‹ Taquinet le bossuChapitre 13 sur 17 · PARTIE CARRÉE · texte numérisé non relu

PARTIE CARRÉE

Le lendemain, les voyageurs étaient à Strasbourg.

Il était deux heures de l'après-midi, lorsque la diligence arriva au terme de sa course. Celle qui allait à Munich ne partait qu'à sept heures du soir.

— Nous avons cinq heures devant nous, dit Taquinet, je ne serais pas fâché de voir un peu cette villa, où l'on fait de si bons pâtés. C'est dommage que vous ayez affaire, vous m'auriez servi de guide. . . et puis c'est bien plus agréable de se promener à deux, on cause en observant, et j'adore causer.

— Mes affaires seront promptement terminées, répond M. de Fortensac. Je suis obligé de faire un bout de toilette, parce que je vaiss chez des gf-ns de la plus haute volée; mais dans trois, quarts d'heure je vous rejoins, veuillez bien m'attendre sur la place dnvant la cathédrale. Vous savez que c'est un des plus beaux

monuments du style gothique... je vous ferai voir ensuite l'Arsenal, le Musée, l'hôtel des Monnaies...

— Ma foi, monsieur le marquis, si vous voulez me permettre de vous parler franchement, je vous dirai que je n'ai pas l'amour des monuments. Je ne voyage pas pour voir des pierres plus ou moins vieilles... et puis je suis un âne en architecture; ce que je verrai avec plaisir, ce sont les dames du pays... on dit qu'elles sont jolies... j'aime mieux voir une femme que dix cathédrales... Je ne devrais peut-être pas avouer cela... mais c'est plus fort que moi.

— Eh! capedebious... que disais-je !... que les hommes voûtés sont des démons près du sexe... Je né vous blâme pas... mon cher ami. . Eh! parbleu! je pourrai peut-être vous faire passer quelques heures agréables... j'ai connu ici des femmes ravissantes... il serait possible... attendez-moi sur la place... je né vous en dis pas plusss!... mais je veux que vous emportiez un doux souvenir dé votre passage à Strasbourg.

Taquinet accepte avec joie ce que M. le marquis lui propose. Il laisse celui-ci procéder à sa toilette et il va flâner dans la ville, regardant de fort près les femmes, qui la plupart du temps lui rient au nez, mais le ci-devant clerc de notaire prend cela du bon côté, il se frotte les mains en se disant :

— Les Strasbourgeoises me paraissent fort gaies... elles doivent aimer la gaudriole... Tant mieux!... hum! polissoa q«e je nuis! penser encore à ces choses-

là, après ce qui m'est arrivé chez la perfide Claquette... mais tiens!... raison de plus au contraire, il faut que je me venge de ce sexe trompeur... toutes les femmes ne sont pas des Claquette... il faut que je fasse des victimes, des malheureuses... Oh! si je pouvais laisser une Ariane abandonnée à Strasbourg... je me sens disposé à surpasser Thésée... que sait-on! j'imiterai peut-être Hercule, mon patron... Décidément, avant de me marier, je veux faire un peu le mauvais sujet.

Il n'y avait pas dix minutes que Taquinet était au rendez-vous que lui avait indiqué son compagnon de voyage, lorsqu'il aperçoit celui-ci qui vient vers lui à grands pas. M. de Fortensac a ôté l'enveloppe qui couvrait son chapeau à trois cornes, de plus il a un habit dont les boutons en cuivre jaune bombés brillent d'un vif éclat; du reste, la couleur de l'habit est absolument la même que celui qu'il portait en voyage, et le collet, qui est aussi en velours, ressemble également à de la panne.

— Me voici, mon cher monsieur Taquinet, dit le marquis en abordant gracieusement le petit bossu; est-ce que je me suis beaucoup fait attendre?

— Mais non.

— J'ai une fâcheuse nouvelle à vous apprendre : je ne pourrai point vous accompagner à Munich.

— Ah! diable! et pourquoi donc?

— Parce qu'un particulier qui a une centaine de mille francs à me remettre, vient de me prier de lui accorder quelques jours pour réaliser cette somme...

il faut aussi que je vérifie ses comptes... que sais-je... Tout cela m'ennuie à la mort, mais cent mille francs, c'est quelque chose pour moi en ce moment. Je dois donc renoncer à mon voyage de Munich.

— J'en suis très-mortine !

— Et moi donc! mais il ne faut pas que cela nous empêche de passer gaiement la journée.

— Eh bien, ces dames dont vous m'aviez parlé?

— Je lésai vues... et j'ai obtenu la faveur de vous présenter..

— Oh! c'est bien aimable, cela.

— Dé plus... nous dînerons chez elles... c'est convenu... nous allons porter un pâté de foie gras... quelques pâtisseries... des fioles de Champagne... et nous serons les bienvenusss!...

— Quoi vraiment! nous dînerons chez elles. .. je ne me sens pas de joie...

