‹ Tante Aurélie (volume 2)Chapitre 6 sur 9 · INCONSOLABLE · texte numérisé non relu

INCONSOLABLE

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L'or des lettres déjà lavé par la pluie, les plaques de mousse qui couvraient comme d'une lèpre les rugosilcs de la pierre, semblaient indiquer que depuis l'époque où celle inscription avait été gravée, « l'inconsolable époux » avait passablement négligé l'entretien du monument où il (Jevait venir pleurer chaque jour. Cela n'empêcha pas Amable de pousser de nouveaux et profonds soupirs à la vue du marbre noir de la pierre tumulaire, tandis que Camille, ayant déposé les fleurs de chaque côlé de la croix, s'agenouillait et priait tout bas.

Desrônis, le front rembruni, contemplait gravement le tertre vert encombré de plantes parasites, les sapins où pendaient de scintillantes aiguilles de givre, et au loin la ville vaporeuse sur la colline opposée ; puis ses regards inquiets et chagrins revenaient étudier les traits de la jeune fille absorbée dans sa prière. Tout à coup il ôla son chapeau et murmura d'une voix sanglotante :

— C'est là qu'un jour on me mettra... près de ma pauvre Fanny, ma pauvre chère femme!... Jamais ta mère ne m'a tant manqué ! continua-t-il en s'adressant à Camille qui s'était relevée tout émue et se tenait près de lui ; — si elle était restée avec nous, bien des choses tristes n'auraient pas eu lieu... Ta mère était la bonne fée du foyer, l'ange gardien de la famille... Je n'ai jamais senti aussi amèrement qu'aujourd'hui la perte que nous avons faite !

Si « la pauvre chère Fanny », sous son tertre négligé et sa tombe moussue, avait pu répondre à cette oraison funèbre, peut-èlre eût-elle exprimé ses prclc-

rences pour une fidélité moins illusoire et une douleur moins stérile. Peut-être eût-elle insinué aussi que M'"*' Clarisse Herbillon avait un peu bien vite pris sa place dans le cœur de Tinconsolable époux... Mais la terré qui recouvre les morts les rend sourds et aveugles ; ils ont du moins cette suprême consolation de ne plus entendre nos doléances hypocrites, et de ne plus voir nos palinodies.

Tout en écoutant son père, Camille se faisait involontairement quelques réflexions analogues. Toutefois elle était elle-même trop sincère pour ne pas croire à la sincérité actuelle des regrets de Desrônis, et elle ne pouvait s'empêcher d'être émue par l'expression de tristesse empreinte sur la figure du docteur.

— Oh l papa, s'ccria-t-elle en sautant au cou de ce dernier et en l'embrassant, j« tâcherai de remplacer maman près de toi.

— Je ne doute pas de tes bonnes intentions, répondit-il en secouant la tête, mais seras-tu assez courageuse pour les mettre à exécution ? Ta mère n'était pas seulement l'épouse affectueuse ei tendre, c'était aussi la femme du devoir, dévouée à la prospérité et à l'honneur de la maison, ayant à cœur mes intérêts comme les siens propres, et ne reculant devant rien pour les défendre...

— J'essaierai de me dévouer, moi aussi.

--Ta mère et moi, poursuivit-il avec animation, nous ne faisions qu'un!... Mes joies étaient ses joies, ,

^es ennemis étaient les siens ; jalouse de ma dignité, m

elje épousait mes rancunes comme mes aflections... Te sens-tu capable de l'imiter ?

a^O TANTE AURÉLIE.

— Je n'ai plus de fllle, ma fille m'abandonne pour des étrangers !

— Non, père, répliqua-t-elle en lui parlant d'un ton ferme et doux à la fois, comme celui qu'on prend avec un enfant malade, ta fille ne t'abandonne pas... Je vivrai pour toi et uniquement pour toi... Je connais mon devoir et je le remplirai... Puisque tu veux, que je m'engage par un serment, eh bien ! je te promets de ne jamais chercher à revoir Marcel... Mais n'exige pas davantage, n'exige pas l'impossible !

U secoua la lète d'un air mécontent, mais il n'osa pas insister. La contenance et la parole énergique de la jeune fille imposaient à cette âme faible. Il sentait en elle une résolution et une volonté contre lesquelles ses colères et ses lamentations enfantines se heurteraient en vain. Il se résigna donc à accepter ce que Camilie lui offrait, mais sans lui en savoir gré. Il gardait sou attitude maussade et boudeuse, et restait immobile, les yeux fixés sur la vallée où l'approche du soir faisait monter de légers voiles de brume. — Les vapeurs de novembre rasaient les berges du canal; elles s'élevaient insensiblement, escaladaient les murs du cimetière et rampaient au-dessus des tombes. La gaieté de l'après-midi se noyait dans ce brouillard, et le soleil déjà très bas, sombrait dans une mer de nuées, où son disque ne paraissait plus que comme une grosse lune rouge.

Camille toucha doucement l'épaule d'Amable Desrônis.

— Papa, reprit-elle, voici l'humidité qui tombe, il faut rentrer afin de ne pas prendre froid...

Il se laissa emmener par le bras, et ils redescendirent sans parler la pente du cimetière. — La brume s'épaississait de pliis en plus, on la voyait s'amasser au bas de la ville et se mêler aux fumées qui planaient sur les toits ; le vent devenu aigre soulevait les feuilles sèches, éparses dans les fossés, et les roulait le long des talus ; les grands roseaux aux tiges flétries frissonnaient aux remous de l'eau qui les frôlait avec un bruit mélancolique. — Le père et la fille restaient silencieux, enfoncés chacun dans leurs pensées ; tous deux subissaient l'impression de tristesse causée par ce retour subit de l'ombre et du froid, après cette après-midi si claire et si ensoleillée. Desrônis égrenait mentalement le chapelet de ses rancunes contre les Boisselier; Camille songeait'à Marcel et à son amour désormais sans espoir.;. Et ainsi sans échanger une parole, ils regagnèrent la maison de la rue des Tanneurs.

^ii

— Eh bien, nous voilà de nouveau dans le pélriol.- Ellc revient à Villotte ! s'écria M™' de Lisie en enlrani un matin dans le capharnaiira de W" Monlëclair.

— Quel pélrin? demanda tante Aurêlie en tirantsa têle hors d'un carton vert où elle cherchait un dossier- i qui revient à Villotle ?

— Eh I cette créature, celte Clarisse Herbillon..- ! N'êles-vous donc au courant de rien? reprit la dame, enlevant sans façon une pile de papiers de dessus un^ -"■-'se, alinde pouvoir s'y poser. — 11 faut que j'af- .

de Renesson pour vous apprendre les nouvelles àe llel I

■ Voilà cinq jours que je ne suis sortie, répliqua la le fille... J'ai passé tout ce temps à relever sur mon ,

les erreurs commises par les experts chargés àe niter mes grèves... Ohl madame de Lisle, ces gens , lomaine me Tout damner!...

■Vous auriez peut-être agi sagement en acuepia"'

TANTE AURÉLIE. 24â

le million qu'ils vous offraient, mademoiselle Montéclair; mieux vaut tenir que courir...

— Madame de Lisle, dit tante Aurélie, redressant sa laille plate que l'âge commençait à voûter, si vos voisins, en retournant leur charrue sur vos champs, vous enlevaient chaque année un sillon depuis trente ans, et s'ils vous offraient comme indemnité le quart du bien dont ils vous auraient fait tort, l'accepter iez-vou s?

— Moi, verlubleu, je plaiderais plutôt jusqu'à mon dernier jour !

— Vous voyez... Avant de conseiller les gens, il faut se demander ce qu'on ferait si on était dans leur peau... Mais parlons de cette Herbillon, pourquoi revient-elle traîner ses guêtres par ici ?

— C'est un scandale I — Figurez-vous que le préfet de Villotte est remercié, et qu'il est remplacé par M. Herbillon.

— M'»e Herbillon, préfète! s'exclama Aurélie, en joignant les mains; j'ai vu des choses étonnantes dans Hia vie, mais après celle-ci il faut tirer l'échelle...

— Que voulez-vous? On doit s'attendre à tout avec ^n gouvernement comme celui du neveu de Bonaparte... Les aventuriers et les aventurières s'entendent comme larrons en foire, et la créature n'aura reculé devant l'ion pour arriver à ses fins... Quant à son mari, pauvre homme 1 il est habitué à devoir tout aux vilenies de sa femme... Une de plus, une de moins, ça lui est indifférent.

— Et comment prend-on la chose en ville?

— Tout le monde est indigné; il n'y a que mon ^\w- ^^n de gendre qui se redresse et fait la roue... Pauvre

lis qui se réjouil d'èlre de aouveau plume à vifl... 1 nous allons en voir de belles... et cetlc Fuis, le ile de son salal-rrusquin y passera!... S'il n'ï avail e lui dans la bagarre, je m'en consolerais, mais ses iheureux enfants en pâtiront, et c'est ce qui me irne le sang.

— L'aventure est fâcheuse, j'en conviens... quant K enfaots, rassurez-vous, madame de Lisie, leur inif n'est pas en péril, ils seront mes héritierà... n testament est là, dans ce carton, dit solennellemt M"" Monlcclair en désignant l'un des compartimts de son cartonnier; il est là tout entier écrit de i main... il n'y manque plus que quelques lignes où me réserve de coucher un ou deux legs particuliers faveur des gens qui m'ont aidée à établir mes droits... ci à un an tout sera terminé, et à ma mort on trou- ■a les choses en règle... Camille et Sosthène seront hes, madame, et le retour de M"' Herbilion ne m'efie pas pour eux.

U"" de LisIe secouait la tète d'un air peu convaincu ; femme positive elle traitait volontiers do chimères . espérances de tante Aurélîe et n'avait qu'une méicre confiance dans l'issue favorable de cet éternel )cès.

— En tout cas, ajouta-t-elle en prenant son sac et 1 parapluie, mes petits-enfants trouveront toujours act notre bien de Renesson, et sur celui-là la drôise sera bien habile si elle parvient à mordre!

Lia nouvelle apportée par M"'° de Lisle était partement exacte. Par une de ces brusques évolutions i devinrent fréquentes dans les dernières années du

TAJ^TE AURÉLIE. 24o

second empiré, Napoléon III venait de remplacer un ministère autoritaire par un ministère à visées libérales, et aaturellement le. personnel des préfectures avait été remanié dans le même sens. Le préfet de Villotte se trouva compris dans Tabalis qu'on méditait et M™® Herbillon ne fut pas étrangère à sa disgrâce. Elle avait mis à profit son séjour forcé de quatre années a Paris pour nouer d'utiles rélalions dans le monde des sénateurs, des députés et des chambellans, et elle réussit à persuader au ministre de l'intérieur que M. Herbillon était le seul homme capable d'administrer le département de la Haute-Meuse, dans le S3ns des idées gouvernementales.

