INCONSOLABLE
L'or des lettres déjà lavé par la pluie, les plaques de mousse qui couvraient comme d'une lèpre les rugosités de la pierre, semblaient indiquer que depuis l'époque où celle inscription avait été gravée, « l'inconsolable époux » avait passablement négligé l'enlretien du monument où il devait venir pleurer chaque jour. Cela n'empêcha pas Amable de pousser de nouveaux et profonds soupirs à la vue du marbre noir de la pierre tumulaire, tandis que Camille, ayant déposé les fleurs de chaque côlé de la croix, s'agenouillait et priait tout bas.
Desronis, le front rembruni, contemplait gravement le tertre vert encombré de plantes parasites, lessapiris où pendaient de scintillantes aiguilles dégivre, et au loin la ville vaporeuse sur la colline opposée ; puis ses regards inquiets et chagrins revenaient étudia .es trnils de la jeune tille absorbée dans sa prière. Tout à coup il ôla son chapeau et murmura d'une voix sanglotante :
— C'est là qu'un jour on me mettra... près de ma pauvre Fanny, ma pauvre chère femme!... Jamais ta mère ne m'a tant manqué 1 continua-t-il en s'adressantà Camille qui s'étailjcievée tout émue et se tenait près de lui ; — si elle était rest-ée avec nous, bien des choses tristes n'auraient pas eu lieu... Ta mère était la b')nne fée du foyer, l'ange gardien de la famille... Je n'ai jamais senti aussi amèrement qu'aujourd'hui la perte (jue nous avons laite l
Si « la pauvre chère Fanny », sous son tertre négligé et sa tombe moussue, avait pu répondre à cette oraison funèbre, peut-être eût-elle exprimé ses préfé-
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rences pour uue lidélité moins illusoire et une douleur moins stérile. Peut-être eût-elle insinué aussi que M™* Clarisse Herbillon avait uq peu bien vite pris sa place dans le cœur de l'inconsolable époux... Mais la terre qui recouvre les morts les rend sourds et avongles ; ils ont du moins cette suprême consolation de i: ; plus entendre nos doléances hypocrites, et de ne plus voir nos palinodies.
Tout en écoutant son père, Camille se faisait involontairement quelques rédexions analogues. Toulelois elle était elle-même trop sincère pour ne pas croire à la sincérité actuelle des regrets de Desrùnis, et elle ne pouvait s'empêcher d'être émue par l'expression de tristesse empreinte sur la (Igure du docteur.
— Oh ! papa, s'écria-t-elle en sautant au cou de ce r.ernier et en l'embrassant, je tâcherai de remplacer maman près de toi.
— Je ne doute pas de tes bonnes inlenlions, répondil-il en secouant la tête, mais seras-tu assez courageuse pour les mettre à exécution ? Ta mère n'était pas seulement l'épouse alTectueuse et tendre, c'était aussi la femme du devoir, dévouée à la prospérité et à l'honneur de la maison, ayant à cœur mes intérêts comino les siens propres, et ne reculant devant rien pour les défendre...
— J'essaierai de me dévouer, moi aussi.
— Ta mère et moi, poursuivit-il avec animation, nous ne faisions ({u'unl... Mes joies étaient ses joies, mes ennemis étaient les siens ; jalouse de ma dignité,
Me épousait mes rancunes comme mes affections... Te sens-lu capable de l'imiter?
t38 TANTE AURÉLIE.
— Je ferai... mon possible, dit-elle cf une voix moins résolue, en comprenant tout à coup où Desrônis voulait en venir.
— Ta mère, elle, n'aurait jamais poussé l'oubli du devoir jusqu'à serrer la main du fils de celui qui m'a enlevé déloyalement ma clientèle, et qui m'a odieusemont injurié... Elle l'aurait haï, comme je le hais, de toutes les forces de son cœur 1
Pas de réponse... Camille avait seulement pâli et elle restait devant lui sans desserrer ses lèvres qu'agitait un léger frémissement nerveux.
— Ah I s'écria-t-il en frappant du poing sur la pierre de la tombe, tu penses toujours à lui... Malheureuse !
— Pardon! balbulia-t-elle effrayée, pardonne-moil
— Commentveux-tu que je te pardonne, quand je sens que la personne de ce misérable enjôleur est sans cess-î entre toi et moi?... Ah! je ne disais rien, mais jo t'épiais à la dérobée et je lisais sur ta figure comme dans un livre... Tu n'es occupée que de lui !... Tout à riicure, quand j'ai prononcé son nom, j'ai bien vu comme tu tressaillais et comme tu changeais de couleur...
— Père, si j'ai commis une faute en le revoyant, j'en ai été la première punie ; je t'assure que je me repens... Pardonne-moi !
— Tu te repens, c'est possible, mais ce n'est pas tout de se repentir, il faut encore détester son péché...
