ONE RENCONTRE. — DIFFÉRENTES MANIÈRES D'ÉCRIRE NAVET
C'est fatigant de voyager à pied, mais, excepté ce désagrément , les voyages pédestres ont bien des charmes. Vous voyez tout, vous examinez tout à votre aise; pas un joli site, pas un beau point de vue ne vous échappe; vous vous reposez où cela vous plaît; vous cueillez la fleur des champs qui vous fait envie, vous herborisez un peu, vous observez beaucoup et vous vous souvenez toujours; car les endroits où l'on a cueilli une plante, respiré une fleur, coupé une branche de feuillage, pris un peu de repos ou fait un léger repas,, ces endroits-là restent gravés dans notre mémoire.
Mais lorsque vous avez fait cent lieues eu chemin de fer, si je vous demandais des détails sur les pays
que vous avez traversés, vous seriez bien embarrassé pour me répondre. Est-ce qu'on a le temps de voir quelque chose quand on voyage à vol d'oiseau? Ceci n'est point pour dire du mal des chemins de fer, mais c'est seulement pour vous faire remarquer que chaque chose a son bon côté.
Taquinet faisait toutes ces réflexions en avançant d'un pas très-modéré sur une route fort pittoresque. Depuis qu'il avait quitté Munich, le petit bossu avait mis huit jours pour faire vingt lieues; c'est vous dire qu'il n'en prenait qu'à son aise et s'arrêtait souvent. Ensuite il ne suivait pas la grand'route; peu lui importait de se détourner de son chemin et de prendre le plus long; lorsque du haut d'une montagne il apercevait un village ou un bourg dont la position lui semblait riante, dont l'aspect lui plaisait enfin, Tarin i net se disait :
— Tiens!... je vais aller là... ça m'a l'air gentil par là... il faut que je fasse connaissance avec cet endroit... que je voie les maisons de plus près... D'ailleurs, je voyage pour mon agrément à présent; ce n'est plus pour me marier, c'est pour mon agrément... alors donnons-nous-en.
Puis l'ex-clerc se rendait dans le bourg qu'il avait admiré de loin, et qui, suivant l'usage, était toujours moins joli de près.
Au lieu d'entrer dans une auberge, Taquinet tâchait de se faire donner à manger chez un paysan, cela lui revenait moins cher, quelquefois même cela
ne lui coûtait rien; mais alors il fallait qu'il bût beaucoup, car les Bavarois font grand cas des gens qui savent boire; ils estiment les hommes comme les futailles, d'après ce qu'ils peuvent contenir.
Taquinet vient de s'arrêter au bas d'une colline. A sa droite, il aperçoit une ville, à sa gauche un modeste village. Il se demande auquel des deux endroits il donnera la préférence; mais depuis quelques jours il a vécu chez des paysans et fait d'assez mauvais repas.
Cette fois, il veut bien dîner, et comme l'art culinaire est généralement mal cultivé par les hommes de la nature, il donne la préférence aux hommes civilisés.
Un étudiant qu'il rencontre lui apprend qu'il est en Souabe, et que c'est la jolie ville de Biberach qui est devant lui.
Taquinet s'inquiète peu d'être à Biberach ou ailleurs; ce qu'il veut, c'est faire un bon repas. Pour cela, il se fait indiquer une bonne auberge, s'y rend, demande une chambre et à dîner; car, pour manger à son aise, il ne dîne plus dans les salles communes; sa présence y produit toujours trop d'effet; et, quoiqu'il y soit habitué, cela lui est rarement «agréable.
On s'est empressé de servir le voyageur. Taquinet est assis devant un couvert bien dressé. Il se bourre de choucroute, mets auquel il a pris goût depuis son ^•jour en Allemagne; il savoure le vin du Rhin, et de u.mps à autre se dit :
— Au moins je ne paie maintenant que ce que je
mange... Je ne suis pas obligé de régaler un autre. . . Ah! monsieur le marquis!... pour un homme de vieille race, votre conduite envers moi est bien canaille.
Le petit bossu achevait son repas, lorsqu'il entend du bruit dans la chambre voisine de la sienne. Une simple cloison séparait les deux pièces; il était donc facile d'entendre ce qui se disait chez le voisin. Et comme en ce moment on parle très-haut, Taquinet peut, tout en dînant, saisir la conversation qui a lieu à côté de lui. On peut écouter sans être curieux. D'ailleurs, le petit bossu était curieux, il ne s'en cachait pas.
Une voix forte, rude, et qui semblait avoir l'habitude du commandement, ne tarde pas à percer la cloison.
— Voyons, sacré mille bombes! y êtes-vous enfin, garçon? Vous me dites que vous savez écrire le français, et que le cuisinier le parle comme un muscadin de la rue Saint-Denis, et voilà deux heures que vous n'en finissez pas pour écrire le potage que je demande... Ah! bigre, mon homme, si vous mettez ainsi du temps à ce que vous faites, votre maîtresse doit avoir de l'agrément avec vous...
— Monsieur l'officier, pardon... c'est que j'avais une plume qui crachait...
— D'abord, minute, mon gros : pourquoi m appelezvous officier? il me semble que je ne suis pas en uniforme. Qui vous fait supposer que je suis militaire?
— Oh! dame, monsieur... je l'ai cru, moi... parce ^ue, voyez-vous, l'habitude de servir les voyageurs, je devine tout de suite à qui j'ai affaire... à moins que je ne me trompe pourtant.
— Vous êtes une huître. Je suis ce que je suis, ça ne vous regarde pas! reprenons le maniement de la carte, et tâchez d'écrire un peu plus vite avec votre plume qui crache, sinon je vous mets aux arrêts pour huit jours...
— Ah! voyez-vous que vous êtes officier...
— Silence dans les rangs! Ça ne m'amuse pas du tout de faire écrire la carte de mon dîner; mais je ne sais pas si c'est parce que je m'explique mal, on ne me sert jamais ce que j'ai demandé dans les auberges de votre Allemagne... Je fume déjà assez d'être ici !... tonnerre de!... enfin, je voudrais au moins manger à ma fantaisie, et qu'on ne me serve pas du veau quand je demande du bœuf, du merlan quand j'ai choisi du saumon, et une poire quand je veux du fromage!
— Aussi, monsieur mon bourgeois, voilà pourquoi j'ai eu l'honneur de vous dire : Écrivez votre carte, et comme ça on ne se trompera pas. Et comme vous m'avez dit que ça vous ennuyait d'écrire, je vous ai offert de faire votre carte sous votre dictée, vu que j'ai reçu de l'éducation... D'ailleurs, je ne suis pas Allemand, moi, je suis né à Metz en Lorraine, je suis Français, si vous voulez bien le permettre.
— Je le permets et t'en félicite même.. . Mais tu bavardes comme plusieurs pies, et je voudrais en finir.
Voyons, monsieur le garçon qui avez reçu de l'éducation, achevons ma carte... Qu'est-ce que je mangerai après le potage?
— Dame! monsieur, choisissez... voilà la carte de l'établissement.
Il se fait ici un moment de silence, pendant lequel Taquinet, qui a toujours écouté, se dit:
— Voilà qui est singulier... Je jurerais que j'entends là une voix de connaissance! ce voyageur, qui. parsème ses discours de mots si énergiques, me rappelle le général Desparville... Je serais bien trompé si ce n'était pas le client de M. Moulinard qui est dans la chambre voisine.
La conversation qui recommence à côté fait de nouveau prêter l'oreille à Taquinet.
