ICO TA.ME ALT.ELIE
— Oui, la pluie de ce malin n'a pas rafraîchi le temps.
Ce sujet banal ne devait pas les mener loin, et ils relombèrent dans leur contemplation muette.
— Comme les cloches de Sainl-Élienne se dclachcnl nettement sur ce ciel noir ! reprit Marcel, j'aime beaucoup celte vue de la ville haute, et vous?
— Moi aussi.
— Cela me fait plaisir de savoir que vous l'aimez, s'ôcria-t-il brusquement, et je suis content de l'avoir re^'ardce aujourd'hui avec vous, avant de parlir pour Paris.
— Est-ce que vous comptez partir bientôt? demanda Camille en couvrant de sa main une partie de son visage, comme pour se {garantir du soleil, mais en réalité pour cacher à Marcel la rougeur qui lui montait aux joues.
— Dans huit jours.
— Et vous reviendrez, quand?
— Je ne sais pas, répondit-il ; si je suis reçu bachelier, mon père veut que je fasse mon droit, et il a l'intention de me mettre tout de suite chez un avoué où je me débrouillerai en attendant la rentrée.
— Alors, murmura Camille attristée, nous ne vous reverrons pas de sitôt et vous aurez le temps de nous oublier là-bas.
— Oh 1 Camille, comment pourrais-jc vous oublier?
— Paris est si beau, dit-on ; on y a tant de distractions, qu'à côté des Parisiens, nous autres, nous vous semblerpns de bien petites gens, et puis vous n'aurez guère le loisir de penser à nous.
— Vous ne me connaissez pas, protesta Marcel en s'animant, je suis avant tout un paysan, et à toutes les merveilles de Paris, je préférerai toujours les choses et les gens de chez nous. — D'abord, ajouta-t-il d'une voix clrangiée et sans oser regarder la jeune fille, quand je n'aimerais pas notre pays <iomme je l'aime, il y a encore une autre raison pour que je pense constamment à Villotte...
— Une autre raison... laquelle?
— C'est un secret, répliqua-t-il d'un air mystérieux.
— Ah !... alors...
Un nouveau silence. On n'entendait plus que le clapotement des gouttes d'eau des toits roulant dans le canal et le halètement de la machine à vapeur d'une teinturerie du voisinage. Camille s'obstinait à regarder la liante et mince cheminée d'où, à chaque coup de pistou, s'échappait un panache de vapeur blanche. xMarcel lui en voulait d'avoir laissé tomber la conversation et de ne pas l'interroger sur le secret auquel il avait fait allusion.
— Vous ne voulez pas le savoir? reprit-il.
— Puisque c'est un secret, murmura-t-elle avec une moue malicieuse au coin des lèvres.
— .le. n'ai pas de secret pour vouç... D'ailleurs vous connaissez la personne qui occupe ma pensée à Villotte... cl qui l'occupera encore à Paris.
— Ah! il s'agit d'une personne... répéta-t-elle en baissant la tète.
— Vous ne devinez pas? continua-t-il en se penchant à son tour sur la balustrade, comme pour suivre la chute des gouttes d'eau dans le courant.
— Non... répondit-elle, tandis qu'elle fixait de nouveau distraitement les yeux sur les flocons vaporeux do la haute cheminée, ftF^ Herbillon peut-être?
— M"° Herbillon m'est bien indiirérente ! riposta-t-il en haussant les épaules, puis il reprit très bas : — C'est une personne qui vous touche de près... Voulezvous que je vous dise son nom?
— Non, non, ne me le dites pas ! s'écria-t-elle elîarouchée et confuse. — Elle pressentait que son propre nom allait jaillir des lèvres de Marcel, et, si elle en éprouvait au dedans une joie délicieuse, elle tremblait néanmoins de recevoir une confidence embarrassante... Il lui semblait que cette déclaration était une chose formidable et qu'elle n'oserait plus lever les yeux sur lui, après l'avoir écoutée.
— Non, supplia-t-elle, je vous en prie, ne me dilea rien, c'est inutile 1
— Inutile, répéta Marcel, pour.juoi?
— Je crois que j'ai deviné, balbulia-t-elle, perdant complètement la tète. — Mais ces quelques mots furent prononcés d'une voix si étouffée qu'on les distinguait à peine du clapotement de l'eau dans le canal. Marcel D'jissclier les saisit cependant au passage.
— Camille, s'exclama-t-il, vous saviez que c'était de vous dont je voulais parler?...
Elle no répondait pas, mais son cœur battait très fort dans sa poitrine, et Marcel ne pouvait pas ne point s'apercevoir de son émotion ; un moment leurs regards se rciicontrèrent, et Marcel, étourdi, crut voir tournoyer devant ses yeux les vieilles façades noires, les massifs verdoyants des jardins et jusquù la massive tour dj
TANTE ALUliLiE. '.n
l'Horloge, tout là-liaut. — La jeune fille honteuse, avait couvert ses joues brûlantes de ses deux mains. — Camille, reprit Marcel qui n'était plus maître de lui, je vous aime, je ne pense qu'à vous!... Diles-moi que vous ne m'en voulez pas de vous avoir parlé.
En même temps, par un geste brusque et qu'il lui était impossible de réprimer, il avait pris l'une des mains de la jeune fille et il la serrait dans les siennes, tandis qu'elle détournait la tête.
Le grand nuage noir qui montait à l'horizon s'était déchiré et des flambées de lumière embrasaient les clochers do Saint-Èlienne, les vitres du couvent, les arbres humides des jardins; l'eau du canal en était toute scintillanle. — Ce premier amour éclos au-dessus du vieux canal, au milieu de c^'S masures verinoiihiCà, donna à ces deux enfants quelques minutes d'une Icli' cité ex(iuise, inouMiable...
Marcel balbutiait au hasard des mois tendres et à peine articulés.
— Dites-moi que vous me pardonnez, répélait-il, je vous aime tant !
Et penchant sa tète au niveau de celle de Cauiillc, il posait en même temps sur la petite main (|u'il le.i:i:i prison nirre, un. timide baiser d'amoureux. La jeu., • fille' relira brus(iueme,nl sa main :
— Oh 1 Marcel, murmura-t-elle suiïoquée, j'ai houle !.. ■ Ils lurent rappelés à la réalité par une voix ijui i\- Icntit derrière eux :
— Hé bien 1-. ètes-vous sourds, enfants? voilà une bonne minute que je vous appelle... Hue vous disieivous donc de si intéressant?
C'était M"® Aurélie qui était entrée dans le galeta? sans qu'ils l'eussent entendue, et qui les dévisageai!, d'un air soupçonneux.
Ils restaient devant elle interdits et cramoisis, se demandant avec terreur depuis combien de temps elle était là, et si elle n'avait pas surpris leur entretien.
— Ça, continua tante Aurélie, je m'en vais, et lî faut que Camille descende pour tenir compagnie à sa grand'mère... Quant à vous, jeune homme, au lieu de conter dos daillerics à celte petite, vous feriez mieux d'aller retrouver M. de Lisle qui attelle son cheval, el de lui donner vos commissions pour voire père...
La province excelle à ces manœuvres souterraines qui ont pour but l'exceulion d'un persoiinai^e yèuunl. Sous des apparences candides et bon enlaiit, elle possède à merveille l'art des machinations prudentes el machiavéliques, la science des cheminements clandestins el des sapes couvertes. Elle apporte à ce travail stratégique une patience de fourmi et une habileté' de taupe. — En moins de deux jours, les personnages influents dont avait parlé M"" .Montéclair furent directement tàtés par la vieille (ille, et comme ils se montraient disposés à la servir, tante Aurclie ouvrant immcdialemeui sa première parallèle, commença en sourdine le siège de la place occupée par les Ilerbillou. Elle savait, par des indiscrétions d'employés subalternes, que la Préfecture serait enchantée si on lui fournissait Toccasion de se débarrasser du directeur des contributions. Aussitôt elle dépêcha au préfet un ami sûr, el cet intermédiaire, après avoir sondé le terrain, fit entrevoir
166 TA.NTL ALRELIE.
que, grâce au concours de M. de Lisle et de ses amis, le succès de la candidature Gençayélait certain, pourvu que ce dernier consentît à obtenir du ministre le prompt changement de résidence de M, Herbilion, En même temps, xM. de Lisle, profitant d'une réunion du comice agricole, donnait en quelque sorte des arrhes au gouvernement, en invitant M. de Gençay à déjeuner à Renesson, et en portant un toast à la future élection du candidat. M"'« de Lisle, q-j. avait placé le député à sa droite, lui laissait entendre par d'habiles insinuation? quels services on attendait de lui pour prix de celte réélection. La vieille dame, que la colère rendait éloquente, trouvait des phrases indignées et émouvantes pour peindre la dépravation de la directrice, ainsi que l'intéressante situation des enfants Desrônis, négligée par un père « auquel la passion faisait oublier ses devoirs les plus sacrés. » Quand M. de Gençay se leva de table, il était complètement circonvenu, et on s'était solennellement promis de s'entr'aider.
Grâce à des confidences adroitement semées par M"« Aurélie, on apprit tout doucement à Villotle que la conduite de M""^ Herbilion et la demi-complicité de son [ mari étaient mal vues en haut lieu. Alors les langues r se délièrent; les gens qui s'étaient jusque-là bornes à hocher prudemment la tête et à secouer les épaules, commencèrent à prendre des mines scandalisées et se lamentèrent sur l'immoralité de M'"° Clarisse, qui portait le désordre et la ruine dans l'intérieur du docteur Desrônis. On compta sur les doigts le nombre des amants de la dame, on se murmura à l'oreille l'histoire de la basue achetée par le docteur et acceptée par sa
TANTE ALUtLIE. 167
maîtresse. Seulement l'histoire prit, en passant de bouche en bouche, des proportions léj^endaires : il ne s'agissait plus d'une simple émeraude, mais bien de toute une parure en diamants. — El chacun de s'apitoyer sur les deux pauvres entants que la folie de leiiipèreet les prodi;,'alilésde cette dangereuse sirèneallaient mettre sur la paille. — Consulté confidentiellement par le ministre et se sentant soutenu par l'opinion publique, le préfet n'eut plus d'hésitations, et dans un rapport vigoureusement motivé, il conclut au déplacement du directeur des contributions.
L'époijue des élections approchait, on n'avait pas de temps ù perdre et la réponse ne se lit pas longtemps attendre. Un matin d'octobre, Amable Desrônis, qui Hait allé au cercle après son déjeuner, trouva le journal de la préfecture étalé sur la table de marbre où il avait i'habitude de prendre son café. Une main obligeante y avait marqué d'un coup d'ongle un paragraphe placé en tête des nouvelles du jour, et le docteur en y jetant les yeux lut l'entrefilet suivant :
« Par décret impénal, en date du 25 de ce mois, M. llerbillon, directeur des contributions à Villotte, a été, sur lu proposition de S. E. le ministre des finances, appelé aux mêmes fonctions à Mende (Lozère). ?sous '■nrc'gistrons sans commentaires cette nomination quic^, tous les caractères d'une disgrâce. »
Les lignes dansaient devant ses regards. Il lui semblait que son nez, déjà fort proéminent, se pinçait encore et s'allongeait démesurément. Sa gorge était devenue sèche et il avait pâli. Son premier mouvement fut de laisser là sa demi-lasse cl de courir chez iM^^Her-
billon. iMais en relevant la tèle, il s'aperçut que les habitués de la tabagie l'observaient avec des mines malignement curieuses, et il se contint. Il reprit io journal, plutôt pour s'en servir comme d'un écran prolecteur que pour continuer sa lecture, car il parcourait des colonnes entières sans en comprendre un mot. Sa pensée était tout absorbée par l'idée que cette nomination lointaine allait le séparer de Clarisse. Il essaya d'avaler son café, mais les gorgées passaient dans son gosier avec une difficulté extrême. Au bout de vingt minutes, il n'y tint plus et s'esquiva.
Il eut vite parcouru la courte distance qui le séparait de la maison llerbillon. Il trouva M™" Clarisse dans le petit salon que nous connaissons déjà, et dès qu'il eut franchi la porte, la mine altérée de la dame lui confirma la fatale nouvelle. Elle était encore en peignoir du matin, les cheveux en désordre et les traits tirés.
— Est-ce donc vrai, ce que je viens de lire dans le journal? s'écria-t-il.
— C'est l'exacte vérité, répondit-elle d'une voix sourde en lui montrant dépliée sur son bureau la lettre olficiclle qu'avait reçue M. llerbillon, nous sommes victimes de je ne sais quelle intrigue de couloirs; on nous envoie à l'autre bout de la France, à Mende... un pays de sauvages I
— Mais c'est une disgrâce 1
— En doutiez-vous? dit-elle avec un rire nerveux ; allez, je sais d'où le coup part!... C'est une infamie de cette bégueule de préfète, qui ne me pardonne pas d'avoir un salon où il vient plus de monde que chez elle... Mais je me vengerai, je lui revaudrai çal
TANTE AURKLIE. 169
Elle allait et venait, Irùs agitée, rangeant des bibelots d'une main nerveuse. Ses yeux l'auves jetaient çà et là des regards menaçants. Le docteur atterré suivait ses mouvements avec une in(juiétude croissante,
— Quel parti va prendre M. llerbillon ? demanda-t-il en tremblant, se rendra-t-il à Mende ?
— Piaisantoz-vous? se récria-t-elle amèrement, dans ce pays de loups! Jamais 1
Amable Desrônis respira plus à l'aise; — rien n'était encore perdu si son amie consentait à rester à Villotte ; — mais il fut vite désillusionné.
. — Non, non, reprit M""" Clarisse, M. llerbillon, dont la santé est altérée, va deniander un congé de trois mois qu'on ne peut lui refuser, et nous partirons sur-lechamp pour Paris... J'ai des amis influents, je les mettrai en campagne et nous lutterons pied à pied... Le préfet d'ici n'est pas aussi solide qu'il le pense, et il n'a qu'à se bien tenir 1
— Cette lutte peut durer plus de trois mois, objecta le docteur en retombant dans son abattement.
— Nous nous ferons mettre en disponibilité, s'il le faut... Ma fille est déjà à Paris, nous y louerons un pied à terre près de son couvent, et nous y attendrons les événements.
