‹ Taquinet le bossuChapitre 10 sur 17 · LE PETIT TROU DE LA PORTE · texte numérisé non relu

LE PETIT TROU DE LA PORTE

Taquinet est resté sur le palier, il rit comme... Je n'ai pas besoin de vous dire comment il rit, puisque vous savez qu'il est bossu. Le petit clerc est enchanté de s'être vengé du gros M. Fourmi, et afin de s'assurer que ses discours ont porté fruit, il s'assied devant la porte de l'homme d'affaires, en se disant :

— Je crève de faim, mais ça m'est égal, il faut que j'écoute, il faut que je les entende se battre, se disputer, se chamailler... et c'est ce qui va arriver d'ici à peu de temps... Ce gros paillard de Fourmi brûlait de me mettre dehors afin de courir près de sa bonne... Oh! quand je lui ai dit qu'elle l'attendait, ses yeux sont devenus de la braise... parole d'honneur... on aurait fait cuire des œufs à la flamme de son regard !... 11 va sans doute attendre que sa femme soit endormie... mais la petite femme a des soupçons... elle fera peutêtre semblant de dormir... Oh! ce serait délicieux... S'ils pouvaient se battre tous les trois.... comme ça me divertirait!... Tiens ! après tout, il me semble que j'ai bien le droit d'en vouloir à des gens qui me maltraitent, qui me disent des sottises.... La femme m'a appelé vilain monstre! Ne dirait-on pas que son mari est si beau !.,. Une grosse canaille et pas autre chose...

Qu'est-ce qu'il m'a donné là?... je crois que c'est un restant d'oie... nous mangerons cela tout à l'heure, cher ami, et nous boirons ton vin en nous fichant de toi. Chut, il me semble que j'entends du bruit là-dedans...

Taquinet colle son oreille contre la serrure. Bientôt un grand cri se fait entendre, puis un bruit de meuble qui tombe; ensuite la grosse voix de la Picarde domine tout cela, et l'on entend fort distinctement :

— C'est bien fait... vous êtes tombé avec la table... tant mieux, ça vous apprendra. Ah! vous revenez encore me trouver... vous n'étiez donc pas content du soufflet que je vous avais donné ?... Mais cette fois je me flatte qu'on verra mes griffes sur votre visage... Non, non... je ne veux pas me taire, moi, je veux parler haut!...

Bientôt un nouveau personnage vient se mêler à cette scène. C'est la jeune épouse de M. Fourmi, qui probablement, ainsi que l'avait prévu Taquinet, avait feint de dormir pour épier son mari...

La voix de la jeune Célestine n'est plus ni tendre ni veloutée, elle est devenue aigre, perçante.

— Vous êtes un monstre, un débauché, monsieur!... venir pendant mon sommeil trouver ma domestique... c'est épouvantable...

— Célestine... je t'assure... c'est par hasard, je cherchais le briquet...

— Taisez-vous, infâme.... ohl ce n'est pas le briquet que vous cherchiez...

— Madame, quant à moi, ce n'est pas ma faute... vous voyez comme je reçois monsieur.... Déjà tantôt je lui ai flanqué une giffle à lui donner une fluxion... Cette fois je lui ai presque arraché le nez...

— Vous avez bien fait, Catherine, je vous en remercie ; je suis seulement fâchée que vous ne lui ayez pas arraché tout à fait le nez, à ce libertin...

— Mais encore une fois, Célestine...

— Je n'écoute rien, monsieur, demain je me retire chez ma mère... et je demande le divorce... Grâce au ciel, on peut divorcer maintenant, et une femme vertueuse et sage n'est plus obligée de passer toute sa vie enchaînée à un homme qui la délaisse... Laissez-moi, monsieur, ne m'approchez pas, vous me faites horreur. Catherine, enfermez-vous à triple tour, moi j'en vais faire autant. Je ne veux plus que monsieur cohabite avec moi., il couchera où il voudra... dans l'antichambre... ou sur le carré., je ne m'en inquiète guère \

Taquinet avait jusque-là écouté en se tordant de rire, et en se permettant ces gestes que font ordinairement les personnes qui excitent des chiens à se battre. Mais lorsqu'il entend parler de carré, saisissant vivement ses provisions et sa lanterne, il descend quatre à quatre les deux étages qui le séparent de l'étude, car il lui semble avoir M. Fourmi sur les talons, et il pense que l'homme d'affaires pourrait bien à son tour lui faire un mauvais parti, pour lui apprendre à l'envoyer chercher les puces de la Picarde.

Enfin Taquinet est entré dans l'étude, il a refermé

la porte sur lui, et il est plus tranquille. Ne songeant alors qu'à se restaurer, il va au buffet dans lequel il ne trouve qu'une botte de radis et un petit morceau de fromage de gruyère, qui pourrait au besoin servir pour ressemeler des bottes.

