LES TAPISSERIES
J/a fabrication des tapisseries, dans le sens large de ce mot, c'est-à-dire des étoffes aux couleurs et aux dessins variés, remonte à la plus haute antiquité.
Les livres des Hébreux en font mention. On en fabriquait dans l'ancienne Egypte, à Babylonne, dans l'Inde, en Phénicie (i). Qui ne connaît l'histoire de Pénélope, retraçant sur la toile les exploits d'Ulysse. — Celle de Philomèle, d'Hélène, et leur habileté dans les travaux de l'aiguille (2). Les anciens romains prisaient beaucoup les étoflFes historiées ; Cicéron les décrit avec enthousiasme ; plusieurs documents authentiques signalent leur existence à l'origine du christianisme, puis à la décadence de l'empire romain « Pendant les premiers siècles du » moyen- âge, dit Viollet le Duc (3), on en plaçait à profusion dans les églises,
y> soit sur le pavé , soit comme tentures dès le dixième siècle , les évêques
» affectèrent des sommes importantes à l'acquisition de ces tissus, qui venaient » presque tous de l'orient. »
Les étoffes historiées ont été fabriquées d'abord en orient, — puis en Sicile, — plus tard en Italie, et en Espagne; en France, à la fin du X^ siècle, enfin en Flandre et dans les Pays-Bas, où elles atteignirent, pendant les XV^ et XVP siècles leur plus grande perfection (4).
(1) Van Drivai. — Les Tapisseries d'Arras.
i2) Lacroix. — Les arts au moyen-âge.
(3) Dictionnaire du mobilier français, V. tapisseries.
(i) Lorsque la tapisserie florissait en Flandre, sa fabrication avait été complètemment abandonnée dans ses pays d'origine, « aucune fabrique de tapisserie de haute lisse en laine, n'existait à Paris, ni même en France, pendant le » premier tiers du XV1= siècle. » (Labarle, Histoire des Arts Industriels, t. IV. p. 574.) Les manufactures d'Italie, et celles de France, plus tard si fameuses, ont été fondées par des ouvriers flamands.
Ces étoffes sont de trois sortes, qu'il n'est pas toujours facile de reconnaître, par suite des termes peu précis employés pour les désigner dans les inventaires. Ce sont : la broderie, ou « ornement exécuté à la main, à l'aide de y l'aiguille, sur un tissus préexistant ; l'ornementation brochée, celle qui fait corps y avec l'étoffe et qui est obtenue sur le métier par une navette courant d'un bord r> à l'autre de la chaîne, et à l'aide de certaines combinaisons dans la levée des » fils de la chaîne ; enfin la tapisserie proprement dite de soie ou de laine , 55 mais le plus souvent de laine, exécutée sur des métiers à haute ou basse y> lisse, et dans laquelle la navette ne couvre les fils de la chaîne que » partie par partie, suivant les nécessités du dessin. « (i)
On conserve de précieux spécimens d'anciennes étoffes brochées dans le trésor du dôme d'Aix-la-Chapelle; l'exemple le plus fameux qui nous reste des broderies est la célèbre tapisserie de Bayeux, broderie à l'aiguille, de laines de diverses couleurs sur toile (2).
Les étoffes brochées viennent de l'orient, on n'en fabriqua pas avant le
XIP siècle, en occident, où l'on trouve, par contre, très tôt les broderies, qui
toujours y furent en faveur ; on en fabriquait encore au XV*' siècle , concurremment avec les tapisseries (3).
Nous avons vu qu'on faisait, dès les premiers siècles du moyen -âge, grand usage de tapisseries, dans nos pays. Beaucoup de celles-ci venaient de l'orient. Il est acquis, cependant, que dès la fin du X® siècle on en fabriquait en France. « Vers 985 les religieux de l'abbaye de S'-Florent, de Saumur, r> fabriquaient eux-même, dans leur monastère, des tapisseries. En 1025 la ville » de Poitiers possédoit des fabriques de Tapis ; il en étoit de même à Troyes, » Beauvais, Reims, Arras, Saint -Quentin. » (4)
Parmi les diverses espèces de tapisseries, et les noms multiples par lesquels on les désigne (5), on distingue les tapis sarrazinois, ceux de haute et de basse lisse. Qu'étaient les tapis sarrazinois ? constatons d'abord que les auteurs ne sont pas d'accord sur ce point, et qu'on en est réduit aux conjectures. « Sarrazinois veut dire, selon nous, [Castel. — Les Tapisseries, p. 35) travail fait
(1) Labarte, Op. cit. p, 523.
(2) Le mot a laboratus » souvent employé dans les inventaires, indique un travail de broderie : on trouve parfois l'expression plus complète, a laboratus ad acum » ... unum dorsale, et est laboratum super xamito... — Les mots « opus anglycanum » ont encore cette signification (Labarte).
(3) Labarte.
{i) Viollet-le-Duc. dict. v» Tapisseries. Voir aussi Labarte, op. cit. p. 567.
