VISITE NOCTURNE
Quelques jours après la conversation que nous venons de rapporter, Adolphine et la mère Bloquet venaient de se dire bonsoir pour aller se livrer au repos, et cela après avoir encore longtemps causé des objets de leur tendresse, de ceux qu'elles attendaient, qu'eJles espéraient toujours voir revenir dans leurs bras, et dont elles n'avaient encore aucune nouvelle.
Mais chaque soir, en se quittant, les deux femmes se disaient:
— Demain peut-être serons-nous plus heureuses... demain peut-être le ciel les rendra à notre amour.
Sans cette espérance qui les soutenait, leur vie eût été bien triste, bien amère.
Il faut donc toujours espérer, même lorsqu'on n'entrevoit plus de changements heureux dans l'avenir;
3ar le temps est un livre dans lequel personne n'a jamais su lire couramment.
Mais ce soir-là Adolphine était rentrée dans sa chambre le cœur plus gros, l'âme plus affligée que de coutume.
C'est que M. Moulinard, le notaire, était venu dans la journée voir ses deux protégées.
Cependant ce monsieur se présentait toujours avec le même sourire sur les lèvres ; sa voix était aussi mielleuse que de coutume en parlant à Adolphine, ses manières aussi doucereuses, son regard patelin.
Et c'était cet homme qui avait préservé de la misère la jeune fille et la pauvre mère : elles le croyaient du moins; et à ce titre elles devaient avoir pour lui, sinon de l'affection, tout au moins de la reconnaissance.
D'où vient donc que, malgré elle, la fille du général se sentait mal à son aise auprès du notaire ; que, loin de lui être agréable, sa présence lui causait un embarras et une secrète répulsion dont elle ne pouvait se rendre compte...
C'est que, tout en conservant son air patelin, M. Moulinard attachait souvent sur Adolphine des regards dans lesquels il y avait autre chose que de la bienveillance; c'est que lorsqu'il venait à la laiterie, il semblait toujours trouver des prétextes pour éloigner l'ex-vivandière et rester en tête-à-tête avec la jeune fille.
Dans ces tête-à-tête, il ne se passait rien qui pût
positivement alarmer la pudeur d'Adolphine ; cependant, pour causer avec elle, elle trouvait que M. Moulinard mettait sa chaise bien près de la sienne ; puis, tout en causant, il arrivait parfois au notaire de poser sa main sur le bras ou sur le genou de la charmante jeune fille : c'était sans y penser sans doute ; car il s'empressait de retirer sa main en voyant Adolphine reculer vivement sa chaise.
Mais ces distractions devenaient de plus en plus fréquentes, et ce jour-là elles s'étaient renouvelées si souvent que la jeune fille en avait éprouvé comme un sentiment de terreur.
Et puis M. Moulinard n'était nullement consolant : semblable à ces médecins qui, pour se donner plus de mérite, vous effrayent au lieu de vous rassurer sur votre maladie, le notaire secouait la tête d'un air de mauvais augure lorsque la jeune fille lui parlait de son père, en répondant d'un air fort peu rassurant :
— Je ne veux pas vous affliger... je serais au désespoir de vous faire de la peine... mais, franchement, je doute que vous le revoyiez jamais... Bonaparte l'aura fait jeter dans un cul-de-basse-fosse... s'il ne l'a pas fait fusiller. Après cela je puis me tromper... je désire me tromper...
Et sur le chapitre de Gustave, le notaire paraissait sûr de son fait ; il disait à Adolphine :
— Mademoiselle... je ne voudrais pas le dire devant la mère Bloquet pour ne pas affliger cette chère femme... mais je suis bien persuadé qu'elle ne re verra i
jamais son fils... Ce jeune homme aura été envoyé à l'armée... Vous savez qu'on se bat maintenant... Grâce à notre premier Consul, on se bat presque toujours. . . le jeune Gustave n'aura pas eu le temps de vous écrire, ou la lettre se sera égarée... et il aura été tué sur le champ de bataille... C'est bien malheureux, certainement; mais après tout, quand on se fait militaire, on doit s'attendre à finir comme cela. L'Écriture dit : Celui qui se sert de l'épée périra par l'épée... et l'Écriture ne saurait se tromper.
— Alors, monsieur, vous périrez donc par la plume, vous! disait la jeune fille avec humeur
— Mademoiselle, c'est probable ; c'est-à-dire qu'à force d'écrire... de travailler, je me donnerai une maladie qui m'emportera. Oh ! je m'y attends... seulement, cela peut m'arriver fort tard. Voyez, la plupart des marins périssent en mer ; les maçons se tuent sur leurs échafaudages, les couvreurs en glissant de dessus les toits ; les pompiers périssent dans les incendies, les charretiers sous les roues de leurs voitures. . . Oh! cela ne manque jamais.
— Et nous, monsieur, qui vendons du lait et de la crème, c'est donc cela qui nous fera mourir?...
Le notaire était resté un peu sot à cette question de jeune fille, puis il avait répondu :
— Il y a bien quelques exceptions... mais l'exception prouve la règle. Ainsi, croyez-moi, mademoiselle, tâchez d'oublier M. Gustave... Vous n'êtes point d'un âge à ne plus connaître l'amour... vous êtes si bien
faite pour l'inspirer; d'autres vous aimeront, charmante Adolphine ; d'autres seront heureux de faire palpiter votre petit cœur.