Comme c'est heureux que je me sois fait donner des provisions par le voisin! se dit Taquinet en se mettant à table. Il eût été gentil, mon repas... toujours des jadis!... il paraît qu'on voulait m'épurer le sang.... et du fromage.... quel fromage ! une pierre à fusil... mais l'oie est bonne... elle est délicieuse, cette oie... moi, qui me ferais fouetter pour la graisse d'oie... Et son vin. . voyons... peste! c'est du vieux bourgogne... Oh! ce gaillard de Fourmi se nourrit bien, ce n'est pas comme ici... quel festin !... il n'est pas si heureux que moi làhaut... Ah! diable, mais j'y pense... il va me garder rancune... il voudra se venger... Bah I... je pars demain pour l'Allemagne... et je quitterai la maison de très-bon matin... Enfoncé le Fourmi!., à ta santé, libertin... La graisse d'oie est une invention de la divinité... Je comprends maintenant que les oies aient sauvé le Capitole... Quand on a une si bonne graisse, on doit faire de bien belles choses !... il y a des personnes qui osent dire du mal des oies !...

Le petit bossu achevait de dévorer son restant de volaille, et il se versait un quatrième verre de vin, lorsque tout à coup un bruit, partant du cabinet du notaire, lui fait jeter les yeux de ce côté, et il croit y apercevoir de la lumière. Il se rappelle alors qu'il a vu

Moulinard sortir de chez lui... Mais quel motif aurait pu faire descendre le notaire dans son cabinet au milieu de la nuit?

Taquinet quitte doucement la table. Il marche avec précaution, puis, arrivé contre la porte qui est fermée, le petit bossu se baisse, ôte une espèce de petit fausset que l'on a mis artistement dans le bas de la porte, et qui sert à masquer un trou qui a été fait avec une vrille. En appliquant son œil au trou, il peut plonger dans le cabinet de son patron, lequel est loin de se douter que son clerc s'est permis de pratiquer sur sa porte ce que Ton fait sur une pièce de vin. Mais les gens qui ont chez eux des clercs ne pensent pas à tout, et sont loin de se douter de tout ce dont ces messieurs sont capables.

Moulinard était dans son cabinet, vêtu de sa robe de chambre, coiffé de son bonnet de nuit; il était assis devant son bureau à caisse, et sur ce bureau il y avait une liasse de billets de banque qu'il comptait et recomptait tout en les contemplant avec amour, avec adoration, puis de temps à autre il semblait méditer, et les mots suivants s'échappaient de ses lèvres :

— Trois cent mille francs!... la belle somme... C'est une fortune... Les voilà... les voilà, ces trois cent mille francs... je les trouve beaucoup mieux chez moi qu'à la caisse d'escompte... Comme cela tient peu de place pourtant!... oui... je ne puis plus me résoudre aies «quitter... Je ne pouvais pas dormir... Si je les portais chez moi... là-haut... Ohl c'est que je n'ai pas un

bureau à caisse comme ici... et puis je fermerai toujours mon cabinet... personne n'y entrera.. Je ne veux plus même qu'on le balaye... Je le balayerai moimême.

Et Moulinard recommence à compter les billets de banque.

Taquinet avait tout vu et tout entendu, il ôte son œil du trou, il remet le fausset, puis il se relève, marche sans faire de bruit et revient vers sa table, en se disant:

— Sapristi !... c'est donc le diable qui s'en mêle.... Le patron est là... Je sais bien qu'il est enfoncé dans la contemplation de ses billets de banque... mais c'est égal, s'il sortait par ici... Ce n'est pas non plus son habitude, son cabinet a une autre porte qui donne sur le carré, et il faut bien qu'il soit venu par là, puisque j'ai trouvé la clef de l'étude à sa place ordinaire. N'importe, je crois que je ferai bien de m'en aller, de remonter chez moi me coucher... Il a compté trois cent mille francs... c'est singulier! c'est la somme que j'ai portée au général... Tout ceci ne me paraît pas clair. Mais allons nous coucher, et demain, de bon matin, je prierai le patron de me payer mes honoraires du mois, et je filerai en Allemagne sans dire adieu aux voisins Fourmi.

Taquinet veut se hâter de faire disparaître les traces de son repas, mais le petit bossu ne brillait pas par l'adresse; en voulant aller vite, il cogne une assiette, il pousse la bouteille, il casse son verre. Aussitôt la

porte du cabinet s'ouvre, la tête du notaire se montre. Moulinard est encore plus laid qu'à l'ordinaire, parce qu'il y a dans sa physionomie habituellement fausse et mielleuse une expression de terreur et de colère. Il est presque effrayant au moment où il murmure en ouvrant la porte:

— Qui est là... qui va là ?... Au voleur !... au secours! à la garde !..