— Je ne sais pas ce qu'il y a sur ta bête de carte, c'est moitié allemand, moitié français, on n'y connaît goutte... on aurait dû dessiner tous les fricots, au moins comme ça on aurait jugé tout de suite à la vue si c'était tentant.
— Il aurait fallu trop de tableaux, bourgeois... On aurait eu alors un salon de peinture pour cuisine!...
— Silence, krompir! Tiens, nomme-moi un peu des meilleurs plats... je choisirai, j'aime mieux ça.
— Comme il vous fera plaisir, monsieur. Voulezvous un fricandeau à la crème?
— A. la crème... de la crème avec du veau, quel ragoût me fiches-tu là?... Autre chose.
— Voulez-vous du filet de chevreuil à la gelée de groseille?
— Dès confitures avec du chevreuil... voilà encore un mélange qui ne me va pas... Passons.
— Voulez-vous des saucisses avec de la compote de pomme ou du bœuf aux raisins de Corinthe?
— Quelle sacrée cuisine!... Ah! on a bien raison de dire qu'il n'y a que les Français qui sachent fricoter!... Voyons, est-ce que tu n'as pas autre chose à m'offrir que toutes ces ratatouilles allemandes dont un chat de Paris ne voudrait pas?
— Attendez, attendez... nous avons du petit salé aux choux.
— Approuvé... A la bonne heure, je m'y reconnais. Mets cela.
— Ensuite de la choucroute.
— Ça se ressemble un peu. C'est égal, marque ça.
— Ensuite du canard aux navets délicieux
— Eh! allons donc!... voilà qui me va beaucoup! du canard aux navets... Bigre!... quand j'étais lieutenant, •moi et mes soldats nous aurions enfoncé tout un carré d'ennemis pour manger du canard aux navets ; c'est un ragoût essentiellement français... et on le façonne si gentiment à Paris... Vois-tu, étant sous-officier, j'ai eu deux maîtresses auxquelles j'ai été fidèle bien plus longtemps qu'à d'autres... L'une était blanchisseuse de fin, l'autre enfilait des perles et autres ohoses quand case trouvait... Oh! nous autres sabreurs nous ne donnions pas dans les marquises alors!.. iiu.iS
faisions l'amour comme l'exercice en quatre temps et six mouvements. Bref, mes dulcinées n'étaient pas absolument des Vénus pour la beauté... tant s'en faut; mais le militaire n'est pas difficile... D'ailleurs ces dames avaient chacune de jolis talents de société, et entre autres celui de travailler le canard aux navets, que c'était à s'en lécher la moustache. Cependant, je me rappelle que chacune avait sa manière : l'une y ajoutait des pommes de terre; l'autre y mettait des clous de girofle. Mais c'est égal, c'était fièrement bon de chaque côté... et j'ai toujours gardé un doux souvenir de ces deux donzelles-là... parce que, vois-tu, note bien ceci pour ton instruction.. . toi qui as reçu de l'éducation, tu ne sais peut-être pas encore ça... L'amour, c'est une jolie chose..: c'est un divertissement qui a son mérite ; mais quand une femme ne sait faire que ça... bernique!... ça ne dure pas longtemps avec elle, et on lui tourne bientôt les talons.
— Suffit! je vous crois, et je suis de votre avis, mon officier... car vous voyez bien que j'avais deviné, et que vous êtes un militaire gradé et peut-être supérieur.
— Chutl motus dans les rangs... Tu ne vois donc pas, pékin, que je veux garder le chose... l'incognito ! Revenons au canard. Sais-tu si ton cuisinier y ajoute des pommes de terre ou des clous de girofle ?
— Il y met des deux, mon majeur; il y met aussi de* carottes, des champignons.., des panais. „
— Alors, c/est dono un canard à la'julienne... N'iui-
porte, voilà mon dîner commandé... Ah! ajoute un bondon de Jérôme... c'est encore un fromage éminemment français, et une bouteille de votre Johannisberg... Je l'aime assez ce vin-là.. . quoiqu'il ne soit pas de mon pays... mais c'est un brave... un rude causeur, il faut se tenir ferme avec lui : il a mon estime... As-tu fini?
— Oui, mon supérieur.
— Voyons... passe-moi un peu ma carte, que je voie si tu n'as rien oublié...
— Voilà, moD chef.
— Hum!... hum!... quelle f... écriture; il paraît que ta plume crachait beaucoup... Si je voulais, moi, j'écrirais bien mieux que ça... bien plus gros, surtoutl... hum... Tiens, c'est drôle... tu écris canard aux navais v,a,i,s.
— Oui, mon commandant.
■ — C'est que... il me semblait que cela devait s'écrire v,o,i,s... Es-tu sûr que tu n'as pas fait une faute?
— *• Très-sûr, mon capitaine; seulement, voilà la chose, on écrivait bien autrefois : navois, c'est vrai; mais aujourd'hui on écrit : navais, parce que c'est l'orthographe de Voltaire.
— Oh! du moment que c'est l'orthographe de Voltaire! Tu diras que je l'aime bien chaud, entends-tu?
Le garçon est parti, et Taquinet, qui vient de terminer son dîner, se dit :
— Maintenant, je ne doute plus, c'est le général Desparville qui est là; cette discussion, sur la ma-
nière dont on écrit navet, ne me laisse plus le moindre doute. Que diable vient faire le général en Allemagne?... Ceci ne me regarde pas... mais je vais toujours profiter de l'occasion... Comme cela se trouve!.. Garçon! holà... garçon!... Ah! il arrive enfin.
— Que désire monsieur?
— D'abord payer mon dîner; ensuite vous prier de vous rendre chez ce voyageur qui est dans la chambre voisine, pour lui dire qu'un Français, qui se trouve en ce moment à Biberach, désirerait avoir un moment d'audience de M. le général Desparville.
— Ah! bah! c'est donc un général, ce voyageur?
— Oui, garçon, un pur général, et un gaillard quia bien gagné son grade...
— Eh ben, je me doutais que c'était un officier trèsmajeur!
— Allez, garçon, allez!
— Vous avez dit... le général?
— Desparville.
— Desparville, bon! va-t-il être surpris que je sache son nom!
Le garçon est sorti; Taquinet attend.
Il lui semble bientôt entendre beaucoup de bruit, de mouvement, d'allées et venues dans la chambre voisine; puis le calme se rétablit, et un silence complet remplace tout ce vacarme. Mais le garçon ne revient pas.
Taquinet attend près d'une demi-heure, en se disant :
— Le général ne veut peut-être pas être dérangé au moment de son dîner.
Cependant, étonné de ne point recevoir de réponse, il appelle de nouveau le garçon. Celui-ci paraît, mais, cette fois, avec une figure piteuse et un air de fort mauvaise humeur.
— Eh bien, garçon, dit Taquinet, pourquoi donc ne venez-vous pas me rendre réponse de la commission que je vous ai donnée?
— Ah! pardi, monsieur!... elle était gentille, votre commission, merci ! je ne voudrais pas en faire souvent comme ça...
— Que voulez-vous dire? voyons, expliquez-vous.
— C'est que, à peine que j'eusse z'élé... non, je voulais dire que j'eusse été... Yh est aspirée...
— Passons... je sais que vous avez reçu de l'éducation.
