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Voy. Appendice, VI

LA TAPISSERIE A REIMS

Cette opinion est celle de juges compétents, de MM. Jubinal, Dussieux, Charles Blanc' ; ils n’hésitent pas à reconnaître que, dès le xivc siècle, les tapis de Reims jouissaient d’une célébrité universelle, avec ceux d’Arras, de Beauvais et de Paris. Je pourrais me dispenser d’invoquer d’autres autorités , mais les gens difficiles veulent des preuves, et, malgré la perte ou la dispersion des documents, j’essayerai de leur en donner.

Le Grand d’Aussay termine son Histoire de la vie privée des Français 2 par un recueil de proverbes du xme siècle, tiré d’un manuscrit du fonds de Saint- Germain, à la Bibliothèque royale, où se trouvent rassemblées les choses de ce temps qui avaient le plus de réputation, non seulement en France, mais dans toute l’Europe; parmi elles figurent les tapis de Reims, alors sans rivaux, puisqu’aucune autre ville, dans le document que j’invoque, ne partage notre renommée pour ce genre de produits.

On ne sera conséquemment pas surpris de trouver dans Du Cange, au mot tapinum , des textes extraits d’anciens cartulaires et relatifs aux marchands de Reims qui étalaient dans les foires les toiles et tapis de notre fabrique.

Les Statuts du métier dressés en 1302, lors delà fusion des deux corporations des haute-lissiers et des tapissiers sarrazinois, nous fournissent un nom qui prouve que des ouvriers de Reims travaillaient alors à Paris. Eustache de Reims y figure comme signataire parmi les maîtres sarrazinois.

Dans l’énumération des dons Dits à nos églises, j’ai rappelé les tapisseries données en 1419 à Saint-Remy par son abbé Jehan Canart. Parmi elles il en est dont un ancien inventaire parle en ces termes :

« Il fist faire et donna cincq grandes pièces de drap de tappicerie où est la vie de Monsieur saint Remy jusques à l’histoire où il baptisa le premier roy chrestien, et sont lesdits tappis à grans personnaiges. »

Il faut citer encore, à ce propos, un acte que nous offrent les archives de l’abbaye, et qui porte la date du 11 octobre 1419 (liasse ^89, n° 5). L’abbé y donne décharge des sommes employées par Nicole Josselin, religieux de l’abbaye et prévôt de la Montagne, « commis par nous, dit-il, en l’ouvraigc de la tappicerie de Monsieur saint Remy que présentement faisons faire, tant aux tapiciers et au pointre {sic) qui la font... »

On ne parle en ces termes que d’un ouvrage exécuté dans le pays, sous les

1. Jubinal. Les anciennes tapisseries historiées, t. II, p. i5. — Dussieux, Les artistes français à V étranger, î" édit., p. 5. Ch. Blanc, Hist. des peintres, École française, Introduction, p. 8.

2. T. III, p. 403 de l’édit, donnée par Roquefort. Lemanuscrit cité est un in-fol. du fonds Saint-Germain, fol. 71, recto, col. 2.

LA TAPISSERIE A REIMS

yeux de celui qui en fait les frais ; et ce qui est dit des conditions dans lesquelles fut exécutée la tapisserie de la vie de saint Remy, doit vraisemblablement s’appliquer aussi à une autre tenture, celle de la vie de saint Christophe, en cinq pièces, que le même abbé fit faire ensuite1.

L’histoire des tapisseries de la cathédrale nous offre un peu plus tard un pareil fait. Soit que les tapisseries léguées par Jacques Juvénal des Ursins ne fussent pas entièrement terminées, soit qu’elles fussent insuffisantes pour garnir le chœur de Notre-Dame, l’un des premiers soins de Jean Juvénal, de retour à Reims en 1459, après le procès du duc d’Alençon, fut de réunir d'habiles ouvriers pour achever l’œuvre commencée par son frère. Marlot, à qui nous empruntons ce renseignement 3 l’avait certainement recueilli dans les archives du Chapitre.

Dira-t-on que les ouvriers qui travaillèrent à ces tentures pouvaient être des étrangers, réunis pour la circonstance? Cette supposition aurait quelque apparence de raison, si les faits qu’elle doit expliquer étaient isolés et sans suite, comme sans précédents. Or il ne faut qu’ouvrir les Archives de Reims par Varin pour reconnaître que les tapis étaient pour Reims, à cette époque, un objet de fabrication habituelle. Voyez, par exemple, en 14^6, le tarif des produits soumis à l’impôt des aides royaux : vous y trouverez les tapisseries portées, avec les serges et d’autres tissus, pour un revenu de xl sols, de même que les étamines pour un revenu de xxvi livres. ( Deniers patrimoniaux, vol. II, n° 3.)