— Eh, mon Dieu ! mon cher patron, n'appelez donc pas la garde, répond Taquinet en regardant tristement

"le verre cassé et le vin de Bourgogne qui a coulé sur la table. C'est moi qui suis là, ce n'est pas un voleur...

— Vous ! qui.. . vous ? s'écrie Moulinard en s'avançant vers son clerc, son flambeau à la main et lui portant la lumière presque sous le nez.

— Comment, qui moi? il me semble que vous devez me connaître pourtant, et que j'ai de ces structures auxquelles on ne se trompe guère. Prenez garde, ne mettez donc pas votre chandelle si près de mon visage... vous aller brûler mes cheveux...

— M. Taquinet ici!... Que faites-vous dans l'étude au milieu de la nuit?., on ne vient pas travailler à cette heure... Quels étaient vos desseins, vos motifs?., vous étiez donc sur mes talons?., vous m'espionnez ■donc maintenant?...

— Moi, vous espionner! ce serait amusant!...

— Mais enfin , monsieur, que faites-vous ici, à trois heures du matin7

— Si vous ne m'aviez pas interrompu vous le sauriez déjà. Je viens dîner, monsieur... ou faire mon déjeuner de demain...

— Vous venez dînera l'heure qu'il est?..

— Puisque je n'avais pas mangé depuis Saint- Mandé, et vous m'avez fait revenir à pied, ce qui creuse diablement.

Le notaire jette les yeux sur la table et s'écrie :

— De l'oie 1... qu'est-ce à dire, vous mangez de l'oie, monsieur!...

— Soyez donc tranquille, cela ne vient pas de chez vous, vous savez bien qu'il n'y entre jamais de volaille; il y vient des oies quelquefois, c'est vrai, mais pas de celles qu'on met à la broche. Ceci est un extra... que j'avais acheté en route pour me régaler.

— Et vous avez attendu qu'il soit trois heures du matin pour venir manger ici, monsieur Taquinet; tout ceci est louche.

— Ça sera louche si vous voulez... après tout, je ne vous ai pas chipé ce restant de volaille, j'ai le droit de le manger...

— Et, Dieu me pardonne 1 monsieur n'a pas même le vêtement indispensable; il vient à mon étude sans culotte.

— La mienne était mouillée... par suite d'accidents qui me sont arrivés ce soir...

— Des accidents... Monsieur Taquinet... vous me faites des contes à dormir debout.

Le petit bossu se redresse, il prend un air rageur et

s' avançant sur son patron, se met à crier à tue-tête :

— Ha çà, monsieur, savez-vous que vous m'ennuyez à la fin... et que je vais me fâcher à mon tour!... De quel droit me faites- vous toutes ces questions? Après tout, je ne vous appartiens plus... Je ne suis plus votre subordonné, puisque je pars demain pour l'Allemagne!... Je puis faire ce que je veux, je suis maître de mes actions... et de manger de l'oie si ça me fait

laisir, ça ne vous regarde pas... Payez-moi ce que vous me devez d'appointements, afin que je puisse partir demain de grand matin, et tout sera fini...

— Que je vous paye... que je vous paye... à l'heure qu'il est!

— Cette nuit ou demain matin, qu'est-ce que cela me fait! Je sais bien que vous n'aimez pas à payer ; mais quand on doit... Nous sommes au dix-huit du mois, voyez combien cela fait... Vous n'allez pas me dire que vous n'avez pas d'argent! On peut bien payer les appointements d'un malheureux clerc, quand on a dans sa caisse trois cent mille francs...

Taquinet n'a pas plutôt lâché ces mots qu'il s'en repent, car c'est avouer qu'il voit ce qui se passe dans le cabinet de son patron. Mais l'effet de ces paroles est magique sur le notaire. M. Moulinard pâlit, se trouble, semble prêt à défaillir et s'appuie contre la table, en balbutiant :

— Comment... qui vous a dit... comment savezvous... que j'ai en caisse?...

— 0 mon Dieu! moi, je ne sais rien!... J'ai dit trois

cent raille francs... comme j'aurais dit un million... Cette somme m'est venue sur les lèvres... parce que je

me suis rappelé l'argent du général mais c'est

égal... si vous voulez me payer. J'ai mes raisons pour être pressé de partir demain de grand matin.

— Oui... oui... tout de suite... attendez... monsieur, attendez... nous allons terminer... en finir...

Moulinard est entré dans son cabinet; il en a fermé avec soin la porte sur lui. Taquinet achève de boire ce qui reste de vin dans sa bouteille; il a remarqué le trouble que ses paroles ont jeté dans l'âme du notaire, il ne sait s'il doit se réjouir ou se repentir de les avoir prononcées, mais il ne reste pas longtemps dans l'incertitude.