— Eh bien, je n'eus pas plutôt dit à ce moûsieur que vous demandiez à parler au général Desparville, que, me sautant à la gorge, il me la serra en me secouant comme un prunier, et me dit : Méchant galopin! tu as donc oublié ce que je t'ai répété tout à l'heure? Ce voyageur est un âne, tu en es un autre ; fais seller mon cheval que je parte tout de suite, ou je te casse les reins!... J'ai voulu répliquerai m'appliqua sur-le-champ le bout de sa botte dans un endroit que j'ai très-sensible... Je courus lui préparer son cheval, et il est parti au grand galop sans penser au bon dîner qu'il avait commandé... ce qui fait qu'au lieu d'uu
pourboire, j'ai reçu... ce que je viens de vous dire.
— Voilà qui est singulier! se dit Taquinet. Partir si brusquement parce qu'on demande à lui parler... car certainement c'était bien le général Desparville. . . j'en mettrais ma bosse au feu! Ma foi, tant pis, après tout!... je le retrouverai à Paris...
Et quelques moments après, le petit bossu quitte aussi la ville de Biberach.
ou l'on revoit le monsieur mal POUDRÉ.
Taquinet est rentré en France, et il ne manque point de passer à Strasbourg, où il compte s'arrêter quelques jours, car il n'a point oublié les deux virtuoses Carlina et Tartina; la première surtout avait laissé dans son cœur un profond souvenir, et il s'est dit plus d'une fois, tout en voyageant pédestrement :
— Lorsque j'arriverai à Strasbourg, qui m'empêchera d'aller rendre une petite visite à ces ravissantes cantatrices? il me semble que je n'ai dû leur laisser que des souvenirs agréables... J'avais payé un excellent déjeuner... et puis cette tendre Carlina... cette aimable blonde me lançait des œillades... Cristi! cela allait joliment! et sans l'arrivée de ce milord, je crois
que j'aurais été couronné de myrte et de roses... Puisque ce jaloux Tapsifort a été tué, je ne crains plus de le rencontrer chez la virtuose... je puis donc me présenter chez elle en passant à Strasbourg.
Mais ce que l'on s'est promis de faire n'est pas toujours ce que l'on fait. Quand il se retrouve à Strasbourg, le petit bossu est redevenu timide; il hésite, il n'ose plus se présenter chez les deux dames de théâtre. Pourquoi? C'est que le petit homme regardait sa toilette usée par les voyages; c'est qu'il examinait son feutre qui, de noir, tirait sur le roux ; puis, dans son gousset, il sentait une bourse presque vide, et tout cela lui ôtait de son ancien aplomb, puisqu'il est bien prouvé que rien ne donne de l'aplomb comme l'argent.
Cependant, le lendemain de son arrivée à Strasbourg, Taquinet se monte la tête en se disant :
— Après tout, je puis toujours bien aller saluer ces dames... elles ne vont pas tout de suite me prier de leur payer à déjeuner... Et qui sait! c'est peut-être elles qui m'inviteront.
Alors le petit bossu se brosse des pieds à la tête avec une espèce de fureur ; puis il se rend chez ces dames, dont il a retenu l'adresse.
Arrivé dans la maison qu'il reconnaît parfaitement, à peine a-t-il demandé à voir les deux virtuoses, qu'une portière, qui ressemble à une furie, sort de sa loge armée d'un plumeau sans plumes, et vient sur Taquinet, en criant d'une voix glapissante :
— Est-ce que vous savez où elles sont, ces deux péronnelles, ces deux rien-du-tout, ces deux pas-grand' chose, qui sont parties sans payer leur terme, et que même encore j'y suis pour des avances de charbon, de beurre et de charcuterie... que la propriétaire m'a dit que c'était bien fait, que ça m'apprendrait à ne pas me faire payer le demi-terme d'avance, comme c'est d'usage dans les maisons garnies... Mais tant pis, si vous êtes leur oncle, leur frère ou leur parent, faudra que vous payiez pour elles, parce qu'enfin faut ben que je retombe sur quelqu'un, moi! Est-ce que j'ai besoin de payer le rouge, le blanc, le bleu et les faux appas de ces dames!... car elles en mettaient de faux : je suis ben aise de vous le dire.
Le pauvre Taquinet, tout étourdi par ce déluge de plaintes accompagnées de gestes dans lesquels le plumeau voltige autour de sa tête avec une dextérité qui ferait croire que la portière a été bâtonniste, le pauvre Taquinet a toutes les peines du monde à faire comprendre au cerbère irrité qu'il n'est nullement parent des deux chanteuses, qu'il les connaît même fort peu, n'ayant été reçu qu'une seule fois chez elles, et enfin qu'il venait tout simplement leur faire une visite de politesse en repassant par Strasbourg.
Après avoir répété plusieurs fois tout cela en marchant à reculons, et toujours harcelé par la portière, qui semble avoir une extrême envie de lui faire des choses désagréables, le bossu, se retrouvant dans la rue, prend sa course, et s'éloigne de toute la vivacité
de ses jambes sans faire attention aux épithètes grossières que la femme au plumeau lui adresse encore de loin.
— Il paraîtrait que nos deux virtuoses ont essuyé des revers! se dit Taquinet lorsqu'il a enfin cessé d'entendre les injures de la portière. Ces choses- là peuvent arriver aux plus grands talents... elles auront été forcées de déménager brusquement... Dans ces moments-là, on oublie son propriétaire!... Eh ! mon Dieu 1 que de gens à Paris ne déménagent pas autrement!... Pauvres petites femmes !... cela me fait de la peine. Je ne crois pas à ce que cette méchante portière a dit... au sujet de leurs faux... appas... A la vérité, ne les ayant point palpés... je n'ai pu les juger que de visu; mais cela me paraissait bien nature!... Pauvres minettes!... Certainement, si je les avais retrouvées, je leur aurais offert... pas d'argent!... c'est à peine si j'ai de quoi aller jusqu'à Paris... il faudra même que je vende quelques effets en route, mais je leur aurais exprimé la part que je prends à leur infortune... Je suis sûr qu'elles auraient été sensibles à mon procédé... cette tendre Carlina surtout! Je suis fou des blondes, moi!... Ah! Dieu! si on était riche pourtant!... je crois que j'aurais fait des folies pour les femmes!... c'est si doux de protéger le talent méconnu, d'être le Mécène des artistes!.. Ce que je viens d'apprendre m'a tout ému ! Entrons dans un café... payons-nous un petit verre avec un gros petit pain... ça soutient jusqu'au dîner.
Taquinet entre dans un café, se fait servir un petit verre et deux pains à café, parce qu'un seul ne lui suffit pas; et tout en faisant ce déjeuner modeste, il lit les journaux de l'établissement, qui n'en possédait que deux : le Journal de Parts et les Petites- Affiches.
Mais, à cette époque, deux journaux c'était du luxe ; les cafés n'en possédaient pas de toutes les dimensions, de tous les formats, de toutes les couleurs!... Alors le public n éprouvait pas le besoin d'un journal rose, jaune, bleu, vert, d'une revue hebdomadaire et quotidienne, avec ou sans illustrations; alors la presse ne s'était pas répandue par torrents, par colonnes, par feuilletons dans tous les établissements publics, dans les théâtres, les cafés, les restaurants , les ateliers ; alors on ne fondait point des journaux par actions, et on lisait les romans en volumes au lieu de les lire par morceaux dans des feuilletons; si ce n'était pas le bon temps des journaux, à coup sûr c'était une meilleure époque pour les libraires!... Autres temps, autre presse !
