LA LAITERIE
Trois mois se sont écoulés depuis les événements que nous venons de raconter.
Dans une modeste maisonnette située dans le bois de Vincennes, près de la porte de Nogent, et qu'on appelle la Laiterie, parce qu'en effet on y vend du lait
et des fromages à la crème, deux femmes sont assises dans une salle basse qui donne d'un côté sur le bois, et de l'autre sur un petit jardin attenant à la maisonnette.
Dans ces deux femmes, dont l'une semble avoir la soixantaine et paraît accablée par le chagrin et la souffrance, on reconnaîtrait difficilement l'ex-vivandière et la fille du général Desparville. Mais trois mois ont amené de tristes changements.
La veuve Bloquet, qui alors était encore vive, alerte, dont la tournure avait conservé l'assurance et la hardiesse de son ancien métier, est maintenant pâle, faible; ses cheveux ont entièrement blanchi; elle tient sa tête penchée sur sa poitrine; enfin en trois mois elle a vieilli de dix ans, et semble plus âgée qu'elle ne l'est réellement. Quant à la jeune Adolphine, elle est toujours jolie, bien faite et gracieuse; mais sa démarche n'est plus vive et légère, ses yeux n'ont plus leur gaieté d'autrefois; quelquefois son sourire laisse encore voir cette aimable malice qui allait si bien avec sa figure mutine, mais ce sourire passe maintenant comme l'éclair et la tristesse le remplace aussitôt.
C'est que pour ces deux femmes le sort a été bien cruel; il les a privées en même temps d'un père, d'un amant et d'un fils. Depuis le jour où l'on est venu arrêter le général dans sa maison de campagne, on n'a plus entendu parler de lui; on n'a jamais reçu de ses nouvelles; mais ce qui semble plus extraurdinaire
encore, c'est que Gustave n'a point reparu non plus, et que le sort du jeune aide-de-camp est également un mystère pour sa mère et pour celle dont il allait être l'époux.
Sous le Consulat on ne badinait pas en matière de conspiration. Après l'arrestation du général, les scellés avaient été posés chez lui. La pauvre Adolphine, obligée de quitter la maison qu'elle habitait, s'était rendue près de la mère de Gustave, qui lui avait ouvert ses bras en la regardant comme sa fille; mais en ne recevant aucune nouvelle de son fils, l'ex-vivandière avait perdu toute son énergie, tout son courage; eh voulant cacher sa douleur à Adolphine, qu'elle essayait de consoler, la pauvre femme était dévorée par la souffrance; et comme le corps n'a pas toujours la force de supporter les peines de l'âme, une maladie grave s'était déclarée et avait mis la veuve Bloquet à la porte du tombeau.
Grâce aux bons soins d'Adolphine, la mère de Gustave était revenue, sinon à la santé, du moins à la vie; mais cette maladie avait coûté beaucoup d'argent; Â.dolphine n'en avait pas, la mère Bloquet n'en avait plus, car c'était ordinairement son fils qui lui er donnait, et son fils n'était plus là. Pour se faire des ressources, il fallut vendre des parures, des bijoux d'Adolphine; mais la misère approchait, et les deux femmes frémissaient pour leur avenir, car la jeune fille fzâtée par son père, n'avait aucune idée du travail, et la pauvre mère, accablée par la dispantiou de
son fils, ne se sentait plus cette force nécessaire pour faire face au malheur.
C'est alors que M. Moulinard reparut. Le notaire savait parfaitement tout ce qui était arrivé aux deux pauvres femmes. Il avait attendu pour se présenter que leur position fût presque désespérée, bien certain que sa présence ne ferait que plus d'effet ! Les gens adroits tirent parti de tout, et surtout du malheur des autres.
En trouvant Adolphine dans un triste réduit où tout lui manquait, le notaire s'écria qu'il ne souffrirait pas que la fille du général Desparville, de son ancien client, vécût dans la misère. Adolphine dit qu'elle ne voulait point se séparer de madame Bloquet.