(5) Tapis Sarrazinois. — Tapis de Turquie. — Tapis veloutés ou velutz. — Tapis nostrez — marcherie. marcheterie. — Tapis de haute et de basse lisse, etc.
>» à la mode des Sarrazins. Comme les premiers tissus brodés étaient venus de » l'orient on donna, par extension, le nom d'œuvres de Sarrazins à tout ce qui » avoit un cachet oriental. Bien avant les croisades , le goût pour les modèles » venus de ces contrées s'étoit développé, et, particulièrement pour les riches
V étoffes, de précieux spécimens étoient répandus en occident. Le style arabe fut » surtout recherché. Venise, qui faisoit, presque à elle seule tout le trafic des w objets orientaux, ne se contenta pas de les importer ; elle fabriqua, à s'y
V méprendre, des étoffes, des broderies, des bijoux imitant ceux de l'orient, et w les répandit en Europe. Paris, les Flandres, Arras, adoptèrent ce genre avec » succès, et on appela longtemps ^ œuvre Sarrazinoise, œuvre de Damas, » des » objets de fabrication occidentale, mais dont les premiers modèles avoient été r^ apportés d'Orient.
'' Dans tous les inventaires ou comptes, les tapisseries Sarrazinoises sont » distinguées des tapisseries de haute et de basse lisse. Les premières sont » désignées sous le nom de Broderies ; les autres sont appelées fîl d' Arras, » façon d'Arras , de Brabant, de Tournai. » « Les tapisseries Sarrazinoises ses jî n'étoient originairement que des broderies, dit Labarte. r> — « Qu'étoit-ce que " ce genre de tapisseries, demande M. A. Jacquemart (i). ^ « Si l'on s'en rap- " porte à ce que nous venons de citer, il faut croire qu'il s'agit d'une broderie » r> orientale, qui s'exécutoit sans le secours des métiers, et qui auroit surtout été « imitée des ouvrages des Sarrazins de TEspagne et de la Sicile. » Tel est l'avis de Labarte ; autrement pense M. Viollet-le-Duc : il appelle Sarrazinois, les tapis veloutés et il attribue leur confection à des orientaux établis en France ; il diffère ainsi des auteurs que nous avons cités, lesquels donnent ce nom à un travail spécial de tapisserie, fait en France, et par des ouvriers français, mais dans le goût oriental.
Ce genre de tapis se perdit au XIV® siècle, lorsque les tapissiers Sarrazinois reçurent dans leur corporation les tapissiers de haute lisse qui jusqu'alors n'avaient point été organisés en métiers, , à Paris. Les nouveaux venus prirent vite la direction de la corporation ; sous leur influence, les tapissiers Sarrazinois modifièrent leur manière de faire : ils travaillèrent au métier de basse lisse, et en laine : de là naissent, au XIV^ siècle , les véritables tapisseries , telles que nous les connaissons, et nous les fabriquons encore aujourd'huy.
Celles-ci sont de deux espèces : les tapisseries de hautes, et celles de basses lisses (2), peu différentes d'aspect, bien que les premières soient supérieures
(1) Histoire du mobilier. Paris 1876. p. 126.
(2) On désigne parfois les tapisseries de basses lisses sous le nom de marche {Castel p. 50) ou marchelerie {Hondoy, les tapisseries de haute lisse p. 23).
aux secondes. Les unes et les autres se fabriquent sur des métiers dont les pièces principales sont identiques, mais disposées de différente façon, et qu'on appelle métiers à hautes ou à basses lisses, suivant que les fils de chaîne sont tendus dans le sens vertical ou dans le sens horizontal.
Il est difficile de se rendre compte du mécanisme des métiers à tapisser sans les avoir vu fonctionner ; la description que nous en donnons (i), et quelques dessins, permettront cependant de se faire une idée de cette industrie, dont les éléments et les outiJs sont si simples (2), et dans laquelle le travail de l'ouvrier est tellement compliqué et délicat, qu'il s'élève au dessus d'un vulgaire labeur, pour devenir œuvre d'artiste.
MÉTIER DE TAPISSERIES DES GOBELINS (à hautes lisses).
« Les lisses sont de petites cordelettes attachées à chaque fil de la chaîne » avec un nœud coulant, qui forme une espèce de maille ou d'anneau, elles » servent à tenir la chaîne ouverte, pour y passer les broches chargées des
(1) Extrait du magasin pittoresque, année 18io.
(2) Les métiers employés aujourd'hui sont sensiblement les mêmes que ceux en usage au XVn>« siècle, et ne diffèrent pour ainsi dire pas, de ceux dont se servaient les orientaux dans l'antiquité; le mode de travail est absolument le même.
laines ou des soies. Le métier de basse lisse est assez semblable à celui des tisserands. Le dessin ou tableau à reproduire est placé en-dessous de la chaîne, où il est soutenu, do distance en distance par des cordes transversales. Deux instruments servent à travailler à ce métier, le peigne et la flûte (espèce de navette). Le basse - lissier se met au devant du métier, sépare avec les doigts les fils de la chaîne, afin de voir le dessin, et, prenant la flûte chargée de la couleur convenable, il la passe entre ces fils, après les avoir haussés ou baissés par le moyen des lames et des lisses que font mouvoir les marches sur lesquelles il a les pieds, ensuite pour serrer la laine ou la soie qu'il a placées, il la frappe avec le peigne.
