‹ Tapisseries de la cathédrale de ReimsChapitre 43 sur 59 · LA VISITATION · texte numérisé non relu

LA VISITATION

ette pièce, l’une des trois petites, a partagé le sort du n° VII, et n’a pas été plus heureuse dans les restaurations quelle a subies. Nous avons dit comment les armoiries y ont été remplacées : celles-ci enlevées, la conservation des tapisseries demandait qu’on n’y laissât pas de lacunes, et ce travail n’était pas sans difficultés. Mais que dire de ce bas de jupe qui a pris la place d’une légende dans le haut à gauche, et qui paraît appartenir soit au jeune homme qui occupe l’extrémité à gauche de la pièce n° VII, soit à celui dont le tronc seul est placé au-dessus de l’autel dans la même pièce ? Que dire aussi du bas de manteau qui remplace encore une légende, plus bas, sur la fournaise, et qui paraît devoir être reporté encore à un personnage de la pièce n° VII, celui qui est le plus proche de saint Joseph et lui adresse la parole?

Deux sujets secondaires accompagnent celui de la Visitation.

A gauche sont les trois jeunes hébreux dans la fournaise, et que le feu n’atteint pas ; à droite, Daniel dans la fosse aux lions, et que ces animaux respectent. Chacun de ces deux sujets renferme une prophétie de l’incarnation, ou plutôt une figure de la maternité virginale qu’Élisabeth doit proclamer, et Marie elle-même reconnaître dans la Visitation; c’est à ce titre qu’ils sont rappelés ici.

Parlons d’abord du premier.

Nabuchodonosor vit en songe un statue faite de quatre métaux, qui fut abattue par une petite pierre, transformée ensuite en une grande montagne. Daniel l’expliqua en annonçant les quatre empires qui devaient se succéder et que remplacera pour l’éternité l’empire du Christ. Daniel, en possession de la faveur

HISTOIRE DE LA VIE ET MORT

du roi, procura l’élévation de trois jeunes hébreux, Sidrach, Misach et Abdenago; mais ces trois jeunes hommes ayant refusé d’adorer une statue d’or que le roi avait fait dresser, leurs ennemis obtinrent qu’on les jetât dans une fournaise ardente. Sur ces entrefaites, « un ange vint à leur secours : » Angélus Domini descendit in fornacem ; ils furent préservés des flammes, et celles-ci, sortant par l’orifice de la fournaise, dévorèrent ceux qui les y avaient jetés. Les trois jeunes hébreux récitèrent alors le cantique célèbre qui porte leur nom, et le roi, dans l’étonnement, s’écria à son tour : « Béni soit le Dieu de Sidrach, de Misach et d’ Abdenago, car il a envoyé son ange et a sauvé ses serviteurs qui ont cru en lui : » Benedictus Deus eorum , qui misit angelum suum , et eruit servos suos qui crediderunt in eum.

C’est le tableau qui se présenterait plus nettement ici sans de malheureux raccommodages, et qu’indiquent suffisamment néanmoins un des bourreaux renversé, un autre en fuite.

La seconde scène eut lieu sous Darius le Mède.

Daniel, rendu une première fois suspect au roi, avait été livré aux bêtes ; le roi, étonné de le voir préservé de leur dent, prescrivit de respecter le Dieu quil honorait. C est alors que Daniel eut la vision des quatre animaux qui figuraient, selon lui, les quatre empires successifs du monde, que remplacera le règne du Christ. Rendu odieux au roi par les prêtres de Bel, il fut jeté de nouveau dans la fosse aux lions. Mais ces animaux le respectèrent pendant les six jours qu’il demeura au milieu d’eux. En ce temps, dit l’Écriture, était en Judée un prophète nommé Habacuc. Comme il portait des vivres à ses moissonneurs, un ange lui ordonna de les porter à Daniel qui était dans la fosse aux lions. Habacuc répondit qu il n avait jamais été à Babylone et qu’il ne savait où trouver cette fosse. Alors l’ange le prit par les cheveux et le déposa, avec la célérité d’un esprit, à l’endroit où était Daniel. Habacuc l’appela en disant : « Daniel, serviteur de Dieu, prenez le repas que Dieu vous a envoyé : » Daniel, serve Dei , toile prandium quod misit tibi Deus (Daniel, ch. xiv).

C’est ainsi que les choses se passent ici : Habacuc arrive à la fosse indiquée, transporté par l’ange, et sans que ses pieds touchent la terre ; les paroles que le texte sacré met dans sa bouche sont celles que portait le rolet dont le tissu a conservé une partie seulement.

Venons maintenant au récit évangélique.

« Marie alla au pays des montagnes, dans une ville de la tribu de Juda, et étant entrée dans la maison de Zacharie, elle salua Élisabeth. Aussitôt

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

qu Élisabeth eut entendu la voix de Marie, elle sentit son enfant tressaillir dans son sein, et élevant la voix, elle s’écria : Vous êtes bénie entre toutes les femmes,

et le fruit de vos entrailles est béni . Vous êtes heureuse, Marie, d’avoir cru !

Car tout ce qui vous a été annoncé de la part du Seigneur s’accomplira. Alors Marie dit ces paroles : Mon âme glorifie le Seigneur, etc.

Ici la scène se passe dehors. Les deux illustres mères sont arrêtées au pied d'un arbre ; elles ont la tête couverte d'un voile en forme de capeline, et sont vêtues d’un manteau par-dessus la robe. Marie est de plus nimbée; deux anges placés derrière elle lui servent de pages ; saint Joseph, arrivant à la suite, monte apparemment un degré. Elisabeth est accompagnée de deux parentes élégamment vêtues. Au bas, à droite, une personne dont il reste seulement les mains jointes, Zacharie sans doute, faisait pendant à Joseph. Une légende latine, placée audessus de chacun deux, développait le sujet annoncé dans les vers du bas, qui sont également perdus.

Comme dans la plupart des peintures et des sculptures du temps, la pensée d’Élisabeth se traduit ici par un geste significatif : elle porte vers Marie sa main gauche, en prononçant ces paroles qui sont entrées dans l’une des prières les plus fréquentes de l’Église. Plus timides ou meilleurs observateurs des convenances, les artistes du Moyen-Age nous présentent les deux saintes mères étroitement embrassées ou bien Élisabeth fléchissant le genou devant « la mère de son Seigneur. »

HISTOIRE DE LA SAINTE VIERGE MARIE

(tapisserie du xvi° siècle)

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