‹ Tapisseries de la cathédrale de ReimsChapitre 18 sur 59 · JEAN ET NICOLAS TAUXIER · texte numérisé non relu

JEAN ET NICOLAS TAUXIER

Ce nom existait depuis longtemps dans notre communauté des tapissiers, mais nous le citons seulement ici pour donner une nouvelle preuve des emprunts que nous faisaient d’autres villes au xvne siècle. En 1627, Marie de la Croix, veuve de Jean Tauxier, fait recevoir comme maître Nicolas Tauxier, son fils. Plus tard, en 1679 et 1680 (min. de Dallier et de Tauxier), nous trouvons les enfants de ce dernier, Pierre et Jean Tauxier, établis, l’un à Paris, l’autre à Londres.

Nous n’irons pas plus loin sans rappeler qu’après la tentative de Fontainebleau, renouvelée à Paris même dans les bâtiments du Louvre, par Henri IV, la fabrique royale de tapisseries était venue s’établir, en 1631, dans la maison de la Savonnerie, et en 1632 dans celle dite des Gobelins. La supériorité que la protection du gouvernement promettait à ces établissements, et plus tard à celui de Beauvais, semblait devoir entraver la marche des entreprises particulières. Mais pendant assez longtemps l’existence de ces dernières ne parait pas avoir été compromise par la concurrence officielle. Bien mieux, l’abandon par les établissements protégés des véritables conditions de la peinture textile et leur tendance à substituer de plus en plus aux tentures proprement dites des trompe-l’œil, des sem-

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blants de tableaux, fut profitable aux ateliers privés qui avaient conservé les traditions.

En 1669, cette industrie était encore assez florissante sur divers points du territoire pour que le pouvoir jugeât nécessaire de rappeler diverses conditions matérielles de sa fabrication. En 1669 fut publié à Paris (in-40 de 30 pages) un Règlement général pour toutes sortes de teintures de soyes, laine et fil qui s’emploient aux manufactures des draps d’or, d’argent et de soye, tapisseries et autres estoffes et ouvrages. Le même Règlement fut édicté de nouveau en 17} 3, sous Louis XV.

Nous n’avons pas lieu de croire que les teinturiers de Reims étaient intéressés dans ces prescriptions; les termes employés dans les marchés rapportés plus haut indiquent plutôt que nos tapissiers achetaient leurs laines et leurs soies toutes préparées. C’est aussi ce qui nous paraît résulter d’un acte que nous recueillons parmi les Insinuations de 1691 111693 (Archives judic. de Reims). Le 28 mai 1691, Jeanne Rogier et Catherine Marlier, marchandes à Reims, s’associent pour tout le trafic et négoce des marchandises de telles matières qu’elles puissent être, mais particulièrement « pour celui des laines de teinture de tapisserie. »

Cette mention spéciale annonce qu’il y avait lieu de compter à Reims sur une vente d’une certaine importance, et l’on peut en tirer cette conséquence, que la fabrication des tapisseries y était encore florissante.

Nous en trouvons encore la preuve dans les conventions intervenues peu d’années auparavant, en 1683 (min. de Lépicier, étude Lemoine), entre une douzaine d’ouvriers en haute lisse venus d’Amiens à Reims, et un marchand de cette dernière ville, associé avec un sergier, pour l’exploitation d’un certain nombre de métiers à tapisserie *. On trouvera particulièrement remarquable

1. 27 avril. Convention entre Anthoine Moreau, marchand bourgeois de Reims, et Jean Mary, sergier à Reims.

Toutes les marchandises unies qui se feront au logis dudit Mary sur les mestiers qui y seront montés et dressés par Jean Bricquet, ouvrier en haute lisse, demeurant de présent à Reims, et ci-devant à Amiens, avec lequel ledit Moreau a fait convention... seront pour le fait et compte dudit sieur Moreau moyennant le prix qu’ils conviendront entre eux.

3o avril. Jean Le Roy, Nicolas Bourdet, Georges Normant, Claude Rivière, Philippe Fontaine et Pierre Cellier, ouvriers en haute lisse, demeurant ci-devant à Amiens, estant à Reims, s’obligent envers Jean Mary, maître sergier, travaillant pour honor. homme Anthoine Moreau, de le servir et travailler en lad. qualité d’ouvriers de haute lisse... à raison de 12 solz par aulne desd. ouvrages.

3 may. François Le Loir, ouvrier en haute lisse, demeurant ci-devant à Amiens, s’engage aux mesmes conditions.

7 may. Guillain Hacart, Jean Moutardier, Jean Blondel et Louis Rousse, ouvriers en haute lisse, demeurant ci-devant à Amiens, s’engagent à travailler pour ledit Mary.

