LE MENAGE FOURMI
Ce M. Fourmi était un homme d'uoe cinquantaine d'années, dodu, frais, gaillard, bien portant, à l'œil vif, à la démarche alerte. Il avait une femme âgée de vingt-quatre ans, dont il était horriblement jaloux et à laquelle cependant il faisait, dit-on, de nombreuses infidélités; la chronique du quartier l'accusait même de faire la cour à sa bonne, grosse dondon picarde, dont les bras étaient aussi rouges que des
betteraves, et les joues un peu plus foncées; enfin, ce M. Fourmi, qui avait la réputation d'un franc libertin, n'était pas aimé dans le voisinage, et passait pour avoir été un effréné sans-culotte, un terrible jacobin à une époque qui n'était pas alors bien éloignée.
C'est donc M. Fourmi qui vient de sortir de chez lui, dans le simple appareil de quelqu'un qui quitte son lit. Il tient une lumière, et descend précipitamment quelques degrés, en s'écriant :
— J'avais dit que je ne voulais plus manger de haricots à l'étuvée... C'est insupportable! ça me joue toujours ce tour-là!... Mais cette entêtée de Catherine les aime apparemment... et elle en fait sans me demander la permission... elle me le paiera... oh! elle me le paiera! la Picarde!... je saurai bien mettre un terme à sa résistance.
Et M. Fourmi, ouvrant la porte d'un petit cabinet, se précipite dedans avec sa lumière.
Taquinet a tout vu, en tendant le cou par-dessus la rampe. Il a reconnu le voisin et se dit :
— C'est ce mauvais sujet de Fourmi... un libertin... un paillard... qui a une jeune femme qu'il néglige pour en conter à toutes les bonnes de la maison, à commencer par la sienne... Quelles mœursl... Si j'avais une femme, moi, certainement je ne la négligerais pas... c'est peut-être elle qui me négligerait!... Il paraît que l'homme d'affaires est dérangé... Tant mieux, j'en suis bien aise... je voudrais que ça lui durât quinze jours... je déteste les terroristes!... Dépê-
chons-nous de descendre avant qu'il sorte du petit cabinet!...
Et Taquinet recommence à descendre, mais il va moins vite parce qu'il n'a plus de lumière. Il vient de mettre le pied sur le carré du troisième, lorsqu'il entend encore une serrure que l'on ouvre. Ce n'est plus chez M. Fourmi; cette fois, c'est bien la porte du notaire qui va s'ouvrir. Le pauvre petit bossu se sent pris d'une frayeur subite; que dire à son patron s'il le voit là au milieu de la nuit? Taquinet cherche un refuge, une cachette pour échapper aux regards de M. Moulinard.
En tâtonnant, il s'aperçoit que M. Fourmi a laissé sa porte entr'ou verte. Aussitôt î^se glisse à l'entrée de l'antichambre de l'homme d'affaires; de cette façon, il ne sera pas aperçu du notaire qui, probablement, se rend aussi dans quelque lieu secret, et ne va faire que passer sur le carré, et il ressortira de chez le voisin dès que son patron ne sera plus là.
Mais les événements ne vont pas toujours comme nous les arrangeons dans notre pensée. Ce serait vraiment trop commode si rien ne dérangeait cette marche des choses... Nous pourrions alors prévoir l'avenir, nous saurions six mois d'avance tout ce que nous devons faire, et nous n'aurions jamais le plaisir de la surprise, de l'imprévu : la Providence n'a pas ■voulu qu'il en fût ainsi et, franchement, je crois qu'elle a bien fait.
Au moment où M. Moulinard referme sa porte, un
courant d'air s'établit ; quelque fenêtre n'était sans doute pas fermée chez le notaire, mais le vent repoussant alors la porte entre- baillée de chez M. Fourmi, le petit bossu se trouve enfermé chez le voisin.
Enfermé n'était pas le mot, car on devait pouvoir ouvrir en dedans la porte de M. Fourmi; mais l'homme d'affaires, redoutant sans cesse d'être volé, probablement parce qu'il avait jadis volé les autres, avait fait mettre à sa porte une serrure toute particulière, si bien que, pour sortir comme pour entrer, il fallait connaître le secret, sinon on ne l'ouvrait pas.
— Nom d'un chien! se ditTaquinet, lorsque la porte s'est refermée, me voilà retenu ici maintenant... Voyons... voyons... cela doit s'ouvrir pourtant...
Et le petit bossu cherche le pêne, gratte de tons côtés après la serrure et ne parvient pas à ouvrir la porte.
