L'Art, 1876, t. IV, p
HISTOIRE DE LA VIE ET MORT
même nom Jehan BEVL, ou plutôt Bailleul, dont la première forme serait abrégée, avec le mot Navo , abrégé également du flamand Navolgen , copier.
Ne serait-ce pas le nom d’un tapissier, descendant, fils même peut-être, du peintre de tapisseries de la Couronne Margaritique ?
Peut-être serait-il permis d’interpréter de même une partie de la légende recueillie dans la pièce n° 2, Anne et Joachim renvoyés par le grand prêtre. Nous y avons lu ce qui suit' : PEIORL H — ZEL VS BAIOS ZO.
Enfin, en réunissant les lettres qui se lisent sur la bride de deux chevaux voisins l’un de l’autre, dans X Adoration des rois, on forme ce qui suit : AWTH | AN. Nous ne saurions établir aucune conjecture sur cette leçon, non plus que sur celles que nous avons recueillies dans la pièce du Mariage.
Nous livrons ces noms aux chercheurs. Quant à nous, avec des données aussi vagues, il nous serait difficile de conclure ; nous croyons toutefois avoir dégagé ces trois points :
i° Inspiration flamande, comme dans toutes les œuvres de cette époque ;
20 Exécution française des cartons pour l’ensemble du travail, particulièrement pour l’architecture, avec participation d’une main flamande dans quelques parties ;
y Probablement confection de la tapisserie par des mains flamandes, en quelque lieu qu’elle ait été exécutée.
Avant Robert de Lenoncourt, en 1464, des artistes de l’école de Tours achevèrent à Reims, sous les yeux du traducteur, notre Guillaume Coquillart, la copie et les miniatures du livre des Antiquités de Josèphe1 2. Le chanoine-poète, devenu en 1509 grand vicaire du nouvel archevêque, usa-t-il de son influence auprès de lui pour diriger son choix, alors qu’il s'agissait d’exécuter pour sa cathédrale une œuvre d’art de premier ordre ? Si vraisemblable que soit cette supposition, quand on sait qu’avant d’être placé sur le siège de Reims Lenoncourt avait occupé pendant quinze ans celui de Tours, nous ne croyons pas pouvoir nous y arrêter.
A part l’inspiration qu’il voulait allemande, du moins pour les tapisseries de saint Remy, M. Vitet admettait la possibilité de l’exécution à Reims de ces tissus.
1. Dans la transcription des légendes, nous indiquons par | la séparation amenée dans les lettres par un pli de l’étoffe, par — la séparation en différentes lignes.
2. Œuvre de J. Foucquet, p. 120, art. de M. Vallet de Viriville.
DE LA SAINTE VIERGE MARIE
L’exemple donné par J. Canart à Saint-Remy suffirait, à défaut de preuves, pour justifier 1 opinion du savant archéologue. Nous avons dit que les tapisseries données par lui à son abbaye furent fabriquées à Reims sous ses yeux. Les toiles peintes de l’Hôtel-Dieu, dont les plus récentes ont certainement servi de cartons à des tapisseries, prouvent que cet exemple ne fut pas isolé. Enfin la présence à Reims de peintres de l’école à laquelle nos tapisseries appartiennent, me paraît suffisamment démontrée par l’existence de vitraux dans nos églises et de volets peints dans notre Musée, où l’influence flamande et le type flamand dominent d’une manière évidente, et qui cependant, suivant toute probabilité, ont été exécutés sur place.
En entrant dans la discussion soulevée par MM. Vitet et Jubinal, au sujet de l’origine et pour ainsi dire de la nationalité de nos tapisseries, nous avons admis comme possible la ressemblance signalée par le dernier savant entre elles et trois des tapisseries de Berne. Toutefois, dans la publication que nous devons à M. Jubinal, ce ne sont pas celles qui présentent le plus d’analogie avec les nôtres ; celles d’Aix me paraissent avoir plus de rapports, et, il est bon de le remarquer, elles passent pour françaises. Je signalerai pareillement de grandes analogies dans quelques tapisseries du Musée de Cluny, celles de Y Enfant prodigue et celles de David et Bethsabée. Mêmes costumes, même architecture, pareilles légendes sur les vêtements, fleurs semblables au bas des tableaux, mêmes bleus que dans nos robes de Vierge.
Quelques tapisseries de la Chaise-Dieu, que l’on croit françaises ou flamandes, celles de YHistoire de la Vierge, par Van Eyck, au palais royal de Madrid, offrent, comme les nôtres, avec des sujets analogues, le partage de la toile en plusieurs tableaux, dont un principal et un ou deux secondaires, ces derniers empruntés à l’Ancien Testament; enfin, en dehors de l’action, des personnages dans la bouche desquels l’auteur met les prophéties et sentences servant à déclarer ou à expliquer le sujet. C’est évidemment la même idée qui a présidé à la confection de ces tapisseries et à celle des nôtres.
Nous terminerons cette étude générale par quelques remarques que suggère la comparaison des pièces entre elles.
