‹ Taquinet le bossuChapitre 14 sur 17 · MADEMOISELLE EDWIGE CAROTTSMANN — ON SERVICE D'AMI · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE EDWIGE CAROTTSMANN — ON SERVICE D'AMI

La voiture qui allait à Munich roulait depuis quelque temps, emmenant Taquinet et Fortensac; celui-ci ne paraissait pas encore complètement rassuré. Il poussait des oh\ et des ah\ en regardant à tout instant en arrière, et à chaque voyageur qui passait à cheval

ou à âne, quelquefois même lorsque ce n'était qu'une paysanne, il s'écriait :

— Ah! sandis, je suis perdu! c'est moi que l'on poursuit!... je suis mis à prix!...

Ce n'est qu'après avoir roulé plusieurs lieues que le compagnon du petit bossu semble enfin rassuré. Il dit à ce dernier :

— Voyez, mon cher ami, comme le destin, les événements se jouent de nos projets pour l'avenir. Me voilà avec vous me rendant à Munich, lorsque je croyais rester à Strasbourg... Cela ne me contrarie un peu que par rapport aux cent mille francs dans lesquels je devais rentrer. Mais bath!... je les toucherai plus tard. Je vous ai sauvé la vie, c'était le plus important, car entre nous je crois que ce vilain Anglais vous aurait tué... je suis bien heureux qu'il m'ait manqué la première fois. Moi, qui percerais une mouche par le milieu! je lui ai donné son compte. Sans quoi il aurait voulu recommencer... Oh! c'était un diable d'homme!

Taquinet prend une main de son compagnon, il la presse dans les siennes, il est un moment tenté de la porter à ses lèvres, en balbutiant :

— Monsieur le marquis, je n'oublierai pas que je vous dois la vie, ce sont de ces choses qu'on ne saurait jamais assez reconnaître...

— Eh! mon Dieu, mon cher, franchement, j'aime mieux que cela se soit passé ainsi ; car si vous m'aviez sauvé la vie, vous, ayant pour habitude de rendre trois

fois plus qu'on né m'a donné, je serais obligé de vous sauver trois fois l'existence, et comme oes occasionslà ne se présentent pas tous les jours, cela m'aurait embarrassé.

A la première halte de la diligence, Forténsac est descendu avec Taquinet pour dîner.

Mais en entrant dans l'auberge, le Gascoa se tâte, fouille dans chacun de ses goussets, dans toutes ses poches, et s'écrie :

— Ah! triple buse que je suis! je l'ai laissée à Strasbourg!

— Quoi donc?

— Une bourse remplie d or et mon portefeuille, dans lequel j'avais encore cinq billets de mille...

— Diable! voilà qui est contrariant!

— Eh! que voulez-vousss!... c'est un petit malheur; vous paierez pour moi, voilà tout, et une fois à Munich, j'écrirai pour qu'on m'y envoie des fonds... je pense que cet arrangement né vous déplaît pas..,

— Non, sans doute... je suis trop heureux... certainement cela me fait bien plaisir... de vous obliger à mon tour.

Taquinet ne disait pas là ce qu'il pensait.

Il aurait préféré ne pas être obligé de payer pour deux. Mais il n'y avait pas moyen de refuser un service à un homme qui lui avait sauvé la vie.

Il sentait que le marquis avait le droit de puiser dans sa bourse; d'ailleurs, celui-ci remboursait si

largement ses créanciers que ce pouvait être une très-bonne affaire de lui prêter.

Cependant le petit bossu fait ses remarques : depuis que son compagnon n'a plus à s'occuper de sa dépense, il est beaucoup moins sobre et ne se refuse rien.

A chaque halte, M. de Fortensac prétend avoir besoin de prendre quelque chose, et dans une auberge où l'on couche, il commande un souper splendide, quoique ayant déjà fait deux gros repas dans sa journée.

— Est-ce que vous soupez? demande Taquinet à son compagnon.

— Rarement! mais aujourd'hui je me sens l'estomac creux... nous avons si mal dîné...

— Il m'avait semblé pourtant que vous aviez mangé de tout?

— Oui, mais tout était mauvais. Est-ce que vous ne soupez point?

— Ce n'est pas mon habitude,

— Il ne faut rien changer à vos habitudes. Je souperai pour nous deux.

Le ci-devant clerc trouve qu'il est fort désagréable de payer un repas auquel on n'a pas touché. Et il se met à table avec Fortensac. Celui-ci mange et boit comme s'il était à jeun depuis la veille. Taquinet fait son possible pour imiter son compagnon, et il se donne une indigestion.

Toute la nuit le petit bossu est malade, il est obligé de se faire du thé. Il se tient le ventre et fait des cou-

torsions qui ne l'embellisent pas. Tandis que M. le marquis lui dit avec gravité :

— Vous avez eu tort de souper, mon cher, ce n'est point votre habitude! c'était donc de la gourmandise!... vous voyez où cela vous mène...

— Mais, nom d'un petit bonhomme! vous soupiez bien, vous... qui aviez plus dîné que moi?