— Credié!... je suis pris comme dans une souricière, se dit Taquinet. On m'avait bien dit que ce M. Fourmi avait des serrures à secret... Je m'abîme les ongles... Et s'il remontait... s'il me trouvait chez lui... il est brutal, ce monsieur... il croirait que je suis l'amant de sa femme... Diable!... tâchons de nous fourrer quelque part où il ne puisse me voir... Quand il sera rentré et recouché, je reviendrai et il faudra bien que j'ouvre cette porte... Après tout elle s'ouvre... si j'y voyais clair, je suis sûr que j'aurais déjà ouvert... Quelle nuit! cré coquin, quelle nuit!... en voilà des aventures... Mon patron avait
donc aussi mangé des haricots à l'étuvée ?. . . Ah ! mon Dieu ! je crois qu'on remonte l'escalier...
Taquinet s'éloigne de la porte; il marche au hasard, les bras en avant. Il entre dans une chambre qui est à droite; il tâtonne, il sent un lit, puis sa main Rencontre quelque chose de rondelet, de chaud, de palpitant; c'était le sein de mademoiselle Catherine, sur lequel, sans le vouloir, il promenait ses doigts. Le petit bossu ne sait encore au juste ce qu'il touche, et pourtant un sentiment très-agréable parcourt son être, et il continue de caresser la demi-lune, en se disant : •
— Qu'est-ce que c'est que ça?., sapristi... je n'ai jamais senti de ces choses-là... je ne sais pas ce que c'est, mais parole d'honneur, c'est gentil... Je crois que c'est un ballon que l'on donne aux enfants quand ils sont tout petits.
Il en était là, lorsque tout à coup il reçoit sur la figure un vigoureux soufflet, et une voix lui crie aux oreilles :
— Ah! je vous y prends!... c'est donc à dire que vous viendrez toujours me trouver la -nuit!... vous savez pourtant ben que ça ne me plaît pas!... Fi! un homme marié... et qui a une jeune femme ben gentille... Ah! monsieur Fourmi, vous mériteriez ben que madame vous en fît porter... Mais, jarnigoi, ne revenez plus m' asticoter, parce que, foi de Catherine, vous n'en serez plus quitte pour une giffle, et je vous arracherai le nez.
Taquinet voit bien qu'on le prend pour le maître de la maison, et la chaleur qu'il ressent encore à sa joue souffletée lui prouve que la servante n'est point complice des égarements de M. Fourmi; un moment il a envie de crier, de dire qu'il n'a jamais eu de mauvaises intentions; mais ce serait se faire connaître; la domestique pourrait appeler ou le prendre pour un voleur. Le clerc de notaire préfère empocher le soufflet sans se plaindre; il s'éloigne doucement, tandis que mademoiselle Catherine lui dit :
— Allez- vous-en, et n'y revenez plus! que ça vous serve de leçon, sans quoi je dirai tout à madame.
— Voilà une servante bien vertueuse! pense Taquinet; cette gaillarde-là n'y va pas de main morte... Si elle eût été moins sage, voyez pourtant quelle différence pour moi!... au lieu de recevoir un soufflet, j'aurais pu... mais je ne suis pas en veine cette nuit, et je voudrais bien être sorti d'ici.
Le petit bossu ne sait pas où il va, il ne marche qu'avec beaucoup de précaution: cependant il sent que ses pieds foulent un tapis, il n'est donc plus dans une cuisine ni dans une antichambre. Bientôt ses mains rencontrent encore un lit... Il va s'éloigner, mais une respiration se fait entendre, le lit est occupé. Taquinet n'ose plus bouger; il essaye pourtant de faire quelques pas en arrière, mais son pied heurte un meuble, puis une chaise tombe, et aussitôt une voix bien douce, bien veloutée, sort de l'alcôve :
— C'est toi, mon ami... viens donc te recoucher... ta place est toute chaude.
— Nom d'un petit bonhomme! se dit Taquinet qui a reconnu la voix de madame Fourmi, c'est l'épouse de ce libertin... et la place est toute chaude... Cré coquin, si on osait !.. si on était sûr que ce monsieur en a encore pour longtemps, comme on se fourrerait sous la couverture... mais ce serait trop risquer... Polisson de Fourmi 1 il mériterait pourtant bien qu'on prît sa place!
— Qu'est-ce que tu fais donc, mon rat? est-ce que tu es encore indisposé? reprend la petite femme en se retournant dans son lit; veux-tu que je me lève, que je te fasse de l'eau sucrée?.. Préfères-tu un lavement? je t'en donnerai un, si tu veux... Mais viens donc, tu dois avoir froid.