— Mais moi, je n'en aimerai pas d'autre que Gustave!... et lors même que je ne devrais plus le revoir, je sens que je l'oublierai jamais 1
— Mademoiselle!... ces choses-là se sont dites de tous temps. Mais lisez l'histoire... consultez la vie des femmes célèbres... depuis Andromaque jusqu'à la matrone d'Ephèse, cette veuve inconsolable qui voulait avaler les cendres de son mari en pilules !. .. et vous verrez qu'il est dans la nature de se laisser consoler.
C'était le jour qu'elle avait eu cette conversation avec M. Moulinard que la jeune fille s'était sentie plus triste, plus découragée que de coutume.
Cependant, après avoir dit bonsoir à celle qu'elle appelait sa mère, Adolphine avait retrouvé de l'espérance dans la prière et du calme dans le sommeil.
Il pouvait être une heure après minuit; le temps était sombre, lourd, et faisait présager un orage.
Déjà même quelques éclairs avaient, à de courts intervalles, permis de distinguer les belles avenues du bois de Vincennes ;et, à la lueur de ces éclairs, on aurait pu alors apercevoir un jeune homme coiffé d'un bonnet de police et le corps enveloppé dans un vaste manteau bleu, marchant aussi vivement que l'obscurité pouvait I" permettre, suivant un ries chemins qui. du <'hâieau ■ I" Viutunnes, conduisaient a cette partie du bois
qu'on nommait bois de Beauté, près duquel était située la laiterie.
Il n'était pas facile de se diriger par une nuit sombre dans un bois où tous les chemins sont presque semblables ; et, à l'époque où se passent les événements que nous racontons, on n'avait pas encore fait dans le bois de Vincennes ces coupes si nombreuses qui lui ont fait perdre une grande partie de sa beauté.
De temps à autre, lorsqu'un éclair sillonnait la nue et donnait une teinte blafarde aux nombreux sentiers du bois, le jeune homme s'arrêtait et regardait autour de lui pour chercher à s'orienter ; mais la clarté passait si vite, qu'il avait à peine le temps de reconnaître quelques plants devant lui.
Cependant, il marchait ensuite avec une nouvelle ardeur jusqu'à ce que, se heurtant contre un arbre ou un buisson, il s'arrêtât en murmurant:
— Mon Dieu! est-ce que je me serais trompé de chemin ?... Quel malheur si je m'étais égaré !... J'ai si peu de temps pour les revoir, pour jouir du bonheur de les contempler. . Fatale nuit qui me permet à peine de voir à quatre pas devant moi !... N'importe... avançons toujours...
Tout à coup, au détour d'un sentier, le jeune homme laisse échapper un cri de joie : il vient de se trouver devant la laiterie; il est à deux pas du petit mur qui sert de clôture au jardin.
Aussitôt, se dirigeant vers un endroit qu'il connaît, et où l'escalier est très-facile, le jeune homme se dé-
barrasse de son manteau qu'il roule et jette dans le jardin ; ensuite, montant lestement à la brèche, il a bientôt franchi le mur ; il marche alors vers la maison, écoutant s'il n'entend point de bruit dans l'intérieur. Là, il s'arrête un moment ; il baisse tristement la tête sur sa poitrine :
— Elles doivent dormir maintenant, se dit-il, et je ne puis les réveiller. Je ne puis leur dire: Manière, voilà votre fils... Adolphine, voilà votre amant, votre fiancé qui vient vous serrer contre son cœur. .. Mais on m'a fait jurer sur l'honneur que je ne me montrerais à personne ; ce n'est qu'à cette condition que j'ai obtenu ce moment de liberté... et un militaire doit avant toute chose être fidèle à l'honneur. Profitons du moins de cette liberté qu'on m'accorde, et tâchons de voir encore, pendant qu'elles sommeillent, celles qu'il ne m'est pas permis de presser dans mes bras.
La porte de la maison était fermée ; mais Gustave, car vous avez déjà reconnu dans ce jeune homme l'aidede-camp du général Desparville, Gustave avait trouvé un moyen pour pénétrer dans l'intérieur de la laiterie. A l'aide d'un treillage, il montait jusqu'au balcon d'une chambre du premier étage; il avait trouvé là un carreau brisé, et, en passant sa main au travers de la vitre, il ouvrait facilement la fenêtre. Une fois dans la chambre, il arrivait aisément jusqu'à sa mère, et de là chez Adolphine, car celles-ci dormaient sans crainte avec leur clef sur leur porte. Les personnes pauvres ne redoutent guère les voleurs, et l'on est
quelquefois mieux gardé par sa confiance que par des verrous.
En approchant de la chambre de sa mère, Gustave marchait avec beaucoup de précaution; ses pieds affleurent à peine le parquet. Enfin, il a ouvert la porte, et, à la faible lueur d'une veilleuse que depuis sa maladie la veuve Bloquet laissait toujours brûler pendant son sommeil, Gustave aperçoit les traits de celle qui lui donna le jour. Il s'arrête pour la contempler avec tendresse; mais son cœur se serre, et un sentiment de tristesse se glisse dans son âme ; car, en considérant sa mère endormie, il peut tout à son aise voir quels ravages les chagrins, plus encore que la maladie, ont déjà faits sur cette figure qui avait été belle autrefois, et qui l'était toujours aux yeux de son fils.