Taquinet parcourait les Petites- Affiches ; il regardait aux demandes, car il n'était pas bien certain, en arrivant à Paris, de retrouver sa place chez M. Moulinard, et, tout en feuilletant le journal, il se disait :
— Si je savais panser les chevaux et frotter, j'aurais déjà trouvé plusieurs places à choisir! mais je ne sais qu'écrire purement ma langue et un peu de latin... avec cela on meurt de faim!... 0 mes chers parents,
qui avez cru me rendre heureux un jour en me faisant donner de l'éducation... pas comme le garçon de l'auberge de Biberach qui écrit navet avec l'orthographe de Voltaire... mais une éducation modeste... eh bien! si vous n'aviez fait de moi qu'un gniaff... qu'un misérable commissionnaire ou frotteur, je serais peut-être moins embarrassé maintenant pour gagner ma vie. On me dira à cela : "Vous êtes toujours le maître de vous conduire comme si vous ne saviez rien du tout. C'est juste. Mais quand on sait qu'on n'est pas absolument un âne, quand on se sent en état de faire quelque chose, cela semble dur de jouer le rôle de ceux qui ne savent rien.
Pendant que Taquinet réfléchissait, le nez sur les Petites- Affiches, un monsieur était venu se placer à une table voisine de la sienne. Il avait demandé une bavaroise au chocolat, dans laquelle il trempait sa sixième flûte, lorsqu'un autre personnage entre dans le café; l'homme à la bavaroise l'appelle en criant :
— Eh, dis donc, Mouchetrop!... Ohé I par Jupiter! est-ce que tu deviens sourd?... approche donc un peu, mon gros.
Celui auquel s'adressait cette invitation était un petit homme pâle, tout mince, tout fluet, serré dans sa redingote comme s'il avait dû courir à cheval, et qui portait à une main un gant noisette, à l'autre un gant noir. Cependant en s'entendant appeler « mon gros » il est accouru vers le monsieur qui savoure sa sixième flûte; il s'assied devant lui et se met à parler
d'une voix tremblotante, entremêlée d'un graillonnement de gosier.
— Tiens, c'est vous, monsieur Beaulard... Ah! vous déjeunez... vous prenez du chocolat... c'est bon, le chocolat, c'est fortifiant pour la voix... j'aime beaucoup le chocolat, moi, mais je n'en prends jamais... pour raisons.
— Voyons, Mouchetrop, laisse un peu le chocolat, et réponds-moi, par Apollon!... Pourquoi donc hier ne m'as-tu pas soufflé dans mon morceau de Félix : Je sens dans le fond de mon âme\... Que diable! mon cher, tu es dans ton trou pour souffler la musique et les paroles, tu dois souffler tout...
— C'est vrai... Oh! je souffle tout aussi... Il a l'air bon, votre chocolat!
— J'ai fait hier ma rentrée au théâtre dans le rôle du père Morin, de Félix ou l'Enfant trouvé, et Dieu merci, je me flatte d'y avoir produit de l'effet... hein, en ai-je produit de cet effet! on a été tellement saisi qu'on n'avait pas la force d'applaudir...
— C'est vrai; ils n'ont pas applaudi du tout...
— Pardieu ! je le crois bien! ils avaient peur de perdre un seul de mes sons!...
— Je l'aime mieux au lait qu'à l'eau, par exemple...
— Qu'est-ce que tu aimes au lait... le grand air de mon rôle? ..
— Non... c'est le chocolat...
— Par Proserpine, Mouchetrop, tu deviens insupportable... il ne s'agit plus de chocolat ici! Je com-
raence mon grand air : Je sens dans le fond de mon âme... et puis je te regarde... la suite ne me venait pas! Je ne savais plus ce que je sentais dans le fond de mon âme; je regarde mon Mouchetrop... qui, au lieu de me souffler, s'occupait à peler une pomme et à la couper par quartiers... Par Junon!... sais-tu bien qu'on n'est pas dans le trou du souffleur pour s'amuser à peler des pommes... si c'était pendant un entr'acte, je ne dirais rien, mais pendant que l'on joue la pièce... Lorsque je suis en scène... lorsque je fais ma rentrée au grand théâtre de Strasbourg... que le public est tout yeux, tout oreilles pour m'entendre... quand il garde un silence d'enthousiasme, de peur de perdre une seule de mes notesl... tu me laisses en plan! tu oublies ton devoir pour manger une pomme!... sais-tu bien que tu mériterais d'être mis à l'amende du montant de la recette?...
— Ah ! diable, monsieur Beaulard, comme vous y allez!... alors mes appointements de l'année y passeraient tout de suite !...
— J'ai bien voulu, pour cette fois, ne pas me plaindre au directeur, parce que je ne suis pas méchant, moi! je n'aime pas faire des plaintes sur un camarade... mais que cela ne t'arrive plus!...
— Soyez tranquille; je vais vous dire, je croyais que vous saviez votre grand air par cœur... je me disais : Il n'a pas besoin de moi, il a chanté cela si souvent...
— Eh! par Mercure! on a chanté quelque chose
cent fois, et un beau jour, prouttt!... la mémoire disparaît, vous restez en figure d'âne. Tout à coup il s'est trouvé dans l'orchestre un monsieur qui s'est mis à beugler : Une voix qui me dit : C'est bien : c'était mon vers!...
— Certainement, c'était votre vers, c'est pour cela que je ne vous l'ai pas soufflé alors, je me suis dit : On le lui souffle de l'orchestre, ça doit suffire.
— Mouchetrop, vous êtes un bélître !... J'entendais de l'orchestre ce monsieur qui me criait toujours : C'est bien! c'est bien ! Moi, je me disais : Voilà un amateur qui est content de moi, il m'encourage, et je me suis mis à le saluer, et chaque fois qu'il répétait : C'est bien, je le saluais derechef, si bien qu'à force de saluer, j'avais l'air de danser mon grand air en menuet. Heureusement, j'ai fait un point d'orgue qui a tout réparé... quel point d'orgue!... hein, Mouchetrop?... en as-tu entendu souvent comme celui-là?
— On m'en a offert à vingt-huit sous la livre... mais sans vanille...
— Quel cantaloup tu fais!... il pense encore à son chocolat quand je lui parle de mon point d'orgue d'hier au soir, une des plus belles tenues que j'aie faites dans ma vie lyrique... Quel point d'orgue!... Je n'en ai fait que trois comme cela depuis que je suis au théâtre : un à Vienne, en Autriche, un autre à Carpentras, et le dernier, hier, ici. Mais celui-ci enfonce les deux autres... C'est singulier, Mouchetrop, vois-tu, plus je vais, plus je prends des années et plus j'ai des
moyens!... Si cela continue, à soixante-dix ans j'enfoncerai toutes les basses de l'Europe !
— Vous êtes bien heureux ! moi plus je souffle et moins j'ai de vent.
Taquinet avait naturellement entendu toute la conversation que nous venons de rapporter ; d'ailleurs, le monsieur que le souffleur appelait Beaulard parlait de manière à se faire entendre d'un bout à l'autre du café. Ses expressions répétées : par Jupiter, par Mercure, etc., avaient attiré l'attention du petit bossu; il avait cherché dans sa mémoire où il avait déjà entendu quelqu'un invoquer les dieux de la mythologie, puis, examinant le narrateur, il avait alors reconnu ce monsieur mal poudré qu'il avait rencontré lorsqu'il se rendait avec Fortensac chez les virtuoses, et que son cher ami le marquis lui avait dit être un père de famille noble.
C'était bien en effet le même personnage, il était encore aussi mal poudré que quelques mois auparavant, mais Taquinet, qui ne perdait pas un mot de la conversation, se disait :
— Qu'est-ce que cela signifie?... comment! ce monsieur serait acteur?... il n'y a pas à en douter... il gronde l'autre de ne l'avoir pas soufflé... Il a fait hier sa rentrée au théâtre; alors Fortensac m'a donc dit des mensonges... quel infâme craqueur que ce marquis!