— Et moi, que deviendrai-je? s'écria tristement* Amable.
Elle le regarda d'un air hypocritement étonné.
— Vous, mon ami, vous resterez ici bien sagement.
— Mais je vous ainie, moi, et je ne puis me passer de vous voir, Clarisse I
176 TAiNTE AURELIE
— Mon pauvre ami, c'est la vie, cela!... Qu'y faire? Il y a des fatalités contre lesquelles il ne sert à rien de se i^endarmer.
Au fond, le desespoir d'Aniable la laissait fort indiffcrenle ; maintenant qu'elle l'avait mis à sec comme un citron dont on a presse le jus, elle se souciait l'orl peu de ce qu'il allait devenir; elle avait bien d'autres soucis en II 'le.
— Laissez-moi vous accompagner à Paris 1 suppliat-il en lui prenant les mains.
Elle haussa les épaules. — Èles-vous fou?,.. Si vous nous suiviez là-has, votre départ justifierait toutes les calomnies qu'on répand contre nous, et compromettrait le succès de mes démarches... Il faut être raisonnable, au contraire, et tenir comme moi courageusement tête à l'orage.
— Ah ! je ne m'en sens pas la force... Je suis brise 1 soupira Amablc en s'asscyant, les larmes aux yeux.
Il lui faisait pitié, et ses lamentations l'aga(;aient ; pourtant comme elle avait encore des raisons pour ne pas se montrer trop sèche et trop détachée elle revint vers lui, et lai posant câlinement la main sur l'épaule :
— Pauvre cher ! reprit-elle avec une voix pleine de modulations attendries, ne vous désolez pas, je vous aiiiiorai toujours et je vous écrirai souvent... N'clesvous pas ma providence et n'aurai-je pas encore plus d'une fois à faire appel à votre dévouement? Tenez, aujourd'hui même, j'ai un service à vous demander... KoUa souljjQs pailir le plus tôt possible et vous savez ce que c'est ou un déménagement... Il me reste ici
TANTE ALIU:L1E. 171
beaucoup de [tetits mémoires à solder... Pourriez-vous •ne prêter 1 ,UOU l'rancs ?
— Vous les aurez demain 1 murmura Amable en se levant, le cœur rierré.
— Merci... Ah ! continua-t-elle en l'entourant de ses bras et en appuyant sa tète sur la poitrine de Desrùnis, il faut que je vous aime bien pour oser vous adrccser une pareille retiuête !... Mais j'ai tellement conliance dans votre noble cœur, dans votre aiïeclionl — Elle releva timidement la tète et plongeant dans les yeux de Desrùnis son regard enjôleur : — Nous nous aimerons toujours, n'est-ce pas? murmura-t-elle, de loin comme de près... Pour la viel ajouta-t-elle... en posant ses lèvres sur celles du docteur. — Et après l'avoir embobeliné avec cette dernière caresse, elle le congédia.
11 s'en revint tristement vers son logis, tellement abasourdi par le coup qu'il venait de recevoir, qu'il no songeait même pas à se demand^'r où il di-niclierail les 1,000 francs inconsidérément promis à. M"'«llerbillon. Ce ne fut que lorsqu'il se trouva seul, en face des tiroirs vides de son secrétaire, qu'il songea sérieusement aux difficultés de l'exécution. Il savait, par expérience, que le bamiuier et le notaire des époux de Lisle refuseraient net de lui avancer un sou ; la sévère M™" de Lisle ayant pris déjà ses mesures pour que la caisse de ces deux bailleurs de fonds fût impitoyablement fermée à son gendre. Il ne pouvait cependant pas laisser sa chère Clarisse dans l'embarras ; la pauvre femme avait déjà assez de chagrin ; il fallait à tout prix la soustraire aux harcèlements de ses fournisseurs. Il se souvint fort à propos d'un de ses clients,... un certain juif, à la fois
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marchand de chevaux, marchand de biens et banquier interlope. Il se décida à l'aller trouver, et cet honnête Israélite consentit à lui prêter 1,000 francs, en échange de quatre petites broches par lesquelles Amable se reconnaissait débiteur d'une somme double, « pour valeurs reçues en marchandises. »
Dès que iM""" Clarisse fut nantie des espèces, elle mena rondement ses préparatifs de voyage. Huit jours après, à Theure du passage de l'express, « la bande joyeuse » se réunissait sous la marquise de la gare pour serrer une dernière fois la main au couple llerbillon. Les plus brillants officiers de la garnison étaient là ; pas une de ces dames n'avaient manqué au rendez-vous, depuis la petite M"»» Girard, la femme du notaire, jusqu'à la colossale épouse du commandant de gendarmerie. Ce fut une scène touchante; on avait apporté des fleurs et des bonbons à la belle exilée, qui, enveloppée dans un coquet manteau de voyage, faisait bonne mine à mauvais jeu et trouvait une aimable parole pour chacun des assistants. M. llerbillon, engoncé dans un paletot d'hiver, surveillait l'enregistrement des bagages et se disputait aigrement avec les facteurs
— Docteur, dit-il à Desrônis, qui se tenait pâle et les lèvres serrées auprès de Al*"® Clarisse, celte maudite alTaire m'a porté un coup fatal;... je ne digère plus du tout, j'ai des gonflements qui m'inquiètent... Me conseillez-vous de prendre de la poudre de charbon de Belloc?
— Certainement, certainement, répondait .\mablo à tout hasard, cl sans quitter d'une semelle la jupe de M""" llerbillon.
Le train arriva tout fumant ; les embrassades n'en finissaient pas.
— Ah ! ma cticre, s'écriait la petite Girard, je ne vous plains pas trop... Vous allez vivre à Paris, tandis (|ue nous, nous continuerons de moisir dans cet afîreux Villolte... Écrivez-nous au moins!
— Oui, oui, répondait iM"'^ Clarisse en s'installant dans un compartiment avec ses sacs et ses bouquets, vous aurez bientôt de mes nouvelles, je vous tiendrai au courant de mes démarches... Nos ennemis ont gagné la première manche, mais rira bien qui rira le dernier 1
— En voilure 1...
Amable était monté sur le marchepied et avec des «anglots plein la gorge, il posait un baiser convulsif sur la main que lui tendait M""** Herbillon. Le train se mit en marche dans un nuage de vapeur. Clarisse penchée à la portière agitait son mouchoir, tandis que les chapeaux soulevés et les mains eu l'air lui envoyaient une dernière marque de sympathie. Puis la file des wagons disparut comme un long serpent entre les poteaux télégraphiques, et tout fut fini.
Laissant o la bande joyeuse » s'écouler bruyamment par les portes du buffet, le docteur resta longtemps debout sur la plate-forme de la gare redevenue solitaire; li écoulait machinalement le tintement du timbre de la Sonnerie électrique, et il ne pouvait se décider à reprendre le chemin de sa maison, dont l'aspect en ce moment lui était odieux...
Un malheur n'arrive jamais seul. Quand Amable fatigué d'errer par les rues rentra enfin chez lui. Victoire
174 TANTE AURKLIE.
lui apprit que le docteur Boisselier l'attendait depuis f^ielques minutes déjà dans son cabinet. Desrônis, après avoir fait un violent eiïort pour sortir de son abattement et se rasséréner en apparence, monta lentement à l'élage supérieur et trouva son collègue qui se promenait de long en large, les mains nouées sous les ba<5ques de son ample redingote.
Le docteur Boisselier avait la mine à la fois obséquieuse et embarrassée qu'on prend à l'occasion d'une visite de condoléance, ou lorsqu'on a une mission délicate et pénible à remplir. Son regard bleu était plus oblique et fuyant encore que d'habitude, son attitude plus guindée et pédantesque, avec une nuance d'affabilité condescendante et voulue.
— Je t'ai fait attendre^ demanda Desrônis en répondant à la poignée de main, dont son camarade accentuait la pression avec une sorte de componction cérémonieuse.
— Un peu, répondit celui-ci avec un sourire contraint, mais tu es tout excusé... Je sais trop combien notre temps, à nous autres, est pris, pour m'en formaliser... Tu es toujours très occupé 1
— Plus que jamais, repartit Amable, auquel la vanité et le besoin d'ostentation délièrent brusquement la langue.
— Les malades donnent?
— Je ne sais auquel entendre.
— Allons, tant mieux ! dit l'autre en se tortillant nerveusement la barbe. Puis il continua, les yeux obstinément fixés vers la pointe de ses bottes : — Cela me met plus à l'aise pour te confier l'objet de ma visite,
car je t'avoue (}ue j'avais quelques scrupules, et avant de rien décider, je tenais à le consulter.
— Mon cher, s'exclama Desrôois qu'impatientaient tant de précautions oratoires, tu as la mauvaise habitude de parler par énigmes ; sois moins nuageux si lu veux que je te comprenne I
— Je vais donc m'expliquer plus clairement, riposta Boisselier, d'un ton légèrement sarcaslique, voici : j'ai l'intention de quitter lienesson à la fin de cette aunée
— Tu abandonnes ta clientèle?
— Mon, je la cède au médecin de Souilly.
— Tu peux déjà prendre ta retraite à quarante-cinq ans? c'est merveilleux !... mes compliments, mon cherl
— Je ne t'ai pas dit que je songeais au repo.v,... loin de là... Seulement le séjour de Marcel à Paris m'impose des dépenses plus considérables, et partant de nouveaux devoirs... Malgré mon amour pour la campagne et pour l'obscurité, j'ai dû songer à exercer sur un tliéàtre plus vaste,.., dans une localité reliée à la capitale par une voie terrée.
— El où compte?-tu l'installer? demanda Desrùnià avec un commencement d'inquiétude.
— ici même, à Villotle.
— A Villotle ! répéta .\mablo d'une voix enrouée par la stupéfaction et le mécontentement.
— Cela a l'air de l'étonner?
. — Dame ! s'écria l'autre amèrement, tu conviendras que de tous les choix que tu pouvais faire, celui-ci est le plus disgracieux pour moi !
Le docteur Boisselier caressait sa barbe et conlinuail à contempler le bout de ses bottes.-
— J'en conviens, murrniira-l-il, je t'avouerai même que j'ai fait d'abord de sérieuses objections aux personnes qui me poussaient à m'établir ici... Il me coûtait de paraître marcbcr sur les brisées d'un camarade... L'amitié a toujours eu pour moi des droits primordiaux et imprescriptibles... J'aurais hésité davantage si tu en étais à tes débuts, mais avec ta position bien assise et ta clientèle nombreuse, tu n'as rien à craindre d'uQ campagnard comme moi... Je glanerai simplement les épis que tu négligeras de ramasser.
— Tout cela est bon pour le discours, dit Amable avec irritation, il n'en est pas moins vrai que nous serons deux, là où j'étais seul, et que forcément tu me feras concurrence.
— Une concurrence honnête et tout à fait courtoise... Il y a place à la ville basse pour deux médecins intelligents... Cette place aurait pu être prise un jour ou l'autre, et, entre nous, il est de ton intérêt qu'elle soit occupée par un camarade plutôt que par un étranger.
— Tu vas peut-être me prouver que tu t'installes à Villotle pour me rendre service 1 s'exclama Desrônis avec un rire sardonique.
— Dans tous les cas, sois persuadé que je n'y vier» pas pour te couper traîtreusement l'herbe sous les pieds.
— Tu feras bien, car je saurais me défendre... J'ai bec et ongles ! repartit Amable, en se dressant sur ses ergots comme un coq en colère.
— Je n'en doute pas, ricana Boisselier dans sa barbe... Nous en resterons là pour aujourd'hui, si tu le veux
TANTE ALULLIE. 177
bien... Je tenais surtout à l'annoncer la chose mo.mcme. afin que tu ne l'apprisses pas par la voix publique.
— Grand merci!
II y eut un moment de silence gênant.
— Après cette explication loyale,- j'espère que nous n'en resterons pas moins bons amis, ajouta Boisselicr en tendant gauchement la main à Desrùnis.
— Cuminent donc! prolesta celui-ci sarcasliquemenl en louchant à peine le bout des doigts de son ancien camarade.
. — Au revoir... à bicntùll
— Bonjour !
l.à-dessus ils se séparèrent dignement, froidement, ayant chacun une lueur d'hostilité dans le regard.
Quand la porte se lui refermée sur le père de Marcel, Amable se rassit dans son fauteuil et laissa tomber sa lèlc dans ses mains.
— Que d'écroulements depuis huit jours! Clarisse était partie, leur amour avait été brisé en pleine floraison, et maintenant voici que sa position était menacée, et menacée par Boisselier, un ancien ami! — Amable ne se faisait pas d'illusions. 11 savait Boisselier intelligent, instruit et -ambitieux. Il deviendrait un concurrent redoutable, contre lequel Desrùnis devrait hilter, juste au moment où son désastre amoureux le laissait sans force et sans énergie... .
Le soleil qui se couchait dans les nuées, derrière les collines de Véel, jetait dans le cabinet d'obliques rayons couleur de pourpre. Desrùnis pensait amèrement à sa sUuation si brillante il y avait trois ans à peine, et
178 TANTE AL'RÉLIE.
iiinintenant si compromise. Est-ce que son astre déclinant allait s'éteindre et sombrer dans le brouillard?... Il se sentait envahi par de noirs pressentiments et il songeait avec une angoisse mêlée de regrets aux jours prospères d'autrefois. A ce moment un dernier rayon empourpré alla frapper la grande photographie de Fanny Desrônis, pendue au mur qui faisait face à la fenêtre, et pour la première fois depuis bien des mois, les regards du docteur s'arrêtèrent avec une tendresse repentante sur les traits de la défunte.
Comme tous les gens à caractère faible, il ne savait pas souiïrir seul ; dans son désarroi il avait besoin de s'étayer contre quelque chose ou quelqu'un, d'épancii^r sa douleur au dehors, dans l'oreille d'un confident quelconque. Après une longue éclipse, la mémoire de Fanny ressuscitait dans son cœur. Elle avait été la fée des jours heureux etelle lui apparaissait maintenant comme une consolatrice providentielle. Il se leva de son fauteuil, et, de l'air contraint et larmoyant d'un enl'iuit qu'on vient de châtier, il se dirigea vers le portrait de sa femme, s'appuya le front contre le mur, près de la bordure du cadre, tandis que des sanglots lui montaient à la gorge, puis d'une voix navrée : — Oh! Fanny, ma pauvre Fanny ! s'écria-t-il.