— Pauvre mère! se dit tristement Gustave, quel changement en si peu de temps!... Ces joues creuses et amaigries, ce front où se montrent de nouvelles rides, m'annoncent assez combien de chagrins ont passé par là... Et je ne puis vous rendre au bonheur en vous pressant dans mes bras... Il est vrai qu'ensuite il me faudrait également vous quitter... Maudit serment !... mais dois-je me plaindre, puisqu'on me permet de revoir ma mère ?
Et Gustave, s'approchant du lit en marchant sur la pointe de ses pieds se penche doucement et touche de ses lèvres le front de sa mère. Ensuite, se reculant avec les mêmes précautions, il se dispose à se diriger vers la chambre d'Adolphine, lorsque, par réflexion, il s'arrête
et va enlever la veilleuse qui est sur une table, en se disant : La dernière fois que je suis venu, j'ai bien entendu le doux bruit de sa respiration, mais dans l'obscurité, je n'ai pu jouir de la vue de ses traits charmants... Aujourd'hui essayons d'être plus heureux.
Et le jeune homme, tenant toujours le petit vase dans lequel brûle la veilleuse, arrive dans la chambre d'Adolphine. Craignant que la clarté ne réveille sa bien-aimée, il dépose aussitôt la lumière dans un coin de la chambre; de là, c'est à peine si la faible clarté arrive jusqu'au lit où repose la jeune fille; mais les yeux d'un amant sont clairvoyants, et Gustave sent déjà son cœur battre de bonheur et d'amour, car il a revu son Adolphine.
La jolie fille reposait, la tête appuyée sur un de ses bras, tandis que l'autre était nonchalamment étendu ; un petit bonnet mal noué ne cachait qu'à demi ses beaux cheveux, dont plusieurs mèches flottaient en liberté sur son cou ; et peut-être l'orage ayant agi sur ses sens, elle avait à moitié repoussé sa couverture qui arrivait à peine à la naissance de son sein.
C'était un délicieux tableau que celui de cette ravissante jeune fille, dormant ainsi en cherchant la fraîcheur. Il eût charmé tout homme qui n'eût pas connu Adolphine ; que l'on juge alors de l'effet qu'il devait produire sur celui qui l'adorait!
Aussi Gustave est-il resté immobile et comme en extase. Il n'ose pas avancer davantage, de crainte de réveiller la charmante dormeuse ; il la contemple aveo
ivresse, il se sent frémir, trembler, et il est un moment fâché d'avoir apporté la veilleuse, car il sent qu'il s'est mis là à une rude épreuve.
Cependant celle qui est là est sa fiancée... elle allait être sa femme lorsque les événements les ont séparés ; il ne serait peut-être pas bien coupable de prodiguer les plus douces caresses à tous ces charmes qui l'enivrent... Mais il est probable qu'en succombant à ce désir, il réveillerait Adolphine, qui le reconnaîtrait, et alors il manquerait à son serment. Et avec ce serment, il y va de la vie, de l'honneur d'un autre. Le pauvre jeune homme a besoin de se dire tout cela pour résister à la tentation... Il y parvient cependant. Il y a bien des traits de courage dont on nous glorifie et qui n'ont pas autant de mérite que celui-là.
Gustave se consultait pour savoir si avant de repartir il déposerait un baiser sur la joue... ou peut-être sur l'épaule demi-nue d'Adolphine, il avait fini par s'accorder cela, et il allait s'approcher du lit lorsque tout à coup la jeune fille, sans s'éveiller, se retourne sur sa couchette, et, dans ce mouvement assez brusque, rejette presque entièrement loin d'elle sa malencontreuse couverture.
Pauvre Gustave ! que devient-il en apercevant une jambe si bien faite, qu'un peintre la voudrait pour modèle, puis un genou blanc et mignon ? Il soupire, il étouffe... mais s'il fait un pas de plus vers la dormeuse, il sent bien qu'il est perdu et que son serment
sera oublié... Il faut donc qu'il s'éloigne sans lui donner un baiser, et qu'il s'éloigne bien vite, car il n'est que temps.
C'est ce que fait le jeune onV:T : m rm instant il a sauté en bas du balcon, escaladé le mur, et couru à travers le bois de Vincennes.
Estimable jeune homme ! j'ignore s'il avait alors la croix, mais pour la conduite qu'il venait de tenir, il l'aurait bien méritée.
xm
TAQUINET EN VOYAGE.
Pendant que ces événements se passaient en France, revenons au petit bossu que nous avons laissé prêt à partir pour l'Allemagne.
Avec ses économies qui se montaient à cinquante louis, somme énorme à ses yeux, sa gratification et son pantalon neuf, Taquinet s'était mis en route heureux comme un roi, gai comme un pinson, et enchanté surtout de n'avoir point revu M. Fourmi.