Moulinard, toujours pâle, mais plus maître de lui cette fois, ressort de son cabinet et place devant le petit bossu une pile de pièces de cinq francs, en lui disant :

— Voilà, monsieur Taquinet, vos appointements du mois, quatre-vingt-trois francs trente-trois centimes...

Taquinet reste stupéfait; le notaire si avare, si sordide dans les moindres choses, vient de lui payer en entier son mois d'appointements, quoiqu'on ne soK qu'au dix-huit; cette générosité le confond, mais son étonnement redouble lorsque Moulinard ajoute en plaçant devant lui une seconde somme d'argent :

— Voici... voici... de plus... soixante francs... que je vous prie d'accepter comme gratification.

— Une ^ratification ! s'écrie Taquinet en se frottant les yeux pour s'assurer qu'il est bien éveillé et en jetant sur son patron des regards ébaubis : comment, vous me donnez une gratification ! vous... monsieur...

— Est-ce que vous la refusez ? murmure Moulinard, qui avance aussitôt la main pour reprendre ses écus. Mais Taquinet, qui a deviné son intention, a déjà mis ses longues mains sur les espèces, qu'il fait couler dans les poches de son pet- en-l'air, ens'écriant :

— Non, monsieur, non certainement, je ne la refuse pas .. d'autant plus que je crois l'avoir méritée par le zèle et l'exactitude que j'ai toujours apportés dans mon emploi. Mais cela ne m'empêche point d'être d'autant plus sensible à ce procédé... que j'étais loin de m'y attendre... Je vous certifie que c'est une véritable surprise que vous me faites là!

— Cela vous aidera pour vos frais de voyage... Je pense qu'à présent rien ne vous arrêtera et que vous pourrez partir demain matin... de fort bonne heure... cela me fera plaisir... Je... je disposerai de votre chambre... Vous partirez de bonne heure, n'est-ce pas?

— Oh ! soyez tranquille, à six heures du matin j'aurai quitté la maison... je serai obligé de remettre ma culotte pour aller chez le tailleur chercher mon pantalon; mais... elle sera sèche peut-être... d'ailleurs, je la mettrai, dût-elle encore coller sur moi comme celle d'un écuyer. Adieu donc, mon cher patron... portez- 'vous bien... et faites toujours de bonnes affaires...

d'honnêtes spéculations... Je dis honnêtes... c'est bien

inutile! vous êtes incapable d'en faire d'autres. En revenant d'Allemagne, je vous présenterai ma femme, si j'en ai une... et je rentrerai chez vous, si je n'en ai pas.

— Adieu, monsieur Taquinet; bon voyage.

Taquinet est sorti de l'étude, il est remonté à son

grenier; là, il compte de nouveau l'argent que son patron vient de lui donner, et se dit :

— Certainement, c'est bien extraordinaire!... il me paye mon mois tout entier sans me retenir douze jours... treize jours même, car le mois en a trenteun... et il me donne une gratification, assez mesquine à la vérité si l'on considère le temps que j'ai passé chez lui, mais énorme pour un homme qui aurait coupé un liard en quatre... pour un homme qui ne brûle jamais que la moitié d'une allumette à la fois!... pour un homme qui, dernièrement encore, est sorti trois soirs de suite, parcourant chaque fois tout Paris, et cela parce qu'il avait besoin d'acheter un brûle-tout et qu'il n'en trouvait pas d'assez bon marché... Et cet homme-là, sans y être forcé... de son propre mouvement, me donne soixante francs!... Oh! j'ai bien raison de dire que cela n'est pas naturel!... il était pressé de me voir partir... Il était devenu pâle... vert... bleu, depuis que je lui avais dit qu'il avait trois cent mille francs en caisse... Est-ce qu'il craignait que je ne le volasse?... Il en est capable... oh! non, il m'a confié ce matin l'argent du général... Mais alors... pourquoi ce trouble, cette terreur... et surtout cette gratification?...

Après tout, que m'importe!... Profitons du petit bonheur qui m'arrive, c'est un léger dédommagement que la Providence me devait, après tous mes guignons de cette nuit. Dépêchons-nous de dormir , comme disait un imbécile de ma connaissance qui prétendait dormir très-vite, et demain de grand matin quittons cette maison avant que M. Fourmi soit levé. Avec mes économies de seize ans qui se montent à douze cents livres, je puis voyager comme un nabab!... Je me mettrai sur l'impériale de la diligence.

Et le petit bossu s'endort, puis rêve à sa gratification, à la trahison de mademoiselle Claquette, à son voyage en Allemagne, et se voit enfin l'époux d'une femme charmante qui lui donne de nombreux enfants, qui sont tous bâtis comme Hercule, Apollon ou Sparlaùus! Laissons-le rêver.

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