Et Taquinet regardait toujours M. Beaulard, et celui-ci, qui s'en apercevait, se disait : — Voilà quelqu'un qui me reconnaît et qui m'admire!... Et ce
monsieur ne disait plus Strasbourique, mais bien Strasbourg depuis qu'il était réengagé dans cette ville. Puis il faisait quelques petites roulades en criant bien haut :
— C'est heureux que je ne me fatigue pas, car ils m'accablent de rôles, que c'en est dégoûtant!... Je joue ce soir le Déserteur.
— C'est-à-dire vous jouez Courchemin du Déserteur, dit Mouchetrop en se mouchant.
— Oui, Courchemin... mais c'est le plus beau rôle de la pièce, je ne le changerais pas contre celui d'Alexis, ni de Montauciel, parce qu'il y a dedans un polisson d'air : Le roi passait, prou... ou... ou... tt! Vois-tu, Mouchetrop, quand on chante cela comme je le chante, on se f... de l'adversité... on lui dit : Adversité, je te nargue! tu ne peux pas m'atteindre!... est-ce que tu ne me rends pas la justice d'être de mon avis?
— Il y a des gens qui boivent un verre d'eau pardessus; moi pas.
M. Beaulard venait de donner un coup de poing sur la table en haussant les épaules avec colère, lorsqu'un nouveau personnage entre dans le café et vient surle-champ se mettre à la table où sont déjà le père noble et le souffleur.
A l'aspect de cet homme, Taquinet est pris d'une terreur subite, car il lui a semblé reconnaître en lui milord Tapsifort, cet Anglais si jaloux de madame Carlina, et que Fortensac a tué d'un coup de pistolet.
C'est bien la même taille, ce sont les mêmes traits; seulement les moustaches ont disparu; ensuite, au lieu de cette expression de férocité qui animait les yeux de l'Anglais, on ne voit dans la physionomie du nouveau venu qu'un air riant, jovial et un peu goguenard.
Le petit bossu n'ose ni bouger ni se retourner, mais celui qui vient d'entrer ne fait pas attention à lui, il serre la main au père noble qui s'écrie :
— Bonjour, Tartenpon : cela va bien, cher ami...
— Très-bien, Beaulard; et toi, es-tu remis de ton émotion d'hier!
— Moi! est-ce que j'ai jamais été ému?... Par exemple, quand on est sûr de soi, on n'est pas ému, mon cher!
— Ma foi, écoute donc, cela arrive pourtant aui plus grands talents... moi, quand je joue un rôle nouveau, j'avoue que j'ai beaucoup d'émotion?
— Toi, c'est possible, pas moi; tu es entré dans la salle hier... voyons, rapporte-moi un peu ce que l'on a dit sur moi... Ma rentrée a fait bigrement d'effet, n'est-ce pas!... on ne doit parler que de cela dans le monde. Et ces misérables journaux n'en disent pas un mot!... leur politique les rend insensibles aux beauxarts... Eh bien! qu'as-tu entendu?... dis-moi tout : le bon et le mauvais, s'il y en a. Je n'ai pas d'amourpropre, moi! je sais ce que je vaux, voilà tout! cela me suffit... N'est-ce pas, Mouchetrop... tu es là, mon gros, pour dire que je n'ai point d'amour-propre. Par
Minerve! tu m'as soufflé dans plus d'une occasion où il n'y avait qu'une voix dans la salle pour me louer... eh bien, je n'en étais pas plus fier...
Le souffleur ne répond rien; il se tire le nez avec son mouchoir en regardant alternativement son gant noir et son gant noisette.
Lh grand Tartenpon sourit d'une façon tant soit peu railleuse, en murmurant :
— Les jeunes gens de l'orchestre ont trouvé que tu aurais dû mettre une perruque pour faire le père Morin.
— Une perruque!... ce sont eux qui le sont, perruques... Si je n'en ai pas, est-ce ma faute?... le théâtre n'a rien de propre dans son magasin, tu le sais aussi bien que moi, Tartenpon, toi à qui ils ont donné dernièipment une perruque à ailes de pigeon pour faire Domingo dans Paul et Virginie... Tu l'as mise... chacun a son idée, moi je ne l'aurais pas mise, parce que je n'ai jamais vu de nègres avec des ailes de pigeon.
— Oh ! mais je n'ai pas mis de poudre...
— Tl ne t'aurait plus manqué que cela, un nègre poudré, frisé... pourquoi pas aussi un cadogan ! . . . Du reste, vois-tu, le talent ne gît point dans la perruque!... Passons à d'autres réflexions.
— Les dames des loges ont prétendu que tu parlais trop vite... c'est-à-dire que tu bredouillais un peu... et qu'on ne t'entendait pas bien.
— Par Cérès! voilà qui est joli... je bredouille en parlant, moi!... je bredouille!... As-tu jamais entendu cela, Mouchetrop?
— De loin... est-ce que ça se voit ? demande le petit souffleur en regardant toujours ses deux gants.
Tartenpon se met à rire en lui répondant :
— Le noir ne deviendra jamais noisette; mais, avant peu, je crois que le noisette pourra bien être noir; alors ils auront l'air pareils. Où as-tu volé ces deux gants-là, Mouchetrop?
— J'avais le noir depuis longtemps; le noisette vient de mademoiselle Carlina, qui m'en a fait cadeau, vu qu'elle avait perdu son jumeau.
— C'est généreux de sa part.
Taquinet a tressailli au nom de Carlina. M. Beaulard frappe encore de son poing sur la table, en s'écriant :
— Je bredouille!... je bredouille!... voilà des réflexions bien dignes de ces femelles qui vont au spectacle pour faire des conquêtes et montrer leurs bras nus jusqu'aux épaules, leur poitrine nue jusqu'au creux de l'estomac!... Si elles osaient, je sais bien ce qu'elles y montreraient encore...
— Eh! eh! eh! ça ferait de l'argent! dit Tartenpon en riant.
— Tiens, Tartenpon, je me fiche de l'opinion de ces dames... mais le parterre... ah! voilà le souverain juge à mes yeux! je ne reconnais que lui; il est rare que ses arrêts ne soient point justes... parce que la masse est là, et on a beau dire, les masses se trompent rarement! Qu'a-t-on dit dans le parterre?
— On a trouvé que tu avais fait ton point d'orgue
beaucoup trop long. Il y a deux habitués qui ont prétendu qu'ils auraient eu le temps de faire un cent de piquet pendant ton point d'orgue!...
— Eh bien ! ils se plaignent de cela!... Par Jupiter, ils.se plaignent de ce que la mariée est trop belle... Ces habitués-là ne sont pas habitués à entendre dés voix, à ce qu'il paraît... Après cela, au parterre, ils sont là un tas d'ignorants, de crétins, qui causent de leurs affaires, de leurs maîtresses pendant qu'on joue, et ensuite ils voudraient juger un acteur! cela fait pitié... Au reste, je ne sais pas quels cabaleurs tu as entendus, mais ce que je sais, ce qui est positif, c'est que dans la salle on m'a crié : C'est bien! c'est bien/... donc ils étaient contents.
— C'était le vers de votre grand air qu'on vous soufflait, dit Mouchetrop.
— Taisez- vous, Mouchetrop ! vous n'en savez rien, vous mangiez des pommes, vous!... vous êtes digne de manger des glands...