Quand la nomination de l'ancien directeur des- contributions parut au Jowmal officiel, il n'y eut d'abord dans Villotte qu'un cri de stupéfaction. Puis, comme la société de cette petite ville est composée en majeure partie de fonctionnaires, on réprima prudemment toute manifestation trop ostensible, et on se contenta de s'indigner chez soi, entre intimes et toutes portes closes. — Irez-vous chez la préfète? était la question que se posaient immanquablement les dames en se rencontrant. — Les femmes des gros fabricants ou des riches propriétaires, bénéficiant de leur situation indépendante, déclaraient net qu'elles ne mettraient plus les pieds à la préfecture ; à quoi les femmes des fonction- ^î^ires répliquaient en soupirant, que dans leur position, une abstention complète était impraticable, mais qu'elles se borneraient certainement aux visites slricte- Wient polies, t^ourtant, quand Mme Herbillon se fut installée dans

TANTK Al'RËDE.

I de la rue -lu Bourg el qu'elle eul annoDcc sa lice par un euvoi de cartes daus toutes les mainotables i'.e la ville, trois ou quaire des indépens furent les premières à se précipiter à la préfecet à accabler Clarisse de leurs félicitations et de offres de S3rvice ; comme tes moutons de Panui^, ite des opposantes imita leur exemple. On se rua les salons de la préfète ; on la trouvn charmante, i d'affabilité et de distinction ; elle avait des mois eux pour chaque visiteuse, et toutes revinrent en- :ées. A part trois ou quatre familles l^ilimistes 3uses, Mme Herbilion eut l'orgueilleuse satisfacle voir dans l'espace d'une semaine la ville entière r l'durore de sa nouvelle puissance, rmî les satisfaits de la première heure; le plus enliaste et le plus triomphant fut naturellemenl lie Desrônis. Il jubilait, et à le voir, on eùl juré l'était lui qui venait d'èlre nommé préfet. Le mer- ;ux et victorieux retour de sa belle amie Clarisse it remis sur pied ot quasi rajeuni. — Grâce a l'ince et à l'aimable protection de la nouvelle préfète, croyait sûr désormais de retrouver son prestige et rillanle situation d'autrefois. Il deviendrait certaient le médecin de la Préfecture et son rival Boissen'avait qu'à se bien tenir! — Amable relevait déjà ;e et reprenait ses façons tranchantes. Aux regards édaigneuse pitié qu'il jetait maintenant sur la maidu médecin d'en face, on pouvait mesurer la hau-

à laquelle ses espérances étaient remontées. Il se it bien parfois que le long silence gardé par

Herbilion depuis son séjour à Paris, ne plaidait

pas trop en faveur de la persistance de sa tendresse ; mais elle avait dû être si occupée pendant le temps de sa disgrâce, et puis il fallait faire la part des ménagements à garder; Clarisse avait jugé sans doute qu'une correspondance intime risquait d'être compromettante. — Amable n'en tenait pas moins pour certain qu'il n'aurait qu'à paraître pour que les relations d'autrefois se renouassent plus étroitement encore.

Toutefuis, en vrai galant homme, il ne voulut pas se montrer trop pressant. Il se borna, dès les premiers jours de l'installation de Clarisse, à déposer sa carte chez le concierge de la Préfecture, puis il attendit, convaincu que la seiflaine ne se passerait pas sans qu'il recul une invitation à quelque dîner intime. La semaine se passa et rien ne vint, à son grand étonnement. — ; Peut-être sa carte s'était-elle égarée, ou bien Clarisse, prenant sa discrétion pour- de la froideur, voulait-elle le punir de ne s'être pas encore présenté chez elle?... Après quinze jours d'attente, il résolut d'aller à la Préfecture ; seulement il ne voulait pas être confondu dans ie banal troupeau des visiteurs ordinaires; il désirait ï'evoir son amie sans témoin, dans un de ces délicieux tête-à-tcte du temps jadis, et il choisit pour sa visite ^n jour où Clarisse ne recevait pas.

Ce jour-là, il passa deux heures à sa toilette, arrachant avec une méticuleuse application les fils blancs ^^i commençaient à se montrer dans ses cheveux châtains; puis, la moustache* teinte, cravaté et ganté de ^rais, sanglé dans sa redingote, il sortit de sa chambre en redressant sa taille.

Après s'être assuré près du concierge que M™° Her-

i* Tante aurëlie.

illon n'élnitpas soilie, il monta d'un pasiùger Icgrinnl scalier de pierre qui conduisait à l'apparlemeut de la rérôte, laiidiâ que le Itmbre lintail dans la coui' pour nnonccr sa visite.

Au seuil de l'antichambre, un domestique à livnie li barra le passage, et Ainable, du toa dégagé, d'un omme qui se sait l'ami de la maison, lui demanda si

M™" llerbillon » était chez elle.

Avec une politesse nuancée d'imperlioeoce, le doiesli(|ue répondit que a madame la préfète » était en (Tel à l'hôtel, mais que • monsieur » ignorait sans oute que ce jour-là n'était pas son jour de réception.

— Je le sais parfaitement, répliqua Desrônis avec auteur; parlez ma carte à M™ UarbiUon et je suis anvaincu qu'elle me recevi-a.

Le valet de pied ne semblait pas partager cette coniction, néanmoins il prit la carie et s'éloigna majesleusement. — Il revint quelques minutes après, et vec la mêms politesse, nuancée d'une plus forte dose 'impertinence:

— M"" la préfète, dit-il, prie monsieur d'allendre ans le petit salon.

En même temps il ouvrait une des portes de commuicallon et introduisait Amable dans un salon blanc et r, dont les fenêtres donnaient sur le jardin de l'Iiolel.

Demeuré seul, Desrônls poussa un long soupir de sasfaclion. — Enfin il allait donc revoir celte ravissante larisse tant désirée et tant aimée, et il allait la revoir ans tout l'éiilat de son triomphe! — Il regardait avec ne orgueilleuse satisfaction le somptueux mobilier rcfectoral : les lambris blanc et or, les lourdes por-

tières de velours feuille-morte, les rideaux et le meuble du même Ion, le tapis d'Aubusson tout fleuri de pivoines aux couleurs passées, la chemiuée de marbre blanc avec sa garniture de vases de Sèvres et de candélabres de bronze doré ; et il se disait que la reine de ce luxueux hôtel, celle que les laquais appelaient cérémonieusement « M™® la préfète v avait été sa maîtresse, qu'il Tavait sentie palpiter dans ses bras et qu'elle n'avait rien à lui refuser.

S'il avait eu une plus sérieuse connaissance du cœur féminin, si son égoïsme enfantin Teût un peu moins aveuglé, il se serait dit aussi que la constance n'est pas la qualité dominante des femmes dont la vie n'a pour but que le plaisir. Il eût réfléchi que pour une maîtresse qui n'aime plus, l'amant d'autrefois risque fort de devenir un personnage embarrassant, sinon odieux, et cette réflexion eût légèrement refroidi son naïf accès d'orgueil. Mais, encore que médecin, Amable n'était nullement observateur; il s'occupait trop de lui-même pour avoir le temps de regarder ce qui se passait au fond de ses semblables. Dans la conversation, il s'écoutait parler et n'écoutait guère ses interlocuteurs; de même, dans la vie, il n'avait d'attention que* pour sa propre personnalité, et celle des autres était pour lui lettre close.

Cinq minutes se passèrent, puis un quart d'heure, Clarisse ne paraissait pas. Amable ne pouvait tenir en place; il allait des fenêtres à la cheminée, consultant la pendule d'un air vexé, et s'étonnant qu'on le fît attendre aussi longtemps. Un autre eût jugé que ce retard marquait peu d'empressement; mais Desrônis,

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avet'. son habilude de tout reporter à lui, trouvait moyen d'excuser Clarisse.

— Elle est à sa toilette, songeait-il, elle veut se faire belle pour me revoir!

Enfin au bout d'une longue demi-heure, il entendit un bruit léger dans la pièce voisine et son cœur battit violemment. Une porlière se souleva; M°"® Herbillon parut enfin, en tenue de ville et en train de se ganter, comme une femme qui s'apprête à sortir.

— Ah! chère Clarisse, s'écria fièvreusennent Amable en se précipitant vers elle.

Un regard dur et glacial- Tarrèta net au milieu deson élan. Ce regard en disait plus qu'un long discours. Od y lisait une affectation de surprise hautaine, l'ennui d'une corvée inévitable, le désir d'en finir au plus vile; tout excepté la tendresse. — Stupéfié par cet accueil, Amable Desrônis ouvrait de grands yeux et restait immobile devant M"™® Herbillon, qui lui paraissait plus séduisante encore qu'autrefois, — Bien qu'elle approcha/ de la quarantaine, les années semblaient avoir glissé sur elle. Grâce aux cosmétiques, ses cheveux étaient restés bruns, sa peau était toujours très blanche, ses yeux habilement peints n'en avaient que plus d'éc/at; ses lèvres plus rouges que nature, se retroussaient dédaigneusement avec un charme provocant; une robe de satin noir à la jupe collante eC très longue faisait valoir sa taille souple et ronde, et lui conservait la tournure jeune.

— Monsieur Desrônis, dit-elle d'un air digne, veuillez vous asseoir.

Elle lui montrait un fauteuil et en même temps elle en

TANTE AURÉL-IE. 2-il

prenait un placé à une distance notable du siège assig^né au docteur.

— Je regrette de vous avoir fait attendre, ajoutât-elle, mais je me préparais à sortir... J'ai des visites à rendre et je serai forcée de ne vous accorder que Quelques minutes.

— Cest moi, balbutia Desrônis abasourdi, c'est moi, madame, qui regrette d'avoir mal choisi mon heure...

— Je reçois le mardi et le vendredi, ne le saviezvous pas?

— Je le savais, répliqua-t-il d'un ton froissé, mais après être resté cinq ans sans vous voir, j'éprouvais un vif désir de vous trouver seule, et non au milieu d'un cercle d'indiiïérenls... Je croyais... j'espérais que cela vous semblerait désirable comme à moi.

— En vérité!... Pourquoi?...

— Pourquoi?... Ah! madame, se peut-il que votre cœur ait changé à ce point en cinq ans?... Se peut-il que vous ayez oublié l'affection que vous daigniez me montrer alors?

Clarisse Hérbillon fronça le sourcil; le peu de perspicacité d'Amable l'irritait, un homme intelligent aurait compris à demi motet n'aurait pas insisté, mais avec ce fâcheux il fallait absolument mettre les points sur les i.

— Je n'ai rien oublié, répondit-elle d'un ton sec, seulement, cher monsieur, j'estime qu'il y a dans notre passé certains incidents dont il est préférable de ne pas réveiller le souvenir... Je m'imaginais que vous auriez pensé de même, mais puisque je me suis trompée, expliquons-nous une bonne fois à ce sujet pour n'y plus revenir... Si l'explication a quelque chose de

f-il TANTE AURÉLIE. ]

pénible, n'en accusez que vous, car, pour mon compte,

j'aurDis souhaité qu'elle n'eûl pas lieu...

