‹ Taquinet le bossuChapitre 4 sur 17 · ÉVÉNEMENT IMPRÉVU · texte numérisé non relu

ÉVÉNEMENT IMPRÉVU

Le petit bossu était parti de Paris pendant que Gustave partait de Saint-Mandé. Taquinet arrive à la campagne du général, qui s'écrie en le voyant :

— Tiens ! c'est le petit bossu !

— Bossu ! en effet, général, je me flatte de ne pas l'être à moitié. J'ai un amour de bosse, enfin ce qu'on peut appeler une bosse bien faite.

— Ce qui m'en plaît, crédié 1 c'est que tu prends bien la chose, tu ne t'en caches pas.

— Cacher ma protubérance, général, bien au contraire; et pourquoi donc ne tirerait-on pas parti de ses

avantages? Vous croyez plaisanter, mais vous ne

savez pas tout ce que ma bosse m'a valu d'oeillades, de petits regards en dessous, de sourires! Quand une femme m'aperçoit, par derrière, elle double bien vite le pas pour voir ma figure !... Foi d'Hercule Taquinet c'est flatteur.

— • Comment as- tu dit ? Hercule Taquinet î

— Ce sont mes noms.

— Comment, mon gaillard, tu te nommes aussi Hercule?

— C'est mon nom de baptême, celui que mon parrain m'a donné. Je sais bien qu'il aurait mieux fait de m'appeler Tortillard ou Dromadaire 1 mais enfin il m'a nommé Hercule, et je dois respecter sa volonté ; je lui ai tant d'obligation à ce cher parrain ! Je ne l'ai jamais vu qu'une fois ; j'avais six ans à peu près, quand on m'a envoyé chez lui pour lui présenter mes devoirs. Je m'en souviens toujours, on venait de me faire entrer, en lui disant : C'est votre filleul, le petit Hercule Taquinet. Alors, mon parrain me regarda d'un regard moqueur, se mit à crier: Avance, Hercule ! Moi, vous concevez que j'étais très-embarrassé ; ne sachant pas si je devais aller en avant ou en arrière... Ma foi, je me mis à lui tirer la langue. Il me chassa sur-le-champ, en m'administrant une douzaine de claques; c'est tout ce que j'ai reçu de lui 1 C'est égal, c'est bien agréable d'avoir un parrain.

Le général a ri franchement du récit de Taquinet. Il lui dit ensuite :

— Eh bien! où est donc M. Moulinard ? est-ce que Gustave ne lui a pas dit que nous avions besoin de lui ?

— M. Gustave..., votre aide-de-camp?

— Sans doute, n'est-il pas allé vous chercher?

— J'ignore s'il est allé voir le patron. Quaud je suis parti il n'était pas encore arrivé.

— Que veniez-vous donc faire î

— Vous apporter ce bon de trois cent mille francs sur la caisse d'escompte..., le prix de la vente de vos propriétés.

— Ah! très-bien... je sais...

— Vous n'avez pas même besoin d'acquitter le bon, nous avons toujours le soin d'épargner cette peine à nos clients... d'autant plus que depuis la Révolution qui a enrichi tant de monde, nous en avons beaucoup qui ne savent pas écrire.

— Est-ce pour moi que tu dis cela... myrmidon ?

— Ah 1 par exemple, général...., la preuve du contraire, c'est que je vais vous prier de me donner un reçu de cette somme.

Le général caresse sa moustache, fait quelques tours dans sa chambre et dit au petit bossu qui se donne un air sérieux tout-à-fait comique :

— Tiens, voilà du papier, des plumes, tout ce qu'il faut pour écrire, fais toi-même le reçu, que je n'aie plus qu'à apposer ma pataraphe...

— Votre patte. . . Ah ! comme il vous sera agréable, général... Je comprends, vous aimez autant ne pas écrire !

M. Taquinet vient à peine de faire le reçu que le général a signé, lorsque Gustave revient à Saint-Mandé, amenant le notaire.

Il est probable que le petit bossu n'avait pas fait la route en se pressant, puisque son patron le suivait de si près.

— Déjà le patron 1 s'écrie Taquinet, il paraît qu'il

tenait à ne point me perdre de vue.... Ah! je comprends, m'ayant confié trois cent mille francs...

— En effet, dit Moulinard en souriant, il aurait pu vous arriver quelque accident.

— Ah ! oui, comme de prendre mes jambes à mon cou, par exemple, et de ne plus revenir...

— Non, monsieur Taquinet, je ne vous crois pas capable d'un trait de cette espèce.