THOrSIÈME PARTIE
Depuis le départ de M™» Clarisse Herbiilon, trois années ont passé sur Viilolle sans altérer beaucoup la physionomie de cette somnolente et moutonnière cité. Les façades des maisons exposées au vent d'ouest sont devenues un peu plus grises, les ravenelles et les mousses qui revêtent les vieux murs de la ville haute ont un peu plus épaissi, et c'est tout. Pour le reste, rien de cliangé : — la grosse cloche de la tour de î'ilorloge tinte ponctuellement quatre fois par jour aux heures d'entrée et de sortie des ateliers ;— ponctuelleiiicnlles indigènes font leurs lessives, leurs conlitures i leurs vendanges aux mêmes époques; — les rues présentent toujours le même aspect poussiéreux en temps de sécheresse, les mêmes tlaques boueuses dans là saison des pluies ; — et l'Oinain continue à être un torrent en hiver et un marais verdoyant en été.
Si les choses ne se sont pas modifiées en apparence, il a'en est pas de même des gens. Ce laps de trois années
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a suffi pour transformer moralement et physiquement plus d'un personnage de notre connaissance. En trois ans, un adolescent devient un jouvenceau et une fillette se mélamorphose en une jeune fille. — Camille a maintenant dix-huit ans, et comme elle n'a pas toujours été heureuse, elle paraît même un peu plus âgée. Ses joues ne sont plus aussi rondes, l'ovale de sa figure s'est allonge; mais elle a conserve son teint éblouissant, sa jolie bouche à l'expression un peu boudeuse, ses grands yeux bleus, tantôt iKuminés par un sourire, tantôt noyés de mélancolie, pareils dans leur mobilité d'expression à un ciel d'avril où les coups de soleil alternent avec les giboulées. Ayant toute la responsabilité du ménage, elle mène une vie casanière et ne sor guère que le dimanche pour se rendre à la grand'messe ou pour visiter tante Aurélie.
Celle-ci est comme les vieux arbres, pour lesquels trois années comptent à peine. Rien n'a changé en elle ni autour d'elle. Ses boucles blanches encadrent avec la même régularité sa figure busquée, et ses toilettes datent toujours de 1832. Son piano et sa harpe occupent les mêmes angles de son capharnailm, et les dossiers de son procès s'accumulent sur les tables et sur les chaises. L'instance iMontéclair n'a pas fait beaucoup de progrès depuis ces trois années ; la justice des hommes marche d'un pas lent. A la suite de l'incident des offres réelles, les agents du Domaine ont inventé de nouveaux expédients pour retarder une solution qui paraît toujours imminente et qui sans cesse subit des atermoiements. On a mis en cause les détenteurs actuels des grèves de Moidrey, et l'on plaide derechef au posses-
soire et au pétitoire, devant des juridictions variées ; mais iM"° Aurélie demeure inébranlable et infatigable. Dans son cœur, l'espérance, comme un arbuste à feuilles persistantes, pousse toujours de nouveaux bourgeons verts. De temps à autre, elle met dans son petit sac un saucisson et un pain, monte dans un wagon de troisième classe, et va passer un jour ou deux à Paris pour stimuler les gens du ministère, qui ont l'air de s'endormir sur leurs dossiers. De retour à Villolte, elle entretient une volumineuse correspondance avec Marcel Boisselier, qui est maintenant second clerc chez l'avoué chargé des intérêts de tante .Vuréîie.
Depuis son départ pour Paris, Marcel n'a guère reparu à Villotte. Son père trouve que les déplacements coûtent à la fois du temps et de l'argent, et il ne lui accorde que de courtes vacances. Le jeune homme, dont la bourse est peu garnie et qui n'a pas le loisir de faire la fête, pioche comme un nègre pour rentrer plus vite au pays. En trois ans il a passé sa thèse de licence, et maintenant il prépare son doctorat, partageant ses journées laborieuses, entre les cours de l'École et l'étude de son avoué. Aussi a-t-il à Villolte la réputation d'un étudiant modèle ; les pères de famille le citent pour exemple à .leurs fils, et chacun de ses succès entre comme un aiguillon a^j cœur du docteur Desrônis, quand il compare les salisfacliousque Marcel donne à la vanité de Boisselier, et les atteintes que les frasques de Soslhène portent chaque jour à sa propre considération.
Le jeune Desrônis 's'élant fait retoquer trois fois au baccalauréat, a déclaré à son père que les examina-
leurs étaient tous de « vieux bonzes » et qu'il refusait carrément de tenter une quatrième épreuve. En désespoir de cause, le docteur l'a placé comme troisième clerc dans une étude, et il nourrit le xn^ue espoir que Soslhène, prenant du plomb avec l'âge, pourra devenir plus tard un parfait notaire. Le jeune clerc désespère M® Boblique par son inexactitude, mais en revanche il est l'un des clients les plus assidus de la brasserie Fritz et du bal Michaud. Les petites ouvrières, qui viennent danser chaque dimanche dans ce dernier établissement, ne tarissent pas sur l'entrain, la bonne mine et l'élégance du a fils Desrônis ». Dans le monde des grisettes, des commis et des surnuméraires de Villotte, Soslhène s'est créé une popularité par ses bonnes fortunes, son aplomb et le chic de ses toilettes tapageuses. Les débutants copient sa manière, et les plus jolies danseuses se disputent l'honneur de l'avoir pour cavalier ; en revanche, les dames de la société lui rendent à peine son salut quand elles le voient passer rue de la Rochelle, le chapeau rejeté en arrière, les mains dans les poches cl la boutonnière fleurie.
Le désappointement causé par la conduite de son fiU n'est pas la seule blessure dont saigne l'amourpropre d'Amable Desrônis. 11 a d'autres déboires pluamers et sans cesse renouvelés, depuis l'installation ;"i Villotte du docteur Boisselier. Celui-ci ne s'est pas contenté de devenir le concurrent de son ancien camarade ; il est allé se loger dans la même rue que lui et presqu'ei) face de la maison occupée par Desrônis. Tous les matins en ouvrant ses fenêtres, Amable a devant les yeux la façade blanchie à neuf et les croisées enlre-bâillées de
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son confrère. Cette vue lui cause un agacement qui s'exaspère chaque jour, et, par une singulière coutradiclion, une douloureuse curiosité ramène conslammenl ses regards vers le logis de son rival. Quand vient l'heure des consultations de Boisselier, Dcsrùnis, tnpi derrière ses persiennes, épie les gens qui sonnent ù la porte du nouveau médecin ; il constate avec ameiluino que plus d'un de ses clients est passé au camp ennemi, et son irritation redouble quand il voit les malades affluer en plus grand nombre dans la maison d'en face.
Pour se créer une clientèle, Boisselier a usé d'un vieux mojen qui manque rarement son effet : il s'est constitué le médecin des pauvres, et il soigne gratis la population des fabriques. Son activité et aussi son habileté lui ont valu tout d'abord le titre de médecin de la Société de secours mutuels; puis, comme il est familier, beau parleur et bon enfant; comme il a des façons campagnardes qui mettent tout de suite les gens à l'aise, il est devenu rapidement populaire, non seulement parmi les ouvriers, mais chez les petits commerçants, auxquels déplaisent les grands airs et les prétentions aristocratiques d'Amable Desrûnis. D'ailleurs, Boisselier a des opinions avancées, et il est maintenant le chef du parti démucratii}ue de Villotte. Par esprit d'opposition, Amable, qui s'était jusque-là tenu à l'écart des questions politiques, s'est mis en tète de devenir le champion de la société bien pensante. Justement les aiïaires d'Italie passionnent en ce moment le public, et les habitants du chef-lieu sont, comme partout, divisés en deux camps hostiles : les partisans de l'émancipation
italienne et les amis du pouvoir temporel. — Depuis le brusque dénouement de son amour avec Clarisse, le docteur Desrônis a fait pénitence et a subi plus fortement l'inlkience des idées religieuses. Le souvenir de î'^anny s'associe maintenant en lui à un vague mysticisme callioli(|ue, et par haine de Doisselier en même tcii;;is que par goût pour les opinions conservatrices et cléricales, qui lui paraissent imprégnées d'un délicat parfum d'aristocratie, il est l'un des chefs du parti ultraniontain de Villotle. Les deux anciens camarades n'ont pas rompu ouvertement, ils se serrent cérémo- Dïeusement la main quand ils se rcncontrenl, mais toute intimité a disparu entre eux, et bien (|ue demeurant porte à porte, les deux tamilles ne se visitent guère qu'à l'époque du jour de l'an.
Le (il ténu et fragile qui les unit encore en apparence est du reste exposé à tout instant à sb briser, et une rupture délinitive est imminente. Des élections municipales viennent d'avoir lieu. Grâce à la neutralité du gouvernement, la liste conservatrice presijue entière a passé; seul, Amable Desrônis est resté en ballottage avec... le docteur Boissclier. Un nouveau scrutin doit avoir lieu, et, pendant la (juinzaine qui précède cette épreuve décisive, la lutte recommence plus acharnée ot plus violente, à coups d'articles de journaux et d'afliclu's électorales. Sur toutes les places, au coin de chaque rue, deux professions de foi, l'une imprimée sur papier vert, l'autre sur papier rouge, étalent côte à côte lein- appel passionné aux électeurs.
L'afliche verte, signée par le candidat conservateur, contient l'allocution suivante :
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« Chers conciloyens,
« L'heure est grave; le jour du vote est proche. Au moment où vous allez remplir de nouveau votre devoir d'cleoleurs, permellez-moi de vous adresser une dernit-re luis la parole. Vous avez devant vous deux can- (litlals : l'un lient au pays par des racines prulondes, et vous l'avez vu à l'œuvre pendant de longues annces, l'autre est presque un étranger; l'un défend les principes d'aulorilé et les sentiments religieux, sans lesquels il ne peut y avoir ni bonne administration, ni sccuritc, ni conservation sociale; l'autre se fait gloire d'appartenir à un parti soi-disant libéral, dont les doctrines dangereuses sapent lentement les bases sacrées sur lesquelles reposent la famille et la propriété. Le premier assurera la prospérité de notre ville, en donnant aux capitalistes et aux travailleurs l'ordre et la paix; le second* sacrifiera les intérêts de la cité aux ambitions maLsaines et aux appétits grossiers d'une coterie de politiciens et d'aventuriers. — El maintenant, propriétaires, ouvriers, négociants, vous tous qui êtes pères de ramille, choisissez entre ces deux hommes et courez aux urnes.
« Amahi-e des Rùnis. »
Aquoi l'affiche rouge réplique en ces termes:
« Citoyens,
a L'heure des hésitations est passée, et. demain le peuple réuni dans ses comices' rendra son verdict. « Un dernier mot! .
« Voulez-vous assurer le triomphe des immortels prin-
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cipes de liberté et d'égalité pour lesquels vos pères se sont battus en 89? Voulez-vous que dans le conseil de la cité les travailleurs aient enfin un représentant qui discute avec les gros fabricants l'équitable répartition des cbarges et des impôts? Désirez-vous la diminution des droits d'octroi, la construction d'écoles pour vos enfants, la création de sociétés coopératives qui vous donnent le pain et la viande à bon marché ?
a Ne vous laissez pas prendre aux phrases jésuitiques des gens qui vous parlent du devoir sans le pratiquer, des oisifs qui prêchent le travail et l'économie sans en donner l'exemple, des hypocrites qui ont sans cesse à la bouche les grands mots de famille et de morale, el dont la vie privée est un perpétuel démenti à ces vertueuses théories. Choisissez pour votre mandataire un homme qui travaille comme vous, qui connaît vos besoins et vos souffrances, et qui, appuyé sur les grands principes de la démocratie moderne, s'efforcera d'apporter à vos maux un remède énergique.
« Ouvriers, vignerons, modestes commerçants, dont une classe égoïste a jusqu'ici dédaigné les intérêts, accordez-moi votre confiance, et je me ferai un point d'honneur de la justifier 1
0 Docteur Boisseuer. »
Dans les carrefours populeux, on s'attroupe autour de ces deux affiches, on les lit à voix haute, on lo> commente, et généralement les rieurs ne sont pas du côté de Desrônis. Néanmoins, on prévoit que la ludi; sera chaude ; les faubourgs semblent acquis à Boissclier, mais dans les quartiers bourgeois on se promet
par esprit de corps, de voter en masse pour le candidat conservateur.
Le dimanche désigné pour le scrutin de ballottage arrive enfin. Pendant loute la matinée et une partie de l'après-midi, les votants affluent dans la salle de I.n mairie. A six heures, la cloche de la tour de l'Horloge annonce la clôture du vote, et des groupes se formeni autour des membres du bureau charges de procéder au dépouillement. Desrônis et Boisselier se tiennent chacun à une extrémité de la salle, entourés de leurs amis. Ceux-ci de temps en temps vont se pencher au-dessus des scrutateurs, et reviennent ensuite apporter des chiffres aux deux concurrents, qui passent ainsi par toutes les alternatives de Tespoir et du doute. — A huit heures, le dépouillement est terminé; le président, après avoir commandé le silence, se lève et d'une voix lente proclame les résultats du scrutin :
Votants 3.126
Majorité absolue l.o64
Amable Desrô.nis l.ol2
D"" Boisselier 1.o74
Voix perdues 40
En conséquence, M. le docteur Boisselier, ayant réuni la majorité des suffrages, est élu conseiller municipal.