L’origine de l’industrie de la tapisserie à Amiens paraît remontera l’émigration des haute-lissiers d’Arras, après l’expulsion des habitants de cette ville, par Louis XI, en 1479. Au xvir siècle, les verduriers d’Audenarde copiaient les cartons d’Amiens (Boyer de Sainte-Suzanne, Les tapisseries françaises, p. 10).

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dans cet acte la liberté dont usait un marchand, de fabriquer et de vendre des tapisseries, sans être maître du métier plus que le sergier qui lui prêtait son atelier, à la condition d’employer des ouvriers qui avaient fait leurs preuves comme compagnons. Ce fait doit probablement s’expliquer par la réunion en une seule compagnie des corporations, autrefois distinctes, des tapissiers et des sergiers ; ainsi qu’à Paris, ces mêmes corps et trois autres, autrefois indépendants, s’étaient fusionnés en 1 636.

Deux réimpressions du Règlement dans le siècle suivant, en 173 i et en 1770, prouvent que la communauté n'était pas près de s’éteindre. Bien mieux, avec divers arrêts obtenus par nos tapissiers depuis quelques années, nous trouvons dans la dernière édition une sentence du bailly de Reims, en date du 23 janvier 1732 *, qui les autorise à avoir un bureau, comme les tapissiers de Paris, tant pour y déposer les marchandises saisies ou à visiter que pour y tenir les assemblées qu’on avait coutume de faire jusqu’alors chez les Pères Jacobins.

Quand la Révolution vint déclarer la dissolution de leur communauté, ses agents, en entrant dans ledit bureau, ne trouvèrent que des objets insignifiants à mentionner dans leur procès-verbal 1 2, dont voici la teneur :

« Aucun immeuble. — Mobilier : 4 flambeaux, 4 targes estimés 6 1. — Dettes actives : 24 1. 7 s. 6 d. »

Le chœur de Notre-Dame avait été entouré, au xivc siècle, d’une clôture en pierre semblable à celles qui subsistent encore dans les cathédrales de Paris, d’Amiens et de Chartres, à cette différence près, que la décoration extérieure, peinte et sculptée, qui fut exécutée à diverses époques dans les trois cathédrales que j’ai nommées, demeura chez nous à l’état de projet 3 ou du moins qu’on s’y

1. Déjà imprimée la même année, in-40, chez Piérard, avec un arrêt de la même époque.

3. Etat dressé par la municipalité, en exécution de l’art, xxm du décret des i5-24 août 1793. Varin, Arcli. législ ., statuts, t. III, p. 745.

3. M. Louis Paris, dans un Mémoire demeuré manuscrit sur l’ameublement et l’ornementation intérieure de la cathédrale, dit que l’archevêque Ferry Cassinel avait, par testament, laissé à cet effet à l’église de Reims une somme de 1,000 livres dans un coffret qui était en dépôt à Saint- Remy. Ferry Cassinel, nommé à l’archevêché de Reims en 1390, mourut peu de mois après, sans avoir mis les pieds à Reims. Il n’y aurait donc

contenta de peintures. Les tapisseries dues à la libéralité des archevêques permirent de dissimuler d’une manière heureuse la nudité des parois intérieures, et de la sorte ce côté n’eut rien à envier à celui des collatéraux.

Avant le don fait par Henry de Lorraine, voici, d’après Coquault ', comment on les disposait pour l’été, à Pâques, à cette époque de l’année où l'on a coutume de rendre aux églises la parure que l’humidité de l’hiver a contraint de mettre en réserve *. « Dedans ledit chœur et du long d’icelui est tendu tapisserie riche, sçavoir depuis le fond d'iceluy jusques au grand autel, en six pièces, V Histoire des guerres et baptême de Clovis, premier roy des Francs, et depuis ledit autel jusques au pulpitre (ou jubé), en dix-sept pièces contenant X Histoire de la vie et mort de la vierge Marie, et ont seize pieds de hauteur, excepté trois, » que l’on met sur les trois portes ou entrées du chœur 3.

Ces entrées étaient situées où elles sont aujourd'hui ; les deux de côtén’avaient qu’un battant, tandis que la porte placée sous le jubé en avait deux. Un seul de ces derniers était donc tapissé à l’intérieur du chœur, et c’est la dernière pièce, X Assomption, qu’on y voyait. Les deux autres petites pièces étaient celle des Prétendants et celle de la Visitation ; il est facile de se rendre compte de l’arrangement du reste. L’A rbre de Jessé commençait la série au bas du chœur et avait la Mort de la sainte Vierge pour vis-à-vis, deux tapisseries occupaient chaque travée, et au delà des portes latérales, en allant vers l'autel, étaient, d’un côté le Mariage, de l’autre X Annonciation.