— Après cela, mon cher, je vais vous dire quelles sont ces princesses, car enfin je ne veux pas vous abuser... vous concevez bien que je ne vous mène pas aussi lestement chez des duchesses... il s'agit tout bonnement de deux actrices de cette ville, deux cantatrices à roulades du premier théâtre... Nous autres, gens de l'ancienne cour, nous avons toujours aimé les actrices. . . Beaucoup de mes pareils se sont môme ruinés pour ces dames... c'est bon genre... c'est Régence... mais vous n'aimez peut-être pas les femmes de théâtre ?

— Pardonnez-moi... je les adore, au contraire... je les adore d'autant plus que je n'en ai jamais connu...

mais connaître une actrice, c'était mon rêve... c'était ma chimère... Je ne suis allé que fort peu au spectacle, parce que chez M. Moulinard, il y avait presque toujours de la besogne pour le soir... mais lorsque, par hasard, je me suis permis l'Opéra... ah! monsieur le marquis! j'en revenais comme électrisé... pendant quinze jours, je ne dormais pas... je voyais toujours les danseuses faire leurs pirouettes... j'étais fasciné, je voulais me faire faire un maillot. Et nous allons dîner avec des actrices...

— Oui, mon cher ami.

— Je ne vous demande pas si elles sont jolies, les femmes de théâtre le sont toujours !

— Hum! aux lumières, c'est possible ! Mais il y en a qui perdent considérablement au grandjour... il n'en est pas ainsi des deux virtuoses chez qui je vous mène... elles ne perdent rien, au contraire... elles gagent à être vues de près!...

— Ce sont des virtuoses... dansent-elles?

— Non. .. elles chantent... je crois pourtant qu'elles dansent aussi un peu... Voilà un pâtissier très-renommé, il faut y prendre un pâté.

M. de Fortensac entre avec Taquinet dans la boutique d'un pâtissier; il fait l'achat d'un pâté et d'une ample provision de friandises.

C'est Taquinet qui paye, ce qu'il fait avec le plus vif empressement. Le marquis a laissé l'adresse et recommande au pâtissier d'envoyer sur-le-champ ce que l'on vient de choisir.

On en fait autant chez un marchand de vins fins.

Puis on se remet en route.

Au détour d'une rue, le compagnon de Taquinet est tout à coup accosté par un monsieur à perruque mal poudrée et assez mesquinement couvert, qui s'écrie :

— Eh! par Jupiter! je ne me trompe pas... c'est Floridor! c'est notre beau Floridor que je revois... Ah! tu es donc revenu à Strasbourique, toi T je dis Strasbourique parce que j'ai à me plaindre de cette ville.

Cette rencontre ne paraît faire qu'un médiocre plaisir au compagnon de Taquinet, qui cherche à se débarrasser bien vite de l'importun, en lui répondant :

— Bonjour, mon cher... bonjour... pardon si je ne m'arrête pas... nous sommes pressés...

Mais le monsieur mal poudré, sans avoir l'air de faire attention à ce que lui a répondu le marquis, se place devant lui en reprenant :

— Ahl mon pauvre Floridor... si tu reviens jouer à Strasbourique, je te plains!... si tu savais comment on s'est conduit avec moi!... quels Midas! mon cher, quels Midas!..

Le marquis se penche vers Taquinet en lui disant à l'oreille : C'est un père de famille... d'une famille très-noble... nous avons joué ensemble à la bouillotte... dans un cercle, il a perdu beaucoup d'argent... cela le rend furieux contre les membres du cercle...

Puis Fortensac reprend tout haut :

— Mon cher père noble, je suis fâché de ne pas

pouvoir entendre tes doléances aujourd'hui mais

je t'ai dit que nous étions pressés, monsieur et moi...

— Eh! par Neptune!... on a toujours bien un moment à donnera un ancien camarade!... car enfin tu es mon camarade, marquis!... je te dis marquis par habitude... de même que tu m'appelles père noble, toi...

— Oui! oui, très bien, sandious! nous avons le droit de porter ces titres... on ne peut pas nous les disputer... Au revoir...

— Écoute donc, Floridor!... Tu sauras que j'aurais pu rejouer demain pour remplacer Leconte, si j'avais eu une perruque... mais ces gredins-là prétendent que je ne peux pas porter l'habit brodé et l'épée avec ce vieux gazon que j'ai sur la tête... malheureusement je n'en ai pas d'autre... aurais-tu par hasard une perruque à me prêter, toi... par Vulcain! tu me rendrais un fameux service... tu sais que je t'ai prêté une culotte de satin, à toi... un soir... à Bordeaux... et même tu me l'as fait craquer... tu me l'as rendue en loques...

— Oui... oui... père noble... je te prêterai une perruque... six si tu veux... je t'en enverrai dé toutes les formes... mais pour Dieu! né nous retiens pas davantage... au revoir. .

— Mais tu ne sais pas mon adresse...

— Si fait! si fait! est-ce que tu n'es pas connu?