— Quelle excellente femme de ménage! se dit Taquinet; il paraît qu'elle administre elle-même des lotions à son mari... Mais si je reste là, elle est capable de se lever et de m'obliger à me coucher avec elle... Oh! ceci deviendrait par trop saint Antoine! je pourrais succomber, sauvons-nous...
Taquinet est décidé à sortir de la chambre, à s'éloigner de madame Fourmi, dont la voix tendre et argentine lui cause des impressions trop émouvantes; mais avant qu'il ait fait deux pas, un bruit nouveau se fait entendre : c'est le maître du logis qui rentre, qui referme sa porte et qui marche à grands pas vers la chambre conjugale.
98 TAQLINET LE BOSSU
Le petit bossu voit qu'il va être découvert; déjà la lumière que porte le mari commence à éclairer ia pièce qui précède la chambre à coucher. Taquinet ne sait plus que faire, que devenir; il se demande s'il ira en avant ou en arrière; il perd la tête... Bientôt M. Fourmi va être devant lui. Dans son trouble, il revient vers l'alcôve et cherche à se fourrer sous le lit; il se jette à quatre pattes, il se précipite, il passe sa tête... mais il lui est impossible d'en passer davantage; le lit était trop bas pour qu'une personne pût se mettre dessous. Il a fallu à Taquinet des efforts inouïs pour y glisser sa tête, et maintenant il ne peut plus la retirer.
En entrant dans la chambre de sa femme, M. Fourmi aperçoit quelque chose qui remue devant le lit.... Il baisse sa lumière, et comme on doit bien le deviner, vu la position où était alors le malheureux Taquinet. ce n'est point une figure que l'homme d'affaires aperçoit.
— Un homme!... un homme dans la chambre de ma femme !... s'écrie M. Fourmi avec fureur. Ah! Célestine, vous me trahissiez... ah! vous avez un amant... J'avais donc raison d'être jaloux... Et un homme en état de nudité! quelle horreur! le délit est patent!
Célestine, à moitié endormie, bâille et s'étend dans le lit, en balbutiant :
— Qu'est-ce que tu as donc, mon rat? après qui cries-tu... pourquoi donc tout ce bruit?
- — Après qui je crie! perfide... après cet homme qui était dans votre chambre et qui espérait se cacher sous votre lit... croyant que je ne le verrais pas... pour se sauver ensuite pendant uiun sommeil. Allons, monsieur, sortez... relevez-vous... vous voyez bien que vous êtes découvert, vous êtes même diablement découvert I II est inutile de vous obstiner à rester làdessous.
— Eh! nom d'un petit bonhomme... je ne peux pas retirer ma tête... Cré coquin! crie Taquinet en démenant comme un possédé la partie du corps qu'il a de libre et avec laquelle il veut tâcher de dégager l'autre.
— Aidez-moi donc un peu, s'il vous plaît... vous voyez bien que je suis capable de passer la nuit là, ce qui ne serait amusant ni pour vous ni pour moi.
— Que je t'aide 1 drôle, ah! tu me demandes mon aide... Attends, je vais te prêter secours. En effet... tiens, jean-fesse... tiens, reçois toujours cet à-compte.
Et le mari furieux applique un grand coup de pi^d dans ce que le petit bossu a de découvert; la colère qu'il éprouve en se sentant frappé fait faire à Taquinet un mouvement dans lequel il parvient enfin à dégager sa tête; il se relève et présente en ce moment la figure la plus grotesque que l'on puisse imaginer, car le séjour qu'il avait fait sous le lit ayant l'ait refluer le sang à son visage, il est écarlate et roule des yeui fulminants autour de lui.
— Que vois-jel s'écrie M. Fourmi, c'est M. Taqui-
net... le clerc de M. Moulinard : est-ce bien possible!...
De son côté, la jeune femme avance sa tête hors de l'alcôve, et en voyant la mine à la fois piteuse et furieuse du petit homme qui est devant son lit, elle part d'un éclat de rire.
— Comment, c'est cela que l'on me donne pour amant!... ah! par exemple, c'est trop fort! mais il faudrait que j'eusse une passion pour les monstres.. s regarde donc, mon rat, as-tu jamais rien vu de plus vilain?...
M. Fourmi regardait le petit bossu et ne semblait pas se calmer; il lui dit :
— Enfin, monsieur Taquinet, que faites-vous chez moi, dans la chambre de ma femme, au milieu de la nuit*?., expliquez-vous.
— Eh! mon Dieu! monsieur, répond Taquinet en croisant de nouveau son pet-en-l'air autour de lui, si vous ne m'aviez pas tout de suite brutalisé, il y a longtemps que je me serais expliqué... mais vous commencez par des coups de pied...