Un peu plus tard, en 1457, je citerai le nom d’un tapissier faisant réellement la tapisserie. « Le ixe jour de mars 1457, lit-on au compte du temporel de l’archevêché, Lods et ventes (p. 115 vE0), fut payé audit Colin Colin, tapissier, la somme de 3 3 sols par. pour salaire d’avoir fait pour mondit seigr de Reims trois escussons aux armes de rnond. seigr et mis en trois tappis où il y a à chacun une licorne. »

Je ne doute pas qu’en continuant nos recherches nous ne trouvions de nouveaux documents du même genre.

Ils doivent être rares néanmoins, car à cette époque le vieil art français de la tapisserie, banni de nos cités industrieuses par la guerre et l’occupation étrangère, a émigré presque entièrement dans les Flandres et dans l’Artois, où l’attiraient et le maintinrent pendant deux siècles les ressources d’un vaste commerce, les arrivages de laines à bon compte, les perfectionnements de la teinture, enfin et surtout les

1. On peut voir, par le Mystère de saint Christophe, publié par la Société des bibliophiles français [Mélanges, t. VII), quelle pouvait être la composition des sujets de cette tapisserie.

2. Hist., t. IV, p. 210, édit, de l’Académie. —V. aussi Dallier, Mémoires pour servir à l'histoire de Reims, in-folio, t. Ier, p° 5o2.

LA TAPISSERIE A REIMS

encouragements accordés aux industries de luxe par la maison de Bourgogne. Grâce à ces conditions favorables, Valenciennes, Tournay, Bruxelles, Lille, Audenarde, Arras surtout, devenus presque exclusivement les centres de cette fabrication, finirent par faire oublier notre ancienne réputation, en dépit des efforts de François Ier pour la relever à Fontainebleau.

Et cependant, n’est-ce pas, en quelque sorte, une démonstration de la persistance de la tapisserie à Reims, que la présence de cette suite si riche de toiles peintes que nous a conservées l’Hôtel-Dieu? Plusieurs proviennent du mobilier décoratif que l 'échevinage mettait à la disposition des acteurs des mystères, mais le reste porte évidemment le cachet de cartons de tapisseries exécutées pour le Chapitre, et selon toute vraisemblance exécutées sur place'. Plus heureuses que plusieurs des cartons de Raphaël, ces toiles ont échappé à la destruction ; avec elles s’est conservée pour Reims la trace de l’art dont nous parlons, à travers le xve, le xvie et le xvne siècle, auxquels elles appartiennent.

Arrivé à ce dernier, nous n’aurons qu’à enregistrer les documents qui s’offriront en foule à notre choix. Volontiers je dirais de cette époque quelle fut pour nous celle d’une renaissance de la tapisserie : renaissance d’autant plus facile et plus active que cet art avait encore des représentants à Reims, quand l’interruption des dissensions civiles et religieuses, après l’avènement de Henry IV, lui permit, comme à beaucoup d’autres, comme aux lettres elles-mêmes, de reprendre son libre développement. Car il ne faut pas l’oublier, ce commencement du xvne siècle est pour nous, après le pontificat du cardinal de Lorraine, l’époque la plus florissante de notre histoire au point de vue intellectuel.

Si, dans les premières années du siècle, le nombre restreint des maîtres qui exercent le métier, l’envoi d’apprentis dans d’autres villes pour l’apprendre1 2, l’appel à des fabriques plus florissantes pour se fournir de tapisseries, indiquent peu d’activité dans la fabrication, bientôt il en est autrement. Ce n’est pas assez pour les tapissiers de tenir toujours, après les métiers artistiques proprement dits des vitriers, peintres, brodeurs, sculpteurs et bossetiers, leur rang dans les proces-

1. Les plus intéressantes de ces toiles sont aujourd’hi réunies au Musée de la Ville. Aux détails que nous avons précédemment publiés sur leur origine dans Les artistes rémois (Introduction, xxxm), nous ajouterons le suivant, recueilli dans Foulquart, Préparation pour le sacre de Charles VIII (Biblioth. de Reims, d’après le manuscrit original qui appartenait à la Ville, et se trouve aujourd’hui à la Biblioth. du roi, manuscrit Fr. 8335, Hist. de Reims, par Rogier, t. II] : « 1484. Le samedy i5 may, mon maître Coquillart me bailla l’histoire de l’Eslection et couronnement de Pharamond, premier roy de France, et de l’Institution de la loi salique, pour faire faire au coin de Saint-Fiacre... Les Carmes prêtèrent la couronne pour faire le mestier du roy Pharamond, et l’Hostel-Dieu presta ses tapisseries pour servir audit mystère. »

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