison.

— Nous voici, bon Landry, lui dil-elle. Ne tardez pas plus longtemps à servi i-.

Sa voix était resiée attristée. Elle pesa à l'épaule do Léandre comme si un secret, les ans ol la mélancolie depuis un inslant la rendaieni plus lourde.

— Oli 1 lit Léandre, en écho à ses paroles, Marseuil vil toujours! I']t sans doute, lui aussi, vous l'avez connu?

— .)(' l'ai connu, oui !

— Oh ! s'écria-t-il, je comprends que vous l'ayez aimé, s'il fui aussi séduisant (pic .Marseuil.

11 rougit d'avoir trop lidi'lcmenl écoulé sa

pensée e( plus encore d'avoir osé l'exprimer.

— Ah ça! dit-elle tout à coup en s'aperçevant qu'il avait cessé de la tutoyer, ne suis-je plus ta lanle Amy, et alors pourquoi me dis-tu « vous » ?

— L'ai-je dit? fit-il d'une voix hésitante. Il comprit qu'elle s'était défendue de

répondre à sa question et fut convaincu qu'elle n'avait pas cessé d'aimer ce Charmoise qui avait toules les grâces et tous les vices de l'amant d'Emilie. Il l'envia et le détesta : il eût donné sa vie pour une des heures d'amour qu'ils avaient goûtées ensemble. Jamais d'ailleurs il n'avait trouvé plus belle c<'lle Amy Rose que les hommes aimaient et qui les aimait d'une si grande passion qu'Emilie, sa vivante image, n'avait pu survivre à son amour et était morte de la douleur d'avoir perdu Marseuil.

A table, M"" de Miandre fut vraiment enjouée. Elle mil même une certaine exagération à paraître la bonne femme qui n'élait plus romanesque que dans ses livres. Elle

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cessa si bien de ressembler aux héroïnes dans lesquelles elle s'était personnifiée que Léandre, au lieu de s'égayer comme elle, en fut désappointé. Elait-ce là vraiment l'Amy Rose qui avait chanté d'un génie blessé réternelle élégie des serments rompus et des t\mes désenchantées?

Son cœur se serra comme si elle l'avait trompé jusque-là : elle lui vil une peine dans les yeux et se jura d'y demeuroi- insensible. Elle n'eût pas agi difîéremment si elle avait voulu se montrer coquette en déses|)érant un amant. Elle ne pensa qu'à détourner un cœur novice en qui elle venait de lire un penchant trop vif. Une surprise des sens entre eux eût été trop ridicule. I>ailleurs sa vie d'amoureuse était finie, bien liuii' . collelà dormail à jamais parmi les reliques du passé, lettres, portraits, fleurs fanées, restés au fond de quelque coffret secret, dont elle avait perdu la rlef. « J'ai mis mon cœur dans une petite bière, |)rn>;ail-elle, et j'ai cloué une croix dessus. >-

Elle le traita donc, tout ce soir, en adoles-

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cent Iroj) tendre qu'une vieille amie cherche à désabuser. Elle riait de ses propres histoires en frappant sur ses genoux pour le faire rire : elle fut dépitée qu'il ne se mil point à rire comme elle. Elle songea. « Quel sot amour-propre I II garde un silence pincé et boudeur parce que je ne le traite pas en amant sérieux. »

S'il eût partagé sa gaîté, peut-êlre elle se fût dit : « Ce n'est qu'un petit collégien, il n'a pas remarqué que je ne me livrais à ces facéties que par crainte d'un tête-à-tête plus sérieux. » A la fin, cependant, elle ne pen?a plus qu'à s'amuser de sa mine déconfite, l'appela « beau ténébreux », l'obligea à prendre le jeu de loto dans le liroir de la table où M. de iMiandre, joueur enragé, si souvent avait triché pour lui gagner un sou à la partie.

Léandre, le sac entre les doigts, tirait les numéros. Sa sensibilité était excessive. Il eut la pâleur de l'ennui, de la rancune, de l'humiliation.

Elle feignit ne point s'en apercevoir; elle

disait à propos des chiflVes les babil uelles plaisanteries monotones que Léandre avait entendu dire à sa mère, les soirs d'bivcr où cbez eux aussi on jouait au loto. Au fond, comme elle était femme, elle goûtait un plaisir malicieux à maîtriser ce petit cœur trop personnel.

Léandre, au bout de quelques parties, se leva, lui demanda la permission de monter se coucber. Elle le regarda, toute secouée dans sa bonté qui déjà se repentait. Il détourna les yeux, ses jolis yeux de lille, limpides et ingénus sous ses sourcils bauls.

— Qu'as-tu?

— .le ne sais pas... .Mal de léte, un peu. Il cbercba sa main; mais elle l'attira.

— Non, embrasse-moi... IMus l'or t. (lomme lu embrasses ta maman.

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