ROUTE DE SAINT- M AN DE A PARIS
Le notaire et son clerc s'en revenaient de Saint- Mandé à pied ; à la vérité, vous voudrez bien remarquer qu'à cette époque où se passent les faits que nous vous racontons, les omnibus, cette invention si bonue pour nos jambes et si malheureuse pour les cordonniers, les omnibus, disons-nous, n'étaient point encore connus à Paris et dans la banlieue, et on ne pouvait pas se donner le plaisir, moyennant des correspondances, de faire à peu près deux lieues pour six sous.
Mais en revanche, les coucous brillaient du plus vif éclat, les coucous qui n'avaient pas encore été détrônés par cette multitude de locomotives et de chemins de fer qui réduisent la distance à l'état d'illusion, les
coucous étaient en pleine activité à Vmcennes et à Saint-Mandé comme dans tous les environs de Paris, et s'il fallait donner un peu plus de six sous pour revenir en voiture dans la capitale, le prix n'était cependant pas tellement élevé qu'un notaire ne pût point faire à son clerc la galanterie d'une place en lapin.
Cependant M. Moulinard n'avait pas même jeté un regard sur les véhicules rassemblés sur la place, il avait été sourd aux cris des cochers, dont quelquesuns... cela n'était point rare alors, allaient jusqu'à appréhender au corps les modestes piétons, et, les enlevant à la force du poignet, les jetaient à tête ou pile sur les banquettes de leur cabriolet en leur répétant pendant trois quarts d'heure :
— Nous partons, mon bourgeois, nous partons tout de suite.
— Paris ! Paris 1 Paris ! v'ià que nous roulons !...
— Paris ! Paris ! Paris ! encore un lapin et nous sommes complets !...
— Ne bougez donc pas, bourgeois, puisqu'il ne nous faut plus que des lapins !
Taquinet, qui était déjà fatigué d'être venu à pied, avait espéré que son patron le ferait revenir en coucou. Aussi dans un moment d'humeur, en s'apercevant que le notaire passait raide devant chaque voiture, sans même répondre aux cochers qui leur proposaient des places, le petit bossu, se dirigeant à dessein du côté d'un groupe de conducteurs, s'était laissé saisir et presque enlever par eux. L'un le tenait par son
bras, l'autre par le pan de son habit, un troisième le soulevait par sa bosse, et Taquinet se laissait tirailler, en criant à tue-tête :
— Monsieur Moulinard, n'allez donc pas si vite... Us sont capables de me mettre dans leurs coucous... ^ Ils ne veulent pas me lâcher... Us nous ramèneront tous les deux pour vingt-quatre sous;... ce n'est pas cher... Écoutez donc un peu leurs propositions... Je ne peux pas me dépêtrer de leurs mains.
Mais le notaire n'écoutait rien et continuait sa marche d'un pas pressé, sans même tourner la tète vers son clerc ; force avait été à celui-ci, qui ne voulait pas non plus dépenser douze sous pour le service de l'étude, de se faire déposer à terre par les cochers de coucous et de se décider à suivre le notaire. •
Mais Taquinet, furieux contre M. Moulinard, maronnait, murmurait, bougonnait tout le long du cheminot les mots de cuistre, de ladre, de fesse- Mathieu, s'échappaient de sa bouche avec assez de force pour parvenir aux oreilles de Moulinard, si celui-ci n'avait pas été entièrement absorbé par l'idée qu'il avait sur lui les trois cent mille francs du général.
Le précieux bon sur la caisse d'escompte, enfermé dans un petit vieux portefeuille de cuir, dont on ne pouvait plus deviner la couleur, avait été placé par le notaire dans la poche gauche de sa culotte (on portait alors des culottes, ce qui n'était nullement désagréable pour les hommes qui avaient la jambe bien frite). Mais pour plus de sûreté, et de crainte sans
doute que le bienheureux portefeuille ne vînt à sortir de la poche, qui était cependant très-profonde, Moulinard avait sa main gauche dans cette même poche, où elle caressait et pressait constamment le dépôt qu'on lui avait confié.
Et il fallait malgré cela que des pensées bien profondes occupassent l'esprit du notaire, car souvent, au beau milieu de la route, il s'arrêtait en faisant un mouvement d'effroi ; probablement sa main gauche, habituée au contact du portefeille, ne le sentait plus; alors Moulinard regardait de tous côtés en s'écriant:
— Ah ! mon Dieu, est-ce que je l'aurais perdu ?... Puis il se tâtait de son autre main, et ce n'était
qu'en faisant agir la gauche qu'il s'apercevait enfin que celle-ci tenait toujours le trésor.
Alors le calme, la satisfaction renaissaient sur la physionomie hypocrite de ce monsieur, qui se remettait en marche en murmurant:
— Trois cent mille francs... trois cent mille francs... Et nous n'étions que nous deux,... et il n'a pas voulu de reçu,... et on vient de l'arrêter,... et on ne sait pas ce qu'il peut lui arriver... Le premier Consul ne plaisante pas... Avec lui, on est jugé promptement... Iluni 1 trois cent mille francs !
Taquinet, qui s'était décidé à suivre son patron et avait inutilement essayé d'entamer la conversation, observait attentivement Moulinard, en disant:
— Il est bigrement préoccupé... il ne fait pas plus attention à moi que si j'étais un chien. C'est-à-dire
5C2 TAQUINET LE BOSSU
que si j'étais un chien, il s'en occuperait davantage... il aurait peur de me perdre... Je lui parle et je suis sûr qu'il ne m'entend pas... Je parie que je lui dis des sottises et qu'il ne se retourne pas... On dirait parfois qu'il a des crispations... et sa main gauche qui est collée dans son gousset... à la troisième capucine;... il ne lôterait pas de là pour un empire... Il faut que j'essaye de le distraire.