— Écoute, reprit-il en lui saisissant violemment la main, tu vas me jurer ici, sur le nom de ta mère et
sur la tombe où elle repose,... tu vas me jurer que tu n'aimes plus ce iMarcel, «lue tu ne l'aimeras plus jamais!
Elle détournait la tête et essayait de retirer sa main.
— Non 1 murmura-t-elle, pas cela...
— Jure 1
— Je ne peux pas 1
— Ah ! fille désobéissante et obstinée, s'écria-t-i! en lui lâchant la main, n'as-tu pas honte de montrer ta perversité jusque devant la tombe de ta mèrel...
La figure de Desrônis s'était altérée ; l'irritation maladive qui le surexcitait se manifestait par de subites rougeurs et un fiévreux éclat des prunelles. Camille eut peur que la colère ne déterminât une nouvelle congestion, et le regardant avec des yeux plems de larmes, elle se rapprocha de lui les mains jointes :
— Papa, supplia-i-elle, calme-toi, je suis décidée à rester près de toi toute ma vie et à faire en sorte que ta maison redevienne tranquille, heureuse comme du temps de ma mère... Mais ne me demande pas de te dire des choses que je ne pense pas... Je mentirais si je jurais que je n'aime plus Marcel...
— Et qu*espères-tu donc en l'amourachant de lui?... reprit-il en ricanant, l'imagines-tu qu'il l'épousera?... Il te compromettra et se moquera de toi... Bon chien chasse de race !
— Je n'imagine rien et je n'espère rien, je l'aime, voilà tout.
Il laissa tomber sa tète sur sa poitrine et murmura d'un ton tragique :
— Je n'ai plus de (illc, ma lille m'abandonne pour des étrangers !
— Non, père, répliqua-t-elle en lui parlant d'un ton ferme et doux à la fois, comme celui qu'on prend avec un enfant malade, la fille ne t'abandonne pas... Je vivrai pour loi et uniquement pour toi... Je connais mon devoir cl je le remplirai... Puisque tu veux que je m'engage par un serment, eh bien I je te promets de ne jamais chercher à revoir Marcel... Mais n'exige pas davantage, n'exige pas l'impossible I
Il secoua la tôle d'un air mécontent, mais il n'osa pas insister. La contenance et la parole énergique de la jeune fille imposaient à cette âme faible. Il sentait en elle une résolution et une volonté contre lesquelles ses colères et ses lamentations enfantines se heurteraient en vain. Il se résigna donc à accepter ce que Camille lui offrait, mais sans lui en savoir gré. il gardait son attitude maussade et boudeuse, et restait immobile, les yeux fixés sur la vallée où l'approche du soir faisait monter de légers Voiles de brume. — Les vapeurs de novembre rasaient les berges du canal ; elles s'élevaient insensiblement, escaladaient les murs du cimeti'ic et rampaient au-dessus des tombes. La gaiclc de I après-midi se noyait dans ce brouillard, et le soleil déjà 1res bns, sombrait dans une mer de nuées, où son disque ne paraissait plus que comme une grosse lune rouge.
Camille toucha doucement l'épaule d'Amable Desrônis.
— Papa, reprit-elle, voici l'humidité qui tombe, il faut rentrer afln de ne pas prendre froid...
Il se laissa emmener par le bras, et ils redescendirent sans parler la pente du cimetière. — La brume s'épaississait de plus en plus, on la voyait s'amasser au bas de la ville et se mêler aux fumées qui planaient sur les toits; le vent devenu aigre soulevait les feuilles -srches, éparscs dans les fossés, et les roulait le long des talus; les grands roseaux aux tiges flétries frissonnaient aux remous de l'eau qui les frôlait avec un bruit mélancolique. — Le père î\ .d fille restaient silencieux, enfoncés chacun dans leurs pensées; tous deux subissaient l'impression de tristesse causée par ce retour subit de l'ombre et du froid, après cette après-midi si claire et si ensoleillée. Desrônis égrenait mentalement le chapelet de ses rancunes contre les Boisselier ; Camille songeait à Marcel et à son amour désormais sans espoir... Et ainsi sans échanger une parole, ils regagnèrent la maisoû de la rue des Tanneurs.
Si
Vï
— Eh bien, nous voilà de nouveau dans le pétrin 1... Elle revient à Viilotte 1 s'écria M-"" de Lisle en entrant un malin dans le capharnalim de M"" Monléclair.
— Quel pétrin? demanda lante Aurélie en tirant sa tête hors d'un carton vert où elle cherchait un dossier, qui revient à Viilotte?
— Eh! cette créature, celte Clarisse Ilerbillon... N'ètes-vous donc au courant de rion? reprit la dame, enlevant sans façon une pile de papiers de dessus une chaise, afin de pouvoir s'y poser. — Il jaut que j'arrive de Renesson pour vous apprendre les nouvelles de la ville I
— Voilà cinq jours que je ne suis sortie, répliqua la vieille fille... J'ai passé tout ce temps à relever sur mon plan les erreurs commises par les experts chargés de délimiter mes grèves... Ohl madame de Lisle, ces gens i!u Do-niaine me font damner!...