Ce résultat est accueilli par les bruyantes acclamalions des nombreux ouvriers qui entourent l'heureux élu. Dans l'encoignure où il se tient au milieu d'un groupe de notables, Amable Desrônis est devenu vert. Tout d'abord, en entendant prononcer son nom, il a eu un violent battement de cœur : — « Du muiucnt où on
me nomme le premier, s'est-il dit rapidement, c'est que j'ai la majorité. » Hélas! son cœur n'avait pas battu trois fois que les chiffres l'ont brutalement désillusionné. Cette nomination en première ligne était simplement une malice du président du bureau. — .\ peine le ré- :^ullat csl-il connu que les conservateurs désappointés tournent le dosa leur candidat; ils ne lui pardonnent pas de n'avoir point réussi. La foule s'écoule bruyamment dans le grand escalier de la mairie. Au bas des marches, une bousculade met subitement les deux concurrents en face l'un de l'autre. — Jusqu'alors, tout en se battant froid, ils ont continué à s'adresser la parole en public, et Boisselier, que le succès rend généreux, croit devoir tendre la main à son rival.
— Allons, Desrùnis, dit-il avec une affectation de magnanimité, sans rancune !...
Mais Amable, auquel le rouge est monté à la figure, refuse cette main qu'on lui tend avec ostentation.
— Monsieur, répond-il, vous m'avez vilipendé dans vos professions de foi... Il n'y a plus rien de commun entre nous.
— Duh ! dans la bataille électorale la parole va plus loin que la pensée... Tu m'as bien appelé un « aventurier et un ambitieux », et je ne m'en fâche pas.
— C'est possible, mais vous, vous m'avez lâchement calomnié, et je ne l'oublierai jamais!...
-- A ton aise! réplique le nouveau conseiller municipal en tournant le dos.
Amable Desrùnis s'en revient chez lui, tout seul, la rage dans le cœur et la gorge serrée. Pour un peu, il pleurerait comme un enfant. Le jour tombe, et dans la
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salle à manger, dont les fenùlres sont reslées entr'ouvertes à cause de la chaleur, Camille et Sosthèiie attendent leur père pour souper. En le voyant entrer, la tète basse et le regard morne, ils devinent un échec et osent ù peine le questionner.
— Eh bien, papa, demande enfin Sosthène, tu es donc resté sur le carreau? Ces brutes d'électeurs t'ont encore une fois lâché?
— J'ai échoué, c'est vrai, répond Amable, furieux d'être interrogé et s'imaginant que cet échec va diminuer le prestige de sou autorité paternelle, mais j'ai ma conscience pour moi, j'ai agi loyalement, je n'ai pas fait appel aux mauvaises passions, je n'ai pas, comme d'autres, corrompu les classes illettrées avec des promesses criminelles et mensongères... J'ai conservé l'estime des honnêtes gens, moi, et cela me suffit !
On se met à table silencieusement et on soupe sans lumière. La mourante lueur du crépuscule éclaire seule ce repas mélancolique. En face, la salle à manger des Boissclier est illuminée ; par les fenêtres ouvertes, on entend un tumulte de voix joyeuses et un tintement de verres qu'on choque. Le nouveau conseiller municipal célèbre son succès en offrant un punch aux membres de son comité. Au milieu des applaudissements, on distingué sa voix' sonore et emphatique; il porte un loasl aux électeurs de Villolle et aux progrès des idées démocraliques.
Violemment agacé, Amable Desrùnis se lève de table et va fermer les fenêtres avec fracas. La joie triomphante de Boisselier et de ses amis lui fait bouillir le sang ; il agile les bras avec des geste de fou et ses yeux
lancent des éclairs. Effrayés de son exaltalion, Sosthcne et Cannille ont quitté leur chaise et se tiennent près de lui, il se retourne vers ses enfants, puis d'une voix étranglée :
— Vous voyez cette maison? crie-l-il en tendant le poing vers le logis de son rival, je vous défends de jamais plus parler à ceux qui l'habitent... Tout est fini avec eux; ils n'existent plus pour moi et ils ne doivent plus exister pour vous... Malheur à celui qui enfreindrait ma défense!... Je le renierais pour mon enfant... Vous entendez?
— Sois tranquille, papa I se hâte de répondre Sosthène, que cette scène domestique ennuie considérablement, je ne les ai jamais aimés et je ne leur conseille pas de me marcher sur le piedl...
Quant à Camille, elle baisse la tète et elle a grand peine à étouffer un gros sanglot qui lui serre la gorge.
lî
Comme un portrait enfermé dans un médaillon qu'on garde précieusement sur la poitrine, et dont on contemple à la dérobée la miniature protégée par un fermoir d'op, — Camille conservait dans le coin le plus secret de son cœur le souvenir de cette pluvieuse et douce après-midi passée avec .Marcel sur le balcon vermoulu du vieux canal. — L'amour qui commence est pareil à ces graines de giroflée qui tombent dans la fente d'un mur et auxquelles il suflit pour croître et fleurir d'une pincée de terre végétale et d'un rayon de soleil; il grandit comme par miracle et se nourrit presque uniquement de sa propre substance... Camille, dès qu'elle était seule, n'avait qu'à fermer les yeux pour revoir la -cène du balcon : — la colline verdoyante, le ciel orageux et traversé de flambées de lumière, les toits mouillés de pluie, la figure brune et les yeux caressants de Marcel penché à ses côtés... Elle entendait le clapotis des gouttes d'eau, le halètement do la machine à vapeur cl aussi cette voix entrecoupée de soupirs, qui lui avait dit : « Je vous aime et je ne penserai qu'à vous là-bas 1 »
Depuis cette après-midi, trois longues années s'étaient écoulées, et il était toujours « là-bas ». Dans l'intervalle, elle l'avait à peine vu deux ou trois fois, pendant de courtes visites; ils n'avaient échangé que de banales paroles de cérémonie, mais leurs yeux s'étaient rencontrés; elle avait cru lire dans ceux de iMarccl que le jeune homme avait tenu .'-.j promesse, et que les distractions de Paris n'avaient pas effacé les impressions d'autrelois. Cela avait suffi pour lui faire prendre courage, et elle avait attendu patiemment l'époque où Marcel, ayant terminé ses études de droit, reviendrait s'établir à Villottc. Enfin, au commencement de la quatrième année, le bruit avait couru que l'étudiant passerait pour la première fois chez son père toutes les grandes vacances, et, en apprenant cette nouvelle, Camille avait ressenti une joie silencieuse. Elle avait compte les semaines et les jours; la saison des vacances approchait mais voilà maintenant qu'une brouille définitive éclatail entre les deux familles, et que le docteur Desrônis intimait à ses enfants l'ordre d'épouser ses rancunes et de traiter les Boisselier en ennemis.
Il lui semblait que toute sa vie était bouleversée; à chaque instant ses yeux se mouillaient, et, quand venait la nuit, elle jetait sa tête sur son oreiller, y enfonçait désespérément sa figure, et elle pleurait, elle pleurait jusqu'à ce qu'elle eût épuisé la source de ses larmes. Autant elle avait trouvé longs les jours qui la séparaient des vacances, autant elle voyait avec terreur le mois d'août approcher. Elle redoutait le moment où elle se rencontrerait face à face avec Marcel; en même temps, elle sentait qu'elle n'aurait jamais l'odieux cou-
rage de lui faire froide mine. Mais alors quelle vio allaitelle mener entre la perspective de désobéir à son père et celle d'olîenser son ami?...
Loin de se cicatriser, les blessures d'amour-propre de Desrùnis s'irritaient et s'envenimaient chaque jour 'lavanta;]fe. Les circonstances les plus futiles donnaient lieu ù des scènes d'exaspération, dont les enfants du docteur étaient les premiers à pâtir. — La maison n'était plus lenable, dt'clarait Soslhène, et il se servait de ce prétexte pour y séjourner le moins possible. — Camille était alors oblii^ée de subir seule tout le poids des ?écriminations et des fureurs d'Âmable.
Un malin, en descendant dans la salle à manger, elle trouva son père en train de rire bruyamment en lisant un journal de la localité. Ce rire nerveux et forcé, elle le connaissait dt\jù depuis de longs mois et elle l'appréhendait encore plus qu'un accès de franche colère. Elle savait qu'il était toujours le prélude de quelque scène pénible.
— Les voilà les démocrates ! ricanait Desrùnis en frappant du plat de la main sur le journal, les voilà ces honuïios inlèj^res, qui ne transigent jamais avec leurs convictions !... Écoute cela, ma lille, et tu auras une •:àne iilée de la vilenie humaine. — Et avec une embase ironi(|ije il lisait : « Par arrêté préfectoral du 2 \-i ce moi", y], le docteur Boisselier a éténoinmé méde- •lu on clit'f de l'àospice de Villolte et du bureau de Icontjiisunce. Ce choix excellent (Comment donc?... Kxfjuis !) honore à la fois l'impartialité du gouverni'nieut, qui nMiésitc pas à faire passer l'intérêt géné.al ;i\onl SCS prc'-fi'r -iTCS [oliti ii:os. cl l'abnégation di-
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l'homme de science qui sait sacrifier l'esprit de parti aux exigences supérieures du bien public. » Tartuferie et platitude ! continuait Amable en froissant le journal, et tu veux que j'imite les pantalonnades de ces gens-là"' Tu t'imagines que je pourrais marcher dans les mriiir: chemins qu'eux?...
La pauvre Camille ne voulait rien et n'imaginait rien ; elle sentait que l'orage allait éclater et elle essayait de calmer son père en détournant son atlenlion sur le déjeuner qui refroidissait. Mais autant aurait valu essayer d'arrêter une trombe.
— Non, non, poursuivait le docteur, les Desrônis sont honnêtes et aiment à avoir les pieds propres... La boue est toujours la boue et nous ne voulons pas nous salir, nous autres 1... Les démagogues, eux, ne sont pas dégoûtés, ils lécheraient les bottes des gens en place, si ra pouvait leur être utile!... Il avait transformé le journal en un tortillon et il le lançait à travers la chambre. — Et songer, s'écriait-il, que je suis condamné chaque jour, en ouvrant mes fenêtres, à voir les plats visages de ces pitres-là !... Je finirai par murer mes croisées, plutôt que de subir une pareille servitude... Si cela devait durer longtemps, je suis siécœuré, que j'aimerais mieux vendre la maison!... Oui, voilà A quelles extrémités me réduit ce misérable charlatan • à quitter la maison de mon père, le toit où je suis né... Oh! tout ça finira mal, qu'on prenne garde de m« pousser à bout !
Les exclamations indignées et les explosions de colère entrecoupèrent tout le déjeuner, si bien que ni le père ni la fille ne purent manger. Camille remonta le plus tôt
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qu'elle put dans sa chambre, et s'assit, la figure bouleversée devant la petite fenêtre entr'ouverte. Elle regardait rêveusement la maison d'en face et songeait que si son père exécutait ses menaces, elle n'aurait même plus la douk'urcuse consolation d'assister au retour de Marcel.
Et tandis que ses yeux, à travers une fine buée do larmes, se fixaient sur la façade opposée, voilà que tout à coup une croisée s'ouvrit au second étage, et que dans la baie garnie de rideaux blancs apparut la figure brune et souriante de celui auquel elle rêvait. Marcel *lait revenu, il l'avait aperçue et il lui envoyait à traders la rue un salut joyeux et amical.
Elle tressaillit et changea de couleur: puis elle n'flcchit rapidement que son père était peut-être, lui aussi, à la fenêtre, et que le salut de Marcel courait risque de provoquer une nouvelle scène furieuse. Alors elle se rejeta brusquement au fond de la chambre, tandis que Marcel stupéfait s'obstinait à se pencher sur la balustrade et à regarder avidement le second étage du logis Desrônis. Mais une fois qu'elle se crut hors du champ d'observation du jeune homme, elle s'arrêta, le cœur palpitant, et se hasarda de nouveau à jeter les yeux sur l'ami d'autrefois, si inopinément retrouvé. — Il lui sembla que Marcel avait encore embelli pendant ces anui-es d'absence; son visage avait quelque chose de plus viril, une barbe brune et frisée en allongeait harmonieusement l'ovale, et d'épais cheveux noirs bouclaient en masses abondantes autour d'un front carré et puissant, sous lequel deux yeux renfoncés gardaient une expression pensive et doucement câline.
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Le jeune homme, attristé par la fuite soudaine de la jeune fille, restait accoudé sur la balustrade ; la teinte chagrine répandue sur son visage si joyeux tout à l'heure, loucha le cœur de Camille. — Peut-être Marcel s'imngiuail-il qu'elle partageait les rancunes paternelles?— Se repentant d'avoir aussi mal accueilli le salut de bienvenue de celui qu'elle aimait toujours en dépit de tout, elle se rapprocha peu à peu de la iénctre et se montra timidement à l'étudiant dont la physionomie s'éclaira de nouveau. Alors, tout émue de sa hardiesse, elle répondit par un clignement des paupières au salut du jeune Doisselier, puis elle posa un doigt sur ses lèvres comme pour lui recommander une conduite prudente; et, confuse d'avoir tant osé, elle courut cacher sa tète derrière les rideaux de mousseline, dont l'agitation trahit longtemps encore sa présence.
Le jeune homme n'était pas un sot, il connaissait la brouille survenue entre les deux maisons, et il comprit que ce doigt posé discrètement sur les lèvres lui ordonnait une réserve circonspecte. Il rapprocha l'un de l'autre les battants de ses persiennes et en baissa prudemment les lames, de façon à voir sans être aperçu. Kl cachés tous deux, mais conscients aussi tous deux de leur présence respr'clive, ils continuèrent à rester en ub.s;'rvalion : l'un derrière ses persiennes, l'autre à l'abri de son rideau. Et cc^ eût pu durer des heures, si lu voix de la servante appelant Camille n'eût arraché celb-ci à son observatoire.