— J'en avais le droit, monsieur. Parlerez-vous enfin? comment êtes-vous entré chez moi?
— Mon Dieu! tout simplement par la porte Je
me trouvais sur l'escalier quand vous êtes sorti. Je descendais à l'étude pour dîner; c'est un peu tard, direz-vous,*mais quand on n'a pas dîné, il vaut mieux tard que jamais... mon estomac ne me permettait pas de dormir. Je descendais donc quand je vous ai
aperçu. Je vous ai même entendu vous plaindre d'avoir mangé des haricots à l'étuvée,
— Il ne s'agit pas de cela, monsieur; passons!
— Pardonnez-moi... ceci est une preuve que j'étais alors sur l'escalier; vous avez même dit : Catherine les aime apparemment, elle en fait toujours sans me demander la permission...
— Passons, passonsl...
— Elle me le paiera, la Picarde î... Je saurai bien mettre un terme à sa....
— C'est bien, monsieur... c'est bien ! s'écrie M. Fourmi en interrompant Taquinet... Je vois qu'en effet vous étiez sur l'escalier, ce point est établi.... mais ensuite...
— Monsieur Taquinet, dit lajeune femme en allongeant sa tête hors du lit... je voudrais bien savoir ce que mon mari disait au sujet de la bonne, notre Picarde.... achevez donc, je vous en prie.... cela pique ma curiosité....
— Eh! mon Dieu! répond vivement l'homme d'affaires, ce n'est pas bien intéressant !... Je disais : Je
saurai bien mettre un terme aux bévues de cette
fille... voilà tout.
— Est-ce bien cela, monsieur TaquiïMt? s'écrie la jolie femme en regardant alternativement son mari et le petit bossu. Celui-ci est un moment indécis, cependant il répond d'un air un peu railleur :
— Oui... madame je crois que c'est à peu près
cela sauf erreur ou omission... comme nous mnt-
tons sur nos actes, nous autres. Si bien donc, qu'après avoir vu M. Fourmi entrer quelque part, j'allais continuer de descendre, lorsqu'à son tour mon patron a ouvert sa porte... il paraît que cette nuit tout le monde est dérangé. Je connais M. Moulinard, il est horriblement soupçonneux et méfiant, il fait une montagne de la plus petite chose. Je me suis dit : S'il me voit allant à son étude au milieu de la nuit, il va se figurer que je veux lui voler ses dossiers, ou mettre le feu à toutes ses paperasses; le plus simple était donc d'éviter sa
rencontre votre porte était entr'ouverte, je me suis
vivement glissé chez vous, comptant repartir presque aussitôt, lorsqu'un maudit coup de vent est venu la fermer... impossible de sortir... J'ai compris tout de suite la fausseté de ma position, j'ai pensé à me cacher... je ne savais plus trop ce que je faisais... j'ai marché en tâtonnant... sans savoir où j'allais... j'ai beaucoup tâtonné... et... et, ma foi, quand je me suis aperçu que j'étais chez madame et que je vous ai entendu revenir, la peur m'a pris... vous savez le reste...
— Je commence à comprendre, dit M. Fourmi...; mais vous concevez .... qu'au premier moment... et puis vous avez un négligé si... sans façon!...
— Écoutez donc, je ne m'attendais pas, en descendant au milieu de la nuit, à rencontrer toute la maison sur l'escalier... et après tout, si je me trouve pour un moment être sans culotte, on dit que vous l'avez été aussi, vous, sans-culotte, monsieur Fourmi; seulement
vous l'avez été assez longtemps, à ce que je crois... on assure même que vous n'avez vu qu'avec regret finir le règne des sans-culotte. .. cela aurait dû vous rendre plus indulgent pour moi.
M. Fourmi n'aime pas qu'on lui rappelle son passé, cela Je vexe, parce qu'il craint que cela ne lui fasse du tort; il s'empresse donc de pousser le petit bossu vers la porte, en lui disant :
— Tout est expliqué, monsieur, je ne vous en demande pas davantage... venez, que je vous ouvre la porte...
— Bien le bonsoir, monsieur et madame..., désolé de vous avoir dérangés...
— Monsieur Taquinet, s'écrie la jeune femme, si vous entendez encore mon mari faire des projets relativement à sa bonne, vous me ferez bien plaisir de m'en faire part...