— Moi, j'ai fait deux fois le tour du monde, et il n'y a rien qui fortifie l'estomac comme les voyages. Quand vous aurez été quelques années mon compagnon de route, je parie que vous digérerez du rhinocéros.

— Merci, je ne tiens pas à manger de cet animal. Taquinet commençait à trouver un peu lourd le

poids de la reconnaissance, lorsque enfin il arrive à Munich avec M. de Fortensac.

Les deux voyageurs vont se loger dans un hôtel de belle apparence. Fortensac prétend qu'il y a toujours économie à aller dans les meilleurs endroits. Taquinet n'est pas précisément de cet avis. Mais il n'ose pas contrarier M. le marquis auquel il doit la vie.

Le premier soin du petit bossu est de s'informer de la demeure de son cousin Robinet, le marchand de tabac. Fortensac l'aide dans ses recherches; le Gascon ne le quitte pas plus que son ombre, il ne peut faire un pas dans la ville sans avoir Fortensac à ses côtés. C'est donc avec son ami qu'il se présente chez son cousin.

M. Rob:.net était un gros homme, qui, de Français, était presque devenu Allemand à force de boire et de

fumer*. Il rit d'une façon assez inconvenante en apercevant Taquinet, qui s'écrie :

— Me voici, cousin, j'ai suivi tes conseils, je viens me marier... pourquoi ris-tu ainsi?

— Je te croyais plus grand... parole d'honneur! tu me semblés rapetissé... quand on n'a plus l'habitude de te voir, le premier coup d'oeil est terrible!...

— Que tu m'ennuies avec ton premier coup d'œil! le mérite ne se mesure point à la taille...

— C'est juste... mais je ne te croyais pas si petit! Quel est ce monsieur qui t'accompagne... à la bonne heure, voilà un bel homme 1...

— C'est M. le marquis de Fortensac... un ci-devant !. . . qui m'a sauvé la vie...

— Tiens!... drôle d'idée que tu as eue d'amener un bel homme avec toi!...

Fortensac s'incline devant M. Robinet en disant :

— Je suisss heureux d'avoir rendu ce léger service à votre cousin, car depuis ce temps, nous sommes intimes, comme les deux doigts de la main; nous né nous quittons plus! c'est Castor, ]é suis Pollux!

M. Robinet salue Fortensac, en murmurant de nouveau :

— Fichtre!... voilà ce qui s'appelle un bel homme... mais, mon pauvre Taquinet, tu as l'air encore plus petit auprès de monsieur cela peut te nuire.

— Finis-en donc avec tes longueurs... Est-ce qu'on prend un homme à l'aune... comme un ruban?

— Quelquefois...

— Et la demoiselle Carottsmann, quand pourrai-je la voir?

— Quand tu voudras; elle attend ton arrivée avec impatience... elle est folle des Français!

— Bon, tant mieux... et Pas-tu prévenue que j'étais un peu... voûté?

— Oui, je lui ai dit que tu n'étais pas le dieu Mars pour la beauté, elle m'a répondu : Il y a des laideurs très-agréables... cela doit te donner de l'espoir. Voilà son adresse... tâche de te faire beau, et présente-toi chez elle; ensuite, ma foil le reste te regarde.

— C'est entendu. Très-bien : je vais mettre une cravate blanche, me faire coiffer, pommader, crêper sur les côtés, et je me présente chez mademoiselle Edwige Carottsmann. Au revoir, mon cousin Robinet.

— Bonne chance, mon petit Taquinet. Ce serait pour toi une bonne affaire. Il y a quatre-vingt mille francs au moins, peut-être plus, sacremann! C'est dommage que tu n'aies pas pu mettre des échasses; enfin! on ne sait pas!... les femmes sont si bizarres parfois! et celle-ci, n'ayant plus ses parents, est absolument maîtresse d'épouser qui elle voudra.

— Mon cousin est très-embêtant! dit Taquinet en s'en revenant à son hôtel avec son inséparable. Mais puisque cette demoiselle est prévenue, j'aime à croire que ma vue ne produira pas sur elle un effet fâcheux.

— Eh! ne craignez donc rien! répond Fortensac, j& suis persuadé, moi, que vous allez au contraire donner

dans l'œil à sa demoiselle, et qu'elle va se pâmer en vous voyant.

Le petit bossu n'est pas précisément persuadé qu'il fera pâmer mademoiselle Carottsmann, mais pour dissimuler autant que possible ses imperfections, en rentrant à son hôtel, il demande tout de suite un coiffeur et un valet pour l'habiller, puis il court dans sa chambre commencer sa toilette, en disant au revoira Fortensac, qui, de son côté, va aussi s'enfermer dans la pièce qu'il occupe en face de son cher ami.

Taquinet a fait cirer ses bottes à talons, qui le grandissent un peu; il a mis du linge blanc, s'est brossé avec soin, et fait à sa cravate blanche une rosette d'une fort belle dimension.

Tous ces détails terminés, il n'attend plus que le coiffeur, mais celui-ci n'arrive pas.

Taquinet sonne, un valet se présente.

— J'ai demandé le coiffeur, pourquoi ne vient-il pas?