Elle redescendit plus légère et ayant presque oublié SOS ennuis domestiques. Marcel était revenu et elle se savait toujours aimée. Peu lui importaient maintcMiant
les irritations un peu enfantines de son père; elle avait la certitude de retrouver en montant dans sa chambre un ami dont la discrète o. fidèle sympathie la consolerait de tout. — Le soir, quand elle re?:agnait le deuxième étage, à l'heure oii la cloche delà lourde l'ilurloge sonnait le couvre-leu, elle devinait à certaines agitations des persiennes d'en face, que Marcel était rentré chez lui ; alors elle éteignait sa lumière et venait s'accouder à sa fenêtre ; — bien que ses yeux ne pussent rien distinguer à travers l'obscurité de la rue, elle savait <|ue son ami guettait sa présence derrière les persiennes et cela suffisait à la rendre heureuse. Le matin, dèsqu'eile était habillée, elle soulevait le rideau de mousseline, et elle avait une joie délicieuse à recevoir q travers la rue le discret et souriant bonjour de Marcel Boisselier. — La contrainte imposée par les circonstances à l'expansion de celte innocente tendresse, la rendait par cela même plus vive et plus ingénieuse. Tous deuxeurenlen même temps l'idée d'installer des pots de fleurs sur l'appui de leur fenêtre, et jamais plantes ne furent arrosées avec plus de sollicitude. Ces fleurs leur servirent bientôt de signaux télégraphiques ; le déplacement d'un rosier ou d'un réséda indiqua si Desrônis et Boisselier étaient oui ou non au logis, etsi leurs enfants pouvaient échan- ..?run regard en toute sécurité.
Ainsi, tandis qu'en bas les deux pères se détestaient, •('t qu'un courant de haine allait d'un logis à l'autre, làhaut, les enfants s'aimaient ; leurs elTusions amoureuses et muettes traversaient à chaque instant la rue, d'une lile silencieuse et rapide comme celle des hirondelles qui effleuraient les toits des deux maisons.
Parfois cependant, Camille était prise de scrupules en songeant à la haine violente de son père contre les Boisselier. Elle s'accusait d'être une fille désobéissante et coupable ; mais ses remords ne pouvaient prévaloir contre la vivacité du sentiment qui l'attirait à sa fenêtre aux heures oia elle savait que Marcel était penché à la sienne. Elle essayait alors d'apaiser les tumultes do sa conscience par toute sorte de raisonnements spécieux, puisés dans la naïve et subtile casuistique féminine. — En somme, pensait-elle, ce simple échange de regards à distance, n'avait rien de grave ni de compromettant. Maintenant que les deux familles étaient brouillées, il était évident qu'elle n'aurait jamais plus occasion de rencontrer Marcel au dehors et de lui adresser la parole. Ils resteraient étrangers l'un à l'autre, et, prise au pied de la lettre, la défense faite par le docteur Desrônis n'était pas transgressée. Camille était convaincue qu'elle ne le serait pas davantage à l'avenir, et rassurée par cette impossibilité, elle se dédommageait du sacrifice qu'elle faisait aux rancunes paternelles, en continuant à regarder Marcel derrière les liges vertes de ses rosiers et de ses résédas.
. — Entre, petite, n'aie pas peur... Tu te trouveras en pays de connaissance.
Camille, entendant causer dans le capharnaûm, s'était timidement arrêtée sur le palier, et tante Aurélie, pivotant sur sa chaise, l'invitait en ces termes à péné Irer dans son cabinet de travail.
La jeune fille n'eût pas plutôt jeté les yeux sur l'interlocuteur de M"° iMonléclair qu'elle tressaillit des pieds à la tête. Une violente émotion faite de joie et de crainte la tenait immobile près de la porte. Elle y restait sans parler, les yeux étonnés, les lèvres entr'ouvertes, tandis que Marcel, debout devant la fenêtre, la saluait en souriant...
— Tu reconnais ce grand garçon-là? reprit M"" Aurélie, il est venu, me communiquer une lettre de son ■patron, relative à mon procès... Eh bien, qu'as-tu à nous regarder c.vec ces yeux effares ?... Oui, oui, je sais Desrùnis est en bisbille avec le docteur Boisselier... Mais les enfants, n'ont pas besoin d'épouser les querelles do leurs pères, n'est-ce pas, Marcel?... Allons.
donnez-vous une poignée de mains, vous n'êtes pour rien dans cette ridicule brouillerie, vous autres!...
Nous avons beau être très honnêtes, le mobile de l'intcrêt imprime toujours à rinflexibilité de nos principes uuQ imperceptible déviation. Il nous met sur les yeux (les verres colorés qui altèrent le véritable aspect des choses, et il nous fait trouver des accommodements là où, en d'autres circonstances, n5us nous serions enfermés dans une intransigeance absolue. — Autrefois M'"' Montéclair aurait gardé peut-être une plus complète neutralité entre les familles des deux médecins ; en tout cas, il lui eût paru dangereux d'encourager l'intimité de ces jeunes gens dont les pères se détestaient; mais elle avait trouvé dans Marcel un conseiller fort sage et un intermédiaire fort utile. Pour elle le succès de son procès dominait toutes les autres considérations; d'ailleurs les Desrônis eux-mêmes étaient intéressés à tout ce qui pouvait hâter une conclusion favorable, puisqu'elle avait l'intention de les instituer ses héritiers ; ils ne pouvaient donc pas se froisser de la voir traiter amicalement Marcel Boisselier, qui s'était dévoué à sa cause et s'employait avec un zèle ardent à lui fournir les moyens de triompher de ses adversaires.
Marcel s'était avancé avec vivacité au-devant de .Catiiille et lui avait pris la main; celle-ci le laissa faire. — Après tout, je ne l'ai pas cherché, se disait-elle, et c'est le hasard qui a tout conduit! — Une fois que sa mam fut dans celle du jeune Boisselier, tous ses scrupules se fondirent et elle répondit à son tour à la pression affectueuse de l'étudiant.
— A la bonne heure, dit tante Aurcle, voilà la glace
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rompue... Tu no saurais l'imap;iner, fillette, combien ce gar(;on-là m'est précieux !.,. D'abord c'est un puiis de science ; il connaît sa procédure mieux que son Pater, et il m'a sug;;éré des moyens de défense auxquels je n'avais pas songé. Il possède le dossier de l'insluncc de Moidrey presqu'aussi bien que moi... Sur ce, mes enfants, maintenant que la paix est faite, laissez-moi m'occuper de mes aiïaires et allez causer gentiment sur le balcon, tandis que je rédigerai une note en réponse aux questions de mon avoué.
Tante Aurélie avait repris sa piume et courbait de nouveau la tète sur ses papiers. Marcel, tenant toujours par la main Camille Desrônis, l'entraîna vers le balcon enguirlandé de chèvrefeuilles et de vignes vierges, où le merle sautillait comme jadis dans sa cage d'osier, tout en jetant par intervalle deux ou trois notes aiguës.
— Que je suis heureux devons retrouver, commença Marcel eu serrant de nouveau la main de la jeune fille, et de pouvoir enfin vous parler!... Savez-vous que le premier jour où je vous ai aperçue à votre fenêtre, j'ai eu un moment d'angoisse?... J'ai cru que vous m'aviez englobé dans la haine que votre famille porte à la mienne, et que vous me détestiez, vous aussi !
-^ Vous n'avez pas. dû garder cette idée-là bien longtemps, répondit M"^ Desrônis en rougissant et en bais- ■sant la tête.
— ^on, vous n'avez eu qu'à faire un signe et mes craintes se sont dissipées.
— J'ai agi autrement que je n'aurais dû, reprit-elle avec une moue mélancolique, et j'en serai peut-être
blâmée plus lard, mais vous aviez l'air si chagrin... Je n'ai pas voulu vous laisser croire que je vous regardais comme un ennemi.
— iMerci 1 mui'mura-t-il. — Puis ils restèrent un moment silencieux, en contemplation devant les cimes di-jù jaunissantes des arbres fruitiers du jardin d'en bas. Il y avait un calme profond dans l'étroite gorge du taubourg de Véel, un assoupissement des après-midi d'automne, interrompu soulement (|e temps à autre par le cliquetis d'un métier de tisserand et les notes chantantes de grives cparses dans les vignobles de Corottc.
— Camille, reprit Marcel, ce balcon où nous nous retrouvons cet après-midi, ne vouscn rappelle-t-il pas un autre où nous avons passé deux bonnes heures?... Les dernières bonnes avant mon départ pour Paris?
— Le balcon de la galerie de chez nous... répliquat-elle. Oh ! comme il pleuvait ce jour-là !
s — Oui, et depuis ce temps, je n'entends jamais une pluie d'orage sans pensera notre conversation sur celte galerie... Vous la rappelez-vous?
— Je ne sais... balbutia-t-elle, confuse... Il y a si lon;j,lomp5, et il s'est passé depuis tant de choses ti'i.sles...
— Je ne l'ai pas oubliée, moi... Je vous ai dit alors (iuô je vous aimais et que je ne pensais qu'à vous... Je n'ai pas changé, Camille, je vous aime... Seulement je vous aime plus fort et plus sérieusement.
^Marcel!... — Et tout en parlant elle s'était accoudée à la balustrade et avait plongé sa figure dans ses mains. — Ne revenons pas sur le passé., dans les dispositions où sont nos parents, cela me fait trop de
TANTE AURËLIE. Î05
peine, parce que je sais combien il est impossible que nous reprenions noire intimité d'autrefois.
— Pourquoi?... Il n'y a rien d'impossible quand on s'aime, et si votre cœur est d'accord avec le mien, je me -i-ns capable d'aplanir toutes les diflicultéset d'apaiser .ouïes les rancunes de nos familles.
— Si vous saviez comme mon père est monté contre le vôtre, vous comprendriez qu'il faut y renoncer... Quand même M. Boisselier ferait les premières avances, je suis sûre que papa ne consentirait jamais à revenir... Plus le temps marche et plus son irritation s'envenime.
— Mais enfin ! s'écria Marcel, nous ne pouvons pas être les victimes des querelles de nos pères !
— llélas !... soupirait-elle en secouant la tète. Marcel insistait ; il ne pouvait admettre qu'ils dussent
pâtir personnellement de l'inimitié de leurs familles; et Camille, tout en s'efTorçant de lui démontrer par quels obstacles cruels ils étaient maintenant séparés, Camille sentait combien il lui serait difficile de se résigner. Même dans ses refus, sa tendresse pour Marcel se trahissait. Elle subissait le charme de cette rencontre inespérée, l'entraînement de celte parole alTeclueuse ri convaincue. A mesure que le jeune homme plaidait la cause de son amour, elle voyait l'avenir avec moins de terreur et ses scrupules diminuaient. — Comment en eût-il été autrement? Desrônis.^en négligeant de s'occuper de l'éducation de sa fille et en se dissipant au dehors, avait notablement diminué le prestige de .^on autorité paternelle. Ses sévérités capricieuses et ses colères puériles ne suffisaient plus à imprimer dans
Tesprit de ses eufanls les principes de respect et de l'obéissance filiale.
Vivant absolument seule, Camille n'avait eu pour conseillers que ses instincts, son cœur et son imagination. Or, son cœur était depuis longtemps allirc vers Marcel, son imagination lui peignait sous les plus poétiques couleurs cette affection défendue à laquelle les circonstances donnaient une tournure romanesque ; quant à ses instincts, ils étaient ceux d'une fille honnèle et franche, mais d'une fille de dix-huit ans, dans les veines de laquelle fermente le sang do la jeunesse et dont les rêves sont traversés par de confus désirs d'amour.
La tête noyée dans les feuilles rougissantes de 1» vigne vierge, elle écoutait Marcel et se laissait bercei par la caressante musique des paroles de l'ami retrouvé. Tout autour d'elle les couleurs et les parfums de Taulomife invitaient à un voluptueux oubli des difficultés de la vie réelle. Les clémaliles du jardin répandaient une exquise odeur; les vieilles façades de la ville haute avec leurs terrasses fleuries, leurs tourelles tronquées, leurs logettes suspendues dans la verdure, leurs bon quets de platanes et de pins en parasols, donnaient l'illusion d'un paysage d'ilalie vu au travers d'un rêve; tout au fond du faubourg de Véel, des fumées bleues, montant parmi les arbres, enveloppaient comme d'une gaze les arêtes trop précises des murs et des toits, et ajoutaient encore au charme de paysage rêvé; tandis que sur les molles ondulations de la colline opposée, la riche draperie des vignobles mûrissants faisait chanter aux yeux la symphonie des rouges, des ors et des verts, comme un hymne à la joie de vivre et d'aimer.
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La voix de tante Aurélie, résonnant brusquement aux oreilles des deux jeunes gens, interrompu leur extase :
— Eh bien, enfants, il paraît que le temps ne vous dure pas?... J'ai corrigé la rédaction de ma note et j'ai besoin de la lire à Marcel... Fillette, je ne te retiens plus, voici que le soleil se couche et il est l'heure de rentrer chez toi... Baise-moi et sauve-toi vite!...
A partir de ce jour, et sans être convenus de rien à l'avance, Marcel et Camille se retrouvèrent tVét|uemment dans le capïiavjiaum de M"® Montéclair. C'était un terrain neutre ; Marcel y venait sous prétexte d'apporter à la vieille plaideuse des nouvelles de son procès, et la présence de Camille s'expliquait tout naturellement par son désir de visiter la plus ancienne amie de la famille. — Tante Aurélie, qui n'avait jamais regu de visites au .si assidues, ne fut pas longtemps dupe de ce manège ; elle y flaira vite une odeur d'amour, mais elle n'eut pas l'air de s'en formaliser. Au contraire, il semblait que celte amoureuse odeur réjouît doucement ses narines, qui depuis quarante ans n'avaient respiré que la senteur du papier timbré.