— Ah ! père noble !...
— Voyons, Beaulard, ne t'emporte pas... on a dix aussi beaucoup de bien de toi !... Il y a un gros banquier, qui est toujours au foyer, il a dit que tu étais impayable...
— A la bonne heure donc... voilà un homme qui s'y connaît. C'est vrai qu'on ne me paie jamais ce que vaut mon talent, mais enfin, il faut se soumettre aux circonstances ; et, d'ailleurs, la gloire passe avant l'argent... Touche là, Tartenpon ; tiens, ce que tu viens
de me dire là me fait oublier les cabales de mes ennemis.
En ce moment, Tartenpon, portant les yeux sur ia table voisine, aperçoit Taquinet qui commençait à comprendre qu'il n'avait aucun sujet d'avoir peur et regardait de son côté le ci-devant lord Tapsifort.
Le petit bossu était trop reconnaissable pour que le sieur Tartenpon pût hésiter un moment ; aussi part-il d'un grand éclat de rire aussitôt qu'il a envisagé le petit homme; et, de son côté, Taquinet pense que ce qu'il a de mieux à faire est de rire aussi.
— Eh bien!... vous n'êtes donc pas mort... milord Tapsifort? murmure Taquinet en saluant M. Tartenpon.
— Mais non, comme vous voyez, monsieur, je me porte bien, au contraire...
— Il paraît que le coup de pistolet n'était pas si méchant que M. le marquis me l'a dit après le duel...
— Bah ! est-ce que tu as eu un duel, toi î demanda M. Beaulard d'un air surpris.
— Eh non !... c'était une farce... une plaisanterie, répond le grand Tartenpon en s'accoudantsur la table. Voici la chose... je puis bien dire maintenant la vérité devant monsieur, qui, d'ailleurs, doit l'avoir à peu près devinée.
— Oui... oui... j'ai deviné... mais dites toujours... ça m'amusera...
— Il y a quelques mois, ce pauvre Floridor, qui avait été si bien sifflé à ses débuts ici l'an dernier...
tu sais, celui qui a un accent gascon si prononce... et que nous appelions le marquis, parce qu'il voulait toujours faire cet emploi...
— Oui, oui, Floridor... qui faisait un embarras, une poussière aveuglante avec son soi-disant talent... il a jeté un joli coton ici... un malheureux qui ne peut seulement donner le mi de poitrine!... Je donne le si bémol, moi...
— Je donne l'ut, moi, répond Tartenpon en se rengorgeant.
— Moi, dit le souffleur, je donne une tablette de deux sous à ma petite fille pour son déjeuner les jours de fête ; elle la mange crue avec son pain, c'est excellent pour l'estomac.
— Pardon, messieurs, pardon, s'écria le petit bossu en interrompant les trois artistes, mais ce que vous venez de dire de ce monsieur gascon que vous appelez Floridor me cause une telle surprise... Ce n'était donc pas vraiment un marquis ? Il s'était donné à moi pour le fils d'un émigré... du marquis de Fortensac ; il comptait rentrer bientôt dans ses biens; en attendant, il venait toucher à Strasbourg cent mille francs à compte sur ce qui lui revenait.
Les trois personnages attachés au théâtre rient aux larmes en écoutant Taquinet.
Enfin, M. Tartenpon répond :
— Mon cher monsieur, Floridor n'est pas plus marquis que je ne suis lord Tapsifort ; c'est une mauvaise haute-contre qui veut faire les jeunes premiers et n'est
pas en état de jouer les seconds Colin. Il a été sifflé dans toutes les villes de France. Je ne sais pas s'il est allé s'essayer à l'étranger, mais je doute qu'il y soit plus heureux.
— Il serait possible! murmure Taquinet. Et je me suis laissé duper, berner, attraper par un méchant histrion !
*— Ah ! par exemple, pour jouer des tours, pour faire poser son monde, Floridor est de la première force. Or donc, il y a quelques mois, je le vois arriver au théâtre où je répétais la Dame blanche... le rôle de Dikson dans lequel je suis très-bien. Je dis à Floridor, en riant : Est-ce que tu veux encore redébuter ici... Tu n'y as pas eu d'agrément cependant. — Il ne s'agit pas de cela, me répond-il, mais de jouer une farce à un petit bossu qui est mon compagnon de voyage. Je veux qu'il croie que je lui ai rendu un grand service... Il donnera dans le panneau ; il se laisse attraper comme un serin qui change de queue... Pardon, monsieur, c'est Floridor qui parle...
— Allez toujours, je mérite ces épithètes... Oh ! oui, avec tout mon esprit, j'étais un serin. Mais quand les gens d'esprit se mêlent d'être bêtes, ils le sont énor-, mément : ils ne font pas les choses à moitié. Continuez, monsieur l'artiste.
— Je répondis à Floridor : S'il n'est question que d'une farce, j'en suis ; de quoi s'agit-il ? — De faire le rôle d'un Anglais tapageur et jaloux, me dit-il. Je mène mon petit pigeon chez Carlina et Tartina, où il
paie à déjeuner. Carlina lui fera de l'œil et lui marchera sur les pieds, c'est convenu... Quand cela chauffera, tu feras une scène à Carlina, tu provoqueras mon petit Ésope ; moi, je me mêlerai de la querelle ; bref, je me battrai à sa place. Nous aurons des pistolets du théâtre... chargés à poudre comme à l'ordinaire. Tu tireras le premier, tu me, manqueras. Je tirerai le second, tu tomberas, je t'aurai tué... — La chose s'est exécutée telle que nous l'avions arrangée!., et vous avez donné dedans comme frère Laurent.
Taquinet devient pourpre; jamais il ne s'est senti aussi vexé d'avoir été pris pour dupe. Le grand Tartenpon, s'apercevant que son récit a pétrifié le petit bossu, s'empresse de lui offrir un petit verre d'anisette et une poignée,tde main, en lui disant :
— J'espère que vous ne m'en voulez pas... ce n'est qu'une plaisanterie dans laquelle, après tout, il n'y avait pas grand mal...
— Pas grand mal ! s'écrie Taquinet. Ah! c'est que vous n'en avez pas prévu les suites, les conséquences 1 Croyant devoir la vie à ce... Floridor, je ne pouvais plus refuser, moi, de lui rendre tous les services qu'il me demandait... et Dieu sait s'il a abusé de sa position... N'importe, ceci est une leçon, cela m'apprendra à vouloir avec ma bosse aller faire le gentil chez les demoiselles... et à croire que c'est par amour qu'on accroche sa jambe après la mienne. Je ne vous en veux nullement, monsieur Tartenpon, et, pour preuve, c'est que j'accepte votre verre d'anisette... Si
j'étais en fonds, je vous offrirais de mon côté quelque chose... mais ce polisson de Floridor y a mis bon ordre !...
— Si vous restez aujourd'hui à Strasbourg, monsieur, dit Beaulard, je vous ferai entrer ce soir au spectacle, vous me verrez dans Cour chemin du Déserteur, vous n'en serez pas fâché...
— Je vous remercie... père noble... c'est votre emploi, n'est-ce pas... c'est pour cela qu'il vous appelait père noble, l'autre?
— Sans doute, comme moi je l'appelais marquis.
— Est-ce que les virtuoses Carlina et Tartina sont encore à Strasbourg?
— Certainement, et vous les verriez ce soir au théâtre.