Le mauvais état de quelques-unes rend moins évidentes les analogies que les couleurs employées permettent d’établir ordinairement parmi les objets de cette nature. Il en est cependant qui se font remarquer davantage dans certaines pièces. Ainsi les verts de quelques manteaux, dans la Mort de la sainte Vierge, n’ont guère été employés de même que dans Y Arbre deJessé et la Nativité de la sainte Vierge,
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pièces aussi remarquables que la première par la largeur du dessin. Ces verts, d’ailleurs, comme les bleus, qui sont dus aux mêmes procédés de coloration, peuvent compter parmi les teintes qui ont éprouvé le moins d’altération
Les rouges cochenille, appliqués aux étoffes unies, se remarquent particulièrement dans des pièces dont le caractère général est moins large et plus archaïque. Le velours rouge est plus rare encore : on ne le trouve bien nettement accusé que dans une figure de prophète appartenant à la Nativité de Noire-Seigneur, celle qui porte deux fois répété le nom J. Beul ou Bailleul, et qui mérite d être signalée pour son élégance et la désinvolture de ses personnages.
Cette même pièce a des rapports pour le dessin avec le Mariage. Quoique disposée de la même façon que X Adoration des rois, elle ne paraît pas être de la même main; cette dernière a plutôt des analogies pour le style avec la Présentation de Notre-Seigneur et avec la Fuite en Egypte.
Aucune pièce n’est plus largement dessinée que la Sainte Famille. Or un des prophètes y a visiblement le type de Lenoncourt, que reproduisent plusieurs figures de la Mort de la sainte Vierge, toile également remarquable par l’ampleur et la noblesse de la composition.
Nous avons signalé, dans certaines pièces, un goût prononcé pour l’antiquité. Là où le dessinateur en a laissé plus de traces, par exemple dans la Présentation de Notre-Seigneur et dans Anne et Joachim renvoyés par le grand prêtre, les figures de prophètes sont moins bien proportionnées.
Les mêmes prophètes sont à la fois plus splendides et mieux campés dans la Rencontre à là Porte-Dorée, la Nativité de Notre-Seigneur, Y Adoration des rois, la
i . M. Darcel a donné dans la Galette des Beaux-Arts (a" série, t. XIV, p. 427) des détails très instrnctils snr la coloration des tapisseries. Nous allons essayer de les résumer.
Les tapissiers du moyen âge ne possédaient pas une palette plus variée que les miniaturistes et les peintres sur verre En outre des trois couleurs fondamentales, le rouge, le bleu, le jaune, ils n’usaient guère que du brun ronge du tanné et du vert, le tout de deux on trois tons seulement. Ayant peu de tons d’une même couleur a leur disposition, ils étaient forcés de les alterner, de les hacher les unes par les autres, afin de passer insensiblement et sans heurter l’œil d’un ton dans un autre et d’une couleur dans l’autre, ce qui n’eta.t pas sans difficulté, quand il s’agissait d’aller, par exemple, du bleu foncé à sa lumière qui était blanche, ou du vert à sa lumière qui était jaune.
Comme dans la plupart des sujets, ce sont les lignes verticales ou légèrement obliques par rapport a la verticale qui dominent, ces lignes verticales devenant horizontales sur le métier, il était bien plus facile de les dessiner suivant la trame que suivant la chaîne. Ainsi en fut-il des hachures, qui, exécutées horizontalement, apparaissent verticales.
Le tapissier, en effet, exécute comme une mosaïque de laine, dont les éléments sont des rectangles, et dont le dessin a pour contours une suite de lignes brisées ou de gradins allongés.
Le procédé de l’exécution per hachures parallèles s’accuse plus ou moins franchement dans toutes les tapisseries du xv au xvi- siècle, suivant qu’on a employé un plus grand nombre de couleurs dans leur composition. Ce nombre s’est accru à mesure que l’art se transformant a exigé plus de souplesse dans la traduction de modèles plus compliqués.
DE LA SAINTE VIERGE MARIE
Fuite en Égypte, la Sainte Famille , pièces très étudiées et d'une grande harmonie, dans lesquelles on trouve des dispositions semblables. Elles sont analogues aussi pour les figures d’anges ; et la tête de Joseph, quand elle s y trouve, offre une physionomie moins vieille et moins commune.
Les groupes de femmes se ressemblent visiblement dans la Nativité de la sainte Vierge, la Présentation de la sainte Vierge, la Visitation , le Mariage. L’agrément que leur doit cette dernière pièce en ferait certainement une des plus belles de la collection, si elle n’avait été excessivement fatiguée.
Parmi ces femmes, il en est dont la ressemblance est surtout frappante, par exemple, les deux qui suivent sainte Élisabeth dans la Visitation, et celles qui accompagnent sainte Anne dans Anne et Joachim renvoyés par le grand prêtre.
Une d'elles, qui porte des nattes de cheveux nouées sous la gorge, se retrouve à la Nativité de la sainte Vierge.
Sauf les trois que nous avons dit être de plus petites dimensions, les tapisseries de Lenoncourt sont généralement carrées et portent 4”, 90 en largeur comme en hauteur, bordure comprise. Quatre ont 30 centimètres de plus en largeur, savoir : Y Arbre de Jessé, Anne et Joachim renvoyés par le grand prêtre, la Sainte Famille , la Mort de la sainte Vierge; une cinquième, le Mariage, a. 5”, 60; enfin, Y Annonciation est plus large encore de quelques centimètres. Ces différences tiennent à la largeur des travées que les tapisseries devaient remplir.
Les petites avaient originairement 3™, 90 de hauteur sur 2™, 50 de largeur. L 'Assomption seule a gardé ces dimensions.
HISTOIRE DE LA SAINTE VIERGE MARIE
(tapisserie iui xvi1' siècî.e)