— Il est arrivé, monsieur, mais c'est qu'apparemment il n'a pas fini de coiffer monsieur votre ami, qui l'attendait aussi, et l'a saisi au passage.

— Ah! M. de Fortensac se fait également coiffer.., tiens, il va donc aussi faire quelque visite... il ne m'en avait pas parlé! attendons alors... c'est désagréable, moi qui suis pressé, et puis Fortensac est à la Titus et ne porte point de poudre... Je ne vois pas trop comment il peut avoir besoin d'un coiffeur.

Le coiffeur attendu arrive enfin.

Taquinet lui abandonne sa tête, en lai disant :

— Vous voyez mon genre de figure... bichonnez-moi comme vous voudrez...

— Est-ce que monsieur ne veut pas de poudre?

— Je n'en mettais plus depuis longtemps.

— Avec une queue, cela va beaucoup mieux, c'est bien plus habillé, bien plus élégant.

— Alors mettez-moi de la poudre. Tâchez de me faire séduisant... ce sera difficile... mais essayez...

— Reposez- vous-en sur moi, monsieur, vous serez magnifique!

Le coiffeur était un homme qui aimait son état, et par conséquent adorait la poudre; car ceux qui en mettaient dans leurs cheveux étaient obligés de se faire coiffer tous les jours. La poudre demandait les plus grands soins, la plus extrême propreté; c'était une mode dispendieuse; aussi sous le Consulat on y avait déjà presque entièrement renoncé. Cependant quelques partisans de l'ancien régime en portaient encore et conservaient la queue, tout en supprimant les ailes de pigeon ; enfin, parmi les hommes qui s'étaient fait couper les cheveux à la Titus, il y en avait aussi qui, malgré cela, mettaient de la poudre.

Heureux de posséder sous sa main une tête pourvue d'une longue queue, le coiffeur se livre à des excès de crêpé qui aboutissent à une coiffure en pain de sucre se terminant par la queue en salsifis; le tout pommadé et poudré à blanc, de manière à faire honte à un tas de neige.

Lorsqu'il est coiffé, Taquinet va se regarder dans une glace, et il reste tout saisi : il ne se reconnaît pas.

Dans le premier moment il ne sait pas s'il doit être content de sa nouvelle physionomie, mais l'artiste lui fait remarquer que ses cheveux crêpés en pointe le grandissent au moins de quatre pouces.

Cette dernière considération emporte la balance. Taquinet est enchanté de sa coiffure.

Mais comment se décider à mettre un ignoble chapeau rond sur ce cône poudré qui menace le ciel ?

— Je tiendrai mon chapeau à la main, se dit Taquinet, je ne le mettrai qu'en sortant de chez mademoiselle Carottsmann, parce qu'alors tout l'effet de ma coiffure sera produit.

Le petit bossu a pris son chapeau et des gants qu'il a envoyé chercher.

Il va descendre l'escalier, lorsqu'il se trouve face à face avec Fortensac. Celui-ci était coiffé sans poudre, mais il s'était fait boucler et friser avec profusion. Ses bottes à revers, attachées au moyen d'un ruban noir qui lui serrait le dessous du genou, ne tombaient plus sur ses talons. Enfin, il avait un habit orné d'une garniture de boutons d'acier, taillés à facettes, ce qui était très-brillant de loin.

Quant à l'habit, que Fortensac portait toujours boutonné, il était encore pareil aux précédents : même couleur, même collet en velours, même état de services.

— Me voilà, cher ami, dit Fortensac en se posant

avec une certaine prétention devant Taquinet. J'avais peur dé vous faire attendre... mais je vois que tout est pour le mieux et nous pouvons partir.

— Comment, partir?... Et où donc allez-vous? demande le petit bossu.

— Où je vaisss!... Pardieu! avec vous chez mademoiselle Carottsmann... Est-ce que j'ai l'habitude dé vous quitter, mon bon; vous savez bien que je vous dois en tous lieux aide et protection !

Taquinet n'est pas enchanté de voir que son cher ami veut aussi l'accompagner chez mademoiselle Carottsmann; il aurait préféré se présenter seul, quelque chose lui dit que la société du Gasconne lui sera pas avantageuse. Il n'ose refuser de le mener avec lui, mais il balbutie :

— Il ne faudrait cependant pas vous gêner, monsieur le marquis, et si vous aviez quelque chose d'autre à faire... j'irai très-bien sans vous chez... la personne en question.

— Vous né mé connaissez pas, mon bon; j'aurais les affaires les plus importantes que je vous les sacrifierais!... j'ai juré dé vous aider dé mon bras et dé mes conseils... consilio manuque... Je ne vous quitterais pas d'une seconde.

— Sapristi! ça devient gênant! se dit Taquinet. Mais il m'a sauvé la vie... et il paraît qu'il m'aime beaucoup depuis ce temps-là : emmenons-le.

On part. A peine est-on dans la rue que la coiffure pointue du petit bossu attire tous les regards et fait

rire lés badauds de Munich, car il y a des badauds en Bavière corn me en France : il y a des badauds partout.