— Merci, je m'en priverai alors... je ne me soucie pas de rencontrer ces dames. Je vais quitter Strasbourg sur-le-champ. Adieu, messieurs, je garderai de cette ville un souvenir amer et doux!... amer par suite du tour qu'on m'y a joué... doux parce que L'a* nisette y est excellente.
Puis, Taquinet, prenant congé des deux artistes et du souffleur, qui lui présente en même temps sa main noire et sa main noisette, se t du café et se remet en route pour Paris, en se disant :
— Après tout, si j'ai été attrapé, ce qui me console c'est que mademoiselle Edwige Carottsmann l'est aussi... et que pour elle l'attrape sera de longue durée.. . Ah 1 belle aux cheveux rouges, vous avez mé-
prisé le pauvre bossu, vous ayez agi fort malhonnêtement avec moi... Me défendre votre porte pendant six semaines, au lieu de me recevoir et de me dire franchement que- vous en aimiez un autre... voilà ce que je vous reproche. Mais vous avez voulu épouser un marquis, un noble, un homme de vieille race, et vous êtes la femme d'un malheureux cabotin qui se fait siffler partout!... Oh! en voilà déjà une de vengeance... Je ne suis pas méchant, et pourtant jesens que cela me fait plaisir. Cette fois je dis adieu aux amours, aux bonnes fortunes , aux actrices , aux grisettes , aux femmes enfin, en général comme en particulier. Mais si jamais je retrouve M. Floridor de la Gasconnaderie... ah! nom d'un petit bonhomme !... je tâcherai de me venger 1 à moins que la Providence ne se charge encore de ce soin, ce qu'elle fait assez souvent sans que nous nous en mêlions et beaucoup mieux que nous ne le ferions nous-mêmes ! J'ai aussi remarqué cela.
EETOUR A LA LAITKRIE.
Nous avons longtemps oublié Adolphine et la mère Bloquet, dans leur champêtre habitation du bois de Vincennes. Mais les aventures de notre héros nous en-
traînaient, et nous ne pouvions, en bonne conscience, l'abandonner dans ses voyages sans savoir quel en serait le résultat.
Maintenant revenons près de la fille du général Desparville, cette aimable Adolphine qui attend toujours le retour de son père et de son fiancé, dont elle a été séparée d'une façon si brusque, si inattendue, et qui s'efforce de cacher une partie de ses peines et de montrer du courage pour consoler une pauvre mère qui souffre plus qu'elle encore, parce qu'au déclin de la vie on n'a presque plus de force pour se rattacher à l'espérance.
Rien de nouveau n'était arrivé à la laiterie, quoique plusieurs mois se soient écoulés. Aucune nouvelle n'était parvenue ni sur le général ni sur son aide-decamp.
Les visions nocturnes étaient devenues plus rares. Peut-être le jeune officier de hussards n'avait-il plus la permission de venir pendant la nuit contempler celles qui avaient toute son affection.
Peut-être avait-il trouvé ces visites trop dangereuses, et craignait-il de n'avoir pas toujours le courage qu'il avait montré par une nuit d'orage.
Enfin, M. Moulinard continuait de venir à la laiterie, il cherchait toujours à se procurer des tête-à-tête avec Adolphine ; alors il voulait faire l'aimable, le, galant; mais il ne parvenait qu'à être ridicule et ennuyeux. Il s'éloignait en se promettant de se déclarer à la première visite qu'il ferait ; mais il y avait dans
les jolis yeux de la jeune fille quelque chose qui retenait sans cesse sur ses lèvres l'aveu qu'il voulait lui faire.
Deux coups secs sont frappés à la porte d'entrée de la laiterie du bois de Vincennes ; on ouvre presque aussitôt, et une voix criarde, aiguë, fait entendre ces mots :
— Je voudrais bien avoir pour deux sous de lait et un sou de pain, si c'était possible.
— Entrez, monsieur, répond la veuve Bloquet. Celui qui avait parlé est bientôt dans la salle basse.
Il pousse un cri de surprise en considérant les deux femmes, qui ne sont pas moins étonnées en reconnaissant le petit bossu.
— N'est-ce point un rêve !... la fille du général Desparville... et la mère Bloquet dans cette laiterie l
— C'est M. Taquinet...
— Le clerc de M. Moulinard...
— Oui, mesdames, en personne, pour vous servir, Hercule Taquinet... Oh! je ne suis pas changé; il y en a qui diraient malheureusement, moi, j'y suis fait, et je me trouve très-bien. Mais vous, mademoiselle Adol- •phine... avec des vaches et la mère Bloquet... Je n'y conçois rien... et cet air triste, cette pâleur...
— N'avez-vous donc pas appris le malheur qui m'a frappée?
— Mon Dieu, mademoiselle, il n'y a que fort peu de temps que je sais cela. Figurez-vous que j'arrive d'Allemagne... J'arrive à l'instant pedibus eu m jamais...
ce qui veut dire que je n'allais pas en chaise de poste; cependant, me sentant fatigué, j'avais repris la diligence ; je l'ai quittée à huit lieues d'ici. Ma foi, je ne pouvais plus y tenir ; j'étais trop gêné. Il y avait une nourrice qui berçait son enfant sur mon dos, ça devenait très-fatigant pour moi, j'ai préféré faire le reste de la route à pied, d'autant plus que mon bagage n'est pas lourd : deux chemises, six faux-cols et trois chaussettes. Voilà tout ce qui me reste... C'était plus lourd quand je suis parti.
— Et qu'alliez-vous donc faire en Allemagne, monsieur Taquinet? dit madame Bloquet. Recueillir une succession ?
— Hélas! non; j'aurais mieux aimé cela... J'étais allé... vous allez rire... j'étais allé pour me marier...
— Et la personne ne vous a pas plu...
— Si fait au contraire, elle me plut assez... Mais quand je me suis retourné... bien le bonsoir... Mademoiselle Carottsmann n'a pas donné dans ce que vous savez... Et puis, j'avais avec moi un particulier qui a trouvé bon de me souffler ma future. C'est une histoire dont je vous régalerai un jour... si cela vous tente... Et voilà comment mon mariage a fondu ! Ce qui ne m'a pas empêché de rester longtemps en Allemagne, parce que j'adore la valse et la choucroute. Mais c'est trop nous occuper de moi. Serait-il vrai, mademoiselle, que le général Desparville ait été impliqué dans une conspiration'?...
— Oui, monsieur, arrêté il y a six mois... Sans
doute il est toujours prisonnier, et on ne lui permet pas de me donner de ses nouvelles...
— Depuis six mois, dites-vous, le général est en prison ?
— Sans doute.
Taquinet fronce son nez d'une singulière façon, en disant :
— Voilà qui est fort, par exemple ! il me semble bien pourtant l'avoir rencontré en Allemagne... il y a deux mois...
— Oh ! vous vous êtes trompé, monsieur ; malheureusement il est prisonnier.
— Je n'ai pas cru me tromper, j'ai même voulu causer avec lui... j'avais à lui parler; mais il est parti : il allait trop vite pour moi qui étais à pied... pas moyen de le rejoindre.
— Hélas ! ce n'était pas lui.
— Et son aide-de-camp?
L'étonnement de Taquinet redouble en apprenant que Gustave a disparu en même temps que le général. Enfin, on lui conte tout ce qui s'est passé, et les deux femmes lui font un éloge pompeux de la conduite de M. Moulinard à leur égard.
Le petit bossu se tape sur le genou droit, en s'écriant :
— Mon patron, un homme généreux ! décidément, je n'y suis plus du tout ! Est-ce que depuis que j'ai quitté la France il s'y serait fait des miracles'? Mais, enfin, mademoiselle, vous êtes riche, vous n'avez nullement
besoin des bienfaits de M. Moulinard. Le jour même où le général a été arrêté, je lui ai remis un bon de trois cent mille francs provenant de la vente de ses terres...