— Vous ne la quitterez pas, répondit Moulinard, et avant peu vous aurez de mes nouvelles; je ne suis pas riche, mais j'aime... à faire le bien... c'est ma plus douce récréation!
Et ce monsieur s'éloigna en faisant un de ses plus mielleux sourires. Le lendemain, il arriva avec une voiture dans laquelle il fit monter l'ex-vivandière et Adolphine, et les conduisit dans une petite maisonnette près de Nogent. Il les y installa, en leur disant :
— Je vous ai loué cette demeure; vous êtes ici chez vous. On y vendait du lait, vous en vendrez... c'est-àdire la veuve Bloquet en vendra si cela l'amuse. Il y a trois vaches dans l'étable... On peut aussi faire du fromage... ça occupe... et cela rapporte. Il y a un petit jardin, mais en plein rapport, beaucoup de fruits.
Charmante Adolphine, cette maison vous plaît-elle?
La jeune fille se trouvait très-heureure de vivre à la campagne; la mère Bloquet bien contente de vendre <]• s petits fromages et du lait. Toutes deux bénirent mille fois M. Moulinard, et vous savez si ce monsieur méritait d'être béni! mais on se trompe en bénédictions comme en toute autre chose: errare humanum est!
Les deux femmes vivaient là, tranquilles du moins sur K'ur existence, et pouvant toute la journée se parler des êtres qu'elles chérissaient et qu'elles attendaient toujours.
Ce qu'il y avait de plus beau dans la conduite du notaire, c'est qu'il ne venait que fort rarement voir ses protégées de Nogent, qui cependant le recevaient toujours comme leur bienfaiteur.
Par une journée d'orage, la jeune fille et la pauvre mère étaient donc en train de causer dans la salle basse de leur maisonnette, et, suivant leur habitude, elles parlaient des objets de leurs affections.
— On nous a dit que mon père s'était trouvé compromis dans une conspiration, disait Adolphine; mais enfin, il était innocent, on a dû le juger... Il devait être rendu à la liberté.
— Mais mon fils, disait la veuve Bloquet, il n'était impliqué dans rien; on ne venait pas l'arrêter, il a suivi le général volontairement... et cependant il n'a pas r paru depuis ce jour fatal... Qu'est-ce que cela veut dire?
Adolphine avait rapproché sa chaise de celle de la pauvre femme, et avait dit d'un air mystérieux :
— Ma bonne amie... si vous voulez ne pas vous moquer de moi, je vous dirai quelque chose...
— Ah! chère enfant .' est-ce que je puis avoir envie de me moquer de personne ? explique-toi.
— Eh bien ! j'ai idée qu'avant peu nous reverrons Gustave, qui, sans doute, nous apportera des nouvelles de mon père...
— Qui te fait penser cela?...
— Un rêve... Oh! un singulier rêve. Avant-hier... il m'a semblé le voir, l'entendre me parler au milieu de la nuit... Il m'a semblé même qu'il déposait un baiser sur mon front... J'ai poussé un cri... l'ombre a disparu...
— C'est bien singulier! s'écrie la bonne femme. J'ai fait avant-hier aussi le même rêve que toi... Mon fils est venu m'embrasser pendant mon sommeil...
— Serait-il possible !... et vous ne me le disiez pas!...
— Mais ce n'est pas la première fois que cela m'arrive. Quand je m'éveille, il me semble que je sens encore l'impression de son baiser, que j'entends le bruit de ses pas... qui s'éloignent...
— Et moi aussi... Oh! quel bonheur... il va revenir alors... c'est un avis du ciel.
Mais tout à coup les deux femmes deviennent tristes, pâles, effrayées, et la pauvre mère murmure :
— Mon Dieu! si c'était l'ombre de mon fils q
revînt nous voir... alors... c'est qu'il serait donc mort !. ..
— Oh! non! non, manière!... ce n'est pas possible!... cela n'est pas son ombre ! s'écrie Adolphine en jetant ses bras autour du cou de sa compagne, en lui cachant son visage pour lui cacher ses larmes.