— Vous êtes superbe! dit Fortensac à son compagnon : vous avez quelque chose d'un grenadier prussien.

— Ce n'est pas la taille, assurément.

— Non, mais c'est la coiffure. Si le grand Frédéric vous eût rencontré ainsi, il vous eût enrôlé rien que pour votre coiffure.

— C'est égal, on me regarde trop, cela m'intimide; prenons une voiture.

— Je le veux bien, mon bon, nous arriverons plus vite.

Taquinet monte en fiacre avec son compagnon : pendant toute la route, il n'ose ni ^'adosser, ni se pencher contre les portières, de crainte d'abîmer sa coiffure. Enfin, on arrive à l'adresse indiquée, et ces messieurs se font annoncer chez mademoiselle Carottsmann.

Un domestique mâle introduit les deux amis dans un bel appartement, il les laisse dans un salon meublé assez confortablement, en les priant d'attendre sa maîtresse.

Fortensac examine tout ce qui l'entoure, en disant à demi-voix :

— Ce n'est pas trop vilain ici... c'est bourgeois, mais c'est assez cossu.

— Cela me semble parfaitement décoré, murmure

Taquinet d'une voix étranglée : savez-vous que nous foulons à nos pieds un superbe tapis?

— J'en avais dé bien plus moelleux dans le château de mes ancêtres...

— Sapristi! marquis, vous me croirez si vous voulez, mais cela me fait de l'effet de penser que je vais voir celle qui peut-être sera ma conjointe... j'ai peur d'être très-bête en l'abordant...

— Je vous éviterai l'embarras des premiers compliments en portant tout de suite la parole... laissez-moi faire!

— Ah ! vous croyez que cela vaudra mieux.

— Cent fois mieux... Vous avez alors tout le temps de regarder la demoiselle, de rechercher le piquant de ses attraits, et vous pouvez ensuite lui faire un joli compliment sur tout cela... Tandis que, pris au dépourvu, vous pourrez lui dire des choses gauches et mal appliquées à la masse de ses charmes.

— Vous avez raison... prenez d'abord la parole : pendant ce temps-là, je me remettrai et je tâcherai de deviner quel est le genre d'humeur de ma future... je dis ma future, c'est un peu présomptueux...

— Taisez-vous, on vient.

Une porte s'ouvre, et .mademoiselle Edwige Carottsmann entre dans le salon. C'est une femme de moyenne taille, un peu boulotte, mais encore assez bien prise. Ses cheveux sont d'un rouge ardent; sa peau fiirt blanche, ses yeux petits, sa bouche grande et son nez un peu trop étalé sur ses joues. Tout cela n'em-

pêche pas cette demoiselle d'être assez agréable à la vue. On ne peut pas dire qu'elle est jolie, niais elle ne paraît pas précisément laide. Ce n'est plus une jeune personne, ce n'est pas non plus une vieille fille. Il y a de ces physionomies qui n'ont point d'âge, et mademoiselle Carottsmann semble jouir de cet heureux privilège.

L'Allemande fait en entrant une révérence un peu prétentieuse et un sourire fort gracieux.

Fortensac s'empresse de répondre à cela par un salut à la française, dans lequel il met tout ce qu'il a retenu de ses leçons de menuet et de gavotte.

Taquinet, qui se trouve derrière son compagnon lorsque celui-ci salue, tâche de passer de côté pour être aperçu et en faire autant ; mais Fortensac, en se jetant tantôt à droite, tantôt à gauche avec une excessive légèreté, se trouve toujours masquer le petit bossu qui, à chacun de ses saluts, a le nez sur les fesses de son ami. A la troisième révérence, Fortensac, ajoutant tout à coup un saut en arrière, Taquinet a sa belle frisure écrasée sur le bas du dos de M. le marquis.

— Ah! nom d'un petit bonhomme, que c'est bête de sauter comme cela! s'écrie Taquinet. Vous ne voyez donc pas que je suis derrière vous!„.. On prend garde... Mais vous dansez en saluant.

Aux accents de la voix aigre et criarde du petit bossu, la demoiselle allemande fait un mouvement de surprise, en disant :

— Comment, il y a encore quelqu'un là... Qu'est-ce qui est donc derrière vous, monsieur?... Est-ce que vous avez amené un chien?... Je vous avoue que je ne les aime pas...

Mais Taquinet, parvenant enfin à se faire jour et à repousser son intime ami qui n'avait pas l'air de l'entendre, paraît devant mademoiselle Carottsmann, très-décoiffé et un peu en colère, en s'écriant :

— Oui, mademoiselle, il y a quelqu'un... c'est moi... Hercule Taquinet... le cousin de Robinet... moi que vous attendiez, à ce que m'a dit mon cousin... et qui avais le plus vif désir de faire votre connaissance... Je viens de Paris exprès pour cela... et certainement.,, je ne me repens pas d'être venu.

Après avoir débité cela presque tout d'une haleine, Taquinet regarde Fortensac d'un air qui signifiait : Vous voyez bien que je n'ai pas besoin de vous pour parler.