Jusqu'alors Taquinet n'avait jamais voyagé ; ses plus longues excursions n'avaient point dépassé la banlieue de Paris.
Cette luis il va voir autre chose ; il s'attend à des
merveilles, et pour ne rien perdre, pour voyager avec fruit, il s'est placé sur la diligence. C'est en effet la meilleure manière de bien voir les pays que l'on traverse ; et les chemins de fer remplaceront difficilement ce plaisir-là.
Taquinet n'avait sur l'impériale qu'un seul compagnon de voyage : c'était un homme entre deux âges, que son accent faisait sur-le-champ reconnaître pour un enfant des bords de la Garonne.
De taille moyenne, mais bien bâti, assez bien de figure, à l'œil noir et vif, au tein brun et chaud ; faisant le beau en parlant, et parlant beaucoup, ou plutôt parlant toujours. Du reste, ayant de bonnes manières et vous assommant à force de politesse.
Le costume de ce monsieur n'annonçait pas précisément un nabab, mais pour voyager, on n'a guère l'habitude de faire de la toilette : il avait un habit bleu à boutons de soie noire, lequel, suivant la mode de cette époque, était coupé fort court par-devant, mais avait des basques fort longues et fort étroites. Le collet de cet habit, qui était en velours, avait dû souvent recevoir la pluie, car, à force d'être mouillé et essuyé, il ressemblait à de la panne. Sous cet habit qui était toujours boutonné, on voyait le bas d'un gilet à gros bouquets, imitant plutôt l'indienne que le cachemire ; puis venait un pantalon de drap vert à côtes, qui pinçait et collait tellement sur les cuisses de son propriétaire que cela eût été indécent si l'étoffe n'eût pas été foncée.
Ce monsieur était chaussé de bottes à revers qui
lui tombaient à mi-jambes. Enfin, son menton était enfoncé dans une énorme cravate à carreaux qui avait un nœud très-artistement fait. Par-dessus ce costume le voyageur portait ce que l'on nommait alors un balandras : c'était ce que sont nos paletots d'aujourd'hui, en y ajoutant un collet qui retombait jusqu'à moitié du dos. Ce dernier vêtement était d'une couleur fauve et paraissait avoir fait beaucoup d'usage.
Cependant, au bout des manches et autour du collet on apercevait encore quelques bribes de poil de lapin rougeâtres qui, vus de très-loin, avaient un faux air de fourrure. Pour coiffure, ce monsieur portait un chapeau à trois cornes; on en voyait alors presque autant que des ronds. Mais celui du voyageur était d'une grandeur gigantesque, et recouvert d'une toile cirée.
A peine Taquinet avait-il pris place sur l'impériale, que le voyageur s'était montré pour lui d'une excessive politesse : d'abord il lui avait offert de changer de place, s'il ne se trouvait pas bien à la sienne; puis il s'était reculé de crainte de le gêner, puis il lui avait offert du tabac.
— Parbleu ! se disait le petit bossu, je tombe bien : j'ai un compagnon de voyage charmant... il a les manières d'un marquis... c'est peut-être un vicomte, quoiqu'il ait un costume assez modeste... Mais au temps où nous sommes, il y a tant de nobles qui ont éprouvé des malheurs... celui-ci a peut-être émigré... Ce que je n'aime pas, c'est son chapeau à cornes recouvert en toile cirée... Cependant je conçois que si son chapeau
est neuf, c'est un moyen pour le conserver dans tout son lustre.
La conversation n'avait pas tardé entre les deux compagnons d'impériale, qui n'étaient pas plus amateurs du silence l'un que l'autre.
— Sapristi! que c'est amusant de voyager... de se sentir rouler et de voir des sites que l'on ne connaît pas se dérouler devant vous ! s'était écrié Taquinet en portant des regards enthousiastes sur des champs de pommes de terre, des arbres rabougris et de vilaines petites masures de paysans qui semblaient devoir être tout au plus habitées par des animaux de la basse-cour.
— Est-ce que monsieur n'aurait pas encore vu beaucoup de paysss. .. dit le mousieur au balandras en lorgnant du coin de l'œil, et faisant en parlant sonner les s de manière que cela ajoute un sifflement continuel à sa conversation.
— Moi, monsieur, c'est la première fois que je voyage; je suis un enfant de Paris, et je n'avais pas été plus loin que Versailles, Vaugirard et Montmorency. C'est pourquoi vous me voyez dans l'ivresse... dans 1 ebahissement... Cette campagne me semble déjà superbe... Oh! qu'est-ce que je vois la-bas... à, droite... ces buttes dans la plaine... Est-ce que ce sont déjà des rochers?...
— Non passs... ce xmt des meules de foin tout bonnement !...
— Vous croyez.. . Alors elles sont bien plus belles
que celles que j'ai vues dans les plaines de Vaugirard...
— Je conçois votre enthousiasme, monsieur... Mais quand vous aurez parcouru comme moi les quatre parties du monde, rien ne vous étonnera, vous serez bien plus indifférent aux points de vuesss...
— Vous avez été dans les quatre parties du monde, monsieur...
