UN NOTAIRE ET SON CLERC
M. Moulinard, le notaire du général, est un homme de quarante-cinq ans; grand, maigre, ou plutôt sec, teint jaune et bilieux, figure longue, osseuse, bouche mince et rentrée, nez long et crochu comme le bec d'un émouchet, de petits yeux fauves, et des cheveux blond-carotte, peignés bien à plat sur la tête.
Tel est le notaire Moulinard, qui salue presque toujours ses clients en leur parlant, dont les manières sont d'une politesse fatigante, et la voix d'un mielleux qui doit nécessairementcacber une âme fausse et hypocrite.
Les voix mielleuses annoncent presque toujours cela.
Cependant M. Moulinard a la réputation d'un parfait honnête homme, et même d'un homme bienfaisant; il fait l'aumône quand on le regarde, il est prodigue de conseils et d'avis.
Le notaire Moulinard demeure dans un fort triste appartement de la rue des Bourdonnais.
Son étude est située au second, sur le fond d'une cour; c'est une pièce noire, enfumée, et chauffée en hiver par un poêle qui, en fumant continuellement, a fini par donner une couleur de bistre à tout l'appartement.
Là, devant un bureau surchargé de cartons, de dossiers, de papiers et de paperasses, se tient, depuis huit heures du matin jusqu'à huit heures du soir, un petit bossu qui n'a guère plus de trente-six ans, et dont la figure spirituelle et souvent gaie contraste avec le reste de l'étude.
C'est un petit homme qui a tout au plus quatre pieds de haut, mais qui ne serait pas trop mal fait, si ce n'était l'énorme monticule qui se dresse entre ses deux épaules; il est maigre ou plutôt mignon, ses doigts sont longs et ses mains un peu décharnées; mais ses traits ne sont pas trop désagréables; il a peu de cheveux par devant, mais par derrière il a conservé une queue assez longue qui, suivant la mode de cette époque , se portait avec ou sans poudre ; le petit homme a préféré par économie cette dernière mode; mais sa queue, serrée avec soin dans un ruban noir, descend fort bas sur son dos ou plutôt sur sa bosse, sur laquelle elle se joue et se tortille avec une vivacité qui lui donne quelquefois l'apparence d'un serpent; de petits yeux gris-vert, très-vifs, très-spirituels, des pommettes fort accusées, un nez très-long, une bouche énorme et un menton de galoche, voilà le portrait de l'individu.
Ce bossu, qui se nomme Hercule Taquinet, est le premier, le second, et, si vous voulez, le dernier clerc de M. Moulinard, qui n'en a pas d'autre que lui; car on ne peut pas nommer clerc un petit garçon d'une douzaine d'années, qui est aussi là, mais presque uni-
quement pour faire les courses, et que Taquinet appelle avec justice le saute-ruisseau.
Le petit bossu aime à se moquer, à critiquer, suivant l'ordinaire chez ses pareils; sa voix est haute, criarde, mordante, tandis que son petit œil satirique a sans cesse l'air de vouloir pénétrer dans le fond de votre pensée.
Il est fort rare que M. Moulinard et son clerc soient une heure ensemble sans se dire des choses désagréables.
On se demandera peut-être alors pourquoi le notaire garde chez lui le petit bossu : c'est que celui-ci travaille vite, bien, et ne mange pas beaucoup.