Mais la jeune Allemande a semblé pétrifiée en apercevant le petit homme. Cependant elle se remet bien vite et présente des sièges à ses hôtes, en disant :

— Ah ! c'est vous, monsieur, qui êtes le cousin de M. Robinet...

— Oui, mademoiselle...

— Mais alors, qui donc est monsieur?

Taquinet va pour répondre, son ami intime ne lui

en laisse pas le temps :

— Je suisss un Français... d'une origine assez noble, j'ose le dire, que les événements de la Révolution ont

forcé à voyager. Je me rendais a Strasbourg; dans la diligence, j'ai fait la connaissance de cet estimable M. Hercule Taquinet... A Strasbourg, où je comptais nrarrêter, j'ai eu lé bonheur de lui sauver la vie dans un duel...

— Monsieur avait un duel? dit mademoiselle Carottsmann en regardant le petit bossu avec curiosité...

— Mademoiselle, répond Taquinet, c'est-à-dire que j'avais...

— Il était menacé par un bravache anglais ! s'écrie Fortensac en interrompant. Mais, moi, je n'ai pas voulu qu'il se batte. Je lui ai dit : mon bon, tenez-vous tranquille, vous ne savez tirer ni l'épée ni le pistolet, tandis que cela me connaît... Les armes! les combats! voilà mon élément. Bref, je mé suis battu pour ce cher petit. J'ai tué son antagoniste : et, par suite de cela, ma tête étant mise à prix par la famille du défunt, j'ai dû fuir, quitter de nouveau la France, ce qui me procure en ce moment lé bonheur de vous rendre mes hommages... belle dame! Cadédis! je voudrais me battre tous les jours à ce prix-là.

Fortensac termine son récit en baisant respectueusement la main de la grosse Allemande; celle-ci semble sensible à cette galanterie tout à fait chevaleresque. Elle fait un doux sourire au bel homme.

Pendant ce temps, le petit bossu se mouche et tâche de fixer sa queue au milieu de son dos.

L'Allemande adresse à ces messieurs une foule de questions sur la France, sur Paris, qu'elle a, dit-elle,

grande envie de connaître. C'est toujours Fortensac qui répond. Lorsque Taquinet va pour parler, il trouve moyen de lui couper la parole; si le petit bossu glisse quelques mots, quelques réflexions, on ne les entend pas. parce que son cher ami bavarde avec une chaleur, un entrain qui ne laissent guère de place aux autres. Mais mademoiselle Carottsmann paraît prendre beaucoup de plaisir à écouter ce monsieur.

Enfin, après une visite d'une heure pendant laque 11-e Taquinet n'a pu placer quatre mots de suite, le Gascon se lève en disant :

— Je crois qu'en restant davantage pour une première visite, nous nous montrerions indiscrets, mon ami et moi; nous allons donc partir... n'est-ce pas, mon bon !

Mais mon bon, qui n'était pas du tout content de n'avoir pu causer avec mademoiselle Carottsmann, restait sur sa chaise et ne semblait pas disposé à partir avec le marquis. La grosse Allemande, qui devins peut-être que le petit bossu a l'intention de rester, se lève alors et congédie ces messieurs, en les engageant à venir le lendemain prendre le thé avec elle.

Cette invitation est acceptée avec reconnaissance, et les deux Français s'éloignent après de nouveaux saluts pendant lesquels Taquinet a soin de ne pas se trouver derrière son ami.

On revient à l'hôtel. Le ci-devant clerc gardait le silence, il faisait la moue.

— Eh! donc, mon cher!... s'écrie Fortensac, je né

vous trouve pas l'air enchanté; il me semble cependant que, pour une première entrevue, cela s'est passé fort galamment.

— Galamment !... c'est-à-dire que je n'ai pu échanger deux mots avec ma future... vous lui parliez toujours.

— Sandis ! c'était pour vous rendre service... pour vous mettre à votre aise... Tandis que je parlais vous jouiez de la prunelle, vous ! et il me semble que cela allait chaudement.

— Cette Allemande ne me regardait pas...

— Oh ! farceur, elle vous lorgnait en dessous, je l'ai bien vu, moi.

— Vous croyez ?

— Oh ! je m'y connais. . . Entre nous, mon bon, c'est fini, vous avez fait sa conquête !

— Cela me surprendrait Elle m'aura pris pour

un imbécile, je n'ai rien dit, ou du moins je n'ai rien pu dire.

— Pour un homme qui connaît les femmes, vous m'étonnez !... Né savez-vous pas qu'elles adorent les amants timides... ies Allemandes surtout !...

— Oh! alors, c'est différent.

— Et puis votre silence était si éloquent f

— Cependant j'aurais voulu lui parler un peu d'amour... la sonder sur ce sujet. ..

— Vous voulez la sonder sur l'amour... il suffit; demain j'amènerai la conversation sur ce sujet, nous la sonderons

Le lendemain, les inséparables sont prêts à l'heure que mademoiselle Carottsmann leur a indiquée. Taquinet n'a pas jugé convenable de se faire coiffer; il s'applique seulement un œil de poudre. Le marquis a mis son habit à boutons jaunes.