— Eh ! mon Dieu oui. Je crois même en avoir découvert une cinquième, entre New- York et le saut du Niagara, mais j'étais alors si pressé... et la mer me fait tellement mal au cœur, que je n'ai pas eu lé tempsss dé la visiter. Ce sera pour une autre foisss!
— Diable ! se dit Taquinet, s'il n'avait pas l'accent gascon, j'aurais pensé que c'était un Anglais ; car je sais que les Anglais passent une partie de leur vie à voyager.
Pendant la première journée, le Gascon a laissé jaser Taquinet; il semble vouloir le tâter, il se contente de lâcher de temps en temps des demi-mots où il est toujours question de sa fortune, de son château, de ses gens et de ses chevaux. Le petit bossu se dit :
— C'est un homme riche 1... je ne l'aurais pas deviné à son balandras dont la fourrure est furieusement mesquine; mais s'il a parcouru avec cette houppelande les quatre parties du monde, il n'est pas étonnant qu'il y ait laissé quelques-uns de ses poils... Alors ce doit être un original qui voyage pour son agrément.
Taquinet a remarqué que son compagnon de voyage ne descendait point lorsqu'on s'arrêtait pour dîner. Il ne se permet aucune réflexion ; seulement, en remontant à sa place, il trouve son voisin d'impériale en train de se nettoyer les dents avec un cure-dent, occupation à laquelle il se livre avec une certaine affectation.
— "Vous n'êtes point venu dîner avec nous à la table d'hôte? dit Taquinet en s'entortillant dans une vaste redingote dont il avait fait emplette le matin de son départ.
— Moi dîner à table d'hôte!... fi donc! je vous avoue que cela ne me tente passs... Est-ce que vous appelez dîner être avec un tas d'individus qui se pressent d'avaler, qui se disputent les morceaux, qui tombent sur ceux dont vous avez envie et ne vous laissent que des os?... et puis les servantes qui vous emportent vos assiettes avant qu'elles soient vides. .. ou q ue vous appelés en vain pour vous passer un plat... et puis ceci qui est trop chaud, cela qui est trop froid... les volailles à moitié cuites pour que vous n'y touchiez pas, le vin mauvais pour que vous en buviez moins, et par làdessus le conducteur qui vient vous crier :
— Allons, messieurs, allons, en voiture !... il faut partir, nous sommes en retard de dix minutes... vite en voiture ! Et cela au moment où vous commencez seulement à entamer le premier service. Voilà ce que c'est qu'un repas de table d'hôte pour les voyageurs.
— C'est vrai !... sapristi, c'est bien cela! dit Taquinet;
le tableau n'est pas chargé ; voilà bien ce que je viens de voir. Mais heureusement pour moi je rr ange trèsvite et j'ai enfoncé tous mes voisins.
— Moi qui aime dîner à mon aise, j'emporte toujours des provisions, un excellent pâté, une volaille plus ou moins truffée... un délicieux saucisson et quelques flacons de chambertin. Avec cela, je dîne dans la voiture tranquillement.... gentiment.... Oh! je né suis pas gourmand... j'ai dîné souvent aux premières tables dé l'Europe... et en Amérique où j'ai séjourné quelque temps, je né dépensais jamais moins de dix écusss à mes repas !... Eh ! je vous jure que tout à l'heure j'ai aussi bien dîné qu'alors... peut-être mieux, car j'étais en appétit.
— Où diable met-il donc ses provisions? se dit Taquinet en jetant un coup d'œil autour de lui. Il aperçoit enfin une espèce de sac de nuit, que son compagnon avait entre les jambes et qu'il vient de repousser à ses pieds. Ce sac de nuit est d'un assez mince volume ; mais peut-être ce monsieur a-t-il mangé à son dînpr une grande partie de ses provisions.
Taquinet, qui a eu le talent de boire souvent à la table des voyageurs et qui n'a pas trouvé le vin trop mauvais, parce que la cave de M. Moulinard ne l'a pas rendu difficile, se sent plus en train de causer, de s'épancher. On a dit souvent qu'un bon repas produisait cet efifet-là. Alors méfiez vous des gens qui boivent peu, qui se tiennent toujours sur leur réserve, qui veulent conserver leur sang-froid quand vous
vous inquiétez peu de perdre le vôtre. Ces gens-là ne s'épancheront jamais avec vous.
Le petit bossu se tourne donc vers son compagnon, qui vient encore de lui offrir du tabac, et lui dit :
— Ma foi , vous me croirez si vous voulez , mon cher monsieur, mais ce voyage me délecte beaucoup... il commence pour moi sous les plus heureux auspices... D'abord un compagnon de route fort aimable... c'est déjà beaucoup!
— Vous me flattez... mais dé mon côté je vous jure que je suis enchanté de mé trouver avec un homme dé votre mérite et de votre esprit... car vous pétillez d'esprit... Je n'ai pas eu besoin dé causer longtempsss avec vous... pour m'en apercevoir.
Taquinet devient bouffi de joie ; il n'avait pas été habitué à s'entendre adresser des compliments, et son amour-propre est moelleusement chatouillé. En ce moment son voisin lui semble un prince russe, et les poils de lapin qui garnissent le collet du balandras sont devenus de l'hermine aux yeux du petit bossu. Tant il est vrai que la flatterie fait toujours son effet, même sur les hommes qui devraient le plus la trouver ridicule à leur adresse.