En ce moment Taquinet, qui vient d'achever la copie d'un contrat de mariage, tout en grignotant un morceau de pain et des radis, murmure de temps à autre ;
— Encore un... c'est-à-dire encore deux qui vont se marier... Toujours copier des contrats, cela donne nécessairement des idées matrimoniales. Ah! moi aussi je voudrais bien me marier, je l'avoue, et surtout faire un mariage d'argent, afin de sortir de ma position... Carelle est bien monotone, ma position!... Je m'ennuie énormément chez M. Moulinard, qui depuis seize ans me promet de me céder son étude, et qui ne me la cède pas, sous prétexte que je n'ai pas de quoi la lui payer. Quelle petitesse! Mon patron méfait aller, c'est clair comme le jour; c'est un hypocrite! Je le soupçonne même d'être fripon... J'ai beaucoup de raisons pour croire cela... Bon! mes radis sont creux, c'est
amusant. Mais il vient de m'arriver d'Allemagne une dernière espérance... par la poste; ça m'a même coûté trente-deux sous de port. Un cousin que j'ai par là m'écrit qu'il connaît une veuve riche, qui a grande envie d'épouser un Français ; il lui a parlé de moi, et il m'engage à me présenter. Ma foi, j'ai bien envie de tenter l'aventure, et puisque mes compatriotes ne rendent pas justice à mon mérite, eh bien ! j'épouserai une Allemande. Ohl mon Dieu, ça m'est égal! Pour acheter l'étude du patron, j'épouserais une négresse, je ne tiens pas du tout à la couleur.
En ce moment la voix du notaire, dont le cabinet touche à l'étude, se fait entendre :
— Monsieur Taquinet... voulez- vous bien venir, s'il vous plaît?...
Le petit bossu ronge encore deux radis, et se lève en disant :
— Peste I nous avons ce matin la voix encore plus câline qu'à l'ordinaire! Il a quelques corvées à me donner... ou il va me dire que son vin n'est pas encore arrivé... le cancre ! C'est une couleur pourme mettre à l'eau depuis huit jours. . . Tu me revaudras cela, Tartufel
Cependant Taquinet est arrivé dans le cabinet du notaire, qui est devant son bureau, assis dans son vieux fauteuil de cuir rouge.
— Monsieur m'a appelé?
— Oui, monsieur Taquinet, j'ai une commission importante à vous donner...
— TIne commission! Mais, monsieur, il me semble
que je ne suis pas chez vous pour faire les commissions... Vous avez Galopin, le saute-ruisseau , c'est son état, c'est son fait, c'est son lot; il a déjà des jambes de cerf, ce petit, il promet... Il va rentrer, vous l'enverrez .. Moi, je suis ici pour écrire 1 Et, Dieu merci! j'en mets sur le papier de cette encre... de cette petite vertu! comme ils ont la bêtise de la nomner... Je ne lui en connais guère de vertu, moi. Vous me direz si elle est petite, c'est pour ça...
— Monsieur Taquinet, je ne puis pas me servir de Galopin pour l'affaire dont il s'agit... C'est une affaire toute de confiance, et...
— Vous n'en avez pas dans votre saute-ruîsseau ?... Vous avez tort. Galopin est vertueux, i\ est très-vertueux, ce petit... Il vit avec quatre sous par jour, et il fait quatre repas! Si ce n'est pas là de la vertu, à quel taux voulez-vous la tarifer?
— A Dieu ne plaise, monsieur Taquinet, que je suspecte la probité de mon petit clerc!...
— Saute-ruisseau !
— Petit clerc, si vous voulez bien.
— Non, saute-ruisseau, j'aime mieux cela; d'ailleurs ça se voit à ses jambes, elles sont toujours crottées jusqu'au genou...
— Vous voyez donc bien qu'il ne saute pas les ruisseaix...
— Ah! c'est juste, il marche dedans alors... Tiens, vous avez de l'esprit ce matin, patron I
— Monsieur Taquinet!
— Je veux dire, vous êtes en train de rire, vous êtes presque gai; comme je n'y suis pas habitué, ça m'étonne...
— Si vous vouliez m'écouter enfin...
— Il me semble que je ne fais que ça...
— Il s'agit de porter trois cent mille francs *. iuun client le général Desparville.
— Ah! celui qui fait des cuirs...
— Monsieur, respectez un brave guerrier...