Le petit bossu va répondre, mais M. Fourmi l'a déjà poussé hors de la chambre en criant à sa femme : Dors donc, Célestine, dors donc... tu vas t'enrhumer, te rendre malade... Bonsoir, monsieur Taquinet, et M. Fourmi poussait toujours le petit bossu; il était fort empressé de se débarrasser de lui, mais Taquinet n'avait point oublié le coup de pied qu'il avait reçu, le soufflet qui lui avait été donné, par méprise il est vrai, mais qu'il n'avait pas moins reçu aussi; il ruminait dans sa tête le moyen de se venger et de tirer parti de ce qu'il avait appris relativement aux intentions criminelles de M . Fourmi sur la bonne.
Au moment où l'homme d'affaires va pour ouvrir la porte qui donne sur le carré, Taquinet fait volte-face en lui disant :
— Pardon... mais voulez-vous me permettre d'allumer ma lanterne je ne puis pas aller à l'étude sans
lumière ce serait m'exposer à tâtonner encore...
c'est trop dangereux.
— Allumez, monsieur Taquinet mais hâtezvous.
— Eh! eh! monsieur Fourmi.... savez-vous que vous êtes un heureux mortel... Fichtre ! vous avez de l'agrément de tous les côtés.
— Que voulez-vous dire, monsieur?.... je ne vous comprends pas...
— Oh 1 c'est que je n'ai pas voulu, devant madame votre épouse, dire tout ce qui m'est arrivé chez vous dans l'obscurité...
— Comment, monsieur il vous est arrivé encore
quelque chose...
— C'est que, voyez- vous... je suis discret, moi... je compatis aux faiblesses de mon sexe.... et je ne voudrais pas mettre la brouille dans un ménage. ..
— Enfin , monsieur expliquez-vous donc vous
me faites bouillir.
— Je suis bien sûr que vous me devinez, monsieur Fourmi.
— Non, monsieur, je n'ai pas ce talent, je ne suis
pas sorcier.
— Vous avez une superbe bonne, monsieur Fourmi 1
— C'est possible, monsieur, je n'y ai point fait attention...
— Vraiment... non! farceur..., il n'y a pas fait attention. .
— Qu'est-ce à dire !
— C'est-à-dire qu'en entrant chez vous, en cherchant à me cacher, je ne me suis pas trouvé tout de suite dans la chambre de madame votre épouse... mais je suis entré... sans le savoir, dans celle de la belle Catherine...
— Comment? vous avez été chez Catherine...
— J'aurais été chez Vénus dans ce moment-là... quand on n'y voit pas; seulement, en allongeant le
bras, j'ai senti un lit aussitôt une main a saisi la
mienne, et une voix m'a dit tendrement : Ah! c'est vous, monsieur..., que vous êtes gentil de venir!... Justement je ne pouvais pas dormir... j'ai une puce...
— Quoi! elle vous a dit...
— Qu'elle avait une puce qui la tourmentait, parole d'honneur! Vous sentez bien que, reconnaissant la voix de Catherine, et sachant que ce n'était pas à moi qu'elle croyait parler, je me suis vivement dégagé!
elle s'est écriée : Vous allez revenir, j'espère gros
méchant; d'abord je vous attendrai pour me chercher ma puce...
— Elle vous a dit qu'elle m'attendrait...
— Ce sont ses propres paroles... Hein! quand je Hisais que vous étiez un heureux mortel...
— Oh ! c'est que Catherine rêvait probablement...
— Oh! que non ! elle était bien éveillée...
— Bonsoir, monsieur Taquinet... bonne nuit.
— Dites donc, si j'avais rapporté tout cela à votre femme, croyez-vous qu'elle aurait pensé que Catherine dormait?
— Je vous remercie de votre discrétion...
— Vous n'auriez pas une bouteille de vin à me prêter... j'ai peur qu'il n'y en ait pointa l'étude... Si vous aviez cela avec un croûton de pain... ça m'obligerait infiniment... On laisse si rarement traîner des croûtons de pain chez mon patron...
M. Fourmi court au buffet qui est dans la salle à manger, il y prend une bouteille, du pain, un restant de. volaille; il donne le tout au petit bossu, et le pousse en disant :
— Tenez, voilà tout ce que j'ai trouvé; bonsoir, bonne nuit... et surtout pas un mot sur tout ce que vous savez.
— Soyez donc tranquille... Je suis un véritable eu- ■ nuque pour la discrétion... Bonne nuit monsieur
Fourmi c'est à vous qu'on peut dire cela... Moi,
je vais déjeuner et boire à vos amours Heureux
mortel !
M. Fourmi n'entend plus les dernières paroles de Taquinet, il a déjà refermé la porte, tant il est pressé de s'assurer -si sa femme est rendormie.
TAOUINET LE BOSSU 107