— Vous auriez peut-être agi sagement en acceptan»
le million qu'ils vous oflraienl, mademoiselle Montéclair; mieux vaut tenir que courir...
— Madame de Lisle, dit tante Aurélie, redressant sa taille plate que l'âge commençait à voûter, si vos voisins, en retournant leur charrue sur vos champs, vous enlevaient chaque année un sillon depuis trente ans, et s'ils vous offraient comme indemnité le quart du bien dont ils vous auraient fait tort, racceplcriez-vous?
— Moi, vertubleu, je plaiderais plutôt jusqu'à mon dernier jour!
— Vous voyez... Avant de conseiller les gens, il faut se demander ce qu'on ferait si on était dans leur peau... Mais parlons de cette Herbillon, pourquoi revient-elle traîner ses guêtres par ici?
— C'est un scandale ! — Figurez-vous que le préfet de Villotte est remercié, et qu'il est remplacé par M. Herbillon.
— M'"« Herbillon, préfète! s'exclama Aurélie, en joignant les mains; j'ai vu des choses étonnantes dans ma vie, mais après celle-ci il faut tirer l'échelle...
— Que voulez-vous ? On doit s'attendre à tout avec un gouvernement comme celui du neveu de Bonaparte... Les aventuriers et les aventurières s'entendent comme larrons en foire, et la créature n'aura reculé devant non pour arriver à ses fins... Quant à son mari, pauvre liommel il est habitué à devoir tout aux vilenies de ^a femme... Une de plus, une de moins, ça lui est indifiVrent.
— Et comment prend-on la chose en ville?
— Tout le monde est indigné; il n'y a que mon dindon de gendre qui se redresse et fait la roue... Pauvre
niais qui se réjouil d'clre de nouveau plume à vif!... Ah I nous allons en voir de belles... et cette fois, le reste de son sainf-frusquin y passera!... S'il n'y avait que lui dans la bagarre, je m'en consolerais, mais ses mallieureu.x enfants en pâtiront, et c'est ce qui me tourne le sang.
— L'aventure est fâcheuse, j'en conviens... quant aux enfants, rassurez-vous, madame de Lisle, leur avenir n'est pas en péril, ils seront mes hériliers... Mon testament est là, dans ce carton, dit solennellement M"« Montéclair en désignant l'un des compartiments de son carlonnier; il est là tout entier écrit de ma main... Il n'y manque plus que quelques lignes où je me réserve de coucher un ou deux legs particuliers en faveur des gens qui m'ont aidée à établir mes droits. . D'ici à un an tout sera terminé, et à ma mort on trouvera les choses en règle... Camille et Soslhène seront riches, madame, et le retour de M™" Herbillon ne m'effraie pas pour eux.
M""" de Lisle secouait la tête d'un air peu convaincu ; en fenmie positive elle traitait volontiers do chimères les espérances de tante Aurélic et n'avait qu'une médiocre confiance dans l'issue favorable de cet éternel procès.
— En tout cas, ajouta-t-elle en prenant son sac o! son parapluie, mes pelits-enfanls trouveront toujour> intact notre bien de Renesson, et sur celui-là la drôlesse sera bien habile si elle parvient à mordre!
La nouvelle apportée par M'"' de Lisle était parfaitement exacte. Par une de ces brusques évolutions qui devini-ent fréquentes dans les dernières années du
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second empire, Napoléon lil venait de remplacer un ministère autoritaire par un ministère à visées libérales, et naturellement le personnel des préfectures avait été remanié dans le môme sens. Le préfet de Villolle se trouva compris dans l'abatis qu'on méditait et iM'"^ 11erbillon ne fut pas étrangère à sa disgrâce. Elle avait mis à profit son séjour forcé de quatre années à Paris pour nouer d'utiles relations dans le monde des sénateurs, des députés et des chambellans, et elle réussit à per^ suader au ministre de l'intérieur que M. Herbillon était le seul homme capable d'administrer le déparlement de la Haute-Meuse, dans le sens des idées gouvernementales.
Quand la nomination de l'ancien directeur des contributions parut au Journal officiel, il n'y eut d'abord dans Villotte qu'un cri de stupéfaction. Puis, comme la société de celte petite ville est composée en majeure partie de fonctionnaires, on réprima prudemment toute manifestation trop ostensible, et on se contenta de s'indigner chez soi, entre intimes et toutes portes closes. — Irez-vous chez la préfète ? était la question que se posaient immanquablement les dames en se rencontrant. — Les femmes des gros fabricants ou des riches pro|jriclaires, bénéficiant de leur situation indépendante, déclurai'ent net qu'elles ne mettraient plus les pieds à la préfecture; à quoi les femmes des fonctionnaires répliquaient en soupirant, que dans leur position, une ab.-îtention complète était impraticable, mais qu elles se borneraient certainement aux visites strictement polies.
Po jrtant, quand M""* lierl illon se fut installée dans