LA FUITE EN ÉGYPTE
Comment Jacob voulut prendre la fuite Et Jésus fut fugitif en Egypte David craignant et doutant son beau père Et eschapa par le divin mistère :
Pour la crainte de Esaü son frère :
Avec Joseph et la Vierge sa mère.
Le Roy Saül, fouit par la fenestre On lé cherchoit le voulant à mort mestre.
a- ■■ utre la fuite de l’enfant divin, la légende rimée mentionne celles de Jacob et de David, qui en sont des figures. La première occupe la gauche, la seconde le côté opposé.
- Ésaü, dit la Genèse (chap. xxvn), ayant menacé de mort Jacob,
à cause de la bénédiction qu’il avait obtenue d’Isaac à son détriment, Rébecca dit à ce dernier : « Mon fils, croyez-moi, hâtez-vous de vous retirer vers mon frère Laban à Haran. Vous demeurerez avec lui jusqu’à ce que l’emportement de votre frère soit passé: » Fuge ad Laban fratrem meum. Jacob donc, en costume de voyage, le bourdon sur l’épaule, un genou en terre, prend congé de son père et de sa mère ; il profite pour cela de l'absence d’Ésaü qui est à la chasse, ainsi qu’on le représente, « et poussé par la crainte de son frère, il quitte le toit paternel : »
Liquit tecta patris Jacob formidine fratris.
A son tour, David était devenu l’objet de la haine de Saül. Celui-ci avait voulu le percer de sa lance, mais il lui échappa. « Saül envoya donc des gardes à la maison de David pour s’assurer de lui le lendemain et le tuer : » Misii Saül aparitores (liv. I des Rois, ch. xix), ainsi qu’on lit au-dessus de la porte de la
maison. Mais Michol, femme de David et fille de Saül, rapporta à son mari
HISTOIRE DE LA VIE ET MORT
l’ordre que son père avait donné, elle l’aida à descendre au dehors par une fenêtre, et ainsi « David fut sauvé par Michol du piège qu’on lui tendait : »
Per Michol David Saul insidias cavit...
Un mot manque au vers pour la mesure, enlevé qu’il a été peut-être par une restauration; le sens est complet cependant, et l’on voit que le dessinateur n’a rien oublié non plus, si ce n’est de rendre David invisible aux soldats qui envahissent la maison, et de donner à celle-ci des dimensions suffisantes pour contenir tant de monde.
Mais voici que de toutes parts s’agitent d’autres soldats. L’épée à la main, ils poursuivent de pauvres femmes éplorées, ou déjà ils ont percé d’un coup mortel la gorge des innocentes victimes que leur dispute la tendresse de leurs mères. Vers la gauche un de ces enfants, déjà grand, échappe à la poursuite de deux soldats, mais d’autres lui coupent la retraite. Une mère, assise devant le corps sans vie de son enfant, se fait remarquer par l’explosion de sa douleur.
On sait qu’Hérode ne voyant pas revenir les Mages qui devaient lui apprendre où était le Messie nouveau-né, et l'ayant fait inutilement rechercher, donna ordre de mettre à mort tous les enfants mâles au-dessous de deux ans qui se trouvaient à Bethléem et dans les environs. Cette horrible exécution, connue dans l’Église sous le nom de Massacre des Innocents, s’étendit assez loin, s’il faut porter à quatorze mille le nombre de ces premiers martyrs, comme on le lit dans le calendrier grec et la liturgie éthiopienne.
Cependant l’ange du Seigneur était apparu à Joseph et lui avait dit : « Lèvetoi, prends l’enfant et sa mère, fuis en Égypte, et demeure dans ce pays jusqu’à ce que je te donne un ordre contraire; car Hérode cherchera Tentant pour le perdre. » Joseph obéit sans retard, et sous sa conduite le Rédempteur enfant, comme le dit ici le Psalmiste (Ps. 54), reconnaissable à la couronne qui surmonte son turban, « s’éloigne et cherche sa sûreté dans la solitude : » Ecce elongavi fugiens et mansi in soliiudine.
Cette retraite, sous le crayon de notre artiste, sera digne d’un Dieu. Marie, il est vrai, montée sur un âne, porte l’enfant divin enveloppé dans des langes et dans les plis de son manteau, et saint Joseph, le bâton sur l’épaule avec les provisions de route, tient par la bride la modeste monture; mais l’artiste s’est souvenu de ces autres paroles de David : « Il a commandé à ses anges de veiller sur vous et de vous garder dans la route. » Quatre envoyés du ciel, magnifiquement vêtus de chapes ou de dalmatiques, environnent leur roi, cc prêts à le
DE LA SAINTE VIERGE MARIE
soutenir, s’il le fallait, dans leurs mains; » cinq autres marchent en avant, «pour écarter les obstacles. »
C’est en Égypte que le Seigneur est conduit, » suivant les prescriptions de l’ange et la prophétie qu’Isaïe répète ici : Ecce Dominus ingredietur in Egiptum (Isaïe, 19). Le prophète ajoutait : « En sa présence, les idoles de l’Égypte seront ébranlées : » Commovebuntur simulacra Egipti (Ibid). C’est ce que nous lisons en haut de la tapisserie et ce qui se vérifie sous nos yeux. Les statues d’or placées sur deux colonnes et sur le pilastre auquel le peintre a suspendu les armes du donateur, tombent à terre, brisées comme par une puissance invisible. Une tradition recueillie par Eusèbe, par Sozomène, par Evagrius, par saint Athanase, par Origène, assure qu’en effet les idoles de l’Egypte tombèrent à Tarrivée de Jésus-Christ. Evagrius dit même avoir vu un temple où l’on assurait que ce phénomène s’était produit. Le Moyen-Age a recueilli avec respect cette tradition et il l’a perpétuée dans l’ornementation figurée des monuments.
On croit que Joseph et Marie s’établirent dans la Thébaïde, entre le Caire et Hermopolis. Le lieu de leur retraite, nommé Maturé, fut longtemps en vénération parmi les gens du pays et l’objet d’un pèlerinage. Ils y demeurèrent jusqu’à la mort d'Hérode.
On raconte qu’aux environs d’Hermopolis un arbre rendit hommage au Sauveur en s’inclinant sur son passage. C'est peut-être pour rappeler cette partie de la légende que le dessinateur a imaginé de placer un arbre entre le divin cortège et le principal épisode du massacre des innocents.
Le spectateur remarquera la grâce de chacun des personnages qui accompagnent l’enfant dans l’exil; le chien qui attend avec impatience le départ de Jacob, et jusqu’à ce singe à qui le peintre a ménagé un gîte dans 1 épaisseur des murs de la maison de David. Nous voyons ainsi comment on logeait cet animal dans les habitations où il vivait à l’état de domesticité. Enfin, les divers costumes des soldats méritent une attention particulière.
HISTOIRE DE LA SAINTE VIERGE MARIE
(tapisserie du XVI0 siècle)