— Mais c'est que je n'ai pas de logis pour le moment... je couche tantôt chez l'un tantôt chez l'autre... et c'est giand, Strasbouriqua I

Ces dernières paroles ne sont plus entendues par Taquinet et Fortensac; car celui-ci a pris le bras de son compagnon, et pour le faire marcher plus vite, l'enlève et l'emporte quelquefois pendant plusieurs pas.

Lorsqu'ils ont enfin laissé loin derrière eux le monsieur mal poudré, le marquis repose Taquinet à terre et ralentit sa marche en s'écriant :

— Ce vieux père noble est vraiment insupportable... parce qu'il s'est ruiné au jeu, et qu'il n'a pas dé quoi s'acheter des perruques, est-ce ma faute à moi... j'aime obliger, c'est vrai... mais je déteste les joueurs... Parce qu'il m'a prêté une culotte de satin à Bordeaux un soir, pour aller au bal. . voilà une belle vétille!...

— Il a dit que vous la lui aviez rendue en loques...

— Je m'en fiche pas mal!... pardieu, c'était un bal superbe... j'ai gavotte toute la nuit... je m'inquiète peu de sa culotte. .. si je comptais tout ce que je lui ai prêté, moil mais ces choses-là, je les oublie...

— Quel est donc ce comte qu'il voudrait remplacer?

— C'est un comte... qui vient de rentrer dans ses biens : vous concevez que, se retrouvant possesseur d'une fortune immense, le comte n'a plus envie de jouer!... On avait apparemment besoin d'unquatrième pour former une partie... et ce vieux père noble voulait y aller.

— On tient donc beaucoup à la toilette dans cette réunion-là, il a parlé d'habit brodé et d'épée?

— Oh ! essentiellement... c'est tout ce qu'il y a de mieux dans la ville.

— Pourquoi donc vous appelle-t-il Floridor , ce monsieur?

— C'est mon petit nom... nous autres ci-devant nous avions un petit nom... Vous concevez que lorsqu'on veut rire, faire des folies, on doit cacher ses titres... cela impose trop... cela gêne les femmes dans leurs expressions... Et tenez, les deux virtuoses chez qui je vous conduis ne m'appellent aussi que Floridor... Auprès d'elles, j'ai toujours gardé l'incognito...

— Votre vieux noble a une drôle d'habitude de jurer toujours par les dieux de la mythologie.

— Eh ! sandis, cela prouve qu'il connaît ses auteurs grecs... si vous aviez joué, je veux dire si vous aviez lu les pièces d'Aristophaiie, vous verriez que les personnages emploient souvent ce langage. Mais nous voici chez nos déesses... oublions mon vieux camarade du cercle, et soyons galants jusqu'au bout des doigts.

Fortensac fait entrer le petit bossu dans une maison d'assez médiocre apparence, on monte deux étages, on entend rire, chanter, faire des roulades.

— Nos dames s'exercent, à ce que je vois, dit Fortensac, tandis que Taquinet jette un coup d'œil sur sa personne, brosse sa culotte avec son coude, arrange sa cravate, s'assure que sa queue est à sa place, qu'elle pend bien sur son dos, et tâche de se redresser, ce qui n'aboutit qu'à lui faire relever la tête, qui semble alors avoir sa bosse pour collet.

Le marquis a sonné, puis tourné la clef qui est sur la porte ; il entre en tirant Taquinet après lui. Ces messieurs traversent une petite pièce où l'on aperçoit pour tout meuble deux ou trois savates et quelques vieux chaussons de bal qui courent les uns après les autres.

Mais, dans la pièce suivante, qui est ornée d'un vieux meuble en velours d'Utrecht jaune, et qui sert à la fois de salon et de chambre à coucher, une jeune femme blonde, qui a dû être assez gentille, mais dont la figure fatiguée annonce un grand excès de beaucoup de choses, est assise devant une vieille épinette, d'où elle tire des accords rarement parfaits ; tandis que devant la glace de la cheminée, une grosse commère d'une trentaine d'années, vêtue d'un simple peignoir, achève de se coiffer et de se mettre du rouge et des mouches tout en s'arrêtant par moment pour faire des mines et étudier dans la glace des poses et des sourires.

— Ah! voilà Floridor!... s'écrie la blonde, tandis que sa compagne répond sans se déranger :

— Oh ! que je l'aime, ce gros marquis!... voilà un garçon qui est aimable... il vient déjeuner avec ses anciennes cama...

M. de Fortensac qui se trouvait alors tout près de la grosse mère, lui flanque un coup de coude dans les épaules, ce qui lui cour e la parole, et s'écrie :

— Mesdames, permettez-moi de vous présenter mon compagnon de voyage, monsieur de Taquinet... et

veuillez bien reporter sur lui un peu des bontés dont vous daignez m'honorer.

Puis, se tournant vers Taquinet, il lui désigne tour à tour la blonde et la grosse, en lui disant :

— La signora Carlina, la signora Tartina.

La jeune blonde se lève et fait un profond salut au petit bossu, tandis que mademoiselle Tartina se retourne, endisant :

— Comment donc!... mais nous aurons une foule de bontés pour monsieur... D'ailleurs, comme dit c't'autre : les amis de nos amis sont nos amis...