Mademoiselle Carottsmann se montre très-aimable avec ces messieurs; mais ses sourires, ses regards et une foule de petites attentions dans lesquelles les femmes trahissent leurs préférences sont toujours pour le compagnon du petit bossu. Lorsque celui-ci essaye d'adresser un complimenta la demoiselle aux cheveux rouges, elle ne lui répond pas et semble même ne pas l'avoir entendu. En revanche, elle est tout oreilles pour Fortensac, qui babille avec son aplomb habituel, mêlant dans ses discours une foule d'aventures toutes fort extraordinaires dont il a, soi-disant, été le héros pendant ses voyages dans les quatre parties du monde.

Taquinet, ne pouvant tenir le dé dans la conversation, se venge sur les tartines au beurre et les gâteaux que l'on a servis avec le thé. De temps en temps, il lance des regards enflammés sur mademoiselle Carottsmann, en accompagnant son œillade d'un soupir, et il se dit :

— Je ne sais pas si l'Allemande me lorgne, mais alors il faut que ce soit très-en-dessous, puisque je ne m'en aperçois pas.

Cette fois la visite se prolonge. Ces messieurs passent une partie de la soirée chez mademoiselle Carottsmann. Fortensac baise plusieurs fois la main de

leur hôtesse ; Taquinet se brûle en buvant du thé trop chaud, et casse une tasse en voulant la passer à son hôtesse.

En revenant à leur hôtel, Fortensac répète encore au petit bossu que mademoiselle Carottsmann est éprise de lui. Taquinet ne semble pas persuadé de cela; il regarde même son ami d'un air assez méfiant.

Plusieurs semaines s'écoulent, pendant lesquelles ces messieurs vont très-assidûment chez mademoiselle Carottsmann, qui continue de les recevoir fort bien, mais ne cause guère qu'avec Fortensac.

Pendant ce temps, Taquinet paie toujours pour deux les dépenses qu'il fait à Munich. S'apercevant que ses économies vont grand train, il a déjà plus d'une fois demandé à son cher ami s'il avait écrit en France pour avoir de l'argent, et celui-ci lui répond toujours :

— J'ai écrit, mais on né mé répond pas !... Un peu de patience, que diable! mon bon. Mes amis craignent peut-être dé faire découvrir ma retraite en m'écrivant dans ce moment. Rien ne presse; on m'enverra "ne grosse somme à la fois, voilà tout.

— Je commence à être très-vexé que ce monsieur m'ait sauvé la vie, se dit Taquinet en regardant le restant de ses écus. Je ne peux pas refuser de payer pour lui... mais cela devient très-onéreux; il mange et boit comme quatre; il ne se refuse rien ! Ne voulait-il pas aussi se faire faire un habit... lui qui en a dnjà trois?.. Il est vrai que ces trois-là se ressemblent tur-

riblement, et, sauf les boutons, c'est absolument la même chose.

Puis Taquinet était vexé de ne pouvoir jamais aller chez mademoiselle Carottsmann sans que Fortensac l'accompagnât. Il sentait bien que ses affaires n'avançaient pas avec l'Allemande, et quoique le Gascon ne cessât point de lui répéter qu'il avait fait la conquête de sa belle, le ci-devant clerc trouvait, au contraire, que cette demoiselle le regardait d'un air goguenard qui ne ressemblait pas du tout à de l'amour.

Un beau matin Taquinet forme son plan. Décidé à se rendre chez mademoiselle Carottsmann sans Fortensac, il annonce à celui-ci que son cousin lui a fait dire de passer chez lui, seul, pour l'entretenir d'affaires de famille; et il part après avoir serré la main du marquis, tout étonné que son cher ami ne se soit point attaché à ses pas.

Taquinet se promène quelque temps dans la ville. Lorsqu'il juge l'heure convenable pour se présenter, il se rend chez mademoiselle Carottsmann.

— Mademoiselle n'y est pas, lui dit le domestique.

— C'est singulier, le concierge m'a dit qu'elle y était.

Le valet se contente alors de fermer la porte au nez du petit bossu, qui s'en revient à sa demeure en se disant:

— Comme c'est contrariant! pour une fois que j'y vais seul je ne la trouve pas I et elle y est toujours quand j'y vais avec Fortensac.

En arrivant à son hôtel, il n'y trouve pas non plus le marquis. Mais à son retour celui-ci lui tape sur la bosse, en lui disant d'un air d'abandon :

— Tenez, mon bon; il m'a semblé deviner que vous ae seriez pas fâché d'aller seul chez votre future, afin de l'entretenir tout à votre aise de votre flamme...

— Ma foi, monsieur le marquis, s'il vous faut l'avouer... en effet, je...

— Eh sandis ! pourquoi donc né pas mé l'avoir dit plus tôt!... Est ce qu'il faut se gêner entre amis, fi donc ! Désormais je vous laisserai aller seul chez mademoiselle Edwige Carottsmann. Moi je ferai comme aujourd'hui, j'irai me promener dans les environs dé Munich, et je tâcherai de me distraire avec une Bavaroise.