Il ne répondit pas; ses tempes étoient serrées comme : des pinces, son gosier se desséchait et semblait se récir, ses lèvres frémissaient et il lui était iraposle de trouver une parole.

- I* silence que j'ai gardé, poursuivit M"* Clarisse, ■ail dû vous donner à réfléchir... Dans tous les cas, ;que vous avez appris la nomination de mon mari à )réfecture de Villotte, vous auriez dû songer que le nne du préfet ne pouvait plus se permettre les mêmes trudences que la femme d'un simple fonctionnaire... mes élourderics de jeune femme étaient répréhenes, dans la position que j'occupe aujourd'hui, de eilles faiblesses seraient iuexcusables. Je suis tenue ne circonspeclionque vous comprendrez, je l'espère, [ue vous saurez respecter...

- Je comprends... je cumprends, balbutia l'infortuné rônis, aussi est-il loin de ma pensée de vous lander rien d'indiscret... Seulement laissez-moi érer que vous me traiterez toujours en ami et que 3 me permettrez de yous visiter quelquefois...

- Je vous recevrai avec plaisir quand vous viendrez es jours de réception, mais entendons-nous bien,

visites devront ôtre suffisamment espacées pour foir aucun caractère d'assiduité... Vous connaissez me moi la méchanceté des gens de ce pays-ci... Oo •.s yeux Hxés sur nous; la haute situation de llerbillon, ma propre dignité exigent que nous ne nions aucune prise à la malignité publique... Par iéquentje compte sur votre réserve.

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— Ainsi VOUS ne m'accordez rien de plus qu'à un étranger! s'écria-t-il avec un accent amer... Ah ! je ne m'attendais pas à un pareil traitement !

— Et à quoi vous attendiez-vous donc ! demandât-elle avec hauteur.

— A un peu moins de dureté.

— Cher monsieur, ce n'est pas à moi, c'est aux événements qu'il faut vous en prendre... Personnellement, je n'ai pour vous que des sentiments de bienveillance, et je serai heureuse de vous en donner la preuve à l'occasion, — mais je vous le répète, la position qu'occupe mon mari à Villotte me commande la plus rigide circonspection... Je ne suis plus ici que la femme du préfet et je vous prie de vous en souvenir.

— Ah I murmura-t-il navré, que n'êtes-vous encore tout simplement Clarisse Herbillon 1

— Ceci, répliqua-t-elle en souriant, est un point de vue qui vous est tout personnel et auquel je ne puis me placer. — Elle le regardait à la dérobée et elle vit que le triste Amable avait les larmes aux yeux. Alors elle se dit qu'ayant affaire à un vaniteux naïf de l'espèce de Desrônis, elle en viendrait plus facilement à bout en le prenant par l'amour-propre et les senlimenls.

— Voyons, continua-t-elle, mon pauvre ami, il faut être raisonnable... A votre âge, il n'est plus permis de se laisser aller à un don quichottisme amoureux qui ne sied bien qu'aux jeunes gens... Songez que dans quelques années vous serez grand-père...

Amable essaya un geste de dénégation. Cela Tenrageait de se voir traité de vieillard par cette femme qui élait restée si jeune et si désirable... Assurément elle

I pensait pas un .mot de ce qu'elle disait et elle lutait la moquerie à la cruauté.

— Ne vous révoltez pas, poursuivit-elle d'un ioa cà- I, il n'y a pas de déshonneur à se trouver à l'âge où mour n'est plus de saison... Il reste les joies de la mille et les satisraclions de l'ambitiOD... Croyoïji, ce sont les meilleures... Vous surtout, avec votre telligence et votre savoir, vous êtes appelé à mieui l'à jouer les amoui-eux platoniques : vous avez votre sition à améliorer, une fille à établir... Cesonl là des cupations sérieuses qui sulliront à vous consoler el à us faire oublier les faiblesses passées... Vousreconîtrez que j'ai raison, et vous me saurez gré de vous oir enlevé des illusions intempestives... Retournez ez vous, mou ami, songez à vos enfants, aux devoirs

voire profession, et ne m'en voulez pas de ce pelil rmon... Allons, sans rancune, docteurl Elle s'était levée et lui tendait sa main dégantée avec 1 geste de reiue Indulgente.

— .\h ! Clarisse, a'exclama-l-il en se précipitant sur tte main qu'il chercha à presser contre ses livres, el l'un des doigts de laquelle il vit encore briller son leraude...

Clarisse ne lui laissa pas le temps de déguster ce rnier baiser ; échappant a l'élreiute de Désrôoîs, elle ussa le bouton de la sonnette.

Le majestueux valet de pied ouvrit ia porte, et sur i coup d'œil significatif de M"" Herbillon, il annonça •

— La voiture de madame ta préfète est avancée.

— Il faut que je vous quitte, docteur, repritM"» He^ lion; Pierre, reconduisez monsieur!

Il ne resta plus au pauvre Amable qu'à s'incliner et à suivre le domestique à livrée, qui lui ouvrit solennellement la porte de l'antichambre.

Au bout de quelques minutes, M™^ Clarisse sonna de nouveau et le valet de pied reparut sur le seuil du salon.

— Pierre, dit-elle brièvement, vous avez bien vu le monsieur qui sort d'ici?

Oui, madame la préfète.

— S'il se présente à l'hôtel, rappelez-vous que je n'y suis jamais pour lui...

QUA-TRIÈME PARTIE

QUA-TRIEAIE PARTIE

iSO TANTKAURELIE.

l'uiiiou des administra leurs, des consommaleurs el des producteurs,

Aidûde son fils, qui ctûil enfin revenu de Paris avec son diptiiiiie de docteur en droit, le nouvel adjoint passa un mois cnlier ù pi-cpater celte « giande fête de l'agriculture et du commerce, " donl il arrêta définitivemenl le programme. — D'abord discours d'inauguration pro- Doncé par lîoisselier, en présence des autorités el des notables ranges sur une estrade, puis promenade à travers les locaux du marché, enfin lunch et bal au premier étage. Le pri'fet présiderait. M'"" lierbiUo" ouvrirait le bal avec le doyen des jardiniers, Marcel et Fernande llerbillon se chargeraient de recevoir el de placer les familles des maraîchers et des ^e\endeu^ invitées au lunch. — Depuis sa nomination aux fûiii-tions d'adjoint, Boisselier était au mieux avec la prefectiire ; ayant été appelé à donner ses soins a H Hw billon, il avait mis une sourdine àses opinions radicale* ou plutôt il les avait accommodées au régime cesarjeH, et il ne parlait plus maintenant que de l'union du principe de liberté au principe d'autorité.

Le grand jour arriva. Dès midi, les invités <1'" n'avaient pas de places réservées sur l'estiade, einabirent les banquettes installées dans le large vestibule lu marché, qu'un vélum de velours vert séparai! d«= halles proprement dites. Celle société composite présentait à l'œil un curieux aspect; les belles dames de Vitlotte s'y mêlaient aux marchandes el aux revendeuses endimanchées; les bonnets à fleurs s'y éialaieiit à côté des chapeaux ù plumets; les bouchers et 1« vignei-ons, mal à l'aisé "dans leurs redingoles, J

TA.ME AtnELIi:. ^CI

coudoyaient les jeunes boui^eois en habit noir el en cravate blanche. Un rayon de soleil tombé du haut d'une verrière jouait sur toutes ces toilettes bariolées et produisait un joli tapage de «couleurs. Vers deux tieures, la fanfare des pompiers attaqua l'air de la Reine HoTtense, et le cortège officiel npparut sur le seuil, tandis que tous les invites se levaient et dressaient leurs tètes curieuses. — Le préfet donnait le bra.s à la fennnie du maire, Boisselîer conduisait la belle Oarisse ; Marcel servait de cavalier à Fernande IlerbiiloD ; puis venaient les membres du clergé, les fonctionnaires en uniformes, le conseil municipal en frac et les officiers de la garnison. Quand tout ce monde se fut entassé sur l'estrade et quela musique eut fait silence, le préfet de sa voix aigrelette commença undiscoursoù il parla longuement de la paternelle sollicitude avec laquelle le gouvernement de l'empereur veillait sur les destinées du pays, et de l'intérêt qu'il portail spécialement à l'industrieuse et laborieuse population de Villolte.

Pendaut celle harangue, Marcel placé à l'angle de l'estrade, à côté de Fernande, parcourait du regard les rangs des invités el cherchait parmi eux s'il n'apercevrait pas la jolie figure de Camille. Mais ses recherches îuïent Vaines: Camille n'était pas là; sou père avait déclaré que personne de chez lui n'assisterait à la fêle oi^anisée par Boisselier. Amable Dssrônis, don! l'i^iniia baissait à mesure que l'aslre de son rival mo zénith, avait une recrudescence de misanthropie dait les habitants dj Villiitte, cl ce qui l'a encore davantage, c'était l'impassibilité des h

TANTE ALRÉLIE.

mt lerminé sa harangue cédait la place à Boisselier, celui-ci debout au milieu de l'estrade, lenanl queljs feuillets dans sa main dégantée, entamait cet )rde cicéronien :

B Mes cliers concitoyens, ( De toutes les causes qui contribuent à faire régner i sentiments de fraternité et de concorde parmi les )itaiits de notre charmante et coquette cité, il n'en pas dont riufluence soit plus considérable et plus onde en résultats moraux que les fêtes pareilles à le d'aujourd'hui... »

— Si je me suis trompée, poursuivait M"* Fernande, m'en félicite... Je tiens beaucoup à consen'er de is une bonne opinion, et vous perdriez dans mon ime, si vous vous Intéressiez à quelques-unes de i demoiselles fagotées comme des paquets... Regar- ^mui les tètes des indigènes, ne croirait-on pas lister à une noce de campagne?

— Vous êtes sévère pour vos compatriotes, madeiselle 1... Je vous assure qu'il y a ici de fort jolies

— Qui ça? les jardinières?... Avec leurs figures igeaudes qui font penser aux bottes de radis et aux oines de leur étalage? Ou bien prcférez-vous ces ssonnières là-bas, dont les robes exhalent une forte jur de marée? Et songer que nous allons être obligés danser toute la soirée avec ce monde-là I...

■ Un rapprochement, continuait Boisselier, un pprochement signilicatif s'est opéré entre les élé- ;nts de la population locale, entre la ville et les fnu-

TANTE AURKLIE. ÏB5

boulas. Vignerons el industriels, cultivateurs et commerçants, campagnards et citadins, tous pleins de cordialité les uns envers les autres, sont assis côte à côte, dans les murs de ce nouvel édifice, et tendent de plus en plus à s'unir, à se confondre... »

— Je vous en prie, mademoiselle, reprenait Marcel eu riant, si vous n'aimez pas Villotte, n'en dégoûtez pas ceux qui doivent y passer leur vie... Songez que jfi compte m'y établir et probablement m'y marier...