Dans la vie de la pauvre tante Aurélie l'amour n'avait jamais tenu grande place. Si jadis, il avait eu la velléité de germer- au seuil de sa jeunesse, ses pousses délicates avaient été rapidement éloulfées par les préoccupations et les paperasses du procès. Mais dans ce cœur solitaire, il û'était.pas moins resté certaines fibres singulièrement tendres, et auprès de ces jeunes gens épris l'un de l'autre ces fibres, longtemps silencieuses, avaient subitement Vibré, comme parfois vibraient les cordes de la harpe sous leur couche de poussière. Les
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regards doucement illuminés, les paroles tendrement modulées de ces entants remuaient au fond de la vieille fille les regains desséchés, mais parfumés encore de sa vingtième année. Quand ils étaient là, devant elle, penchés au balcon, elle feuilletait plus distraitement ses notes et elle se plaisait à épier leurs gestes, leurs inflexions de voix, leurs œillades sournoises. — Dans leurs moindres mouvements, elle déchiffrait avec un naïf élonnement cette musique d'amour dont la suave mélodie n'avait jamais résonné complètement à ses vierges oreilles. Le regret du temps perdu faisait monter un soupir sur les lèvres, et une petite larme dans les yeux de tante Aurélie. Par reconnaissance pour celle délicieuse et mélancolique sensation qu'elle éprouvait tout à coup dans ses vieux jours, elle devenait indulgente et prêtait sans remords une complicité muette à ces amoureux qui avaient l'esprit de profiter de leur jeune.sse. D'ailleurs, pour rassurer sa conscience, elle se disait que Marcel était un brave garçon en passe d'arriver à une situation brillante, cl elle trouvait que Camille devant hériter de la moitié des millions enfouis dans les grèves de Moidrey, serait plus tard un beau parti, digne du jeune Boisselier. Enfin elle n'était pas fâchée de jouer ainsi un tour à ce fou de Desrùnis, dont la sotte vanité, la coupable étourderie et les colères intempestives lui portaient depuis longtemps sur les nerfs. — Marier ces deux jeunes gens au nez et à la barbe d'Amablc, lui paraissait une œuvre pie, et cilc ospi'rait bien vivre assez longtemps encore pour voir à la fois l'heureuse issue de son procès et les noces de ses deux protégés. « Marcel fera un mari vaillant el
solide, pensait-elle; Camille l'adorera, et je mourrai an moins avec la satisfaction d'avoir ouvert à ces deiiy amoureux les portes du paradis que je n'ai jamiii? connu que de loin, pour en avoir vu les arbres verdoyer à la cime des murs... » Là-dessus tante Aun-Iie poussait un nouveau soupir et' jetait un lon^ rei,'ard mouillé vers sa harpe dédorée et démodée, qui lui rappelait sans doute, avec les lontaines années de jeunesse, le souvenir de quelque occasion manquée et à tout jamais évanouie...
Pendant l'une de ces entrevues chez tante .\urcli( un violent orage éclata sur Villotte au milieu de l'aprèsmidi. — Les habitants ont gardé un cuisant souvenir de cette trombe d'eau qui s'abattit sur la vallée de rOrnain, et, à la veille des vendanges, saccagea les vignobles. — Les nuages étaient si lourds et si bas qu'ils semblaient toucher les toits de la ville haute. Entre eux et le sol, l'eau ruisselait par nappes bruyantes, et avec elle tombaient des grêlons gros comme des noix. La ville était enveloppée d'électricité et plongée dans une demi-obscurité; que coupaient d'incessants éclairs et que rendaient plus effrayante encore des coups de tonnerre retentissants. En un clin d'œil, les feuilles des arbres et des vignes furent hachées menu, les côtes furent ravinées par des torrents qui charriaient jusque dans les rues la terre jaunâtre des vignobles, et l'on n'entendit plus de tous côtés que les bouillonnements tumultueux de ces cascades improvisées, mêlés au fracas des châssis vitrés que criblait la grêle.
— Sainte Vierge!, dit M"'= .Montéclair aux deux jeunes gens, tout en épongeant l'eau qui filtrait dans son ca"
pJiarnaûm à travers la fenêtre close, vous ne pouvez pas songer à sortir par un semblable déluge. Ton père, Camille, sais que tu es chez moi... Il comprendra que tu attends pour rentrer la fin de cette tempête, et il ne sera pas inquiet, si tant est qu'il s'inquiète encore de ses enfants... Ma foi, vous dînerez tous deux avec moi à la fortune du pot!... Ce sera un médiocre dîner, mais à votre âge on regarde plus à la quantité qu'à la qualité !...
Marcel et Camille bénissaient l'orage qui leur fournissait cette occasion de rester plus longtemps ensemble; la joie de cette dînette improvisée empêchait la jeune fille de s'effrayer de la lueur bleuâtre des éclairs et des coups de tonnerre qui ébranlaient les vitres. — A eux deux ils débarrassèrent la table de ses paperasses et mirent gaiement le couvert, tandis que tante Aurélie fouillait dans ses placards pour trouver les éléments d'un dîner plus copieux que celui dont elle se contentait d'habitude. Elle reparut avec un pot de beurre salé, une boîte de sardines, un saucisson, des confitures et un panier de quoiches, cadeau d'une de ses élèves. Cela composait un menu fort hétéroclite, mais qui n'en fut pas moins bien accueilli par ces deux jeunes gens auxquels l'amour coupait l'appétit. Ils s'attablèrent en riant, chacun d'un côté de la tante, qui ne s'interrompait de les servir que pour se signer chaque fois qu'un éclair illuminait la fi'nêtre.
Vers la tombée du jour, l'orage parut se dissiper, les nuages se déchirèrent et les grondements du tonnerre devinrent plus sourds. On n'entendit plus que l'eau qui s'écoulait dans les rues en pentes, avec un bruit d'écluse ouverte.
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— Mes enfants, ditM"''Montéclair, je crois qu'il vous faut profiter de celte éclaircie pour descendre ù la ville basse... Camille, je te prêterai mes socques et un châle dont tu t'envelopperas, et, comme il fait nuit, Marcel te reconduira jusqu'à l'entrée de la rue des Tanneurs... xUlons, jeunesses, souhaitez-moi le bonsoir, et ne vous attardez pas en route !
Deux minutes après, Camille et Marcel ayant pris congé de la tante, se trouvaient bras dessus bras dessous dans la côte des Prêtres.
La nuit était tout a fait venue; le ciel, marbre de gros nutiges noirs, ne donnait pas beaucoup de clarté, et la jeune fille était obligée de s'appujer au bras de son cavalier pour ne pas glisser dans les flaques d'eau. De temps en temps, au bord de l'horizon, un large éclair en zigzag illuminait brusquement les rues ruisselantes, les façades sombres et tout au loin les collines vaporeuses.
— Quel chemin prenons-nous? demanda Marcel.
— Descendons par Polval, répondit Camille, nous lurons moins de chance de rencontrer du monde. Ce
era la roule la plus sûre, bien qu'elle soit la plus .ngue.
Marcel l'aurait justement choisie parce ([u'elle était .a plus loiigue. Aus.«ii accepta-t-il avec enlhoiisia^^nie la prup<»sil!on de la jeune lille. A travers la grande rue silencieuse de la ville haute, ils s'acheminèrent lenleiienl vers le Pùquis, dont le sol était jonché de branlies brisées. — Le long des jardins en terrasse et d*^vignes (jul encaissaront le chemin de Polval, une senteur pénétrante de plantes d'automne et de verdures
froissées s'exhalait dans l'air purifie par l'orage. Ces parfums de la nuit et ces débris de feuillage épars sur le sol semblaient avoir été répandus à dessein pour fêter le passage des deux amoureux. Ils marchaient à petits pas, serrés l'un contre l'autre, ne se parlant qu'à voix basse, comme s'ils eussent craint de réveiller la tempiHe assoupie.
— Allons doucement, disait Marcel, je suis si heu reux, que je voudrais que ce chemin ne finît jamais!
— El moi aussi je suis contente, répondait Camille, bien qu'en même temps je sois dans les transes... Grand Dieu, Marcel, si mon père pouvait se douter que je me promène seule avec vous, la nuit, par les chemins, je crois qu'il me chasserait de la maison !
— Pauvre chérie, croyez que je compatis à vos peines et que je vous suis profondément reconnaissant des sacrifices que vous me faites!... Du courage, Camille, les ennuis par lesquels nous passons auront une fin et se dissiperont comme l'orage d'aujourd'hui... !\raimez-vous bien fort?
— Oh ! Marcel.
— Eh bien, jurons-nous ici de nous aimer toujours quoiqu'il arrive... Nous aurons peut-être encore de rudes épreuves à subir, mais si nous restons attachés l'un à Tautre, nous parviendrons à vaincre tous les obstacles... Me promettez-vous d'avoir confiance en moi?
— Je vous le promets, Marcel.
— Et moi, je vous jure de n'avoir jamais une pensée qui ne soit pour vous!...
Tout en parlant, ils étaient arrivés jusqu'au bas de
la descente de Polval, mais là ils reconnurent qu'il n'y avait plus moyen de passer.
L'eau tombée avec la terre des vignes, avait transformé la route encaissi'e en une large mare boueuse dans laquelle il ne fallait pas songer à se ris(iucr. \\.> se virent obligés de rebrousser chemin et de chcrclii-r de l'autre côté de la ville haute une descente plus praticable. Pour surcroît de guignon, l'orage qui avait semblé s'apaiser reprit avec violence; les nuages amassés dans le ciel crevèrent, le tonnerre recommença de gronder au-dessus de leurs tètes et ils n'eurent que le temps de se réfugier dans une grange, dont la porte charretière était resti^e ouverte.
La grange paraissait déserte, et à l'exception des parties voisines de l'embrasure de la porte, tout l'intérieur était plongé dans l'obscurité la plus profunde. Au moment où ils y entrèrent toutessouldés d'avoir couru, et encore assourdis par le tumulte de l'averse, ils ne distinguèrent rien que le ruissellement de l'eau dans les gouttières des toits et les rigoles du chemin. iMais peu à peu, dans les ténèbres où ils se tenaient immobiles, (juand ils eurent repris haleine et quand Ipurs oreilles se furent accoutumées aux bruits de l'orage, il leur sembla ouïr des chuchotements.
Sans prononcer une parole, Camille saisit la main de Marcel et la lui serra comme pour lui recommandtM- de redoubler d'attention. Ils écoulèrent sans bouger et acquirent la certitude qu'ils n'étaient pas seuls dan> la grange et que d'autres personn<^'S s'y étaient abritées avant eux.. Ils ne pouvaient pas saisir le sens des chuchotements qui se succédaient, mêlés de rires étouffés;
néanmoins ce mystérieux murmure leur causait de nouvelles transes en leur faisant concevoir la possibilité d'être reconnus. Les gens qui se trouvaient là étaient peut-être des étrangers, mais il y avait aussi des chances pour qu'ils habitassent Villotte, et en ce cas le moindre hasard pouvait révéler à ces fâcheux la présence et la personnalité do Marcel et de Camille. Les deux amoureux continuaient à se serrer la main, sans dire un mot, retenant même leur souffle, mais impuissants à empêcher leur cœur de battre si violemment que leurs propres palpitations augmenrtaient encore leur effroi.
Au dehors l'orage était loin de s'apaiser; au contraire il semblait se rapprocher et les coups de tonnerre plus stridents redoublaient la frayeur de Camille, devenue nerveuse à mesure que son inquiétude croissait. — Tout à coup un long éclair traversa les nappes de pluie, et illumina d'une clarté blanche les prolondeurs de la grange. Pendant l'espace d'une seconde, l'intérieur du bâtiment où ils se trouvaient leur apparut dans ses moindres détails : avec ses bottes de paille empil(''es, ses hautes cuves ventrues, son pressoir, ses enchevêtrements de madriers, et ils eurent le temps d'apercevoir en face d'eux Sosthène, assis sur le bord du pressoir en compagnie d'une jeune ouvrière dont il serrait très étroitement la taille. Puis la lueur s'évanouit et tout retomba dans une nuit noire.
— Sauvons-nous! murmura Marcel à l'oreille de Camille dont tout le corps tremblait.
Ils quillèrent la grange et se mirent à courir à travers la pluie dans la direction de la ville haute. Cette
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fois ils ne s'allardcrent pas en chemin et descendirent par la côte de l'Horloge et les degrés qui aboutissaient à deux pas du logis Desrônis. Rien ne les arrêtait plus, ni les roulements du tonnerre, ni l'eau qui cascadait le long des degrés et leur inondait les pieds. C'était à peine s'ils se parlaient.
— Croyez-vous qu'il noii5 ait reconnus? murmurait Marcel désolé.
— Il a pu nous voir aussi I)ien que nous l'avons vu, répliquait Camille sérieusement inquiète.
— Oui, mais s'il a notre secret, nous avons le sien, et cela le forcera sans doute à se taire.
— Oh ! il n'y a pas à se fier à Sosthène !
Ils étaient arrivés au bas de la descente, derrière le logis Desrônis. Ce fut là qu'ils se quittèrent, après un dernier serrement de main où ils mirent toute l'effusion de leur tendresse et aussi tout l'émoi de leurs cœurs anxieux.
Le sommeil de Camille lut rempli de rêves ^u'v^ou^. Elle croyait traverser à chaque instant de iar^^es llaiiues d'eau où elle risquait de perdre pied. Le lendemain matin, lorsqu'elle rencontra Soslhène, ce fut avec une douloureuse sensation d'anj^ôisse qu'elle chercha ù di'mèler sur sa (igurc s'il se doutait de quelque chose. Mais le jeune Desrônis restait impônclrahle, il avait l'air encore à demi endormi et il ctoiilTait d'irn'sislihles bâillements, tout en trempant des tartines beurrées dans sa tasse de café au lait.
— Dieu merci-1 il ne m'a pas reconnue, pensa Camille, et elle remonta plus tranquille dans sa chambre, où, elle passa une bonne demi-heure à arroser ses résédas, en montrant un visage souriant et ra.ssuré à l'iarcrl (jui, de l'autre cùlé de la rue, guettait l'apparition de son amie à la fenêtre.
Apn's avoir achevé la toilette de ses fleurs, elle resl;i longtemps assise près de la croisée, les yeux perdus dans le coin de ciel qu'encadraient ses rideaux et où semblaient flotter confusément les souvenirs de la
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soirée précédente. Maintenant que ses craintes étaient dissipées, les événements de la veille n'évoquaient plus qu'une succession d'images délicieusement troublantes. Cotte soirée avec ses tièdes averses, ses éclairs et ses grondements de tonnerre lui semblait pleine d'heureux présages. Elle s'appliquait à elle-même avec une sorte de plaisante superstition le dicton si répandu parmi les vignerons :
Quand il tonne en avril Préparez vos barils...
N'élait-elle pas, elle aussi, dans son avril, et ces éclats de tonnerre qui avaient salué l'éclosion de son amour printanier ne lui promettaient-ils pas pour plus tard des soleils cléments et des journées sereines? — Elle écoutait rêveusement les moineaux pépier au bord des toits, les cloches matinales chanter de tous côtés, et sur l'accompagnement de cette mélodie aérienne die se répétait les moindres paroles de Marcel; elle se disait qu'elle était déjà sa fiancée de cœur, et qu'un jour, malgré tout, elle serait sa femme. Il lui semblait voir féglise étoilée des cierges de leur mariage, et entendre la joyeuse musique de la maixhe nuptiale... Alors elle sentait sourdre en elle une félicité qui lui faisait monter de douces larmes aux yeux.