— Eh 1 mon Dieu! on peut être très-brave et faire des cuirs, on n'enlève pas des drapeaux à l'ennemi avec de l'orthographe!... ça n'a pas de rapport. Du reste, le général ne se cache pas pour dire qu'il ne sait rien, et cela fait son éloge.
— Vous allez lui porter trois jnnt mille francs en un bon que voilà sur la caisse d'escompte...
— Il a donc vendu ses propriétés, le général?
— Oui, il a voulu réaliser... Vous voyez, monsieur Taquinet, quelle confiance j'ai en vous!
— C'est heureux. Ça m'étonne, quoique ça... que vous n'alliez pas vous-même porter cette somme. Ah ï c'est qu'on vous attend ce matin 'pour un testament chez une vieille femme.
— Oui, mais j'ai reçu contre-ordre, la personne ne veut plus en faire; elle a dans l'idée qu'elle ne mourra pas...
— Voilà bien une idée de vieille femme!...
— J'attends des clients. Tenez, voilà la somme, la superbe somme.
Le notaire tenait toujours dans ses mains le boa de trois cent mille francs et ne pouvait pas se décider à s'en dessaisir. Le petit bossu ricane en disant :
— Vous avez de la peine à lâcher le magot... Au fait, il était en famille chez vous!
— Qu'est-ce que c'est?
— Je veux dire qu'il était avec d'autres espèces, vous en avez toujours plein votre caisse. Est-on heureux d'être notaire !. ..
— N'êtes-vous pas bien à plaindre, vous, mon premier clerc !
— Votre premier clerc! parbleu! ce serait difficile autrement... je suis tout seul... Galopin n'est que saute-ruisseau. Enfin , patron , voyons , quand me cédez-vous votre étude?
— Mon cher ami, je ne demande pas mieux, moi. Je vous l'ai dit cent fois; mariez-vous : vous me payerez avec la dot de votre femme.
— Mariez-vous!... Ah! oui, voilà le grand mot... Vous savez bien qu'avec moi ça ne va pas tout droit ! C'est égal, je vais alors vous demander quelque chose.
— Si c'est de l'argent, je n'ai point de fonds disponibles en ce moment.
— Eh non ! soyez tranquille, ce n'est pas de l'argent ; d'ailleurs il est trop cher, le vôtre. Je veux seulement vous demander un congé afin d'aller faire un tour en Allemagne. J'ai par là un parent qui croit m'avoir trouvé une femme...
— Vraiment! partez, en ce cas, j'y consens. Mais vos
appointements ne courront pas en votre absence, je vous en préviens.
— Est-ce que vous croyez que j'ai eu cette idée-là? est-ce que je ne vous connais pas? Puisque vous consentez, après-demain je me mettrai en route.
— C'est convenu, en attendant, allez vite à Saint- Mandé, chez le général Desparville, c'est à deux pas d'ici, une promenade...
— Une promenade,... vous êtes modeste... Un ruban de queue à révolter un cheval... Vous ne voulez pas que je prenne une voiture?
— Vous plaisantez, sans doute?...
— Enfin, la marche me fera peut-être grandir.
— Vous vous ferez donner un reçu de cette somme.
— Ça va sans dire, mais il faut d'abord que vous me donniez len...
— Est-ce que je ne vous l'ai pas remis ?
— Non, car vous l'avez remis dans votre gousset...
— Ah ! c'est une distraction.
Le notaire se décide enfin à remettre le bon à son clerc, en lui recommandant bien de ne point s'arrêter en route, et d'éviter les rencontres.
Le petit bossu serre le bon dans sa poche, va prendre son chapeau, brosse sa redingote après avoir passé la brosse dans de l'eau, renoue les cordons de ses souliers et quitte l'étude en disant :
— Enore une corvée! mais après-demain je fais ma petite valise, et puis fouette, cocher, en route pour l'Allemagne, je vais boire du kirsch et manger de la
choucroute. Oh! la choucroute ! je l'adore d'autant plus que je n'en ai jamais mangé.