— Allons donc, murmura-t-elle en riant sous son éventail, un garçon comme vous, condamné à Villotte à perpétuité? Vous plaisantez !... Vrai, je ne vous vois pasmarié à une de ces saintes-nitouches de province, sans esprit et sans grâce, qui ne savent direque « papa el maman » comme des poupées articulées... Dût votre modestie en soulTrir, vous valez mieux que ça!

En même temps, elle lui coulait un de ces regards à la fois hardis et obliques, caressants et malicieux qu'elle 'enail de sa mère. Sa coquetterie naturelle s'était encore affinée pendant son séjour dans une ou deux pcDsions à la mode, où elle avait étudié à fond l'art de la (lirtation, Marcel commençait à être singulièrement Iroiibié par les chuchotements, les sourires et les œillades de cette jeune fille très savante pour son âge. Il était embarrassé pour répondre, et tandis qu'il restait silencieux, les phrases du discours de son père lui arrivaient par lambeaux :

" Et vous industrieux habitants de nos faub Wus qui êtes les pères nourriciers de la cité ; wis, quand vous nous apportiez vos produits, vouf ""liges d'attendre le consommateur sur la place

iu, exposés aux iotenipéries des saisoos, aux glaces ) l'Iiiver ou aux flammes de l'été; maÏQtenant vous )urre£ vaquer en paix à vos transactions sous les ileries hospitalières de ce palais de l'agricullure el 1 commerce... »

— Tout à l'heure on dansera, disait Fernande à apcel, et je serai forcée d'ouvrir le bal avec un bouler ou un jardinier quelconque, c'est dans le pro- 'amme... Mais je compte sur vous... Ne me laissez )s trop longtemps dans les bras de ces robustes pères ymTiciers de la cité... Savez-vous valser t

— Mal.

— Eh bien, je vous donnerai une leçon... A moins le cela ne vous déplaise de m'avoir pour maîtresse ; danse?...

— J'en serai enchanté au contraire, protestait pulient Marcel.

— Je vais (l'avance vous inscrire sur mon carnoi. iln de pouvoir me soustraire aux invitations des gens inuyeux... Quand je tiendrai mon éventail de cei>f içon, ajouta-t-elle en posant l'éventail replié sur âos ivres, cela signifiera que vous devez venir à moa îcours... Est-ce compris?

Nouvelle œillade doucement coulée vers Marcel, ouvel émoi du jeune homme qui se sentait maigre lui oluptueusement enveloppé par les cajoleries de sa iduisante partenaire.

— C'est convenu, murmura-t-il.

«Honneur, s'écriait Boisseliep père eu s'échaufTaiil, onneur à tous ceux qui ont apporté leur pierre à l'édice!... Honneur et reconnaissance au gouvernemenl

libéral de Tempereur qui nous a aidés de ses deniers ; honneur à vous, monsieur le préfet, qui nous avez assistés de votre haute et paternelle expérience ; honneur à Tarchitecle, préparateur patient de ces multiples combinaisons dont le marché couvert est sorti victorieux... Grâce à vous tous, nous pouvons maintenant contempler notre œuvre dans les intéressants détails de sa merveilleuse distribution... »

En même temps, sur un signe majestueux de Tora^teur, les rideaux de velours, se séparant lentement,, montraient aux yeux des invités la perspective des halles, décorées de drapeaux tricolores et d'écussons aux armes de la ville : — en haut, les galeries où flottaient des banderoles, et où les chanteurs de l'Orphéon eotonnaient une cantate de circonstance ; en bas, les comptoirs ornés de verdure et de plantes fleuries, où <les marchandes en toilettes voyantes se tenaient gravcmeai à leur place de vente. — A ce coup de théâtre inattendu, Tenthousiasme des invités éclata, et de ^ongs applaudissements retentirent sous les voûtes ^nores. Le préfet profita d'un moment de silence rela- *ïf, et tirant de sa poche une petite boîte, attacha au nom de Tempereur, sur la poitrine du triomphant Boisselier, la croix de la Légion d'honneur, puis il donna ^'accolade à l'adjoint.

Nouveaux applaudissements, nouvelles fanfares; après quoi le cortège se mit en marche pour visiter les diverses parties du marché. — Boisselier, tout en louchant sur son ruban rouge et sa croix émaillée, avait Pfis le bras de M™° Herbillon et, marchant à côté du pré- *^t> lui expliquait avec une fiévreuse loquacité les amé-

îfi» TA.ME AURKLrE.

nai<''menls Apa stalles, l'emplacement résenc à la bouclierie, à la poissonnerie, à la halle aux grains.— ] Derpiôre suivaient les fonctionnaires, puis la foule des [ inviti's; la lonfiue procession multicolore s'égrenail le lun^ (les compartiments, s'étalait dans les cours, plon- (îPuil dans les sous-sols, puis reparaissait le long des ra;np?s de l'escalier principal et finalement s'éparpill:iit dans les salles du premier étage, tandis que la fitfifare des pompiers reprenait prjur la dixième fm^ a Partant pour laSyrie », et que les chanteurs de l'Orpliétm braillaient de plus belle leur cantate dans les i'i>nil>les.

Otiand on fut las de regarder, on songea au lundi. Les bouchers, les maraîcbars, les poissonniers, les charcutiers s'attablèrent avec leurs familles, et eurent la satisfiiclion d'être ssrvis une fois dans leur vie par les femmes des bourgeois auxquels ils détaillaient depuis des années leur marchandise au plus juste prix- Celte cérémonie renouvelée do l'antique, à laquelle le médecin attachait la plus grande importance, t'aillil un moment gâter le bel ordre de la fêle. Les jardiniers des faubourçs, tous gens bien endenlés, mangeaient ferme et buvaient d'autant; quelques-uns se grisèrenl evinrenl bruyants, et les démocratiques agap'^. ■es à Boisselier, allaient dégénérer en discussious es, quand le préfet donna prudemment à l'orchestre ire de jouer un quadrille.

1 se précipita dans la salle de danse où les acs des violons et des cuivres couvrirent les propos nnnanis d3s buveurs. Le bal fui ouvert par llerbillon donnant la main à M"'" Garaudel, la

TAÏSTE AURELIE. 209

doyenne des revendeuses, tandis que la préfète invitait l'un des maraîchers du Pàquis, et que Marcel et Fernande se Taisaient vis-à-vis, ayant au bras, l'une un solide jardinier-fleuriste, et l'autre une appétissante et accorte marchande de poisson. Quand le quadrille d'honneur fut terminé, chacun se retrouva libre de ses mouvements et Marcel, fidèle à sa promesse, redevint le cavalier assidu de W^ Herbillon. En dépit du programme de l'adjoint, le mélange des classes n'avait pas réussi à s'opérer. Dès le second quadrille, obéissant aux lois de la sélection, les gens du marché avaient trouvé plus amusant de danser entre eux; ils s'étaient mis à l'aise et sautaient en famille vers l'extPémité de la longue salle, tandis que les fils et filles de la bourgeoisie recomposaient des groupes homogènes, où les danses étaient plus guindées et moins bruyantes.

Marcel et Fernande valsaient ensemble. Le jeune

nomme, un peu grisé par la musique et aussi par les

yeux câlins et le sourire moqueur de M'^^ Herbillon,

^jouvait à ce plaisir un attrait tout nouveau. Fernande

était une excellente valseuse, et Marcel éprouvait une

sorte de griserie à tourner lentement avec elle, sous la

lumière des lustres, à serrer son bras contre la taille

souple de la jeune fille et à se sentir comme enveloppé

dans la traîne de sa robe, tandis que l'orchestre jouait

air du Bacio ou la valse des Roses..,

Le docteur Boisselier, assis auprès de M""*' Clarisse

Herbillon, partageait son attention entre son fils et le

^tiban rouge de sa décoration. De temps en temps la

Pi'érète lui désignait du bout de l'éventail les couples

«0 TAMTE ACAÉLIE.

rnlacés des valseurs, et (ous deux avec un sourire indulgent suivaleol Marcel et Fernande, qui lantôl s'arrêtaient pour reprendre haleine et taotftt reparlaient légèrement, puis se coDfondaient dans la foule tourbillonnante des danseurs.

- Savez-voua que votre fils est très beau garçonî M"" Clarisse.

Votre demoiselle est cbarmanle, répliquai! Boisqui ne voulait pas être en reste d'amabilité. Oui, ils vont très bien ensemble, plaisir que prenaient Marcel et Fernande à danser immenl l'un avec l'autre, n'était pas seulement que par leurs parents; il faisait aussi le sujettes rsations de la galerie. Les dames mijres, assises ig d'oignons sur les banquettes, et les vieilles ftlles mnées à une éternelle tapisserie, épiaient plus ins charJtHblemcnt les faits et gestes du jeune !, et lea commentaient à mi-voix derrière leur

Voici la quatrième fois que le fils Boisselier invite ile préfète.

>mprenez-vous que la mère laisse sa fllle s'affie la sorte avec un jeune homme?

Satil elle a peut-être ses raisons pour «ela... rcel est fils unique, les Boisselier sont riches, . préfet qu'il est, M. Herbillon n'a pas de dot à p à sa fille.

)q prétendait que le jeune homme avait une n pour M"" Desrônis.

!)h! ce n'était qu'une amourette. — D'ailleurs les se délestent et Desrônis jetterait plutôt sa fllle

TANTE AURÉLIË. ^It

ian& un oouveot que de la donner au fils Boisselier...

Relenez ce que je vous dis : la préfète guigne Marceî

pour Fernande.

— En ce cas je plains le jeune homme... Il aura

pour femme la plus fieffée coquette!...

A dix heures, oh discutait le mariage de Fernande et

de Marcel comme une chose possible; à onze heures,

on affirmait que les jeunes gens étaient déjà fiancés,.

et a minuit, quand le bal lirait à sa fin, le bruit courait ^aua tous les groupes que l'affaire était conclue et que la date des publications était fixée...

lift lendemain matin vers dix heures, le docteur Boisselier entra majestueusement dans la chambre de son ftls.ll avait déjà revêtu sa redingote, afin de pouvoir juger plus tôt de l'effet produit par le bout de ruban rouge qui fleurissait maintenant sa boutonnière. On eût dit qu'il avait pris du corps depuis sa promotion à la ï^égîon d'honneur, et sa figure élargie semblait conserver un reflet des gloires de la veille. Il s'avança lentement vers le jeune homme qui achevait sa toiletté.

-7 Eh bien, Marcel, dit-il, tu as fait la grasse ma- Utvée?

--^- Ma foi oui, j'ai même la tête encore un peu lourde.

— Voilà les jeunes gens d'aujourd'hui! sexclama dédaigneusement Boisselier, une nuit blanche suffit à les mettre sur le flanc... Enfin tu t'es amusé?

-~ Beaucoup... j'en suis presque honteux.