Par contre, au premier étage, dans le cabinet de travail où lui tenait compagnie le portrait de Fanny, le docteur Desrônis était loin d'avoir des mollis de se réjouir. Les quatre billets souscrits au juif Lazare pour rendre service à l'oublieuse Clarisse Herbillon, navaienl pu être payés à l'échéance, et, après de nombri-nx ei
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coûteux renouvellements, ils venaient d'être protestés. Maintenant toute la série des exécutions procédurières allait suivre : dénonciation, assignation au tribunal de commerce, signification, et le reste. Pour suspendre les poursuites, Lazare exigeait un fort acompte, faute de quoi le nom de Desrônis allait être livré en pâture aux juges et aux huissiers. Mais où prendre cet argent quand les receltes diminuaient chaque jour, et quand les revenus de la succession suffisaient à peine à défrayer les dépenses ordinaires de la maison? Desrônis avait beau se ronger les ongles, il se voyait à la veille d'un désastre; il sentait que cette considération dont il était si vain et qu'il avait recherchée si avidement, craquait maintenant de partout et s'en allait en lambeaux, comme un vêtement trop mûr uni se déchire à mesure qu'on le reprise.
Tandis qu'il se mettait le cerveau à l'envers pour trouver une solution, Victoire frappa à la porte et annonça une visite... — Un client, sans doute? — Et Amable, quittant son air désolé, se hâta de prendre une physionomie professionnelle empreinte d'une sereine gravité. Il était en train de rajuster le nœud do sa cravate, quand la porte ouverte de nouveau livra passage à une grosse femme, entre deux âges, coiffer' d'un madras, les manches relevées jusqu'au coi'de, oi le tablier replié par un coin dans la ceinture. Desrôni< reconnut une des revendeuses du marché et saluan' légèrement :
— Qu'y a-t-il pour votre service? mère Garaudcl demanda-t-il.
— Il y a, répondit la revendeuse d'une voix brusque
et essoufflée, que je viens me plaindre de votre fils- , qui se conduit comme un polisson!
— Hein?... dit Amable en se levant et en boutonnant majestueusement sa redingote; modérez vos expressions, je vous prie, et expliquez-vous sans crier... iNous ne sommes pas ici à la halle... Qu'avez- vous à reprocher à Sosthène?
— Il a débauclié ma fille, môssieu... une jeunesse de vingt ans, qui ne m'avait jamais donné que de la satisfaction !... Et maintenant tout le monde du marché la montre au doigt, parce qu'elle est devenue la bonne amie de votre fils...
— Permettez... Il ne faut pas toujours écouter les mauvaises langues... Avez-vous des preuves?
— Des preuves?... Que oui, j'en ai, des preuves!... Autrefois notre Rosine rentrait honnêtement chez nous, après ses journées; à cette heure elle reste dehors jusqu'à des minuit, et pas plus tard qu'avant-hier, un voisin l'a surprise en Irain de se laisser embrasser par votre vaurien de Sosthène... Du reste je l'ai confessée ce matin et elle a tout avoué.
— Hum ! fit gravement Dcsrônis, où Sosthène a-t-il donc connu votre fille?... Chez vous?
— Chez moi ? 'par exemple !... Non, non... Il l'a suivie par les rues, quand elle allait à sa couture et il l'a fait danser au bal des Saules.
— llol ho! s'écria-t-il d'un ton dégagé... Pourquoi diantre aussi laissez-vous votre fille courir les bals publics?... Si vous ne savez pas la garder, pourquoi voulez-vous nous rendre responsables de ses élourderies?
— Parce que sans votre garçon, elle serait restée sage.
— Ma chère dame, riposta ie docteur impatienté, le& garçons sont des garçons, et le m'ien est trop grand pour que je puisse le tenir en lisière... Vous connaissez le proverbe : « Gare à vos poules, mon coq est lâché... » Je n'y puis rien.
— El s'il arrive malheur à Rosine? s'écria la revendeuse exaspérée.
Le docteur haussa les épaules; il était persuadé que la commère voulait le faire chanter et il trouvait qu'elle choisissait mal son moment.— Que diable voulez-vous? répliqua-t-il en la poussant doucement vers la porte, vous êtes avertie, c'est à vous de veiller sur la vertu de votre fille !
— Ah! cria-t-elle en serrant les poinpjs, si mon homme vivait encore, vous ne parleriez pas ainsi!... Mais j'ai bec et ongles, bien que je ne sois qu'une pauvre femme. Que votre garnement ne me tombe pas sous la patte, je lui arracherai la fressure, foi de Garaudel 1
Le docteur avait ouvert la porte; elle s'en alla en montrant le poing et Desrônis l'entendit qui déblatérait contre lui jusque dans la rue.
Ce ridicule incident mettait le comble à son irritation, aussi quand il descendit pour le déjeuner de muJi et qu'il trouva Soslhcne déjà attablé dans la salle à . manger, donna-t-il un libre cours à sa mauvaise humeur.
— Monsieur, lui dit-il à brûle-pourpoint, avez-vous résolu de pousser à bout ma patience?
— Moi, pnpa? protesta Soslhcne en ayant l'air de tomber des nues.
— Oui, vous... Je reçois chaque jour de nouvelles plaintes sur votre compte... Ce n'est pas assez de me désespérer par votre fainéantise, voici que maintenant, grâce à vos déportements, ma maison devient le théâtre de scènes scandaleuses... La mère Garaudel sort d'ici, monsieur, et elle vous accuse d'avoir débauché sa fille !
— Débauché? le mot est fort, repartit le jeune homme avec un léger sourire de fatuité, il serait plus juste de dire qu'une inclination mutuelle nous a attirés l'un vers l'autre.
— Ainsi vous avouez vos turpitudes? Ce que prétend cette femme est vrai?
Sosthène taillait flegmatiquement des mouillettes pour son œuf à la coque; il cligna de l'œil ironifjue ment dans la direction de son père.
— C'est vrai, répondit-il, je ne suis pas un saint... Que celui qui est sans péché me jette la première pierre...
Amable rougît iFès fort en recevant cette impertinente riposte; il pirouetta sur ses talons, fit, dans la salle, deux ou trois tours silencieux, puis revenant vers le coupable :
— Monsieur, continua-t-il, je comprends que les jeunes gens s'amusent, mais je n'admets pas (|Li'ils ruinent à plaisir leur propre considération et celle de leurs parents,.. Vous avez, dans la ville, la réputation d'un oisif et d'un libertin... Je rougis, q-.iand j'ciilonils chaque jour, les gens faire l'éloge de votre ancien caïd.
22î TANTE AURELIE.
marade Marcel Boisse'.ier. C'est triste à dire, mais lorsqu'on veut parler d'un jeune homme exemplaire, e>st le (ils de ce démagogue que l'on met en avant, et (Hiand on veut citer un vaurien, c'est vous qu'on désiu'ue... Vous êtes la honte de votre famille, tandis que ce Marcel fait l'orgueil de la sienne!
— Ahl c'est trop fort à la fin! s'exclama Sosthène révolté, ton Marcel est un hypocrite et rien de plus... Si je badine avec les grisetles qui ne demandent pas mieux que de s'en laisser conter, lui compromet la réputation des filles honnêtes et bien élevées, voilà toute la différence.
— Comment? Comment? Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Desrôuis, qui n'eût pas été fàchc de pouvoir dauber à son tour sur le fils de son ennemi.
— Cela veut dire, cria Soslhène impatienté, que je suis las d'être le boue émissaire et de me voir tout mettre sur le dos; cela veut dire que Marcel, avec ses airs vertueux, ne vaut pas mieux qu'un autre!
— Ce n'est pas tout d'accuser, il faut prouver! insista curieusement le docteur. — Justement Camille entrait dans la salle, apportant lès ^ufs du déjeuner; en entendant le nom de Marcel et les dernières paroles de son frère, elle changea de couleur...
— Des preuves 1 reprit Sosthène poussé à bout; pas phis lard qu'hier soir, j'ai surpris cet honnête Marcel, dans une grange de Polval, en tête à tête avec une demoiselle...
Camille crut qu'il allait la nommer, et dans son saisissement elle laissa tomber l'assiette et les œufs, qui se brisèrent sur le parquet.
— Hein? s'exclama le docteur interloiiué, eh bien, qu'as-tu, toi, Camille?... Te voilà pâle comme un linge... Qu'est-ce que cela signifie?
En même temps, Amable dévisageait l'un après l'autre, sa fille qui perdait de plus en plus contenance, Sosthcne qui détournait les yeux... La mine consternée de Camille lui semblait étrange, et de désagréables soupçons commençaient à lui travailler l'esprit; il alla fermer prudemment la porte de communication, et revenant se camper en face de la jeune fille :
— Qu'as-tu? réponds donc?... Est-ce que par hasard tu aurais quelque chose à démêler avec cette honteuse histoire?... Est-ce que?...
Camille avait relevé la tête et regardait Desrônis.
— Oui, père, répondit-elle bravement, c'était moil
— Toi!... toi!... La voix lui restait dans le gosier; il était devenu cramoisi et ses yeux elfarés allaient alternativement du frère à la sœur... Vous vous moquez de moi, n'est-ce pas? Où aurais-tu pu rencontrer le fils de Boisselier, avec lequel nous avons rompu toute relation?
— Je l'ai vu chez tante AuréUe... Hier, nous y étions ensemble... l'orage nous a retenus fort tard chez la tante... Et comme il était nuit, Marcel m'a offert son bras pour rentrer à la.vilie basse.
— En vérité, chez tante Aurélic?...Il était tard... et il t'a oflert son bras!...
Ses lèvres maintenant étaient devenues blêmes, il balbutiait et coupait ses phrases d'un ricanement sourd. Tout à coup il marcha vers la pauvre Camille et la saisit rudement par la main :
— Fille dénaturée, grom!nelait-il, tu n'as pas craint de te muiilrer au bras du fils de mon plus cruel ennemi!... Malgré ma défense, tu l'as revu, non pas une, mais plusieurs fois... Je me demande comment tu oses* encorr' lever les yeux sur ton père!,.. Et il te disait sans d r>ite du mal de moi, ce digne rejeton "îles Boisselier, et lu l'écoulais?...
— Mon père , interrompit-elle vivement , Marcel m'aime trop pour vous manquer de respect.
— Ah! il t'aime trop!.,. Et tu l'aimes aussi, probablement?... Mais réponds donc, misère de ma vie! s'exdama-t-il en la secouant violemment.
— Oui, mon père.
Desrônis ne se connaissait plus. — Elle ose l'avouer! criait-il en levant au ciel ses poings fermés, et elle ne meurt pas de honte... Malheureuse, va-t'en! monte dans ta chambre et que je ne te revoie plus jamais!,.. Quant à ton... séducteur, il aura de mes nouvelles et je vais régler son compte avec son digtie père...
— Papa! je t'en prie... supplia Camille, épouvantée par celte menace.
— Va-t'en ! cria de nouveau le docteur hors de lui, en la poussant vers la porte, qu'il referma bruyammeni sur elle, va-t'en, je te chasse!...
Comme on le pense, le déjeuner s'aclieva lugubrement. Soslhène seul mangeait quelques boucbées pour se donner une contenance. Amable. debout devant la fenêtre, interrogeait rageusement son fils et lui arrachait par lambeaux les détails de l'aveiilure de la grange. Tout en le questionnant, il ne quittait pas des yeux la façade du io^is Boisselier, et à chaque réponse
de Sosthcne, sa colère s'exaspérait. Tout à coup il vit s'ouvrir la porte de la maison d'en face, et Boisselier en sortir lentement, majestueusement, avec l'importance d'un conseiller municipal sur les épaules duquel pèsent les graves intérêts de la. ville. »
Âmable s'élança hors de la salle à manger, chercha sa canne et son chapeau, et quelques minutes après se précipita dans la rue.
Boisselier débouchait déjà sur la place de la Mairie, quand Dosrônis le rejoignit, tout échaufl'é par l'exercice violent auquel il s'était livré pour le rattraper. — Il y avait séance du Conseil municipal, et sur la place inondée de soleil, des groupes de conseillers stationnaient à l'ombre d'une maigre rangée de tilleuls, en devisant verbeusement des questions à l'ordre du jour.
— Monsieur, cria dans le dos de Boisselier Desrônis d'une voix haletante, arrêtez, j'ai à vous parler!
Le médecin lit volte-face, reconnut son confrère, et sa figure ébaucha un sourire d'obséquieuse condescendance.
— Je vous écoute, dit-il en se caressant la barbe. ^ Monsieur, reprit tumultueusement Amable, tant
que vous n'avez été qu'un ami déloyal, je me suis contente de me garer de vos perfidies ; vous avez répandu contre moi des insinuations injurieuses, je lésai dédaignées; — mais je vous avertis qu'il y a des infamies que je ne tolérerai pas !...
— Pardon, tout ceci est de l'hébreu pour moi, interrompit Boisselier d'un ton très calme, imprégné d'une irritante et railif^iise pitié.
— Ne faites donc pas Tctonné, continua Desrùnis en élevant la voix, vos liypocrisies mielleuses ne m'en imposent pas, elles me dép^oûtent, voilà tout.
— Ah ! çà , où voulez-vous en venir avec cette querelle«d'Alleniand? s'exclama Boisselier qui commençait à s'impatienter et qui ne, se souciait pas de prolonger une algarade intempestive et légèrement scandaleuse.
— A ceci : votre (ils s'est permis de parler à ma tille et de la compromettre publiquement. Je vous enjoins de rappeler co godelureau à l'ordre, ou sinon je me ferai moi-même justice.
— Permettez, répliqua Boisselier sans se départir d'une politesse gouailleuse qui irritait encore davantage son interlocuteur, j'ignore tout cela et je vous prie de vous expliquer... Comment Marcel a-t-il compromis W Desrônis?