— Tu es bête comme un pot ! murmure Fortensac à l'oreille de la grosse chanteuse. Je t'ai soufflé ton rôle, et tu patauges déjà... tais-toi ! ou fais attention, sandis !

Taquinet n'a rien entendu de cet a parte, il est encore abasourdi par le plaisir de se trouver chez des actrices, et quoique ce qui l'entoure soit peu propre a entretenir des illusions, il voit tout en beau, tout en rose ; la blonde avec ses yeux cernés, ses traits tirés, ses lèvres décolorées, lui paraît une sylphide, ou tout au moins une nymphe. La grosse, qui se tatoue de rouge et de mouches, lui semble une soubrette des plus agaçantes; il balbutie quelques compliments et ne sait trop comment en sortir ; ce qui fort, heureusement ne lui permet pas de voir que l'une de ces demoiselles lui fait des grimaces et lui tire la langue, tandis que l'autre se mord les lèvres pour ne point lui rire au nez. Tout à coup Fortensac s'écrie ;

— Voyons, capédebious ! il ne s'agit point ici de compliments de cérémonies ; mon ami n'a que peu de temps à passer près de vous. Nous venons vous demandera déjeuner, mesdames... et tenez, j'entends nos provisions qui arrivent !

— Des provisions ! Oh ! comme j'en suis ! Oh ! comme je vais y faire honneur! s'écrie la grosse Tartina... Ce diable de Floridor connaît mon faible... il sait que je suis gourmande... Te rappelles-tu dans cette pièce où il y avait un fromage à la crème?... Je ne me suis jamais fait doubler!... et je chipais toujours ta part pendant que tu chantais ta ronde de table !...

Fortensac n'a pas eu l'air d'entendre, mais il donne un grand coup de pied dans les jambes de Tartina. La blonde, qui a jugé convenable de faire sur-le-champ de l'œil avec le petit bossu, lui présente sa main en lui disant :

— Voulez-vous nous aider à mettre le couvert?... nous avons renvoyé notre femme de chambre hier... elle nous volait comme dans un bois...

— Comment donc! belle dame!... s'écrie Taquinet, mais je suis trop heureux de pouvoir me rendre utile... Disposez de moi... adorable Carlina... Je vais mettre le couvert... je mettrai tout ce qui vous fera plaisir..

— Ah ! monsieur de Taquinet... C'est bien aimable à monsieur le marquis de nous avoir fait faire votre connaissance...

— C'est moi, charmante Carlina, qui lui dois une éternelle reconnaissance...

Et le petit bossu baise une main qu'on lui a fourrée sous le nez, pour lui faire comprendre l'usage qu'il en doit faire.

— Pas mal 1 pas mal! dit Fortensac en donnant un petit coup sur la bosse de son ami. Il me semble que nous allons assez gaillardement...

— Tiens ! ils en sont déjà à se caresser! s'écrie la grosse Tartina. Eh bien, ça promet! qu'est-ce qu'ils feront donc après le Champagne?... Hom!... ces polissons d'hommes, ça n'est pas plus haut que ma jambe et ça fait sa tête !... As-tu fini, biribil

Fortensac pousse madame Tartina un peu brusquement du côté de l'antichambre. En quelques minutes, le couvert est dressé dans le salon. Taquinet est un peu surpris de voir que des virtuoses mangent avec de l'étain , mais on s'empresse de lui dire que la femme de chambre a emporté toute l'argenteri e.

On se meta table; Taquinet, déjà tout troublé par les œillades assassines que la tendre Carlina lui jette, ne sait plus où il en est, lorsque, après deux ou trois rasades, cette demoiselle passe familièrement une de ses jambes autour de la sienne qu'elle enlace amoureusement.

— Nom d'un petit bonhomme!... se dit Taquinet, cette femme-là en tient pour moi... et comme elle sait que nous avons peu de temps à passer ici, elle se déclare tout de suite.. .Vivent les femmes de théâtre ! avec elle on sait sur-le-champ à quoi s'en tenir... Elle fait le serpent avec sa jambe... c'est bigrement énergique,

Pendant les premiers moments du déjeuner, Fortensac et la grosse Tartina sont trop occupés à manger pour trouver le temps de parler; mais lorsque leur appétit commence à se calmer, lorsque le vin échauffe les têtes, la conversation devient très-animée.

— C'est bien dommage que vous partiez ce soir pour Munich, dit le marquis, le temps passe si gaiement près die ces dames.

— Tu n'es donc pas engagé ici, beau Floridor? dit Tartina en tapant sur son verre de Champagne pour le faire mousser.

— Je suis toujours engagé dans vos fers, répond Fortensacen faisant une paire d'yeux à la grosse tille.

— Ah! oui! répond Tartina en ricanant, c'est dans mes fers... c'est ce que je voulais dire... Est-ce que monsieur ton ami se destine au théâtre?... je louerai une loge le jour de son début !...