— Ah ! quelquefois... on ne sait pas... une idée biscornue... il y a tant de fripons dans ce monde!... en attendant, soyez calme, voici le reçu du général. Moi, je vais me rendre à l'office; il y a du bon vin ici ! ce n'est pas comme chez vous... on ne vous force pas à en faire de l'abondance.

Taquinet est allé se régaler à l'office, Gustave et Adolphine parlent de leur amour, du bonheur que l'avenir leur promet.

L'ex-vivandière regarde et écoute les amoureux en souriant de leurs charmants projets. Le notaire est resté seul dans le salon avec le général qui lui dit :

— Il s'agit ici d'un contrat de mariage, papa Moulinard... C'est ma fille, mon unique enfant, dont je veux assurer l'avenir... Moi, j'ai été un luron... j'ai fait pas mal de banboches dans mon temps... j'ai fait rouler les petits écus, aussi je ne possède guère que ces trois cent mille francs que vous venez de m'envoyer... et puis rna paye, mon grade, ma solde... Mais une fois ma fille mariée, il ne m'en faut pas tant, à moi!...

Nous allons arranger tout cela pour que cette petite ait

de quoi s'acheter des dragées Les femmes aiment

les bonbons.

— Général, si vous aviez voulu me laisser vos trois cent mille francs, je les aurais fait valoir fort avantageusement.

— Oh ! maintenant cette somme n'est plus à moi, je vais la donner pour dot à ma fille...

— Comment... tout entière, général î

— Ma foi oui.

— Et s'il ne vous reste plus rien?

— J'ai ma paye. . .

— Mais si vous vous trouviez gêné *?

— Quand je n'aurai pas de quoi faire un bon fricot, j'irai demander à dîner à mes enfants.

— Général, il vaudrait bien mieux qu'ils vinssent dîner chez vous.

— Papa Moulinard, vous êtes un parfait notaire, mais laissez-moi faire ma cuisine à ma guise. Quand j'ai mis une idée dans ma caboche, il n'y a qu'un boulet qui pourrait la faire déloger.

Le général se disposait à dicter ses volontés au notaire, lorsque son domestique entre et lui dit :

— Il y a là un monsieur qui demande à vous parler, général.

— Je n'ai pas le temps 1

t- Je lui ai dit que vous étiez en affaires, il a insisté.

— Envoie-le promener ! On ne marie pas sa fille tous

les jours, c'est bien le moins qu'on me laisse tranquille aujourd'hui.

Le domestique s'éloigne, mais il rentre bientôt et dit quelques mots à l'oreille de son maître. Le général semble étonné, puis répond:

— Alors, c'est différent... nous allons l'entendre, cet oiseau-là, mais je ne devine guère ce qu'il peut avoir à me chanter... Je passe dans mon cabinet, fais-l'y venir; vous, Moulinard, attendez-moi ici, griffonnez toujours vos préliminaires, vos petites phrases de chicane!... Oh I j'espère que vous ne m'attendrez pas longtemps.

Le général passe dans son cabinet, où bientôt Baptiste introduit un monsieur vêtu en bourgeois, lequel, sans beaucoup de formes et de politesse, dit au maître de la maison :

— Vous êtes le général Desparville ?

— 11 me semble que vous devez le savoir. Mais je ne comprends pas ce qu'il peut y avoir de commun entre nous.

— Vous avez connu le major Dorbecourt?

— Oui, c'est une mauvaise tête, mais un bon diable... il a pris à tort de l'humeur contre le premier Consul.

— Il a fait plus, il a trempé dans une conspiration que l'on vient de découvrir.

— C'était un cerveau brûlé ! Mais qu'est-ce que cela me fait à moi ?

— Voici une lettre que l'on a trouvée chez le major

en faisant perquisition dans ses papiers. La reconnaissez-vous, général ?. . .

— Eh ! oui, sacrebleu ! elle est de moi ;... c'est bien facile à reconnaître, je n'en ai pas écrit trois dans ma vie; et puis mon écriture se voit de loin...

— Cette lettre, que vous adressiez au major Dorbe court, vous compromet gravement, général.

— Qu'est-ce que j'ai donc mis là-dedans de malsain?

— Lisez vous-même.

Le général prend la lettre et lit :

« Mon cher Dorbecourt, disposez de moi, je suis un « ami solide... Vous n'avez qu'un mot à dire, et je « vous envoie des munitions; là-dessus, je vous serre « la main. >

Après avoir lu, le général regarde l'agent de police en s'écriant :

— Je ne vois pas qu'il y ait là-dedans de quoi tuer

une mouche Le major était malheureux, il avait

quitté le service. Je lui proposais de l'argent, voilà ce que j'entendais par des munitions... Vous secouez la tête... est-ce que vous ne me croyez pas? mille fusillades l...