— Est-ce que je ne vous ai pas encore dit pourquoi j'allais en Allemagne? reprend Taquinet.
— Vous né m'en avez pas soufflé mot, et je suis trop discret pour vous questionner. La confiance est comme l'amour, il faut qu'elle vienne d'elle-même!
— Je vous dirai mon histoire en fort peu de mots. Je
TAQUINET LE BObbU 143
suis clerc de notaire... c'est-à-dire j'étais clerc chez M. Moulinard...
— Moulinard... Oh! j'en ai beaucoup entendu parler... je dois même le connaître... la perle des notaires!...
— Perle, si vous voulez... après tout, il y a différentes espèces de perles... il y en a de vraies et de fausses. Revenons à moi. Je gagnais fort peu d'argent... mais, comme je ne dépense presque rien, depuis seize ans j'ai fait des économies... pas assez pour acheter la charge de mon patron. Il me disait sans cesse : Mariez-vous et achetez ma charge avec la dot de votre femme... Ces choses-là sont bien faciles à dire; mais vous concevez... je ne suis pas bâti comme l'Antinous...
— Eh donc ! que vous manque-t-il... rien que je voye... vous avez bon pied, bon œil !
— Il ne me manque rien; au contraire, j'ai quelque chose de trop...
— Où donc cela?
— Pardieu... sur le dos... cette proéminence...
— Ah! par exemple... cette légère courbure... Ma foi, si vous né me l'aviez pas dit, parole d'honneur, je né m'en serais pas aperçu.
— Oh ! vous plaisantez !
— Non, je vous assure qu'on ne s'en douterait pas quand vous êtes assis?... Vous tenez un peu votre tête en avant, c'est vrai, mais ce n'est pas laid... J'ai cru que c'était par coquetterie, pour vous douner un air penché.
— Oh ! vous êtes trop bon !„..
Taquinet est dans le ravissement; il se rengorge, se redresse; s'il l'osait, il embrasserait son compagnon de route ; mais il n'ose pas.
Le Gascon reprend :
— Si vous aviez été en Amérique, monsieur, vous y auriez fait tant de conquêtes que vous en auriez eu par-dessus les yeux '....les femmes y adorent les bossus, d'autant plus que l'un en voit fort peu ; ils y sont d'une extrême rareté, et les Américaines, qui se connaissent en hommes, ont remarqué qu'en sus de l'esprit dont ils regorgent, ce sont des gaillards qui ne boudent pas auprès du sexe... Eh ! eh... vous m'entendez...
— Parfaitement ! répond Taquinet en se tordant de plaisir sur sa banquette. C'est vrai que le sexe a pour moi bien des charmes... Je raffolle des femmes... Oh! les femmes... sapristi, quel nanan !
— Hein! quand je disais que vous étiez des hommes à femmes... Je gagerais que vous avez eu bien des bonnes fortunes. Oh I Dieu... vous ne pourriez pas les compter sans doute.
Ce mot rappelle au petit bossu ses aventures chez Claquette Tortillon ; il croit encore sentir sur son derrière sa culotte mouillée, et, dissimulant une légère grimace, il répond :
— Laissons là les bonnes fortunes. Je vous disais donc que j'étais clerc de notaire et que j'avais l'intention de me marier. N'ayant pas jusqu'à présent réussi à réaliser cette intention, j'avais presque renoncé à e<
projet lorsque dernièrement j'ai reçu une lettre d'un de mes cousins, qui habite Munich en Bavière...
— Très-bien... Oh ! je connais beaucoup !
— Vous connaissez mon cousin ?
— Non, mais je connais Munich, charmante ville où l'on fait d'excellente musique. Poursuivez.
— Je ne sais pas si mon cousin fait aussi- de la musique, mais je sais qu'il est marchand de tabac.
— Le tabac s'allie parfaitement avec la musique.
— Mon cousin Robinet... Il s'appelle Robinet...
— C'est un nom fort coulant.
— Mon cousin connaissait mon désir de me mettre en ménage, et il m'a donc écrit dernièrement que si je voulais faire le voyage et aller le trouver, il pensait avoir découvert un trésor... tel qu'il me le fallait.
— Ah ! diable... Et vous donne-t-il quelques détails sur la personne?
— Oui... Pourtant ce qu'il me dit est un peu entortillé... ma foi! j'ai sa lettre sur moi... je vais vous la lire, vous me direz ce que vous pensez... que peut être la personne...
— Très-volontiers... je vous prête mes oreilles. Taquinet tire une lettre de son portefeuille et lit :
«Eh bienl mon petit cousin, tu ne peux donc pas
« parvenir à te marier?... cela doit te vexer, toi qui as
c au penchant pour le sexe... (Oh oui! j'aime le
sexe !...) Il parait que les Parisiennes ne donnent
« pas dans la bosse... » (Ceci est une plaisanterie de « mon cousin...)
— Plaisanterie d'assez mauvais goût... mais un marchand de tabac n'est pas obligé d'avoir de l'esprit... Poursuivez.