— Il a osé lui assigner je ne sais quel rendez-vous chez !\I"« Montéclair, et il a eu l'audace de se promener avec elle, hie" "ir:?. en pleine rue.
— .le ne vois là dedans nu'un 'cu d'étourderie, mais entre anciens camarades d'enfance, vous m'avouerez que le cas n'est pas pendable.
— J'avais interdit à ma fille toute relation avec vous et les vôtres.
— Elie ne semble pas avoir tenu grand compte de cette défense, remarqua ironiquement Boisselier en se lissant la barbe; dans tous les cas, vous pensez bien que je ne puis être responsable de la désobéissance de M"" Desrônis.
Sur la place on convmençait à s'apercevoir de la conversation sinffulicrement animée des deux médecins;
TAML ALKELIE. M7
des curieux s'étaient rapprochés insensiblement, de façon à les envelopper d'un cercle de tôles attentives et cette attention indiscrète achevait d'échaulïer le cerveau de Desrônis, tandis qu'elle piquait l'amourpropre de Boisselier.
— Monsieur, riposta Amable, assez de subterfuges ! . . . Je vous rends responsable des actes de votre fils et je vous invile à prendre des mesures en conséquence.
— Mon cher Desrônis, répliqua son interlocuteur de son même ton calme et sarcastique, Marcel est majeur et vous devriez savoir par expérience qu'on ne mène pas comme on veut les garçons de son âge... C'est à vous de veiller sur votre demoiselle... Quant à moi je ne puis que vous répéter un dicton de mon village : « Gare à vos poules, mon coq est lâché! »
C'était précisément ce que Desrônis avait répondu à laGaraudel, mais cette répartie qu'il avait trouvée plaisante, quand il lalançait pour son propre compte, lui parut une injure sanglante dans la bouche de son adversaire. Le rouge lui montait au visage et ses yeux étincelaienl.
— insolent 1 s'écria-l-il... En même temps il avait levé sa canne sur Boisselier.
Celui-ci para heureusement le coup en saisissant au vol la badine de jonc qu'il arracha des mains de l'ugresseuf; il la brisa sur son genou et en jeta les morceaux au nez de son confrère.
• — Misérable! hurla Desrônis... Il voulait s'élancer sur çon ennemi; mais il eut un soudain éblouissement, ses mains étendues battirent l'air, et brusquement il s'affaissa dans les bras des gens qui s'étaient jetés entre lui et Boisselier.
an TANTE AURÊLIE.
On le transporta dans le vestibule de la mairie, on dénoua sa cravate, on le coucha sur les premières marches de Tcscalier, et — amère ironJe des événement:^ — ce fut son enne:ni qui lui administra généreusement les premiers soins, en pratiquant sur-le-champ une saignée salutaire
Les mauvaises nouvelles vont vite. Quelques minutes après, on savait déjà rue des Tanneurs que Desrùnis venait d'avoir une violente altercation avec son confrère, et que les choses avaient mal tourné. Ce fut Victoire qui avertit Camille, et au moment où la jeune fille affolée descendait dans le couloir, elle entendit au dehors les bourdonnements de voix d'une foule attroupée. La porte d'entrée s'ouvrit et livra passage à deux hommes qui ramenaient Desrônis sur un brancard de l'hôpital...
Alors les remords s'éveillèrent dans le cœur de Ca~ mille ; elle se faisait horreur et s'accusait de tout le mal. Elle s'agenouilla précipitamment devant le brancard, que les porteurs essoufflés avaient déposé dans la salle à manger, et avec des sanglots dans la gorge :
— 0 mon père, mon pauvre père 1 s'écria-t-elle, taudis que Uesrùnis, encore engourdi par la congestion, soulevait faiblement ses paupières pesanloa.
Amable Desrônis S8 remit lentement de l'attaque qui j avait si brus(|uenienl terrassé sur la place lie la Mailie. Quand il reprit connaissance, il s'aperçut avec indignation qu'il recevait depuis plusieurs jours les soins du docteur Boisselier. Ce fut uu nouveau coup pour son amour-propre, et la mortification qu'il ressentit contribua certainement à le tirer plus vite de la torpeur où la congestion l'avait plongé. Dès qu'il put faire acte de volonté, il refusa sa porte à Boisselier et appela près de lui le vieux médecin de la ville haute. Bien qu'il tînt très fort à la vie, il lui en coûtait de la devoir à son mortel ennemi.
Pendant tout le temps qu'il fut ea danger, Camille ne prit pas un moment de repos. Elle était en proie à des remords cuisants, et ne se pardonnait pas d'avoir été la cause de la maladie de Desrônis. Son affection pour Marcel ne s'en trouvait pas diminuée, mais elle se reprochait aiûèremeat d'avoir désobéi aux ordres de soq
père, et ne pouvant détruire l'amour que lui avait inspiré l' fils de Boisselier, elle s'efforçait du moins de le renfermer au fond de son cœur et de n'en laisser rien transparaître au dehors. Elle ne sortait plus, et, afin d'éviter jusqu'aux moindres tentations, elle avnit fait transporter son lit dans une pièce donnant sur la cour. Marcel, désolé de ce qui s'était passé, et privé de la vue de celle qu'il aimail, n'avait plus d'autres ressources que d'aller chez taiJe Aurélie, afin de glaner de loin en loin quelques nouvelles par l'intermédiaire de la vieille fille. C'est ainsi que s'achevèrent tristement les vacances. Vers les derniers jours d'octobre, Marcel s'en retourna à Paris pour préparer sa thèse de docteur; dans la maison Boisselier les persiennes de La petite pièce haut perchée se fermèrent hermétiquement, et Camille, à qui un mot jeté comme au hasard de la conversation par tante Aurélie, apprit ce départ, eut l'impression d'un redoublement de soUtude autour d'elle, tandis qu'en même temps elle sentait au fond de son cœur comme un léger frisson d'ailes timidement déployées. C'était son amour qui, pareil à un oiseau après l'orage, recommençait à s'agilcr, maintenant que le péril s'était éloigne.
Elle passait toutes ses journées près de son père. Desrùuis, étendu dans son fauteuil, s'absorbait en de vagues méditations, coupées de demi-somnolences. Son cerveau restait alourdi, il parlait avec une certaine difficulté et se soutenait à peine sur ses jambes chancelantes. Dans la chambre close, où régnait celte odeur fade spéciale aux pièces habitées par des valétudinaires, rie?^ ne venait réjouir les yeux ni romf re la mono-
tonie des heures toutes pareilles. Au dehors, les brumes d'octobre se traînaient, avec une lenteur de limaçon, sur la terre rouge des vignes à demi dépouillées. Une bruine persistante détrempait les pavés, sur lesquels de temps à autre retentissaient les roues d'un belon, chargé de raisins à moitié verts. « C'était un temps de vendange, » comme on dit à Villotte, et l'ordinaire tranquillité des rues avoisinantes était troublée par des appels de vendangeurs et des bruissements de chaînes nettoyant l'intérieur des tonneaux. — Assise près de la fenêtre, avec un livre ou un ouvrage de broderie, Camille regardait mélancoliquement les façades grises où suintait l'humidité, et les croisées aux persiennes presque toutes fermées. Parfois le vent d'ouest détachait les feuilles jaunies d'un platane du voisinage; elles s'envolaient par-dessus un mur de jardin et venaient s'éparpiller piteusement sur les pavés mouillés de la cour. Camille suivait d'un œil attendri cette chute tournoxaute des dernières verdures de la saison. Elle songeait que cette année au déclin avait vu verdoyer son amour pour Marcel ; elle se demandait si cet amour était condamné à avoir le sort de ces feuilles tombantes et s'il ne reverdirait jamais plus...
Depuis la pénible explication qui avait amené la scène de la place de la Mairie et déterminé la maladie de Desrônis, celui-ci n'avait jamais fait la moindre .rllusioii aux relations qui avaient existé entre sa fille et .Marcel Boisselier. Un eût dit qu'il craignait de revei!ir sur ce chapitre désagréable ; néanmoins, à certains indices obscurs, Camille devinait qu'il n'avait pas con- Lance dans le repentir qu'elle manit'estait. Elle surpre-
«32 TAiME AURÉLIE.
nait de temps à autre certains regards soupçonneux, sournoisement jetés sur elle par Amablc, lorsqu'il la voyait attristée ou distraite. — Il suivait avec une inquiétude nerveuse les moindres mouvements de Camille, comme s'il eût voulu chercher dans chacun de ses gestes la réponse à une question qui lui brûlait les lèvres, mais qu'il n'osait lormuler. Il ne pouvait supporter qu'elle le quittât ; dès qu'elle sortait de sa chambre, il était pris d'impatience et finissait par sonner pour la rappeler en toute hâte.
En somme, ainsi que le déclarait Sosthcne, « la maison n'était pas gaie ; » le jeune homme s'y trouvait mal à l'aise entre la taciturnilé maladive de son père, qui n'ouvrait la bouche que pour se plaindre des gens et des choses, et les rancunes de sa sœur qui lui battait froid depuis l'aventure de la grange; aussi il ne moisissait pas au logis; il n'y apparaissait que pour les heures de repas, et aussitôt la dernière bouchée avalée, il s'esquivait en prétextant d'un rendez-vous d'atïaires ou d'une besogne pressée qui l'obligeait à retourner à l'élude de M° Bobliqne. Il allait se distraire de la maussaderic de sa famille, en courant les vcndangeoirs des environs avec quelques camarades et en prenant part aux danses des vendangeuses dans lesfoulcries.
Vers le commencement de novembre, le temps se remit au beau, l'été de la Sainl-Marliii répandit un pâle soleil sur les collines dépouillées, et grâce à l'influence de cotte embellie, Amable Desrôiiis entra pleinement en convalescence : son cerveau se dégagea, ses muscles retrouvèrent leur élasticité, ses jambes redevinrent plus solides et le médecin lui conseilla de
prendre l'air. Camille l'accompagna dans ses preniiôres promenades le long des rues ensoleilh'^es. D'abord le convalescent ne se hasarda guère plus loin ({ue la rivière, puis peu à peu, il poussa plus avant à travers les faubourgs, jusqu'aux sentiers qui serpentent au bas d('S poteaux.
Une après-midi où le soleil luisait « clair et beau », Amable se sentant plus gaillard, dit à sa fille : — Aujourd'hui j'ai mes jambes de vingt ans, allons jusqu'à Popey.
Fopey est une grosse ferme, bâtie à mi-côte entre les vignes et l'Ornain, dans un site peu pittoresque ; elle ne se recommande à la curiosité des promeneurs que parce qu'elle a été une léproserie au moyen âge.
Camille et Desrônis gagnèrent lentement les bords du canal, puis le remontèrent dans la direction delà ferme. 11 avait gelé légèrement pendant la nuit pn'-cédente ; les herbes couvertes de givre craquaient sous les pieds, les ormes, dégarnis de feuilles et poudrés de frimas, s'emperlaicnt de gouttes d'eau à mesure que le soleil les atteignait : l'air sec et vif était très sonore, plein de bruits gais et réveillants: — roulements de voitures sur les routes durcies, claquements de fouet le long du chemin de halage, bouillonnements d'écluse... La haute cheminée d'une scierie langait d'intermittents filets de vapeur blanche, tandis que retentissait par intervalles le grincement bref de la scie débitant les planches. — Ce bruit qui rappelait à Can^ille l'aprèsmidi passée avec Marcel sur la galerie de la maison, lui causait des distractions mélancoliques. Son inattenlioQ n'échappa point à l'examen inquiet de Desrônis et
ses airs attiistés réveillèrent les soupçons de l'ennemi des Boisselier. Peu de temps après, sur la roule qui coupe le canal à la hauteur du pont tournant, une voiture vint à passer. Desrônis s'arrêta, mil la main sur ses yeux en manière d'abat-jour, et regarda attentivement la caisse peinte en vert du cabriolet traîné par uno jument grise.
— Ah ! ah ! dit-il en ricanant, voici le démocrate Boisselier dans son équipage... Il est trop grand seigneur maintenant pour visiter à pied ses malades... Cela lait pitié, ma parole !
Camille n'avait pas bougé ; elle restait silencieuse. Amable ajouta méchamment :
— Puisqu'il opère des cures si merveilleuses, il devrait bien s'occuper un peu plus de la santé de son fils... Quelqu'un (lui a rencontré ce jeune merle à Paris me disait hier qu'il lui avait trouvé fort mauvaise mine... Il s'amuse trop probablement !
Tandis qu'il parlait, il sentait sur son bras trembler celui de sa tille, et en même temps il s'apercevait qu'elle était devenue très pâle.
Il se tut et tous deux se remirent à suivre la levée caillouteuse du canal. Au bout de quelques minutes ils se trouvèrent en l'ace du cimetière. Le grand enclos, aux murs de pierre de taille, étagoait en amphithéâtre ses tombes blanches et ses massifs d'arbres verts, dont le soleil illuminait les branches mouillées. — Desrônis poussa un long soupir, et quittant brusquement la chaussée du canal, entraîna sa fille vers la grille ouverte.
— Camille, dit-il d'une voix plaintive, il y a long-
temps que je n'ai vu la tombe de ta pauvre mère... Si tu veux nous lui rendrons visite en passant.
Elle inclina la tète en signe d'assentiment et ils s'engagèrent dans l'allée tournante qui montait enécharpe à travers le cimetière.
Camille, se félicitant intérieurement de cette diversion qui allait effacer de l'esprit de son père le souvenir de Marcel, montrait en ce moment un redoublement de tendresse et de sollicitude. La montée était rapide et le cailloutis, assez dur pour les pieds du convalescent. La jeune fille insista pour qu'Amable reprît haleine et s'assît pendant quelques minutes au seuil de la maison du gardien. Celui-ci cumulait les fonctions de fossoyeur et de jardinier-fleuriste ; autour de sa maisonnette s'étendaient des massifs de plantes destinées à l'ornement des sépultures. Desrônis acheta deux pots de chrysanthème et ils reprirent le chemin de la tombe de Fanny.
Cette tombe était située dans le haut du cimetière, à l'abri des thuyas et des ifs qui bordaient l'allée. Dans la pierre surmontée d'une croi.\ sculptée, une plaque de marbre encastrée contenait cette épitaphe :