— As-tu fini, grosse buse? murmure Fortensac.

— Non, madame, je ne me destine pas au théâtre, répond Taquinet, mon emploi y serait trop borné : hh jouant avec vous, je ne saurais faire que les amoureux !...

— Ah ! charmant, ravissant ! dit Carlina en se cramponnant de plus belle à la jambe de son voisin.

— Il pourrait faire aussi les chameaux ! murmure Tartina en se cachant la tête derrière sa serviette pour rire à son aise.

— Te tairas-tu, maudite rieuse? dit Fortensac en se penchant à l'oreille de la grosse chanteuse.

— Ah ! tant pis... il faut que je rie... sans quoi je ne sais pas ce qui m'arriverait... ma gaieté s'évaporerait autrement ; faut-il que Carlina ait de l'habitude pour garder son sérieux devant ce petit polichinelle qui ne lui va qu'au coude?...

— Mais Tartenpion ne vient pas... est-ce qu'il aurait oublié?. ..

— Non, non, sois tranquille, il va venir. . . il se frise les moustaches dans quelque coin... il prépare son entrée, il veut faire de l'effet.

Pendant que cette conversation avait lieu, le petit bossu, devenu brûlant par le contact de cette jambe qui enlaçait la sienne, avait passé un de ses bras derrière la taille de Carlina et se permettait de la presser, en disant à l'oreille de la blonde :

— Sapristi , jolie virtuose ! je devais partir pour

Munich ce soir mais dites un mot... et je passe

cette nuit à Strasbourg... parole d'honneur, j'en suis capable... Je suis disposé à faire mille folies avec vous... ça vous va-t-il?... dites que vous y consentez...

— Ah ! monsieur de Taquinet !... que vous êtes insinuant! vous abusez de l'empire que vous exercez avec vos yeux !...

— Eh bien, oui, je veux en abuser, cré nom d'un petit bonhomme !... Ah ! qu'est-ce qui me tire par derrière...

C'était Tartina qui venait de prendre la longue queue du petit homme, et la lui tirait en riant comme une folle et en disant :

— Qu'est-ce que vous faites donc de ça, cher ami?... est-ce pour faire des conquêtes que vous l'avez si longue... Si j'étais votre maîtresse, je ne vous tiendrais jamais que par là quand je sortirais avec vous, et je vous ferais marcher devant moi comme un carlin.

Taquinet ne sait trop que répondre lorsqu'un nouveau personnage se présente brusquement devant la joyeuse réunion.

MILORD TAPSIFORT

Celui qui vient d'entrer est un homme de quarante ans, long et mince comme une asperge, bien qu'il ait une espèce de pantalon à la turque qui fait des plis tout autour de son corps, et trois gilets les uns sur les autres, plus un habit et une houppelande : sa figure est d'un sérieux qui frise le comique ; il a de grosses moustaches et trois chaînes de montre, ornées d'une innombrable quantité de breloques, flottant sur son pantalon, qui ressemble à un étalage de bimbeloteries.

Ce personnage s'avance vers la table en faisant de

gros yeux à Carlina, qui fait semblant de se troubler et s'écrie :

— Ah ! mon Dieu, c'est milord Tapsifort.

— Et qu'est-ce que c'est que milord Tapsifort ? demande tout bas Taquinet.

— Mais c'est... c'est... vous devez bien deviner... mon protecteur. .. celui auquel je dois le luxe qui m'entoure.

Le petit bossu aurait pu demander en quoi consistait ce luxe dont Carlina se vantait, mais en ce moment les gros yeux du monsieur qui viennent se fixer sur lui lui causent un malaise qui ne lui donne pas le loisir de répondre.

— Diable, nom d'un chien! il paraît qu'on s'amuse... qu'on s'empiffre ici, tandis que je fais le pied de grue à la porte du théâtre, moi ! s'écrie le monsieur avec une voix de basse-taille, en faisant ronfler les r de manière à imiter le roulement du tambour. C'est gentil... c'est aimable... Carlina, est-ce que vous vous... fichez de votre milord ! rrr !...

— Ah! mon Dieu... pardon... j'avais tout à fait oublié que vous m'attendiez! répond Carlina d'un air ému... c'est la faute de Tartina, qui avait invité ces messieurs à déjeuner... excusez-moi, milord...

— Mais oui ! mais oui 1 dit Tartina en se détournant pour ne pas rire au nez du nouveau venu. C'est moi qui avais invité notre cher Floridor... et monsieur de Taquinet, son illustre ami. Asseyez-vous donc, lord Tapsifort, vous boirez bien un coup avec nous.

Le monsieur à moustaches se hâte de se placer à table, et commence par boire, non pas un coup, mais trois de suite. Pendant ce temps, Taquinet a cherché à dégager sa jambe de celle de la blonde, mais au premier mouvement qu'il fait pour s'éloigner, madame Carlina se cramponne plus fortement à lui.

— Bigre ! cette femme-là est trop amoureuse l se dit le ci-devant clerc, elle va me compromettre... son milord a l'air bien méchant... il me fait de vilains yeux.