La belle saison passée, on remplaçait « les belles tapisseries » par celles des Ursins ; on faisait de même à l'approche d’un sacre, pendant les préparatifs de cette cérémonie. Les tapisseries des Ursins, autrefois réservées pour les jours de fête, mais alors apparemment défraîchies et passées de mode, servaient aussi à couvrir les orgues, pendant le nettoyage des voûtes4. Il fallait cependant que ces tentures fissent encore assez bonne figure à l’époque du sacre de Louis XIV, puisque le chanoine Oudard Colbert et le Doyen jugèrent convenable, avec l’agrément du Chapitre, d’en parer l’appartement qu’ils destinaient à d'illustres hôtes ;

rien d’étonnant à ce que le Chapitre eût été frustré des effets de cette libéralité par la mauvaise volonté des frères du prélat, à qui ce dernier en avait confié l’exécution.

L’existence de la décoration peinte du côté des collatéraux est démontrée par le fait même que jamais on n’y plaçait de tapisseries.

1. P. Coquault, Relation de la grandeur, largeur, hauteur et autres singularités excellentes de l’édifice de Notre-Dame de Reims en Champagne, t. III de ses Mémoires, fol. a5, recto.

2. « A ce moment, dit Guill. Durand (liv. 6, chap. xc), on nettoie les églises, on en décore les murailles en y étalant des draperies, on déploie des tapis dans le chœur. »

3. Cette dernière phrase a été ajoutée à Coquault dans les diverses copies qui nous sont parvenues.

4. Conclusions du Chapitre touchant le sacre de Louis XIV, 14 juillet 1654; manuscrit de Lacourt.

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et celui que le premier devait recevoir n’était autre que Mazarin, ce fin connaisseur en fait d’art, particulièrement de tapisseries

Les tapisseries de Lenoncourt durent elles-mêmes céder la place d’honneur à celles de Henry de Lorraine, quand fut achevée l’œuvre de Peperéack.

On n’a aucun document qui fasse connaître à quelle époque on a commencé à suspendre les unes et les autres autour des basses nefs ; mais il est probable que cette disposition date seulement de la destruction de la clôture du chœur et de son remplacement par les grilles exécutées aux frais de l’abbé Godinot*. On y était naturellement porté d’un côté par la nudité des murs, et de l’autre par l’exemple de ce qui se faisait aux sacres : alors toute l’église était tendue de tapisseries de la couronne, les nefs basses et les chapelles comme l’intérieur du chœur et celui de la grande nef, et ces derniers sur deux rangs3.

En temps ordinaire, les tapisseries qui n’avaient pas place autour du chœur étaient serrées dans des armoires situées derrière l’autel4.

Le soin qu’apportait le Chapitre à l’entretien de ces tentures montre le prix qu’il y attachait. Quatre fois l’an, suivant les règlements du Chapitre, les coûtres lais devaient les faire sortir et les faire battre, et s'assurer quelles étaient en bon état. Un maître tapissier était spécialement chargé de ce service s. Des sommes importantes furent employées à les réparer; ainsi, en 1650, 3,500 livres furent payées pour avoir réparé les six tapisseries de l 'Histoire de Clovis6.

La Révolution venue, en janvier 1790, un inventaire de toutes les richesses de la Cathédrale fut dressé, en exécution d’un décret des 13 et 14 novembre précédents7. Ce récolement indique, sans désignation précise, une foule de

t. Ibid, et compte du tapissier Loiseau.

L'inventaire fait en i653, après sa fuite, et la correspondance de Colbert offrent plusieurs achats de tapisseries pour Mazarin; à l’époque de sa mort (1661), il avait acquis dix-huit nouvelles tentures.

2. Suivant Povillon (Description de Notre-Dame , p. 177, 194), les murs des collatéraux ne suffisant pas pour recevoir toutes les tapisseries, .plusieurs furent déposées à l’Hôtel- Di eu, et elles y servirent à décorer les salles aux jours de procession. Cinq des tapisseries de Lenoncourt paraissent avoir eu habituellement cette destination hors de la cathédrale.

3. Description de l’église pour le sacre, manuscrit de Lacourt.

4. Mémoire de M. Moët, coûtre ecclésiastique, sur les fonctions des coûtres au sacre de Louis XIV, manuscrit de Lacourt. On y voit que la veille du sacre, les chappes, aubes et linges qui devaient être employés à la cérémonie furent apportés là et préparés dans les armoires qui servaient pour enfermer les tapisseries.

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