« Veux-tu risquer le voyage de Munich ? je crois, « moi, que je t'ai trouvé ce qu'il te faut. C'est une « jeune personne majeure, qui a en écus quatre-vingt « mille francs devant elle... Elle n'est pas précisément «jolie, mais il y en a de plus laides... Quant à sa vertu, « je ne t'en parle pas... ce sont des choses qu'il ne « faut jamais approfondir. Comme cette demoiselle a « un penchant très-prononcé pour les Français, il me « semble que tu pourras réussir près d'elle, car, en ce « temps de guerre, les Français sont rares ici. Viens, « je te présenterai; tu seras très-aimable, tu captiveras « la demoiselle... tu ne te retourneras pas... » (Ceci est encore une plaisanterie de mon cousin!...)
— Pitoyable jeu dé mots!... Ah I si vous alliez en Amérique, les femmes ne voudraient, au contraire, vous envisager que par derrière ; mais achevez...
« Et je ne doute pas que tu ne deviennes l'époux de « mademoiselle Dulcinée Elwidge Carottsmann. Ton « affectionné cousin, Robinet. »
— Eh bien!., que pensez-vous de la demoiselle qu'on me propose?., elle a quatre-vingt mille francs; ceci est le positif et me plaît beaucoup.
— Oui, mais le reste est vague.... si j'osais même, je dirais louche.
— Je suis assez de votre avis, mais les quatre-vingt mille francs me séduisent, je ne vous le cache pas !
— Qu'est-ce que cela pour vous ! vous devez pouvoir trouver dix fois mieux 1
— Au contraire je ne trouve rien du tout. Toute ma fortune se borne à ce que j'ai amassé à être seize ans clerc, et c'est peu de chose... cinquante louis, que j'ai emportés avec moi, parce qu'enfin, si je me fixe en Allemagne, ce n'était pas la peine de laisser mes fonds à Paris.
— Vous avez très-bien fait... d'autant plus que cette somme pourra vous servir.
— Enfin je verrai mademoiselle Carottsmann !...
— Savez-vous l'allemand?
— Pas un mot...
— C'est fâcheux ; mais si je puis vous être utile, vous servir de truchement, disposez de moi.
— Est-ce que vous allez aussi à Munich?., je croyais vous avoir entendu dire d'abord que vous alliez à Strasbourg.
— Certainement, je vaisss à Strasbourg, puisque c'est là que cette déligence nous conduit, mais il est possible que je né m'y arrête passs; cela dépendra des circonstances.
— Ça me ferait bien plaisir, si vous veniez avec moi jusqu'à Munich... j'en serais ravi, foi d'Hercule Taquinet!...
— Eh bien, mon cher monsieur Taquin...
— Taquinet, c'est aussi un motif qui pourra mé faire pousser j usqu'en Bavière. Et puis qu'est-ce que c'est que cent lieues de plus ou dé moins, pour un homme qui a fait lé tour du monde !
— C'est vrai, pour vous c'est une enjambée...
— Vous avez eu la bonté de mé confier vos affaires, permettez qu'à mon tour je vous fasse connaître votre compagnon dé voyage... Je vais me déboutonner... Je n'en ferais pas autant pour tout le monde ! mais je vois à qui j'ai affaire... Vous êtes un homme d'honneur, vous né mé trahirez passs !...
— Monsieur... certainement, je suis très-honoré!.. .
— Pas un mot de plus. Je commence : vous voyez en moi le dernier rejeton dé l'illustre famille des Fortensac; le marquis de Fortensac, mon père, était premier gentilhomme du cabinet intime de Louis XV, mon aïeul était grand chambellan de Louis XIV, mon bisaïeul était généralissime sous Louis XIII... Bref! si je voulais remonter toujours avec mes aïeux, je n'en finirais plus!... Cela va, cela se perd dans l'origine de l'entrée des Francs dans.les Gaules!... C'est seulement pour vous dire que je suis d'une assez belle noblesse. Nous étions fort riches... près d'un million dé revenu. Mon père les mangeait, mais il ne touchait, pas à son
fondsss. Lorsque arriva la révolution... dans cette affreuse bagarre, je voulais couvrir les princes dé mon corps, mais mon père préféra émigrer... je dus lé suivre. Nous avons emporté quelques centaines de mille louis. Mais qu'est-ce que cela pour un millionnaire?... mon père était joueur comme il convient à un homme dé qualité. Il eut bientôt perdu nos finances; nous étions alors en Angleterre. Heureusement, nous avions un immense crédit; mais ayant perdu mon père au bout de deux ans de séjour en Angleterre, je résolus dé voyager; on m'avait bien proposé d'épouser une riche, très-riche Irlandaise... mais, je la refusai... elle n'était point noble; vous comprenez qu'un Fortensac ne peut pas se mésallier. J'ai voyagé en philosophe; partout mon nom m'a ouvert les portes des plus grandes maisons; enfin, le calme étant revenu en France... je dis le calme, quoique votre premier consul se batte presque toujours, mais les émigrés n'étant plus traités comme des bêtes fauves, je suis revenu à Paris. Malheureusement, une grande partie dé mes biens ont été vendus!... Cependant il y en a encore qui ne le sont point, et incessamment, je suis à peu près sûr de rentrer dans trois ou quatre cent
mille livres de rente c'est peu, quand on a été
millionnaire! mais il faut savoir se borner!... en attendant, j'ai beaucoup de crédit, chacun m'ouvre sa bourse!... vous concevez, sachant que je rentrerai bientôt dans une partie de mes biens, c'est à qui me prêtera!... Je n'abuse point de la confiance qu'on me
témoigne, seulement je prends mes notes... Oh! je ne suis pas de ces nobles qui oublient les services qu'on leur rend!... Tous ceux qui me prêtent de l'argent seront remboursés avec trois cents pour cent de bénéfice... ni plus, ni moins... Ainsi, vous me prêteriez cent francs, je vous rendrais cent écus... vous mé prêteriez un habit, je vous en rendrais trois, et toujours comme cela!... et en ce moment, tenez, savezvous ce que je vais faire à Strasbourg?... je vais voir un de mes amisss qui jadis m'a prêté mille francs. Je sais qu'il n'est plus très-heureux, ie lui porte trois mille livres!