Taquinet est enchanté; dans sa joie il saute au cou du marquis, il veut l'étreindre dans ses bras. Pour cela il est obligé de se monter sur ses pointes et de se pendre à l'habit de son cher ami; dans ce mouvement il entend quelque chose qui tombe à terre en donnant un son métallique, et presque aussitôt toute la garniture de boutons se détache du côté gauche de l'habit du Gascon.

Le petit bossu reste tout interdit. Fortensac se pince les lèvres avec dépit; regardant alors à terre, Taquinet y aperçoit une petite tringle de fer, qui, placée en dedans de l'habit, retenait chaque bouton en passant dans leur queue.

L'habit qui vient de s'ouvrir par suite de la chute

des boutons, laisse voir du côté droit une tringle pareille qui rstient ce côté de la garniture.

— Tiens ! vous attachez vos boutons avec une tringle ! s'écrie Taquinet en examinant le côté droit.

— C'est une nouvelle mode ! dit Fortensac en se hâtant de ramasser ses boutons. En voyage, on n'a pas toujours une aiguille et du fil pour se recoudre un bouton, tandis qu'avec ce petit bâton de fer jamais cela ne bouge.

— Oui, oui, je conçois, et puis de cette façon on change quand on veut sa garniture de boutons, et on a l'air d'avoir plusieurs habits lorsqu'on porte toujours le même. C'est très-ingénieux.

Fortensac se mord les lèvres, et rentre dans sa chambre rajuster la tringle à son habit. Taquinet retourne chez lui et se gratte l'oreille en se disant :

— Hum !... un marquis qui fait tenir ses boutons avec une tringle... pour avoir l'air de posséder plusieurs habits... cela me fait trembler pour l'argent qu'il me doit! Crediél que je suis fâché de devoir la vie à ce monsieur-là. Enfin, dépêchons-nous de nous marier pour nous dépêtrer de ce cher ami. J'ai bien envie de conter l'histoire de la tringle à mademoiselle Carottsmann, cela pourrait la faire rire aux dépens du bel homme.

Mais lorsque Taquinet se présente le lendemain chez mademoiselle Edwige Carottsmann, on lui dit qu'elle est sortie.

Le jour suivant, elle est à la campagne ; ensuite elle

n'est pas visible ou elle est indisposée, et cela dure ainsi plusieurs semaines.

— Ah ! sapristi !... cela devient une mauvaise plaisanterie ! se dit un jour Taquinet en se voyant refuser la porte de la belle aux cheveux rouges. Si on ne veut pas me recevoir, qu'on me le dise tout de suite et qu'on ne me fasse pas trimer ainsi tous les jours... Si je consultais mon ami intime... que je n'aperçois plus depuis quelque temps...

Taquinet retourne à son hôtel, demande M. de Fortensac, et apprend qu'après avoir fait une belle toilette et mis un habit neuf, son cher ami a quitté l'hôtel dès le matin et n'est pas revenu.

— Un habit neuf! se dit Taquinet, il paraît qu'il a renoncé aux tringles; pourvu que ce ne soit pas moi qui sois obligé de payer le tailleur... Ce gaillard-là aura fait quelque conquête dans la ville... c'est pour cela que je ne le vois plus. Il est bien heureux; mais n'importe, je veux savoir à quoi m'en tenir sur mon Allemande. Allons trouver mon cousin Robinet, que j'ai trop négligé depuis que je suis amoureux; il a peut-être vu mademoiselle Carottsmann, il me dira ce que je dois faire.

Et Taquinet se rend en toute hâte chez le débitant de tabac.

En apercevant le petit bossu, M. Robinet fait une mine dans laquelle il y avait de la moquerie, de la pitié, de la bonhomie, de la satisfaction et de la méchanceté , mélange qui se trouve beaucoup plus

souvent qu'on ne pense sur la bouche de nos amis.

— Et bien, mon pauvre Taquinet! qu'est-ce que je t'avais dit cousin... me suis-je trompé ? dit M. Robinet en s'efforçant d'avoir l'air pénétré. Dame ! c'est ta faute... et si cela est arrivé, tu ne peux t'en prendre qu'à toi.

— Comment? de quoi ?... qu'est-il arrivé? Je ne vous comprends pas, cousin.

— Est-ce que tu ne sais pas ce qui se passe, mon pauvre ami?

— Je sais seulement que depuis plusieurs semaines je ne puis pas parvenir à voir mademoiselle Carottsmann... cela m'ennuie, car je désirerais savoir à quoi m'en tenir avec elle.

— A quoi t'en tenir, petit cousin? Si ce n'est que cela que tu veux, je vais te le dire, moi. La demoiselle rousse ne veut pas de toi, mais en revanche elle veut beaucoup de ton noble ami, M. de Fortensac, et elle l'épouse aujourd'hui.

— Ah ! nom d'un 1... qu'est-ce que vous me dites là? s'écrie Taquinet en frappant du pied avec fureur. Mais ce n'est pas possible! vous vous moquez de moi, cousin ?

— Pas du tout, c'est ton intime ami qui s'est moqué de toi, qui t'a soufflé la demoiselle!

