‹ Tapisseries de la cathédrale de ReimsChapitre 4 sur 59 · CAUSES QUI INFLUÈRENT SUR LE DÉVELOPPEMENT DE LA PEINTURE TEXTILE · texte numérisé non relu

CAUSES QUI INFLUÈRENT SUR LE DÉVELOPPEMENT DE LA PEINTURE TEXTILE

Après la peinture murale, ou plutôt à son exemple, la peinture sur verre et la sculpture s’étaient faites narratives, et développant, dans une suite de figures groupées, en peintures translucides dans les baies et les rosaces de nos églises, en reliefs animés dans les tympans, les voussoirs et les clôtures de chœur, les épisodes marquants de 1 histoire et de la légende sacrées ou profanes, elles avaient accompli avec une fécondité merveilleuse la tâche de parler aux yeux et au cœur de la multitude. L’une et l’autre perdirent ce caractère, quand elles cessèrent d’être purement décoratives, quand elles se séparèrent de l’architecture pour prendre une vie propre.

La peinture textile, conduite alors à sa perfection, arrivait à temps pour prendre la place de la peinture sur verre et de la sculpture dans le rôle élevé qu elles désertaient. Les vastes compositions qu elle étale au xve siècle dans nos églises, quoique en harmonie avec les formes architecturales, avec les vitraux et les sculptures dont elles continuent la vivante animation, n’ont pas pour objet unique den décorer les murailles, den rehausser les solennités; on les considère aussi comme un puissant moyen d’instruction, et c’est ce but qu’ont principalement en vue les pieux donateurs qui en enrichissent les édifices religieux : témoin cet évêque de Chalon-sur-Saône qui, hors d’état de travailler à l’instruction de son peuple par la parole comme il l’avait fait autrefois, écrit en 1457, Pour y suppléer, une édifiante compilation1, distribuée en chapitres sous forme de patrons ou plans de tapisserie, représentant la loi de Moïse, l’Évangile, etc.

A la même époque, 1 art dramatique parvenait à un épanouissement que les âges précédents n’avaient pas connu. La peinture, appelée à seconder la mise en scène, et devenue partie muette, mais indispensable, des spectacles populaires,

P. Paris, Manuscrits franc, de la Bibliothèque royale, n° 7027-3.

Elisait connaître aux assistants le lieu de la scène et tout ce que le jeu des acteurs ne suffisait pas à représenter. Bientôt, passant des toiles peintes aux tapisseries, les scènes des mystères, des fabliaux, des épopées du Moyen-Age, vinrent réjouir l'intérieur des grandes habitations, et y perpétuer, pour le charme des yeux et des esprits, les souvenirs de la littérature contemporaine, avec ceux de la légende et de l'histoire.

On rapporte de quelques Romains que, habitués au luxe de demeures somptueuses, ils emportaient avec eux en campagne des panneaux de mosaïque pour paver le sol de leurs tentes'. Les tentures et les tapis étaient pour les hommes du Nord un luxe bien autrement approprié au besoin de leur climat. Aussi bien, sur la fin du Moyen-Age, les châteaux les plus magnifiques ne pouvaient-ils se passer de cette parure. Sous la moelleuse épaisseur des tapis velus ou les chaudes couleurs des tapis de Turquie 1, les dalles du pavé perdaient leur froideur; sous les vastes tentes des tapis de murailles ou de haute lisse 3 disparaissait 1 aspect

i. Sueton. De Cæsare, 46.

s. D’habitude, le sol des parquets était jonclw d’herbes sèches ou de paille; les tapis velus pour les pieds étaient un grand luxe, comparativement auxtapis nostrefr ou tapis ras, de fabrication ordinaire, qui avaient la même destination. Ceux que l’on nommait particulièrement lapis de Turquie venaient originairement d’Orient, et surtout de Perse ; la Turquie étant la seule voie par laquelle on pût alors communiquer avec la Perse, leur donna son nom. Des auteurs qui ont pris à biche de glorifier le rôle d’Arras dans la fabrication des tapisseries du Moyen-Age, soutiennent que les tapis Sarrapnais ou Arraqemis ne doivent pas être confondus avec ceux de Turquie- il faudrait entendre par là, selon eux, les tapis façon d’Arras. Cette assertion ne me paraît pas appuyée de preuves bien solides; j’aime mieux en croire sur ce point l’usage conservé aux Gobelins d’appeler point sarraqin le point du tapis velouté ou de la Savonnerie, qui était sans doute le tapis mrapmu des statuts du métier au xme siècle. .

3. Dans le tapis de basse lisse, ordinairement de petites dimensions et employé pour l’ameublement, les fils de la chaîne ou lisse sont tendus horizontalement; dans les tapis de haute lisse , la chaîne est verticale et va de bas en haut : de là ces dénominations. A part cette disposition du métier, nous assure M. Darcel, le savant directeur des Gobelins, il est impossible à toute autre personne qu’à un ouvrier de distinguer la basse de la haute lisse.