— Nous sommes enchantés de nous trouver avec milord Tapsifort, dit Fortensac ; nous répartons ce soir mon ami et moi, pour Munich. J'étais bien aise de renouveler connaissance avec nos charmantes virtuoses... Mon ami est fort amateur dé chant, il avait entendu vanter le talent de ces dames et brûlait dé les connaître.

— Oui, en effet 1 dit l'homme à moustaches, en attachant de nouveau ses regards sur le petit bossu. Je crois que monsieur est amateurrr 1... mais ce n'est pas seulement de roulades... Oh ! je parierais... Ah 1 mais sacredié, c'est qu'on ne m'en fait pas accroire à moi ! je ne suis pas un jobard, je devine ce qu'on voudrait me cacherrrr !...

Taquinet fait de nouveaux efforts pour détacher sa jambe et s'éloigner de la blonde Carlina qui pose sa main sur son cœur, comme si elle craignait qu'il ne voulût s'échapper de son corset, et répond d'une voix entrecoupée :

— Milord, je ne sais pas ce que vous voulez dire... je suis innocente!... mais vous me rendez bien malheureuse avec votre jalousie !... Ah ! Dieu 1 ah ! Dieu î... ah ! Dieu !

— Voyons, Carlina !... ne te laisse pas aller comme cela à tes nerfs ! dit mademoiselle Tartina en se fourrant trois macarons à la fois dans la bouche. Moi, je demande à rire, à chanter, à roucouler... nous étions si gais tout à l'heure!... n'est-ce pas, marquis de chose... marquis de la craque... non... de Fortensac.

— Je suissss dé votre avis, belle Tartina, nous étions fort aimables, il n'y a qu'un moment, et je né pense pas que la présence de milord doive gêner notre hilarité... n'est-il pas vrai, mon bon ami Taquinette ?

— Moi, balbutie le bossu en regardant son assiette pour éviter les gros yeux du long monsieur... moi... je fais ce qu'on veut... ça m'est égal... je mange de tout... je prends aussi du café... ou je n'en prends pas.

— Oui , e crois que vous prenez une foule de choses, repond le soi-disant milord en se baissant tout à coup pour regarder sous la serviette qui sert de nappe. Taquinet parvient alors, par un effort désespéré, à ravoir sa jambe qu'on enlaçait si amoureusement, mais dans ce mouvement, il envoie brusquement son pied dans le nez que ce monsieur vient de fourrer sous la table.

— Aie... nom d'une pipe, vous m'avez crevé l'œil ! s'écrie lord Tapsifort en se relevant et en montrant son

nez meurtri. Mais fichtre, monsieur 1 savez-vous que rous m'avez envoyé un coup de votre botte dans la figure ?

— Je suis désespéré de cet accident, je vous jure que c'est sans intention, balbutie Taquinet.

— Eh ! cadédiss, mon cher ami, vous n'avez pas besoin dé vous disculper! dit Fortensac en fronçant les sourcils et en regardant le monsieur à moustaches, d'un air rogue. Si monsieur n'avait pas été mettre son visage sous la table, cet accident ne lui serait pas arrivé ... qu'avait-il besoin d'aller fourrer son nez par là?... D'abord, c'est très-indiscret ; on né doit jamais, dans une société honnête, chercher à savoir ce qui se passe sous la table ! ce sont dé ces mystères qui ne doivent point dépasser les genoux !...

— J'ai fait ce que j'ai voulu, sacrebleul j'avais mes raisons pour regarder par là... du reste, je ne vous parle pas à vous... tonnerre ! c'est à ce petit monsieur que j'ai affaire... c'est avec lui que je veux avoir une explication... Je l'ai trouvé beaucoup trop près de Carlina en entrant ici... il avait l'air d'être dans sa poche... et je vois bien les yeux que mademoiselle lui fait... Ah mais, bigrrrre ! je n'entends pas qu'on marche sur mes brisées.

— Mon Dieu, milord... vous allez donc encore me faire une scène... je ne peux donc plus regarder un joli homme sans que cela vous offense... Monsieur ne m'a pas dit un mot plus bas que l'autre, je vous le jure... n'est-ce pas, monsieur?

— Moi, madame, je n'ai rien dit du tout... je ne me rappelle pas vous avoir dit la moindre des choses !...

Et Taquinet s'éloignait de la blonde de manière à se fourrer presque dans les jupons de mademoiselle Tartina, qui le repousse en disant :

— Tenez-vous donc tranquille, faux bel homme !.. . restez à votre place... Est-ce que milord vous fait peur !... il ne vous mangera pas, vous avez trop d'os !.. Voyons, messieurs, chantons un peu... Voulez-vous l'air de Zémire et Azor : Du moment qu'on aime on devient si doux /...Te souviens-tu, Floridor, comme on t'a sifflé quand tu as chanté cet air-là... à ton début... dans...