-- Pourquoi?... repartit sentencieusement le docteur, il n'y a pas à être honteux d'apporter au plaisir

*;* TASTE AUllfcLlE. i

II' niùme cnlraiii ijuaii Irnvnil. c Âge qiioA agis ", disaient les aucien;, * Tais bien luul ce que lu Tais... > II me semble, mon ttartoii, ijue lu trouvais M"" Herbillou torlilc Uni goût?

— Kllf est Irt'A jolii', eu effet. . Mais, ajouta Marcel, cjui clait Miainlenanl tout à fait dégrise, rassure-toi, je n'y pense déjà plus,

— Kl poiiri|uoi u'y peQ5epais-lu pas? se récria vivement Boisselier, sa position n"esl pas tellement supérieure à la tienne, que lu nepuisses songer à l'ùpouser... Les ISoisselier valent bien les Herbillou.

— Je suis parfaitement de ton avis, aussi n'est-ce pns là ce qui m'empêche de penser à M"" Fernande.

— N'as-tu pas envie de te marier?

— Je n'en sais rien, répondit neltement Marcel, mais ce que je sais bien, c'est que M"" llerbillon n'est pas fuile pour moi, ni moi pour elle.

— Peste, tu es difficile!

— Possible, mais je n'ai nulle envie de l'épouser... Tout en parlant, Marcel s'était rapproché de la l'enè-

tre enlr'ouverte el regardait mélancoliquement, de l'aula croisée de l'ancienne chambre de . avaieni une expression conlrile int supplié les vitres de la petite Camille venait appuyer son front, la courte folie de la soirée précé-

xamiuait son fils à la dérobée, surle ce regard et fronça le sourcil. Il e silence et se mit à marcher leiile-

lièce.

TAME AinÉLlE. ili

— Je vois ce que c'est, songeait-il en tortillant sa liarLe, il est encore féru de celte petite Despônis... Soyons prudent et ne brusquons pos les choses... Si je heurte de front sa lubie, il est capable de s'y entêter davantage et de donner à cette amourette l'importance d'une passion sérieuse. — Il fit volte-face et revint tranquillement près de Marcel.

— Mon cher ami, lui dit-il, loin de moi la pensée de violenter tes goûts... Je ne suis pas de ces pères qui veulent imposer à leurs fils leur manière de voir... Seulement je ne te cacherai pas que la répulsion pour ce projet me contrarie fort... L'idée de ce mariage souriait au préfet et à sa femme ; je ne leur avais pas caché que je le verrais moi-même avec plaisir... Ton refus d'entrer dans nos vues peut m3 brouiller avec la préfecture.

— Ce sera fâcheux... Maisenfin toi, le chef du parti libéral à Villotte, pourquoi tiens-tu à cire en aussi bons ternies avec le préfet ?

— Belle question ! s'écria Boisselier en haussant les épaules; d'abord tu oublies que le gouvernement vient de me décorer... Il est bien certain que si cette croix devait enchaîner mon indépendance, je la rejetterais loin de moi comme un hochet déslioiioraut. Mais enfin ce n'est pas au lendemain du jour où Herbillon a obtenu I>our moi cette distinction, que je puis tourner le di

la prcreeture... Ea outre, dans rintérèt même des torraesqueje médite, il est nécessaire que j'entretie des relations courtoises avec le représentant du ^ vernement établi... J'avais de grands projets qui l beronl forcément à l'eau, si je viens à me heurter t

tre le mauvais vouloir du préfet... Je me verrai dans rimpossibilité détenir mes engagements, et marééleo tion en sera certainement compromise... Voilà, continua le docteur d*un air navré, pourquoi ton refus, — que je ne discute pas, — me déconcerte et me chagrine profondément.

— Je suis désolé, répondit Marcel, mais je ne puis vraiment pas me marier pour satisfaire les exigences de tes électeurs... S'il y a. cependant un autre moyen de te tirer d'embarras, dispose de moi, je me mets tout entier à ta discrétion ...

— Mon Dieu, reprit le docteur d'un ton bonhomme, je ne te demande qu'une chose... Garde ta liberté, mais ne te prononce pas encore ouvertement; si Ton parte devant toi de ce projet de mariage, laisse causer les gens et ne dis ni oui ni non.

— Permets, objecta honnêtement Marcel, et si on interprète mon silence comme un acquiescement?... Bien que les Herbillon me soient indifférents, je ne tiens pas à les leurrer.

-*- Qui te parle de les loirrer?... Tu gardes le silence, voilà tout... Il arrive à chaque instant, dans nos petites villes, qu'on bâtit des mariages en l'air, sans que les intéressés sachent seulement de quoi il s'agit... Laisse tourner les langues, et ne crie pas sur les toits que tu ne veux pas de M"« Herbillon... Ça n'est pas bien difficile, et de cette façon tu me donnes le temps de dénouer les choses en douceur, sans me brouiller avec la préfecture... Est-ce entendu?

— Soit, mais à la condition que tu te tiendras comme

moi' sur la réserve et que tu ne t'engageras pas plus avant avec les HerbilloD.

— Parbleu 1 dit Boisselier en ouvrant la porte et en prenant congé de son Als, quel rôle croi^tu donc que je veuille jouer?... N'aie seulement l'air de te douterde rien et pour le reste, dors sur tes deux oreilles.

Lorsqu'il apprit que Boisseiier était décoré, Desrôaîs faillit avoir une nouvelle congestion. Le ruban de la Légion d'honneur avait de tout temps excité les convoitises d'Amable; la croix de Saint-Sylveslre ne satis- Taisait que médiocrement sa vanité, et longtemps dans ses rêves il avait vu le ruban désiré voltiger devant lui comme un insaisissable papillon rouge. Le jour où il aperçu! dans la rue son rival portant haut la tête et étalant à sa boutonnière un ruban large comme un coquelicot, son indignation ne connut plus de bornes et il se répandit en imprécations furibondes à l'adresse du vil intrigant qui loi volait sa gloire.

Contre son habitude, Sosthène fit chorus avec son nère. Non pas qu'il ressentit personnellement l'injusit se plaignait Amable, mais parce que, le même avait recueilli par la ville le bruit du procboin s de Marcel avec la fille du préfet. En revoyant te Fernande Herbillon, dans tout l'éclal de sa tapageuse et provocante, Sosthène s'était ren* pour sa passion d'autrefois. L'amour de sa

quinzième année lui étdit 1*61110016 à la tête. Il avait délaissé la. brasserie Fritz el les bals d'ouvrières ; on le rencontrait à la grand'messe des Augustins, et il intriguait pour se faire inviter aux soirées de la préfecture. Quand il sut que Marcel avait été le cavalier de Fernande, au bal du marché couvert, et qu'il passait pour le fiancé de M'^®Herbillon, la jalousie le mordit au cœur et il se montra aussi acharné que Desrônis contre les Boisselier. Ce fut lui qui apporta au logis l'écho des bruits qui couraient en ville. — On était à table et Camille servait le potage.

— Le Boisselier, dit Sosthène, ne quitte pas les trottoirs d'Eatre-deux-Ponts ; ce n'est pas un ruban, c'est une cravate qu'il a accrochée à sa boutonnière, tous les boutiquiers sont sur leur porte et le regardent passer comme le bœuf gras.

— Il y a de quoi, s'écria sarcastiquement Desrônis, c'est un spectacle réjouissant que de voir un démocrate se mettre à plat ventre devant le pouvoir et mendier une décoration !

— On prétend que son ruban est le prix d'un marché avec la préfecture ; on l'a décoré à condition que Marcel épouserait M"« Herbillon.

Camille tressaillit et lança un regard de reproche à son frère.

— Abl Sosthène, murmura-t-elle, peux-tu répéter d© pareilles choses!

— Je les répète parce qu'elles sont, répliqua celui-ci, ^1 ne parle que de cela en ville... Marcel n'a dansé Qu'avec la fille du préfet au bal du marché couvert, et ^^ fixe déjà la date du mariage...

— Cela réloonel ricana Desrôais éa relevant les >eux sur Camille qui était devenue très pâle, tu es eocore naïve, ma pauvre fille 1 — Je te disais bien, moi, que ce jeune drôle n'avait d*autre but que de s'amuser a tes dépens... Est-ce que les Boisselier ont du cœur? Est-ce qu'ils savent ce que c'est que l'honneur et la bonne foi?... Tout est pour eux matière à trafic et à marchandage... Ils vendraient leur peau s'ils pensaient en tirer un bon prix!

Camille ne répondait pas ; elle tenait ses yeux baissés sur son assiette et elle faisait de violents efforts pour dissimuler un sanglot qui se nouait dans sa goi^e. Dès qu'elle put quitter la salle à manger, elle remonta au second étage et alla s'enfermer dans le galetas dont le balcon surplombait au-dessus du canal.

Dans sa tète une seule pensée bourdonnait incessamment : — Marcel se marie! — Penchée sur la balustrade, elle regardait les maisons et les jardins étages sur la pente du coteau. Le paysage, lui, n'avait pas changé, ou du moins les objets se présentaient aux yeux de Camille avec les mêmes lignes et les mêmes couleurs familières, qu'au temps déjà lointain où elle les avait contemplés en compagnie de Marcel; — mais ils ne lui disaient plus les mêmes choses. L'eau noire et murmurante du vieux canal, en coulant sous la voiîte des ponceaux lui parlait de la fuite irrémédiable des jours heureux; les châssis vermoulus des tanneries, ployant sous la charge des mottes de tan, lui semblaient une image de l'eflondrement de ses illusiofls; la haute et svelte cheminée de la teinturerie voisine, les jets de vapeur et le ronflement monotone de la

TANTE AIIRÉLIE. Î7»

eliaudière, lui faisaient reftet d'un mystérieux et funeste engin destiné à jeter bas ses dernières espérances; la voix lente de l'antique liorloge, là-bas, dans sa tour, s'envofait dans l'air calme de l'après-midi avec la lugubre solennité d'un glas. Les massifs des jardins en amphithéâtre étaient verts comme aulrefois, les nuages blancs floconnaient à l'Iiorizon et glissaient mollement dans le ciel d'été, mais Camille ne voyait plus la verdure et le ciel qu'à travers un brouillard de larmes...

Après les serments si tendrement échangés sur le chemia de Polval, comment les résolutions de Marcel avaient-elles pu se modifier si cruellement? Le cteur des autres était-il donc si différent du sien? Malgré l'absence, malgré les menaces paternelles, malgré l'isolement, elle avait conservé intact son premier amour; était-il donc possible que Marcel l'efit si vite oubliée? Elle n'y voulait pas croire, et cependant la ■■ealiié était là, puisque la ville entière ne s'occupait plus que du futur mariage du jeune Boisselier. Par moment Camille sentait des idées folles lui monter au cen-eau; elle voulait écrire à Marcel et le sommer de lui dire louie la vérité. Puis les sentiments de réserve H de dignité reprenaient le dessus, et la pauvre «nfant wniprenait qu'elle n'avait plus qu'à se taire et à souffrir.