Dans l’un et l’autre cas, on travaille à l’envers et l’on tisse sur un ou plusieurs fils, suivant que le dessin le demande, au lieu de tisser de bord à bord sur toute l’étendue de la chaîne, comme quand le tissu est uni. Le modèle, dans le métier de haute lisse, est copié dans le sens même du travail, tandis que, dans le mener de basse lisse, le modèle étant placé sous la chaîne, la tapisserie en est une contre-partie. On exécuté aussi, continue M. Darcel, la tapisserie sur un calque que l’on retourne, le modèle étant placé derrrère le tapissier pour le guider dans les colorations. D’après M. Boyer de Sainte-Suzanne (Notes d'un curieux , p. 48), les tapis de pied dits Sarrafinois, exécutés en basse lisse, ont précédé les tapisseries historiées ou de murailles, et plus tard on donna ce nom à tous les tapis de basse lisse.

Soit à cause de leur destination principale qui les réserve pour les pieds, soit à cause de la disposition de la chaîne, soit enfin à cause des marches dont leur métier était armé, comme le sont ceux que l’on emploie au tissage des étoffes ordinaires, les tapis de basse lisse s’appelaient aussi tapis de marche; d’où le nom de marcheteur donné à l’ouvrier, et celui de marcheterie donné à son œuvre au xvc siecle, d’apres des documents recueillis par M. Houdoy (Hist. de la fabrication lilloise). On appelle encore aujourd’hui manchette un petit tapis carré que l’on place sous les pieds.

Certains ouvriers préféraient la basse lisse, ou marche, en raison de la facilité et de la promptitude de l’exécution ; comme on les payait à la mesure, et non à la pièce, ils y trouvaient un salaire suffisant. D autres, recherchant surtout la perfection du travail, restaient fidèles à la haute lisse; ils maintenaient la tapisserie dans le domaine de l’art, tandis que la basse lisse se rapprochait davantage d’un simple métier.

Les tapis de murailles s’appelaient aussi tapis historiés ou à figures. Ces termes ont le même sens, et le

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triste et nu des parois de l’appartement, remplacé par l'animation de tableaux variés. Chaque chambre avait sa tenture et, d’ordinaire, était désignée d’après le sujet de cette dernière'. Mais le grand seigneur qui comptait de vastes châteaux dans ses domaines ne possédait pas toujours l’ameublement nécessaire à chacun d’eux. En avait-il plusieurs à sa disposition, il en était un qu’il préférait, pour le moment du moins, et dont il faisait orner sa résidence habituelle. De là vient que le roi de France en voyage était ordinairement précédé de tapissiers chargés de préparer son logis dans tous les lieux où il devait prendre gîte. Ainsi en était-il de Charles VI venant à Reims pour son sacre, dont les tapissiers, suivant les Comptes de V hôtel' , employèrent j 2,000 clous à crochet; ainsi de Louis XI luimême qui, chaque fois qu’il changeait de résidence, était accompagné d’un chariot attelé de cinq chevaux3 portant « sa tapisserie ». On sait enfin qu’à Granson, entre autres richesses provenant du duc Charles le Téméraire, les Suisses recueillirent une incroyable quantité de tapisseries enfermées dans des caisses4. Ces exemples prouvent combien était indispensable alors cette partie de l’ameublement; et si tel a été le rôle ordinaire, en quelque sorte journalier, des tapisseries, il est facile de concevoir quelle importance elles eurent dans les fêtes, les solennités, les sacres, les entrées princières, à une époque de luxe excessif comme le xve et le xvf siècle. Aucune ne produisit un plus grand nombre de tapisseries historiées, aucune ne nous en a laissé d’aussi splendides.

A ces siècles de prospérité pour les arts succédèrent des années d’agitation qui en arrêtèrent l’essor. Les luttes civiles et religieuses, qui couvraient le sol de ruines et qui épuisaient les populations, laissaient peu déplacé et- de ressources

premier, si en usage au Moyen-Age, ne doit pas être entendu autrement, comme le prouvent ces phrases d’Anastase le Bibliothécaire : Vestis de historia cum elephantis (in Leoncm III); — Vélum... habens historiam i mperatoris (in Gregor. IV).

Le mot tente, dans le langage des tapissiers, a pre'cédé celui de tenture et s’est conservé jusque dans le xvu° siècle. A la même époque ( Mémoires de Mademoiselle, t. III, p. 297, édition Petitot), quand on quittait une maison pour aller en habiter une autre, on disait de la première qu’on la faisait détendre.

1. Par exemple : la chambre delà Toussains (Comptes de l’Argenterie, p. ly).

2. Le calcul en a été fait par M. Darcel (Galette des Beaux-Arts, t. V, 2e série, p. 18 1), d’après les Comptes de l’hostel , publiés par la Société de l’histoire de France, oit les allées et venues des tapissiers du roi à Melun, à Igny, à Reims, à Saint-Remy de Reims, à Vesly, à Soissons, à Villeneuve-Saint-Georges et autres lieux, enfin, après son retour à Paris, à l’hôtel Saint-Paul, au Louvre, au Palais, à Vincennes, occupent six pages. On y trouve plus loin le payement d’un chariot pour amener les chambres, c’est-à-dire les tentures, de Melun à Paris.