Fortensac donne un grand coup de coude dans les hanches de sa voisine en s'écriant :

— Ah ! oui, dans ce concert d'amateurs. .. je débutais au piano... A notre santé, prima donna!... trinquons... Et bien, mon cher Taquinet, est-ce que vous né buvez pluss?

— Si fait, pardonnez-moi... c'est mon verre que je ne trouve plus.

Dans son trouble, Taquinet prend le premier verre qu'il voit devant lui et le vide d'un trait pour se donner de l'aplomb; mais à peine a-t-il ingurgité son Champagne que le monsieur à moustaches donne sur la table un coup de poing qui fait trembler toutes le:* assiettes, en s'écriant:

— Ah! je vous y prends... Ah! cré nom d'un pétard,

ceci est trop fort : vous buvez dans son verre, vous venez d'y boire devant moi.

— Dans le verre de qui?

— Et corrrbleu, de ma perfide... de mon infidèle. Ah! on en est là... à siroter dans les verres des uns et des autres!

— Monsieur le lord, je ne sais pas si... j'ai pu me tromper... le verre était devant mou assiette.

— Fichez-moi la paix. Carlina me trahit pour vous, mais nous allons en découdre, mon petit monsieur. . .

— En découdre. . . qu'est-ce que vous entendez par là?

— J'entends que j'ai toujours sur moi une paire de pistolets, et que nous allons descendre dans le jardin nous brûler la cervelle : oh! ce ne sera pas long.

Taquinet qui ne voudrait pas se battre même avec une badine, devient blême, et ne se sent plus la force d'articuler. Mademoiselle Carlina fait semblant de se trouver mal après avoir eu la précaution de choisir une pose gracieuse : Tartina lui fourre sous le nez un biscuit qu'elle vient de tremper dans du Champagne. Mais, Fortensac, se levant tout à coup, va se placer devant le petit bossu, en s'écriant :

— Non, sandis, vous ne vous battrez pas, mon cher, je neveux pas que vous vous battiez... c'est moi qui vous ai conduit ici, ce n'est pas pour qu'il vous y arrive malheur.

Taquinet, qui n'avait pas la moindre envie de se battre, serre avec transport la main du marquis; mais

lord Tapsifort vient à son tour de quitter la table et s'avance vers ces messieurs en grommelant :

— De quoi vous mêlez-vous, monsieur le marquis?.. Corbleu! laissez-moi vider ma querelle avec votre ami.

— Je vous dis que ce n'est pas à lui, mais que c'est à moi que vous aurez affaire, monsieur le matamore!

— Ah! savez-vous que vous commencez à m'échauffer les oreilles?

— Je me riche de vos oreilles... je vous les couperai si vous dites un mot de plus à mon intime.

— Vous voulez donc vous battre pour lui?

— Quand on l'outrage, c'est à moi que l'on a affaire.

— Ça m'est égal, nom d'un chien! je vais commencer par vous... mais ensuite, ce sera le tour de ce petit séducteurrrr!

— Oh! quand vous sortirez de mes mains, vous né grognerez plusss!

La dispute s'échauffant entre ces deux messieurs, on entendait un roulement continuel d's et de r qui donnait à leur querelle comme un accompagnement de basse et de sifflet, mais Taquinet était trop ému pour bien entendre.

Tout d'un coup, il voit le monsieur à moustaches tirer de sa poche deux énormes pistolets; alors, s'imaginant que c'est lui qu'on veut tuer, il court se blottir sous la table; à son grand étonnement, l'Anglais et le marquis quittent aussitôt l'appartement.

— Eh bien, mon brave l... mon petit Césarl qu'est-

ce que vous faites donc là-dessous? dit mademoiselle Tartina en poussant Taquinet avec son pied pour le faire sortir de sa cachette, ce que celui-ci ne faisait qu'à regret, et en disant :

— Votre vilain Anglais est-il bien parti?.. Ah! bigre, cet homme-là jure comme un corsaire!... C'est que je ne veux pas me battre, moi.

— Mais vous n'avez plus rien à craindre, puisque Floridor est allé se battre pour vous.

— Bah! qu'est-ce que vous dites?., quoi!.. M. de Fortensac?..

— Eh! certainement, il est sorti avec milord Tapetoujours... ils sont allés se battre au pistolet dans le jardin de la maison...

— Il serait possible...

— Ah! monsieur! vous avez là un ami bien dévoué, bien généreux! dit Carlina en poussant un gros soupir.

— Venez... de cette fenêtre qui donne sur le jardin, nous pourrons être témoins de ce duel.

Les deux, femmes se sont approchées d'une fenêtre d'où l'on aperçoit en effet un assez vaste enclos, mal entretenu, dans lequel sont quelques arbres rabougris et un jeu de boule désert en ce moment.

Taquinet ose à peine se placer derrière les deux amies, il n'avance la tête qu'avec précaution.

Cependant bientôt on aperçoit -le beau Fortensac et >on adversaire qui viennent se placer en face des fenêtres.

Ils tiennent chacun un pistolet à la main.