^ semaines se passèrent ainsi. C"'"""" '' * '~

jour, essayait de se composer une conti siniulep son chagrin, mais pendant une ] *'lle pleurait silencieusement dans s f^es mêmes étaient douloureux et elii '^s yeux mouillés. La trislesse qui la n

recluse a laquelle elle s'était condamnée, avaient AdI par lui ôter complètement l'appétit. Ses couleurs fraîches s*6u étaient allées, ses joues rondes s'étaieDt creusées» et sa vivacité avait disparu. Pale, silencieuse, alanguie, elle éprouvait maintenant une répugnance invincible a sortir, et elle s*obstinait de plus en plus dans sa réclusion.

Desrônis, lui, ne s'apercevait de rien, ou plutôt, grâce à son incurable égoïsme,-il ne voulait rien voir. Il continuait à se plaindre de Tinjustice des hommes, à déblatérer contre les Boisselier, à ruminer des projets de vengeance, et à rester le plus longtemps possible hors de chez lui. Ce fut tante Aurélie, qui, la première, constata le changement qui s'était opéré dans la constitution de la jeune fille.

M"° Montéclair subissait elle-même l'influence des années qui s'accumulaient; elle avait maintenant soixante-quinze ans et sa santé robuste commençait à péricliter. L'inquiétude dans laquelle la tenaiient les dernières péripéties de son procès contribuait encore à l'énerver. Quand elle était restée plusieurs heures penchée sur ses paperasses, il lui prenait des étourdisscments qui l'empêchaient de continuer son travail et la rendaient en même temps très casanière. Quinze jours s'étaient passés depuis sa dernière visite au logis Desrônis, et^ quand elle y arriva, un matin, elle fut effrayée de l'altération des traits de sa petite amie.

— Ah! ça, dit-elle en la regardant attentivement, que se passe-t-il donc? Qu'as-tu, ma mignonne?

— Mais,... rien, tante.

— Rien, avec une figure de carême et des yeux

-FASTE AURËLEE. 281

creux comme ceux-là, à d'autres!.,. Je me connais en physionomie el lu ne me l'eras pas accroire que tu te porles bien... Est-ce qu'on l'a contrariée chez toi?

— Non, lanle.

— Alors quoi ?

Camille restait silencieuse, mais ses lèvres IWmissaienl et ses yeux devenaient humides; on eût dit qu'elle s'efforçait de contenir un sanglot prêta ëclaler.

— Tante Aurélie, murmura-l-elle, est-ce liue vous avez entendu parler de ce mariage?

— Quel mariage?

— Le mariage de Marcel avec M"" llcrbiiion.

— Ha! ha! nous y voici... pensa M"" Montcclair, puis elle reprit tout haut : — Quelle plaisanterie!... Oui, j'ai entendu conter celle histoire-là... Je n'en crois pas un mol... Je n'ai pas vu Marcel Boisselier depuis une quinzaine, mais je donnerais ma main à couper *ïue tous ces commérages ont lieu à son insu... Si son père est capable d'y avoir songé, Marcel est trop sensé pour commettre une pareille sottise...

Après s'être efforcée de rassurer Camille, tante Au- '•^■lie alla trouver Desrônis, qui venait de rentrer pour l'heure de sa consultation.

— Bonjourl dil-elle en entrant brusquement dans ^01 cabinet, sais-tu que la fille ne se porte pas bien?

— Camille? s'écria Desn' jamais entendue se plaindr

— Alors, c'est que tu ne pâle comme un ciei^e et plus à son corps 1 . . . Moi qui

ça tout de suite et si tu ne t'en es pas aperçu, je ne t'en fais pas mon compliment.

— Je l'examinerai aujourd'hui même, balbutia Amable en rougissant, mais je crois que vous exagérez, tante Aurélie.

— Je le désire, en attendant je t'engage à y regarder de près... Le moral ne va pas mieux que le physique, et m*est avis qu'elle aurait besoin de changer d'air... Sac à papier, elle est mon héritière, et je n'entends pas qu'elle tombe malade, moil

Desrônis promit de s'occuper sérieusement de la santé de sa fille, et en effet, après avoir interroge et ausculté Camille, il déclara qu'elle était un peu anémique, la mit au régime du fer et des viandes saignantes, et s'en tînt là. — Il ne voulait pas voir les vraies causes du mal ; cela le gênait d'avoir à constater que sa fille souffrait uniquement parce qu'elle aimait toujours Marcel Boisselier, et ayant fermé les yeux sur le malaise moral de Camille, il s'imaginait volontiers que ce malaise n'existait pas.

En attendant, le régime du fer et des viandes saignantes ne remédiait à rien; la jeune fille continuait à s'alanguir et à être la proie d'une tristesse noire. Les menus incidents de la vie de chaque jour augmentaient au contraire son état de souffrance. Le cercle étroit dans lequel se meuvent en province la plupart des intelligences féminines les prédispose à une malignité tatillonne et taquine. Dans ce milieu terre à terre le cœur se rapetisse, et l'esprit inoccupé s'ipgénie à inventer des raffinements de méchanceté. Les visiteuses qui venaient au logis Desrônis, ne manquaient jamais

de prendre un air innocent pour raconter ce qu'elles^ savaient au sujet du mariage projeté entre Marcel et la fllle du préfet. C'étaient autant de piqûres enfoncées à chaque instant dans le cœur de Camille.

On soir, n'y tenant plus, la jeune fllle vint trouver Desrônis dans son cabinet.

— Papa, dit-elle, je me sens plus souffrante et je crois réellement qu'un changement d'air me ferait du bien..: Laisse-moi aller pour quelque temps à Renésson, chez ma grand'nière.

— Bahl objecta son père surpris de cette subite résolution, ne crains-tu pas de t'ennuyer dans ce trou de village?... Je reconnais que l'exercice te serait salutaire, mais tu pourrais en prendre ici sans t'exiler à Renesson.

Cela le contrariait de se séparer de sa fllle et dé se^ trouver seul à la maison, où la compagnie de Sosthène n'était pour lui qu'une ressource médiocre...

— Non, insista Camille d'un ton ferme et triste, ce ne serait pas lamêmo chose... Je t'en prie, laisse-moiquitter Villotte pour quelques mois, je ne peux plus rester ici, je ne peux plus 1...

Amable releva la tête, considéra avec inquiétude la figure pâlie et les traits tirés de sa fllle, et, malgré sa couche d'égoïsme, se sentit piqué intérieurement par un remords. 11 ne comprenait que trop bien pourquoi le séjour de Villotte était insupportable à Camille ; mais il ne voulait entrer dans aucune explication. 11 se résigna donc à se séparer d'elle. Il fut convenu qu'elle partirait pour Renesson à la fln de la semaine, et que Sosthène l'y accompagnerait.

On vient d cnlrer en fructidor, comme eût dit le docleur Boisselier au temps de la pleine floraison de ses opinions démocratiques. Renesson est en liesse, caria Sainte-Sidoine, fêle patronale du village, tombe précisément à la fin d'août. Les blés sont engrangés et avant qu'on ne rentre les dernières avoines, il y a un moment de répit dont la population profite pour s'ébaudir et ripailler à son aise. Dès la veille, pas une maison où le four ne chauffe, et où la ménagère, manches retroussées jusqu'aux coudes, ne pélrisse tartes et brioches pour la régalade du lendemain. Pendant toute la veillée, les garçons, violons en tête, sont allés donner uno sérénade au maire et inviter les filles pour le bal. Dès l'aube, tandis qu'un clair soleil de fin d'été se lèse su fond de la vallée de Récourt, les cloches de l'église carillonnent en l'honneur du saint qu'on va fêter.

Celte année, une surprise et un honneur sont réservés aux habitants de Renesson. Un peu avant l'heure

TANTE AURELIE. ÎSi

de la grand'messe, des claquements de fouet résonoeDl sur le chemin de Heippes et deux calèches franchissant le pont s'arrêtent devant le logis du maire. L'une contient M""» Herbillon et sa fille; l'autre, le docteur Boisselier et Marcel. La partie a été concertée entre M""" Clarisse et le médecin ; ils ne sont pas fâches de se montrer aux gens de leur village natal dans tout l'éblouisseoient de leurs récentes dignités : la première avec son titre de préfète, le second avec son ruban rouge. Tous deux espèrent en outre que le bal de la Tète, amenant un rapprochement plus Intime enire Marcel et Fernande, hâtera la conclusion de leurs projets matrimoniaux.

La nouvelle de l'arrivée de ces deux illuslrations locales se répand avec une rapidité électrique pendant la messe. Camille, qui a assiste à l'olftce entre ses grands parents de Lislp, l'apprend à la sortie de l'église et eu reçoit un coup au cœur. Elle revient, pâle et silencieuse au It^îs, et se hâte d'aller s'enfermer dans sa petite chambre haute, dont la fimélre donne sur les champs. Depuis qu'elle est à Henesson, tout lui parle de Marcel. La vue des bois qu'ils ont parcourus ensemble, a réveillé les plus exquis souvenirs de ses joies d'enfant, et la douce mélancolie de cette évocation du passé, tout en mettant un baume sur ses blessures, a tourné davantage encore sa pensée vers celui qu'elle aime toujours. En se sentant loin de Villotte et ] par cet éloignement contre toute tentation de elle s'est abandonnée avec une délicieuse se l'unique et tendre préoccupation de sa vie. Mai 'enanl, voici qu'au milieu de cette trompeuse q

i86 TANTE AURELIE.

la brusque apparition de Marcel éclate comme un orage en plein ciel bleu. Non seulement il est à ReoessoD^ mais il y revient avec celle que la rumeur publique nomme déjà sa fiancée, et Camille sent gronder en elle une tempête de pensées troublantes et dé colères jalouses.

Ce matin encore elle avait promis à Sosthène de l'accompagner au bal qui doit avoir lieu, Taprès-midi, dans la prairie de Goulinvaux ; maintenant elle se jure qu'elle ne mettra pas les pieds dehors, pendant toute cette journée de fête. — Elle souffrirait trop de voir Marcel danser avec Feruande, et d'assister comme une étrangère délaissée au triomphe de sa rivale. Non, elle préfère se confiner dans sa chambre avec son chagrin et sa jalousie. — Pourtant, à mesure que la journée avance, ses idées de réclusion lui paraissent moins héroïques, et ses résolutions perdent de leuV force. Elle voit passer sur la route les couples endiinaochés qui se rendent au bal, elle entend dans les prés les notes aiguës et sautillantes des violons. Cette lointaine musique semble amollir ses résistances et changer la direction de ses pensées. Elle se dit que ce bal en plein air lui offre peut-être la seule occasion de voir encore une fois Marcel, et de s'assurer par elle-même de la réaUté de ces bruits de mariage. Au fond de son cœur, une voix intime plaide en faveur du jeune Boisselier. — Qui sait? il n'est peut-être pas aussi oublieux qu'on le prétend ; — ce mariage n'existe peut-être que dans l'imagination malveillante de gens intéressés à semer la mésintelligence entre les deux familles?... Elle devient indécise, et, tout en se répétant qu'il est de sa

dignité de ae point paraître à la fête, elle donne un coup d'œil à la glace, afin de s'assurer, qu'à tout hasard, sa coiffure et sa toilette lui permettent de se montrer au bal sans trop de désavantage.