— Il serait vrai... C'est infâme... c'est une horreur... crê coquin de marquis qui fait tenir ses boutons avec des tringles... Oh ! j'ai bien idée maintenant que c'est un marquis de contrebande! tant mieux, ce serait bien

fait, la Carottsmann serait enfoncée!... Tu dis qu'il l'épouse aujourd'hui...

— Oui, cette demoiselle m'a fait part hier de son mariage...

— Le gueux! c'est depuis qu'il me laissait y aller tout seul et qu'on ne me recevait pas, qu'il lui fait la cour sans doute... et cette carotte rouge qui sait que j'ai fait le voyage pour elle, et qui se conduit ainsi à mon égard !...

— Cousin, je te répète que c'est ta faute. Quand on est bâti comme toi, on n'amène pas avec soi un bel homme pour paraître encore plus... noué. Il fallait, au contraire, chercher quelque nain, quelque cul-de-jatte, quelque monstre enfin qui t'aurait avantagé, toi.

— En voilà assez, Robinet, tu t'ennuies... avec tes culs-de-jatte... Tout cela ne m'empêchera pas de dire que les femmes sont des... je ravale le mot... mais il n'est pas gracieux! aussi c'est fini, on ne m'y reprendra plus a être amoureux... J'en ai assez de ces dames... je sors d'en prendre... non... au contraire... mais enfin n'importe, je n'en prendrai pas. Adieu, cousin, je vais partir, quitter Munich; je n'ai pas envie d'être exposé à rencontrer ce monsieur et cette dame qui, probablement, se donneraient encore le plaisir de me rire au nez.

— ■ Oh! tu ne les rencontreras pas; après la célébration du mariage ils ont dû partir sur-le-champ pour voyager un peu.

— Très-bien, et l'autre part sans me payer... Scé-

Jérat de marquis de la tringle!... c'estgentil c'est le bouquet! et dire que cet homme-là m'a sauvé la vie. Après cela est-ce bien sûr?... je commence à douter de tout maintenant. N'importe, je m'en vais aussi; je retournerai en France à petites journées, en me promenant, le plus économiquement possible... heureusement je ne stiis pas pressé.

— Si tu retournes en France, il faudra que je te charge d'une commission.

— Si c'est pour une femme, je ne veux pas la faire.

— Non, c'est pour un homme... un militaire... Ma foi, je ne sais plus son nom... mais il doit être sur l'objet qui est à lui...

— C'est différent, pour un militaire je m'en chargerai. Toi, de ton côté, si tu peux me faire rembourser ce qui m'est dû par le mari de la riche Carottsmann, ça me fera plaisir. Je te donnerai ma note... ça se monte déjà à trois cent quarante francs que j'ai payés

pour lui sans compter son habit dont le tailleur

va sans doute demander le montant. Je vais à mon hôtel faire ma valise et je reviens te dire adieu... Polisson de Fortensac!... il m'a soufflé l'Allemande... J'aurais dû le deviner dès le premier jour où il me bouchait la respiration avec ses... révérences!... mais je suis un niais... un jocrisse en amour... Penser qu'on pourrait m'aimer... moi bossu... moi contrefait... parce que dans le fond je suis un bon garçon incapable de faire du mal à un chat!., parce que je suis un hon-

nête homme... Oh! non, non, ce n'est pas avec ces choses-là qu'on plaît !... Porte ton fardeau, mon pauvre ami!... porte-le jusqu'au bout !... accomplis ta destinée... Elle n'est pas bien airraMe rcfte Providence qui vous met au monde contrefait, disgracieux, souffreteux, et qui vous dit ensuite : Pour te dédommager de ta laideur, personne ne t'aimera, aucune femme ne voudra de toi... tu ne connaîtras pas les joies de la famille, l'amour d'une compagne, les caresses d'un enfant... mais en revanche on te raillera encore de ta difformité, tu trouveras sur ta route des gens pour te gouailler, pour se moquer de toi... comme si tu n'étais pas déjà assez malheureux.

Et le pauvre bossu a tiré son mouchoir qu'il porte sur ses yeux; et son cousin Robinet n'a plus envie de rire, car en ce moment il comprend, en effet, tout ce qu'il y a de lâche, d'injuste, de méprisable à se moquer de ceux que la nature n'a pas traités comme ses autres enfants.

Mais bientôt Taquinet a essuyé une larme qui tombait du coin de son œil, il remet son mouchoir dans sa poche et reprend sa bonne humeur en s'écriant :

— Eh bien, qu'est-ce que je fais donc, moi !... je me chagrine ! je me laisse empoigner par la tristesse... Allons donc ! jamais... rétro ! rclro, salarias !... je ne me marierai pas, et ça me fait pleurer ! imbécile que je suis! c'est peut-être le beau coté de ma position... c'est peut-être le dédommagement de ma bosse I et je

murmurais contre la Providence... Allons faire mon paquet.

Le soir même qui suivit cette journée, le petit bossu quittait Munich, à pied, sa valise placée sur sa bosse, et il sifflait gaiement un petit air, puis se disait :

— Les voyages se suivent et ne se ressemblent

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