— Ah ! mon Dieu ! ils vont donc vraiment se battre? dit Taquinet désolé; mais il faut appeler la. garde, la maréchaussée!...

— Bon!... il serait trop tard! dit Tartina; d'ailleurs, puisque c'est leur idée... il faut les laisser faire...

— Et former des vœux pour votre ami, murmure Carlina.

Taquinet se soutient à peine. Cette scène le bouleverse, et il ne comprend pas qu'en ce moment la grosse Tartina continue de manger des macarons et de boire du Champagne.

Cependant les deux adversaires se sont éloignés l'un de l'autre.

Ils se placent à une distance de quinze pas.

Puis, l'homme à moustaches allonge son bras droit armé de son pistolet et vise Fortensac, qui conserve le plus beau sang-froid et regarde tranquillement les mouches voler.

Taquinet ne respire pas... le coup part. Son compagnon de voyage n'a point bougé; il n'a point été atteint.

Le petit bossu saute de joie.

Tartina lui met sa main sur la tête, en lui disant :

— Tenez-vous donc tranquille, gamin... c'est milord Tapetropfort qui va la gober!... mais ce pauvre Flo-

ridor, il l'a échappé belle avez-vous vu? la balle

a traversé son chapeau à trois cornes...

— En vérité, moi... je n'ai rien vu... Ah! mon Dieu,

le voilà qui vise ce vilain monsieur à présent... et l'autre prend du tabac pendant qu'on le vise... D'honneur! ces hommes-là jouent avec la mort, ils ont un sang-froid qui me passe... Aïe!... le coup est parti.

— Et milord est tombé! s'écrie la grosse Tartina en faisant une pirouette dans la chambre.

Le monsieur à moustaches, après que son adversaire a eu tiré, s'est livré à une fort belle pantomime : il a fait un saut sur lui même, étendu les bras, porté ses mains à sa tête, à son cœur, à son ventre, comme s'il cherchait l'endroit où il était blessé, puis il s'est assez doucement étalé sur le gazon.

Quant à Taquinet, en voyant tomber lord Tapsifort, il s'est laissé aller sur son derrière, et là il se met à pleurer comme un veau, en murmurant :

— Ah! crénom d'un nom! est-ce que ce monsieur serait tué!...

— Il l'est! il doit l'être! répondit Carlina en se laisssant aller dans un fauteuil et en faisant des signes à Tartina pour qu'elle cesse de valser.

— C'est affreux de voir tuer un homme... j'ai bien mal au cœur.

— Tiens, le voilà qui pleure, ce petit ami! dit Tartina en revenant vers Taquinet. Comment! bel homme, ça vous fait pleurer de voir votre ami vainqueur , aimeriez-vous mieux que ce fût lui qui eût reçu la dragée?

— Non... mais... je... ça me trouble, ça me casse bras et jambes... ça me...

Taquinet n'a pas le temps d'achever, son compagnon vient d'entrer dans le salon comme un homme qui serait poursuivi par des assassins.

Il a mis sa cravate en Colin, son grand claque la pointe en avant; il s'avance d'un air égaré, en se tenant courbé comme s'il avait un lumbago, et dit à voix basse :

— Il est mort... j'ai tué mon adversaire... mais lord Tapsifort était d'une famille puissante.... et très-lié avec le sous-préfet... je vais être poursuivi... je dois fuir... fuir sur-le-champ avant qu'on m'arrête.

— Oh oui! fuyez! murmure Carlinasans quitter son fauteuil; mais hâtez-vous, car les plus grands dangers vous menacentl... votre tête est peut-être déjà mise à prix!

— Si elle ne l'est pas encore, elle le sera bientôt, et â un très-haut prix, je gage.

— Allez, mes petits héros!... dit Tartina. Floridor, ton duel a été superbe... ce sera ce soir la nouvelle du foyer...

— Eh sandisl je sais fort bien que dans dix minutes ce sera la nouvelle de toute la ville; heureusement, voici l'heure du départ de la voiture pour Munich... je vais partir avec vous...

— Avec moi! s'écrie le petit bossu, vous venez avec moi... Ah! quel bonheur...

— Eh pardieu! vous voyez bien qu'il faut que je me dérobe aux périls qui m'environnent... Allons, mon cher ami, faites vos adieux à ces dames et partons...

— Oh! mesdames... je suis bien désolé d'être obligé de vous quitter si précipitamment, dit Taquinet en allant de la grosse à la maigre, et d'être cause de l'événement qui a eu lieu... mais si je repasse par Strasbourg, j'espère...

— Oui, oui, dit Tartina en poussant le petit bossu vers la porte, et nous aussi, nous espérons bien vous revoir... mais sauvez-vous donc! vous exposez les jours de Floridor...

— Adieu, ravissante Carlina!

— Adieu! monsieur Taquinet.

Et le petit bossu, tiré par Fortensac et poussé par Tartina, quitte la demeure des virtuoses, en se disant :

— Sapristi! c'est égal, il m'arrive toujours des aventures bien romanesques chez les femmes.

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