3. Compte commençant le 1" octobre 1478 ( Comptes de l’hostel, p. 35o et 382). Ce dernier passage mérite d’être cité.

« Item, pour ung grant coffre de cuir, ferré, de 5 à 6 piez de long, pour mectre les draps d’or du Conseil et autres menues choses dangereuses de la tapisserie dudit seigneur, pour porter au chariot de sa tapisserie par tous les lieux où ledit seigneur va... »

4. Peignot, Amusements philologiques. — De Barante, Histoire des ducs de Bourgogne, édit, de Ladvocat, 1826, t. XI, p. 28.

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pour les satisfactions du luxe. Quand le calme fut revenu, le besoin de recueillement qui succédait au trouble, l’amour de la simplicité prêché et mis en honneur par les chefs des réformés et même par quelques ligueurs, imprimèrent à la société une sorte d’austérité et comme de sécheresse. Joignez-y la nécessité pour l’art de descendre jusqu’aux conséquences extrêmes de la Renaissance, d’asservir de plus en plus les œuvres de goût à la raison, aux principes que l’on croyait avoir été ceux de l’antiquité, et vous comprendrez le caractère de la phase nouvelle qui marque le xvif siècle. La gravité sage et tempérée de cette période a sa grandeur, appropriée à l’état des esprits, et particulièrement aux aspirations de la classe bourgeoise, dont l'avènement à la fortune et au gouvernement des affaires est désormais assuré.

Avec la peinture, dont elle ne s’est jamais séparée, la tapisserie doit se plier à cette transformation ; renonçant aux élégances et à l’infinie variété du Moyen- Age, qui lui convenaient si bien, elle essayera de racheter la simplicité du fond, et, en quelque sorte, la pauvreté à laquelle elle est désormais condamnée, par la correction du tableau principal et par la richesse des ornements accumulés, suivant le goût du temps, dans les bordures, celles-ci gagnant en étendue à mesure que le sujet moins compliqué se resserre'. Pour nous, qui, sans sortir de Notre- Dame de Reims, pourrons juger par comparaison entre les œuvres des différents siècles, la lutte paraîtra, par bien des points, inégale.

Mais, pour être moins brillant à nos yeux, le rôle de la tapisserie n’en est pas amoindri ; un goût persistant la réclame comme élément de décor et d’ameublement ; elle a plus de succès encore comme moyen de fixer dans la mémoire les faits remarquables et les leçons de la morale. Les intelligences s’accommodent si bien alors de ce mode d’instruction, qu’il passe du domaine de l’art dans celui de la littérature. Jusque dans le milieu du xvne siècle, on voit éclore avec succès des livres dont les chapitres sont autant de sujets de tapisserie, comme « Les Tapisseries historiques, » publiées en 1644 par le grand ami de saint François de

1 . Il faut noter qu’au xvf siècle et dans les précédents on se passe généralement de bordure, ou bien une bande étroite et unie en tient lieu. Au xvi% lors même que plusieurs scènes juxtaposées forment un même tableau, un ornement courant ou composé d’arabesques suffit pour l’encadrer; souvent même, comme dans notre histoire de la sainte Vierge, on se contente d’un en-tête. Au XVIIe, la bordure le dispute au tableau en éclat et en surface; elle a sa coloration particulière; des cartouches portant des sujets en camaïeu, des figures, des armoiries, des devises y trouvent place; plus tard encore, le tableau, réduit à la mesure d’un simple médaillon que soutiennent des ornements très compliqués, semble n’être qu’un prétexte pour donner à ces derniers l’occasion de se développer.

Dans la première période, la tapisserie, fabriquée pour elle-même et sans destination précise, est une tenture que l’on déplace à volonté et que l’on replie quand l’espace à couvrir n’est pas de même longueur. Dans la suivante, la tenture est destinée à demeurer, et pour cela ses dimensions sont déterminées par la surface à couvrir. Dans la dernière, la tapisserie, réduite au rôle de panneau décoratif, est souvent encastrée dans la boiserie de l’appartement.

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Sales, Pierre Camus (Paris, in-8°) ; ou cet autre ouvrage d’un jésuite lyonnais, le P . Filère : « Le saint amour des maris et des femmes, des parens et des enfans, des frères et des serviteurs, représenté dans diverses pièces de tapisserie (Lyon, 1658, in-i 2); » ou encore celui-ci, qui les a devancés à Douai en 1606 (2 vol. in-8°) : « Le grand palais de la Miséricorde, orné et tapissé de belles et riches pièces des VII œuvres de l’Aumosne corporelle. » Le siècle précédent, qui a donné l’exemple de semblables productions et qui les accompagnait de vignettes gravées sur bois, « avec un huictain soubz chascune hystoire pour l’intelligence d’icelle », en avait évidemment pris l’idée aux tapisseries du temps1.

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