— Général, ce n'est point à moi de vous juger...

— Mais Dorbecourt doit avoir été le premier à me rendre justice, il sait bien que je n'ai jamais approuvé ses ressentiments

• Le major n'est plus, il a mis fin à ses jours dans sa prison.

— Il s'est tué pauvre Dorbecourt... cela méfait

de la peine.

— Et vous, général, j'ai ordre de vous arrêter... de vous conduire sur-le-chainp au château de Vincennes...

— M'arrêter! quoi... il serait possible ! Comment ! pour une lettre... pour un malheureux brimborion de papier... Eh bien! n'avais-je pas raison de dire que l'écriture est une invention du diable... n'y a-t-il pas un malin de l'antiquité qui disait: « Avec deux mots de l'écriture de quelqu'un il y a toujours moyen de le faire pendre. » Je crois que c'est un vieux Romain qui disait cela...

— Général, veuillez faire vos dispositions.

— Accordez-moi un jour de répit... j'allais marier ma fille...

— Je ne puis vous accorder que dix minutes, ce sont mes ordres.

— Bigre ! ils sont rigoureux, à ce que je vois. N'importe, monsieur, je sais ce que c'est qu'une consigne..., et j'obéirai. Permettez-moi de passer dans mon salon pour parler à mon notaire. Oh 1 vous pouvez ne point me perdre de vue.

Moulinard était resté dans le salon où il préparait le contrat. Le général l'aborde d'un air agité, et lui dit à demi-voix :

— Il ne s'agit plus de mariage, mon cher Moulinard, un coup imprévu vient de me frapper... J'ai eu la

bêtise d'écrire une lettre..., on vient m'arrëter... J'aime à croire que mon innocence sera reconnue; reprenez ce bon de trois cent mille francs. C'est la fortune de ma fille...; faites-la valoir, gardez-la-lui... Oh! je connais votre probité, et s'il m'arrivait un malheur, du moins cette pauvre petite ne sera pas sans ressources...

Moulinard s'empresse de prendre le bon que le général lui présente en balbutiant:

— Comment! il serait possible..., je n'en reviens pas... Voulez-vous un reçu, général?

— Non, ce n'est pas la peine... Entre honnêtes gens, à quoi bon? Mais vous la protégerez si ma captivité se prolongeait. .

— Ah!... général..., mon dévouement, mon zèle..., mon honneur...

L'arrivée des deux amants et de la veuve Bloquet le dispense d'achever.

Étonné de la longue absence de son père, Adolphine venait savoir quelle était cette visite qui pouvait retenir le général.

En apercevant sa fille, le général se sent pâlir ; bientôt, rappelant son courage, il va à elle, et la presse dans ses bras en lui disant:

— Ma chère Adolphine, nous ne pouvons signer le contrat en ce moment. Une affaire importante m'appelle à Paris.

L'agent de police ne perdait pas de vue le général.

— Comment, mon père, vous allez nous quitter maintenant ! s'écrie Adolphine.

Gustave, qui avait remarqué la pâleur et le trouble secret de celui qu'il allait nommer son père, lui dit aussitôt:

— Général, ne me permettez-vous pas de vous accompagner?

Le général regarde l'agent, qui fait un léger signe de tête; alors le père d'Adolphine répond:

— En effet, Gustave..., ta présence peut m'être nécessaire... Viens avec moi, j'y consens.

— Oui, dit la veuve Bloquet, ne quitte pas ton général... ; comme cela nous serons plus tranquilles.

— Allons, embrasse-moi, ma fille.., et prends patience... Sacrebleu ! c'est un nuage qui passe !... mais ça ne sera rien ! Comme dit la chanson : Mais enfin après l'orage, on voit venir le beau temps.

Le général a pressé sa fille dans ses bras, puis il se hâte de partir avec Gustave, qui regarde sa bien-aimée tant qu'il peut l'apercevoir.

Les deux femmes restent seules et tristes dans la maison de campagne.

Moulinard s'est hâté de prendre congé ; il est parti avec Taquinet, qui a fort bien occupé son temps à l'office, et qui, soit que le vin ou son prochain voyage lui monte la tète, a l'air encore plus goguenard avec son patron, auquel il répète tout le long du chemin :

— C'est un fameux client que le général, n'est-ce pas, patron?... seulement une douzaine comme ça, et

vous vous arrondiriez presque autant que je le suis en ce moment... J'ai deux bosses..., parole d'honneur, j'en ai deux comme Polichinelle 1... Ah dame, j'ai mangé comme cela ne m'était jamais arrivé chez vous.

Le notaire laisse dire son clerc, il ne lui répond rien, car il semble extrêmement préoccupé.

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