A ce moment, la porte de sa chambre s'ouvre brusquement et livre passage à Sosthène.

— Comment, s'écrie-t-il, tu n'es pas encore prête?

— Sosthène, répond-elle en rougissant, je crois que je ferais mieux de ne pas aller à ce bal.

— Plaît-il?... Quelle mouche t'a piquée depuis ce matin ?

■^ Les Boisselier sont ici, et nous pouvons être exposés à nous rencontrer avec eux...

— Raison de plus pour ne pas nous abstenir... Si nous n'allions pas au bal, ils s'imagineraient qu'ils nous ^onl peur et je ne veux pas leur donner cette satisfaction.

— Papa se fâchera, s'il apprend que nous n'avons pas tenu compte de sa défense.

— Allons donc!.. La voie publique est à tout le monde et nous ne pouvons pas nous calfeutrer, chaque fois que ces gens-là passeront dans la rue en même temps que nous... Ce serait trop ridicule I

— Tu verras, nous nous en repentirons...

— Bah! bahl... Je prends tout sur moi... Mets ton <îhapeau et partons !

En même temps Sosthène force Camille à se coiffer, il lui jette impatiemment son mantelet sur les épaules e^ Venlraîne dehors, sur le chemin de GouUnvaux.

Renesson étant situé dans une gorge fort étroite, où *6s maisons sont resserrées des deux côtés du ruisseau,

il n*y a pas de place dans le village pour danser en plein air. Aussi a-t-on installé le bal à rexlrém'ité d'une prairie qui s'enfonce dans la forêt et qu'ombragent de grands frênes plantés en quinconce. — La municipalité s'est mise en frais. Des banderoles tricolores flottent aux arbres, que relient les uns aux autres des cordons de verres de couleur; le menuisier Bigeard a construit sous les frênes une estrade en planches pour les musiciens, et des bancs pour les familles des danseuses. Au delà du cercle réservé à la salle de bal, les échoppes des- marchands en plein vent s'étalent dans la prairie au grand soleil ; il sort de dessous les tentes de toile des cliquetis de verres qu'on trinque et des voix confuses de buveurs.

Quand Soslhène et Camille arrivent sous les frênes, l'animation est déjà grande; on vient de commencer un quadrille, et aux sons de deux violons, d'une clarinette et d'un cornet à piston, les couples tourbillonnent sur la pelouse. Une triple rangée de paysans en blouse neuve et de bonnes femmes en cornettes assiste aux ébats des jeunes gens. Chacun lorgne avec des yeux écarquillés le coin ombreux où se trouvent la nouvelle préfète et sa fille, escortées du maire et du docteur Boisselier. Les deux dames s'abritent sous leur ombrelle et regardent dédaigneusement sauter filles et garçons; le docteur Boisselier, souriant avec indulgence, caresse complaisamment sa barbe et donne de temps à autre une chiquenaude sur sa décoration, pour enlever la poussière qui en ternit la fraîcheur. Parfois il met l'une de ses mains en abat-jour sur ses yeux et semble chercher dans la foule s'il n'y découvrira pas

Marcel, dont M"" Herbillon attendent l'arrivée pour prendre part aux danses ; mais Marcel se fait désirer et le docteur a beau cligner de l'œil à droite et à gauche, il n'aperçoit nulle part la figure du retardataire.

Malgré les instances de son frèi'e, Camille a refuse d'entrer dans le cercle du bal, et Soslhène s'est mis sans elle en quête d'une danseuse. Uestée seule, la Jeune fille s'est adossée à un gros frêne et là, dérobée à lous les regards par la robuste carrure de trois paysannes qui lui servent de rempart, elle écoule vaguement la musique aigrelette des violous, tandis que ses yeux contemplent le paysage environnant. — Des deux côtés, les pentes boisées se relèvent et encadrent la prairie dans un cirque de verdure moutonnante. A quelques pas du frêne, près d'une haie de viornes et de prunelliers qui termine la lisière du bois, un sentier s'enfonce dans l'ombre et grimpe à travers la forêt.

C'est par là qu'au temps de son enfance, elle a débouché un soir avec Sosthène, après leur course aventureuse à la recherche des hannequels; et c'est là, près de ces viornes qui balancent leurs bouquels de - fruits rouges et leurs feuilles déchiquetées, qu'elle a aperçu pour la première fois Marcel Boisselier tendant ses gluaux au clair de lune. Le souvenir de cette première entrevue absorbe si bien sa pensée, que le tumulte du bal bourdonne confusément à ses oreilles, ^t qu'elle ne remarque plus rien de ce qui se passe autour d'elle. Au lieu de la musique de l'orchestre, 6lle croit ouïr encore les sons étranges de la frouée •le Marcel ; et il lui semble revoir le jeune g

cheveux au vent, découpant sa s\'eUc silhouette sur le vert de la prairie, mollement veloutée par la clarté de la lune. Sa pensée est envahie par les ressouvenances qu*évoque le paysage, elle a par instants une véritable hallucination, et elle s*imagine entendre la voix nette et sympathique de Marcel Tinterpeller au sortir du bois...

Mais ce n^est pas une illusion... Cette fois ses oreilles ont perçu réellement un murmure de syllabes timidement articulées; quelqu'un vient de prononcer son nom derrière elle, quelqu'un dont le timbre de voix est trop inoubliable pour qu'elle ait pu s'y méprendre. Elle tourne la tête, et son cœur ne fait qu'un saut ; elle vient de reconnaître Marcel Boisselier dissimulé derrière le large fût du frêne auquel elle s'appuie.

 la vue de l'ami d'autrefois, toute sa présence d'esprit l'abandonne; elle reste immobile, interdite, et ses yeux grands ouverts expriment alternativement la surprise, la joie et la crainte.

— Camille! murmure Marcel, enfin je vous retrouve Elle est trop franche et trop peu maîtresse d'ellemême pour chercher à dissimuler son trouble.

— Pardon, balbutie-t-elle, je m'attendais si peu... Elle s'interrompt, encore toute saisie, puis se rappelant brusquement en quelle compagnie le jeune homme est venu à Renesson, elle ajoute d'un ton bref et amer :

— Vous êtes ici avec des amis qui pourraient s'étonner de vous voir causer avec moi... Je vous en prie, laissez-moi et allez les rejoindre.

TANTE AURÉLIE. i9l

— Camille, proteste le jeune Boisselier, je ne suis venue Renesson que pour vous!.,.

Les paysannes campées devant Camille se sont refournées et examinent curieusement les deux jeunes gens.

— On nous observe déjà. ..Vous ne pouvez pas rester près de moi... Retournez avec vos amis.

— Il faut que je vous parle I il le fautl insiste énergiqueraent Marcel.

— C'est impossible... J'attends mon frère et je ne veux pas qu'il nous trouve ensemble...

— Je vous en supplie!... implore de nouveau le jeune homme de sa voix la plus atTectueuse.

Celte voix a une intonation de tristesse et de prière si attendri ssaole, que Camille se sent déjà désarmée et à demi convaincue.

— Ne restons pas ici, continue-t-il, il y a derrière vous un sentier où nous serons à l'abri des regards et où nous pourrons causer... Venez 1

En même temps il lui prend la main, et, — après celte lutte qui se prolonge depuis deux années, après lo3 souffrances et les angoisses des deruières semaines, — elle est si lasse et si découragée, elle a tant besoin de sortir du doute qui la torture, qi ' ' daliser les paysannes, ses voisines, inenep par Marcel vers ce sentier l'épaisseur du bois.

lie chemin tortueux et montant large pour qu'on puisse y marcl ^rrés l'un contre l'autre, ils le su lues minutes silencieusement. D^

bal et les sons de la musique leur arrivent plus confus, quand Camille demande d^une voix étouffée :

— Qu'avez- vous à me dire?

— J'ai d'abord, commence Marcel, à vous mettre en garde contre un bruit qui court à Villotte et qui est faux... On vous a parlé de mon mariage avec M"® Herbillon?

— Oui.

— Et vous y avez cru, Camille?

— Comment n'y aurais-je pas cru, quand toutes les personnes qui venaient à la maison m'affirmaient que c'était vrai, et quand aujourd'hui encore je vous vois arriver à Renesson avec Fernande et sa mère?...

— Les apparences sont contre moi, je l'avoue, mais il n'y a rien de sérieux dans tout cela, rien que d'absurdes commérages.

— Commérages aussi, n'est-ce pas ? le bal du marché couvert où vous avez dansé toute la nuit avec Fernande?... Cela non plus n'était pas sérieux?... Du reste, se hâte-t-elle d'ajouter avec moins d'àpreté, pourquoi vous en défendre? Vous avez raison... Fernande est jolie et sa famille sera heureuse de vous la donner; tandis que mon père refuserait de nous marier... en supposant que vous m'aimiez encore.

— Oh I Camille, je vous aime toujours !

Elle secoue la tête et ses lèvres ébauchent une moue pleine d'incréduhté.

— Je vous aime passionnément, affirme-t-il, et je ne suis venu ici que pour vous le jurer de nouveau... C'est vous plutôt que je devrais accuser de m*avoir oublié... Depuis deux ans, depuis le soir de l'orage sur le chemia

TANTE AT1RËLIE. ÏBS

de Polval, n'avez-vous pas aiïecté de me fuir? N'avezvous pas évilé de vous reucontrer avec moi ctiez tante Aurélie?... Avez-vous seulement fait uq signe de votre fenêtre pour essayer de me rassurer?

— Est-ce que cela m'était possible? — Souvenezvous de ce qui s'est passé après noire course à Polval 1 . . . Elle lui rappelle l'altercation de son père et de Boisselier, la maladie de Desrônis, puis elle lui conte les luttes douloureuses qu'elle a eu à soulenip, les colères d'Amable, la scène du cimetière. — On voulait me faire jurer de ne plus vous aimer, mais cela je ne le pouvais pas, j'aurais préféré mourir... A la fin, pour avoir la P3iï, j'ai promis de ne plus chercher à vous revoir... Ce que j'ai souffert pour arriver à tenir ma promesse, vous ne le saurez jamais !

Elle le regarde avec des yeux pleins de larmes et il se sent touché jusqu'au fond du cœur.

— Pauvre mignonne, s'écrie-t-il, comme vous avez cté malheureuse, et comme je suis navré d'avoir ajouté â vos chagrins par mon étourderiel... Dites-moi que vous me pardonnez...

Un sourire éclaire les yeux humides do Camille : — Oui, murmure-t-elle.

— Et que vous m'aimez toujours comme autrefois...