Et le petit bossu, après avoir toussé deux ou trois fois et fait plusieurs pas en sautillant pour être tout près du notaire, lui dit en continuant d'allonger ses enjambées, afin d'aller aussi vite que son patron :
— Dites donc, monsieur Moulinard, savez -vous que vous marchez d'une vitesse... nom d'un petit bonhomme ! si la rate ne vous gonfle pas, c'est que vous êtes dératé apparemment... Vous savez qu'il y a des gens qui sont dératés; je ne me suis jamais expliqué comment on pouvait se débarrasser de cette partie de notre individu. Je ne sais pas si vous vous apercevez que pour vous suivre je suis obligé de danser la sauteuse... et depuis Saint-Mandé jusqu'à Paris, si vous m'obligez à sauter toujours, ça sera un exercice bien fatigant... Je sais bien que cela me fera digérer plus facilement... et je viens de me livrer à un mouvement de mâchoires inusité, quand on a l'honneur de vivre dans votre étude... Ah! je n'en puis plus, parole d'honneur.. Si vous ne ralentissez pas votre marche , j ne pourrai jamais vous suivre;... je suis susceptible de crever.
Le notaire continue de marcher aussi vite sans répondre une seule parole au petit bossu.
Taquinet s'arrête un moment pour souffler.
Quand il veut se remettre en route pour rattraper Moulinard, celui-ci est déjà fort loin de lui. Alors au moment de se décider à courir, Taquinet réfléchit et se dit :
— Pardieu! je suis bien bête... et, vraiment, cela m'étonne, parce que ce n'est pas mon habitude... Pourquoi diable irais-je me donner une fluxion de poitrine en essayant de suivre ce grand vilain cerf, qui s'en va là-bas comme s'il avait une meute à ses trousses, et qui ne daigne pas seulement répondre à ce que je lui dis ? Il paraît alors que cela lui est assez égal que je le suive... Eh bien ! puisqu'il en est ainsi, laissons-le aller..., ne le suivons pas... Après tout, qu'ai-je besoin de me gêner? je pars après-demain pour l'Allemagne... Au diable l'étude, le travail, les écritures ;... je vais me donner de l'air,... de la liberté... Ahl c'est si bon, la liberté!... surtout quand elle ne règne pas ! car lorsqu'elle régnait, ah 1 fichtre, elle traitait ses sujets comme des nègres... Mais je parle, moi, de cette véritable liberté que peut goûter un honnête homme; de cette liberté qui ne verse pas le sang, qui ne commande pas le meurtre, le vol, le sacrilège;... qui ne dresse pas des échafauds, qui ne fait pas des listes de proscription, qui ne force pas les gens sages à gémir, l'innocence à trembler.
— Tiens 1 voilà que je fais des phrases... et que je
m'écarte de ma première idée... Moulinard s'en va toujours... c'est-à-dire que je ne le vois plus... bon voyage... Pardieul... je vais profiter du temps qui me reste, et, avant de partir pour l'Allemagne... où je vais essayer de trouver une femme qui veuille de moi... j'ai bien envie d'aller dire adieu à celle... à celle....
Ici, le petit bossu devient sérieux, triste même ; un gros soupir s'échappe de sa poitrine ; il tire de sa poche son mouchoir à carreaux rouges et se mouche à plusieurs reprises, en disant :
— J'aurai beau faire ! je penserai toujours à cette femme-là!... Les plus belles Allemandes, les plus beaux plats de choucroute ne me la feront pas oublier... Il y a des gens qui se figurent que parce qu'on a une protubérance sur le dos, cela doit empêcher de ressentir les atteintes de l'amour... Ça n'empêche rien du tout... au contraire... on aime d'autant plus fort... qu'on aime tout seul. 0 mademoiselle Claquette !... vous avez été bien dure à mon égard;... vous n'avez jamais eu pitié de mes souffrances... J'ai même dans l'idée que vous vous êtes moquée de moi, et tout cela ne m'empêche pas de tressaillir toujours à votre souvenir... et de sentir mon cœur faire des soubresauts comme s'il voulait me quitter pour aller se glisser sous n'importe quoi de ce qui vous touche... Ma foi, c'est décidé, je vais aller lui faire mes adieux, lui annoncer que je pars pour l'Allemagne,... que je vais m'y marier... Si cela pouvait lui faire de l'effet, à
cette divine Claquette... Que sait-on? les femmes sont essentiellement capricieuses, et quand elles voient qu'on ne veut plus d'elles, c'est alors qu'elles ont envie de nous... Me voici dans le faubourg Saint- Antoine... Cette femme adorée demeure rue Saint- Paul, cela ne me dérangera pas beaucoup... D'ailleurs, quand même ça me dérangerait, j'irais tout de même; le Moulinard dira ce qu'il voudra... Mais il ne pense pas à moi, il est trop occupé de ce qu'il a dans sa poche. .. Que diable peut-il donc avoir de si précieux dans sa poche?...
Enchanté de son idée, et déjà tout ému en songeant qu'il va revoir l'objet de ses amours, Taquinet double le pas, ou plutôt il sautille tout le long de la route comme s'il enjambait continuellement des ruisseaux. Arrivé sur la place de la Bastille, comme son émotion ne faisait que croître et que la manière dont il avait descendu le faubourg Saint-Antoine n'était pas faite pour le calmer, le petit bossu se décide à prendre quelque chose pour se remettre, se rafraîchir et se donner du courage.
Après y avoir quelque temps réfléchi, Taquinet se décide pour un verre de coco qu'il avale tout d'un trait.
Ceci nous prouve que sous le Consulat cette boisson bénigne et peu coûteuse était déjà connue. Que de choses ont passé I... et le coco est resté.