— J'ignorais cette circonstance , monsieur ; mais alors mon père a cette somme, à moins qu'on ne la lui ait enlevée et mise sous le séquestre. Ah ! ce n'est pas sa fortune que je regrette ; mais que du moins on me
réunisse à mon père car ils ne l'ont pas tué, n'est-ce
pas, monsieur?
— Tout ceci n'est pas clair ! murmure Taquinet ; n'importe, ne vous désolez pas, mademoiselle. D'abord, votre père n'est pas mort, je vous en réponds... comme de ma bosse!... Quant à partager sa captivité... ce serait peut-être difficile. J'ai toujours dans l'idée que je l'ai rencontré en Allemagne. Je parierais ma bosse contre douze sous que c'était lui qui était à Biberach.
— C'est impossible, monsieur !
— Mademoiselle, il y a des choses impossibles qui sont arrivées. Mais fiez- vous à moi... Je remuerai ciel et terre pour savoir ce que sont devenus le général et son aide-de-camp.
— Ah ! monsieur, dit Adolphine, vos paroles me rendent de l'espoir... Mais, arrivant de voyage, vous devez avoir besoin de prendre autre chose que du lait.
— Ma foi, j'avoue que je mangerais volontiers un morceau... de la moindre des choses, avec un verre de n'importe quoi... si vous en avez pourtant.
La veuve Bloquet court préparer le repas du voyageur, et Adolphine sort avec elle pour l'aider. Taquinet s'étend dans un grand fauteuil, se repose avec délices et se gratte le nez, en se disant :
— Il y a une foule de mystères dans tout cela... Ces deux hommes disparus... ce notaire bienfaisant... ces trois cent mille francs dont il n'est plus question... c'est embrouillé... mais je trouverai le fil... je ne suis pas bossu pour des prunes ! Qui dit bossu, dit spirituel... Et il y a des gens qui ont l'air de nous plaindre !.. Pauvres crétins ! ils devraient bien plutôt nous envier!... Ahl bon... voilà de l'orage! de la pluie!... j'aime ça quand je suis à Fabri. On se dit : Les autres sont mouillés, moi je ne le suis pas... hi ! hi ! hi !... c'est amusant ! on ne mettrait pas un chien dehors.
Mais la porte d'entrée vient de nouveau de s'ouvrir, et M. Moulinard paraît avec un riflard qui fait la tulipe; car du temps du Consulat le parapluie à canne n'était point connu.
Le notaire entre en jurant après le temps, parce qu'il se croit seul. Taquinet se retourne, le reconnaît, et s'écrie :
— Tiens ! moi qui disais qu'on ne mettrait pas un chien dehors... et voilà le patron !
— Taquinet! dit Moulinard; mon ancien clerc!... Comment, vous voilà de retour ?
— Oui, patron ; il n'y a pas une heure que je suis à me reposer ici avant de faire mon entrée solennelle
dans Paris... Je ne sais pas encore sous quelle porte je veux passer... il m'en faut une grande. Je suis resté un peu longtemps en Allemagne, mais je courais après une femme que je n'ai jamais pu attraper; et puis, vous m'aviez donné carte blanche.
— Vous auriez pu rester davantage, cela m'était absolument égal.
— Vous êtes bien bon, mais je connais trop mes devoirs. En arrivant à Paris, je vais sur-le-champ retourner à l'étude et me réinstaller dans ma besogne.
— Mon cher monsieur Taquinet, j'en suis bien fâché, mais votre place est occupée : j'ai pris un autre clerc, et je le garde... Il mange moins que vcus, et iï n'est pas bossu, c'est tout bénéfice.
Taquinet se monte sur ses pointes en s'écriant :
— Quoi ! vous avez disposé de ma place ! mais c'est affreux, c'est indigne, ce que vous faites là!... Après m'avoir promené seize ans en me promettant de me céder votre étude.
— Je vous la céderai toujours, si vous avez des fonds. i. Est-ce que vous êtes marié ?
Le notaire avait dit ces derniers mots d'un ton tant soit peu railleur; cela exaspère encore le petit bossu, qui, pour produire plus d'effet, se décide à monter debout sur une chaise, d'où il se met à crier en gesticulant :
— Non, monsieur, je ne suis pas marié !... vous le savez bien ! vous étiez sûr que je ne trouverais pas de femme... Etme berner!... Mais tant mieux, après tout...
Ah! je ne suis plus votre premier clerc! parbleu! n'est-ce pas une belle place pour qu'on la regrette!... logé dans un grenier, qu'il faut atteindre avec une échelle... et se coucher sans feu, sans chandelle, quand on a déjà le ventre vide...
— Monsieur Taquinet...
— Ah ! vous ne m'imposerez pas silence ! je ne suis plus sous votre dépendance ! j'ai le droit de vous dire une foule de choses, et j'en userai.
— Qu'entendez-vous par là, monsieur?
— J'entends, d'abord, que mademoiselle Adolphine ne doit pas avoir besoin que vous lui fassiez du bien, parce qu'elle doit être riche, mademoiselle Adolphine... parce qu'elle doit avoir trois cent mille francs, mademoiselle Adolphine I...
Le notaire devient verdâtre; mais il s'efforce de cacher son trouble en répondant :
— Monsieur, vous savez bien que j'ai rendu cette somme au général; c'est vous-même qui la lui avez remise... et je possède son reçu.
— Oui, oui, je sais tout cela. C'est pour ça que je dis que mademoiselle Adolphine doit être riche... vu que son père n'a pas dû emporter son argent en prison...
— Est-ce que je sais, moi, ce que le général a fait de son argent!... On l'a arrêté... sa fille était dans la misère... je me suis saigné pour l'en tirer.
— Vous vous êtes saigné... voilà ce qui m'étonne! vous n'aimiez pas à être saigné. Mais, dites donc, vous n'étiez pas à sec, vous, quand je suis parti; vous
aviez trois cent mille francs en caisse... juste la somme qui revient à mademoiselle Adolphine. C'est singulier, ça!
— Monsieur, cet argent n'était pas à moi ; je n'en étais que dépositaire.
— Je crois que vous venez de dire une grande vérité.
— Il appartient à un juif qui me l'avait confié.
— Un juif !... Ah! bah, je ne vous avais jamais connu de juif pour client !... Enfin, c'est égal... Le Temps est un grand maigre! comme dit cet autre... Me voilà libre... je vais me créer une position... démasquer les fripons... hein!... qu'en dites-vous?... me voilà de la besogne assurée pour le restant de mes jours... Tiens, c'est drôle, vous ne riez pas!... Mes parents se sont obstinés à me faire faire mon droit, ça leur a bien réussi! j'ai envie de louer des ânes.. Ce n'est pas pour vous oublier que je fais ça?... En attendant, comme on a eu la bonté de me proposer à souper ici, je vais manger, je vais me régaler... et ma foi, en France, il y a seize ans que ça ne m'est arrivé, juste le temps que j'ai passé chez vous. Sans adieu, patron, car j'espère vous revoir...
— Je n'y tiens pas, monsieur.
— C'est apparemment pour cela que j'y tiens, moi. Taquinet laisse là le notaire qui est fort mécontent
d'avoir retrouvé son ancien clerc dont il redoute la mémoire; mais il n'en est pas moins décidé à poursuivre l'accomplissement de son projet.