— Vous êtes donc rentré dans vos biens? ditTaquinet.
— Pas encore tout à fait; mais de temps à autre je rentre dans quelques petites fermes... cela fait vivoter en attendant mieux. Voilà mon histoire, monsieur Taquinet, et si quelque jour mon crédit et ma fortune peuvent vous être utiles, vous me ferez grand plaisir d'en disposer.
Le petit bossu s'incline avec respect, il saluerait jusqu'à terre s'il n'était pas assis. Cependant, malgré la confiance que lui inspire l'ancienne noblesse de son compagnon de voyage, il se demande comment il se fait qu'un marquis d'aussi antique race porte une toile cirée par-dessus son chapeau. Mais il se dit ensuite que ce doit être par originalité; d'ailleurs le marquis voyage incognito, ne lui a-t-il pas déclaré qu'il voulait cacher son rang? et en effet, le costume qu'il a pris n'est pas capable de le trahir.
— Maintenant que nous nous connaissons, reprend M. de Fortensac, j'espère que nous agirons librement l'un avec l'autre... je mé flatte d'avoir encore des amis puissants... d'ailleurs, je sais de bonne source que le premier consul a le projet dé fondre l'ancienne noblesse avec celle qu'il compte donner à ses généraux. Je vous répète donc que vous pourrez disposer dé mon crédit; de même que, si j'en ai besoin, je né mé gênerai point pour disposer de votre bourse : entre amis, tout doit être en commun.
Le petit bossu trouve ce raisonnement assez captieux; cependant les bonnes manières de son compagnon de voyage ne lui laissant aucun doute sur la véracité de son récit, il s'incline de nouveau et accepte encore une prise de tabac de la vilaine petite boîte que M. de Fortensac semble considérer avec amour toutes les fois qu'il la sort de sa poche.
La première nuit se passe en voiture. Taquinet dort sans s'éveiller jusqu'au jour; son noble compagnon en fait autant; on s'arrête pour déjeuner. Taquinet descend; le marquis descend aussi, mais il n'entre pas à l'auberge; il prétend avoir des connaissances dans le pays. En retournant sur l'impériale, le petit bossu trouve encore son compagnon qui joue du curedent.
— Vous avez déjeuné dans la ville? dit Taquinet.
— Oui, chez dé bonnes gens que j'ai obligées jadis... d'anciens serviteurs dé ma famille; ils ont voulu à toute force me retenir... je n'ai pas osé les refuser, dé
crainte dé les blesser, et ils m'ont régalé... Ah! sandis! c'est effrayant, tout ce qu'ils m'ont forcé démanger!... Les voyageurs ne s'arrêtent plus que pour dîner. Cette fois, le soi-disant marquis descend et entre à l'auberge avec Taquinet, qui lui dit :
— Allez-vous dîner à la table des voyageurs, avec moi?
— Ma foi oui, quoique je n'aie guère faim; mais c'est pour ne point me séparer de vous.
— Vous êtes trop aimable.
Le gascon se place en effet à côté de Taquinet; celui-ci remarque que pour un homme qui n'a point d'appétit, M. le marquis joue de la mâchoire avec une dextérité sans égale; et à la promptitude avec laquelle il dévore, au talent qu'il montre pour se faire servir et enlever les meilleurs morceaux dès qu'ils paraissent sur la table, Taquinet s'étonne que ce monsieur ait dit la veille autant de mal des tables d'hôtes, puisqu'il sait si bien y tenir sa place.
Cependant le cri en voiture! vient de se faire entendre. On se lève, et M. de Fortensac dit à Taquinet :
— Payez ce dîner pour moi, je vous en prie; je ne veux pas changer.
Taquinet paie deux dîners, en se disant :
— Mon compagnon de route est un peu sans façon; mais c'est un marquis... et ses manières d'agir sont celles des gens du grand monde. D'ailleurs, d'après ce qu'il m'a dit, s'il rend toujours trois fois ce qu'il a reçu, me voilà certain de dîner trois fois gratis... nom
ù'jn petit bonhomme!... on pourrait faire de superbes spéculations avec ce monsieur... si on lui prêtait seulement vingt mille francs, il vous en rendrait soixante!... quel dommage que je ne sois pas capitaliste 1