— Vous ne le savez que trop I

Le petit sentier débouche dans une tranchée herbeuse où ils continuent à marcher en eau "" '

'rop préoccupés de ce qu'ils ont à se t 'ongs mois de silence, pour s'apercevoi qu'ils ont fait. Ils gravissent lentement la 'iwe, tandis que derrière eux le sole

m TANTE AURÉLIE.

s'abaisse et plonge son large disque rouge dans tes brumes de la gorge de Benoite-Vaux. On n'entend plus le rythme sautillant des violons de la fête; la musique du bal est remplacée par de confus gazouillements d'oiseaux, en train de prendre leur bain dans les sources éparses sous bois.

— Nous nous aimerons bien, toujours 1 répète Marcel en s'emparant de la main de Camille afin de guider la jeune fille à travers les ornières profondes de la tranchée.

— Hélas ! reprend-elle en secouant la tète, mieux nous nous aimerons et plus nous souffrirons, car nos parents se détestent plus que jamais.

— Les parents n'ont pas le droit de faire le malheur de leurs enfants pour la satisfaction de leurs rancunes, proteste Marcel en se révoltant, c'est odieux et injuste!

— Ils peuvent s'opposer à notre mariage.

— Ils ne le pourront pas toujours... Dans un an vous serez majeure, Camille, et si vous montrez de l'énergie, vous imposerez votre volonté à M. Desrônis, comme je compte imposer la mienne à mon père...

— Je n'oserai jamais.

— Il le faut!... s'exclame impétueusement Marcel, notre avenir et notre bonheur sont à ce prix... Si M"« Montéclair était là, elle vous le conseillerait comme moi... Vous ne pouvez pas supporter plus longtemps celte vie de discussions, de luttes et d'anxiété que vous menez depuis deux années!... Votre santé en pâtit, et je vous aime trop pour vous voir vous étioler et vous désespérer à deux pas de moi, sans que je puisse

môme vous réconforter par une parole ou un regard...

— Marcel , maintenant je suis certaine que vous m'aimez, et cela me donnera de la force. Vous avez bien fait de veoirà Renesson et de m'obliger à vous écouter... Si vous saviez comme J'étais malheureuse avant de vous avoir revu?... Je ne vivais plus, je n'avais plus de goût à rien... A présent je me sens plus légère, plus courageuse, et il me semble que nous ne nous sommes jamais quittés.

— Je voudrais ne plus vous quitter jamais! dit Marcel en lui serrant les deux mains.

Pendant une minute leurs regards restent plongés l'un dans l'autre et ils oublient le reste du monde. La grande forêt avec ses silences profonds, coupés de gazouillements d'oiseaux, enveloppe maternellement leur innocente extase amoureuse. Leurs pas, amortis par le gazon du chemin, ne semblent plus toucher le sol. Us montent légèrement la rampe de l'allée forestière, tandis qu'un dernier rayon du soleil couchant baigne leurs deux tètes dans une lumière empourprée. . Tout à coup, à un tournant, ils s'aperçoivent qu'ils touchent à la lisière, et que la tranchée aboutit à une large route départementale qui court dans la plaine, parallèlement à la forêt. Au delà, s'étendent des champs moissonnés, dont les sillons couverts de chaume ondulent jusqu'à la ligne de l'horizon.

— Ah! mon Dieu, où sommes-nous? s"{ avec inquiétude.

Ils ont fait beaucoup de chemin sans s't Marcel est obligé de reconnaître qu'ils maintenant à une assez grande distance c

m TANTE AURÉLIE.

— Nous ne serons jamais de retour avant le soir, reprend la jeune fllle effrayée, on a dû s'étonner déjà de notre absence... Les paysannes qui étaient près de moi nous ont remarqués, et je suis sûre que tout le village sait maintenant que nous sommes partis ensemble!... Que vont penser votre père, Sosthène et mes grands parents?... Il faut que je rentre à la maison... Adieu, Marcel I

Elle veut le quitter et s'en retourner par le chemin le plus court, mais le jeune homme la retient.

— La nuit va venir, dit-il, et vous ne reconnaîtrez pas les sentiers, je ne puis pas vous laisser partir seule...

— Nous ne pouvons pas non plus revenir ensemble, ce serait pis!... réplique Camille... Que faire, mon Dieu?

Ils restent un moment indécis, au bord de la route solitaire.... Les premières ombres du crépuscule emplissent la forêt; la plaine devient de plus en plus grise... Au loin, on entend tinter les sonnailles d'une voiture qui gravit la côte de Chaumont. Marcel est très surexcité; la promenade sous bois, les regards et les paroles de tendresse sous l'ombre verdoyante des hêtres, la mystérieuse venue du crépuscule, tout l'exalte et lui met en tête des résolutions romanesques et aventureuses...

— Écoutez, Camille, reprend-il d'une voix très émue, m'aimez-vous bien et avez-vous confiance en moi? •

Si elle a confiance en lui? Belle question, il est avec tante Aurélie le seul être au monde qui ait sur elle une

TANTE ÂURÉLIE. M?

autorité sérieuse ; de tout temps elle a eu pour lui une religieuse admiration. Les caractères inconsistants, faibles et légers de son père et de Sosthène ne Tout jamais influencée que médiocrement ; mais elle regarde Marcel comme une sorte de demi-dieu, ayant tout : la raison, l'esprit et la beauté,..

— Parlez, répond-elle avec empressement, que dois-je faire?

— Camille, je vous disais tout à Theure que nous ne pouvions pâtir éternellement des rancunes de nos parents et qu'il fallait leur montrer combien était ferme notre volonté de nous aimer et de nous épouser... Le hasard nous en donne les moyens... Celte voiture dont vous entendez là-bas les grelots, est Tomnibus qui dessert la station de Clermont. A la station suivante, aux Isleltes, demeure une sœur de mon père, qui m'adore et qui m'est toute dévouée. Montons dans celte voiture; avant trois heures nous serons aux Isleltes; je vous conduirai chez ma tante, et de là nous écrirons à nos parents que nous ne rentrerons à Villotte que lorsqu'ils auront consenti à notre mariage...

— Ohl Marcel, s'exclame la jeune fille qui l'écoute avec stupéfaction, c'est vous qui me proposez cela^

— Pourquoi pas? ma tante est une bonne et excellente femme qui vous soignera comme une mère, et

' dans la situation où nous sommes, c'est le seul expédient qui puisse forcer nos familles à entendre raison.

— M'enfuir avec vous!... que penserait-on de moi ?

— On ne pensera pas plus de mal de nous, si nous allons aux Isleltes, qu'on n'en dira, si nous rentrons ce

TANTR ADRfiLiE.

enessoa après Dotre promenade de deux heures

itement des sonnailles devient de-plus en plus ; l'omnibus est parvenu au sommet delà côteel lit accourir au grand trot sur la route...

uisque je vous ai malheureusement comproir celte promenade, poursuit Marcel, il faut au |ue mon imprudence serve à assurer notre ma-

on, non, c'est impossihle, murmure faibleroenl qui perd la tète.

aibus n'est plus qu'à dix pas. Marcel adresse un nci^ique au conducteur qui arrête ses chevaus, ne la roiite et ouvre la portière aux deux jeunes

"aire?... Camille a honte de reculer mainlenani muer au\ voyageurs de l'omnibus le apeclacle cène dcsobligeanle et ridicule pour celui qui e=l 1 ami... Et toute confuse et comme magnétisée regard suppliant de Marcel, elle se décide a avec lui dans l'intérieur ; la portière se referme, ucteur siffle ses chevaux, et la voilure filea>i rot surla route de Clermont...

as, de l'autre côté de la forêt, les violons coude faire sauter les gens de la fête dans le demi-

^pusculaire ; mais le plaisir de danser et de voir n'occupe pas seul les groupes épars sur la pe-

Jne sourde agitation se manifeste çà et là; et l»

disparition de Marcel et de Camillo commence à sujet de la plupart des con vers :i tiens.

Après une heure d'attente, le docteur Boissel: lassé de poser sa main en abat-jour sur ses yei promener des regards investigateurs dans toi directions, sans rien voir que le poudroiemei route et le verdoiement de ia prairie. Talonne mouvements d'impatience des dames Herbllloi bien que par sa propre inquiétude, il a propos naude et à sa mère de circuler à travers les j afin de prendre quelques informations au sujet sence inexplicable de Marcel. Après plusieurs de nombreux interrogatoires infructueux, i affivés près du gros frêne oii s'est arrêtée ( ^< le docteur recommence son enquête.

— C'est-il votre garçon que vous cherch* mande une paysanne... Puis, sur un signe affin Boisselier, elle continue : — Il était ici il y a un» entrain de causer avec M"" Desrônis...

I*s dames Herbillon prennent des airs pi Boisselier effaré fronce les sourcils : — Et aprèi mure-t-ii.

~ Après, il est parti avec la demoiselle.

— Parti?... Où sont-ils allés?

~ Il me semble bien qu'ils ont pris ce sentier U maindroite; mais dame?jen't'tais pas sur leur di ^ez, et je ne peux pasvous dire au juste où ils soi Tout cela est accompagné de demi-sourirei "^licences sournoises qui agacent singulièrer octeur : — C'est inconcevable! grommelle-t-il *iWattt sa barbe.

— Attendez donc, commence à son tour le brigadier forestier qui s'est mêlé au groupe, un jeune homme en veston gris et une demoiselle en robe bleue, n'est-ce pas?... Je les ai aperçus de loin, il y a un quart d'heure, dans les bois de Meuse;... ils montaient la tranchée d'Issoncourt.

M'"° Herbillon hausse les épaules : — Mais c'est un enlèvement alors! sëcrie-t-elle avec un éclat de rire forcé; c'est tout à fait romanesque!... Mon cherBoisseliep, nous vous laissons poursuivre les fugitifs et nous rentrons à Villotte... Monsieur le maire, voulez-vous avoir Tobligeance de me conduire à ma voiture!...

Et elle part au bras du maire, entraînant Fernande rouge de dépit, tandis que Boisselier, abasourdi, court après elle et se confond en excuses. Sur ces entrefaites Sosthène arrive, et mis à son tour au courant de l'aventure, il s'élance impétueusement dans le petit sentier qu'on lui désigne, en jurant qu'il rattrapera le ravisseur et qu'il lui donnera une leçon exemplaire...

Pendant que Sosthène court les bois de Meuse, que Boisselier lève les bras au ciel et que la calèche préfectorale emporte M'"^ Clarisse et Fernande indignées, l'omnibus qui a recueilli Marcel et Camille roule paisiblement sur la route de Clermont. — Il y a trois autres voyageurs dans l'mtérieur : un gros homme en blouse portant soigneusement sur ses genoux une pendule recouverte de son globe ; une sœur de la Doctrine chrétienne occupée à égrener son chapelet, et une paysanne qui berce entre ses bras un nourrisson pleurard. Dans ces conditions, toute conversation intime est impossible entre Marcel et Camille. Gênés par les regards curieux

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