» Dans la basse lisse, comme dans la haute lisse, le travail se fait à » l'envers , en sorte que l'ouvrier ne peut voir sa tapisserie du côté de l'endroit, y> qu'après que celle-ci est terminée, ou en faisant faire la bascule à son métier, » inconvénient grave qui en a déterminé l'abandon (i).
MÉTIER DE TISSERAND, d'apvès Amman 10^ siècle.
MÉTIER A BASSES LISSES (AubuSSOIl).
(\) 11 ne faut pas oublier que le « magasin pittoresque » se place ici au point de vue particulier de la fabrique des Gobclins, où l'on ne travaille en effet que sur des métiers de tiaute lisse. — Dans ce cas l'ouvrier peut juger de l'effet de son dessin, en regardant de l'autre cùtc du métier. Dans les manufactures flamandes, on travaillait simultanément sur les métiers de haute et de basse lisse.
r^ Quatre pièces principales composent le métier de haute lisse, deux longs madriers et deux gros rouleaux, ou cylindres en bois placés transversalement, l'un en haut des madriers, et l'autre en bas. Lorsqu'un mètre à peu près de tapisserie est fabriqué, on roule cette partie sur le cylindre du bas, et celui du haut fournit la chaîne nécessaire pour la confection de la partie suivante. Cette chaîne est disposée en deux plans par un bâton dit de croisure ; par ce moyen la moitié des fils est toujours tenue en arrière , et l'autre moitié en avant. Les fils de derrière par rapport à la place qu'occupe l'artiste peuvent être ramenés en avant, à l'aide des lisses.
y> Lorsque le métier est dressé, et la chaîne tendue, le premier soin de l'artiste est de tracer, avec un crayon blanc sur les fils de cette chaîne les principaux traits du tableau qu'il doit représenter. Ensuite, il reproduit avec un crayon noir sur une feuille de papier transparent, appliquée au tableau, les traits et les points qui transparaissent en blanc. Il applique alors ce calque sur le devant de la chaîne, et l'assure au moyen de baguettes plates. Puis il reproduit le calque sur la chaîne, en marquant avec un point noir l'endroit du fil qui correspond au trait noir du calque, de manière que le dessin sur la chaîne n'est que la réunion des points noirs, chacun à sa place. Ce dessin, qu'on fait partie par partie, afin qu'il ne s'efface pas, est indispensable.
r> L'artiste, après ces opérations préalables, commence à rendre, avec les laines et les soies qu'il a préparées, son modèle, qui est placé derrière lui, à sa droite à la distance d'un demi mètre, environ. Dans cette position, il a seulement à tourner la tête, tandis que le tableau lui oterait le jour, s'il était placé devant lui ; quant à son ouvrage, l'artiste l'exécute à l'envers de la pièce. La tapisserie en effet est un tissage, et la marche des tons se voit à l'envers par les points que laisse le tissus qui voyage avec les broches, en
suivant le mouvement des teintes Après avoir passé la main gauche
dans l'écartement des fils, que laisse le bâton de croisure, et lui avoir donné une ouverture plus grande, en tirant vers lui la quantité de fils qui lui est nécessaire, l'artiste y passe, de gauche à droite, le fil qu'il doit travailler, et quand il l'a plus ou moins tendu, il le tasse avec la pointe de la broche sur laquelle le fil est enveloppé ; puis , ramenant sa broche en sens contraire , il passe ce même fil dans l'écartement que laissent à leur tour les fils de devant, abandonnés à eux-même, et ceux de derrière, ramenés par devant, au moyen des lisses. Cette allée et venue est appelée didte. C'est ainsi qu'est fabriqué le tissu. Le travail proprement dit consiste en duites, il en faut deux pour former une hachure....
» C'est grâce à la savante combinaison des duites qu'on passe des bruns y> aux clairs, des tons forts aux tons faibles, qu'on en dispose les couleurs, qu'elles » se lient et se marient, qu'on dessine les ombres et les demi-teintes, au point
« qu'il est impossible à l'oeil peu exercé, de découvrir, oîi commence, où se « termine, une couleur ou une nuance.
y> Les grands contours sont enlevés séparément et rapprochés de ce qui » les avoisine, par une couture. Il faut à l'artiste une longue pratique avant " qu'il parvienne à se reconnaître parmi tant de fuseaux ; à dessiner correcte- » ment avec des laines, sur des fils mobiles ; à imiter avec ces mêmes laines le y> moelleux dos étofi'es, la finesse de la soie, la fermeté et le brillant des métaux, " la transparence enfin", et l'éclat de la carnation «