LES AMOURS DE TAQUINET
Dans une assez vilaine maison de la rue Saint-Paul, où l'on pénétrait par une allée sombre, ornée de trappes, ouvrant sur un escalier qui descendait à la cave, construction fort commune autrefois et qui ne faisait point honneur aux architectes, car elle exposait à chaque instant les personnes qui se hasardaient dans l'allée à dégringoler dans les caves , lorsque la trappe n'était point fermée, ce qui devait arriver chaque fois qu'un locataire allait chercher du vin.
Dans cette maison, logeait au quatrième au-dessus de deux entre-sols, qu'on s'obstinait à ne point regarder comme des étages, mademoiselle Claquette Tortillon, celle qui avait ensorcelé le clerc de M. Moulinard.
Et cependant mademoiselle Claquette n'était point un modèle de grâces et d'attraits ; bien loin de là, c'était une grosse fille, grande, mais lourde, tout en hanches et en gorge : de ce côté elle était amplement dotée par la nature ; sa peau n'était point blanche, sa bouche n'était pas petite, ses yeux n'étaient pas grands; à la vérité, ils étaient très-noirs et brillaient comme ceux d'une souris ; son nez retroussé d'une façon audacieuse était toujours au vent, et semblait disposé à flairer les moindres paroles comme les plus légères odeurs;
des cheveux noirs, crépus, gras, et toujours fort mal peignés, surmontaient cette figure originale, que bien des gens se permettaient de trouver laide, mais que plus généralement on s'accordait à trouver drôle , parce qu'en effet il y avait dans la physionomie de mademoiselle Claquette quelque chose de hardi, de moqueur et de badin qui pouvait se définir ainsi.
Mademoiselle Tortillon avait atteint son cinquième lustre, ce n'était donc plus uue adolescente; elle était encore fille, sans avoir cependant la réputation d'une rosière; on s'était même permis de faire quelques cancans sur le compte de sa vertu ; la vertu d'une femme est chose si fragile; il ne faut, dit-on, qu'un souffle pour la ternir, et il paraît qu'on avait considérablement soufflé sur celle de mademoiselle Claquette.
Cette personne intéressante était culottière de son état; elle travaillait pour les bourgeois, mais plus ordinairement pour le militaire, car à cette époque le militaire, qui n'était pas un moment en repos, devait user ses pantalons plus vite que les bourgeois; c'est probablement pour cela que l'on rencontrait souvent chez la grosse Claquette des uniformes de tous les régiments, de tous les corps d'armée; le sousofficier ou le modeste tourlourou venait se faire repriser, rapiécer parmademoiselle Claquette, qui excellait, disait-on, à recoudre les boutons, même dans les endroits les plus difficultueux et sans piquer la doublure.
Vous me demanderez comment un clerc de notaire
avait pu avoir besoin d'employer les talents de la culottière. Je m'empresse de vous répondre que le hasard avait formé cette liaison. Vous savez que le hasard fait souvent des choses bien bizarres.
Sous le Consulat, puis sous l'Empire, une grande quantité de jardins, dans lesquels on donnait des fêtes, étaient ouverts aux habitants de Paris, qui n'avaient pas encore perdu entièrement le goût de la verdure et ne préféraient pas, comme aujourd'hui, le moellon au gazon.
Alors Tivoli, le premier, le grand, l'élégant Tivoli, situé rue Saint-Lazare et rue de Clichy, donnait au moins deux fêtes par semaine. Alors le jardin de Marbœuf était ouvert, et ses pantomimes pyrotechniques attiraient les muscadins et les muscadines, qui frémissaient à la Chute du Phaéton ou aux Forges de Yulcain. Puis, Frascali était dans tout son éclat; sa maison de jeu attirait les étrangers et les heureux du monde; ses glaces captivaient les gourmands et ses bosquets plaisaient aux dames et aux amoureux.
Il y avait aussi V Elysée- Bourbon , ce charmant jardin qui devint depuis le séjour de rois, de princes, et qui semble maintenant voué aux ambassadeurs. L'Elysée-Bourbon avait la vogue, car il possédait un chef d'orchestre dont les quadrilles étaient fort à la mode : c'était un mulâtre nommé Julien; il conduisait son orchestre avec beaucoup de goût et jouait lui-même du violon avec une grande facilité. Bref, Julien fut le Musard de l'époque du Consulat; on allai
a l'ÏÏlysée-Bourbon pour entendre ses contredanses; on en revenait en les fredonnant; les Français ont toujours beaucoup aimé la musique dansante.
Je ne vous citerai pas une foule d'autres jardins... les Çhâteau-Rouge d'alors, tels que le jardin Ruggieri, le Colisée, Idalie, Paphos, etc., etc.!...
Comme nous avons changé d'aspect!...
Des maisons s'élèvent sur presque tous les emplacements témoins de quadrilles si aimés, de valses si entraînantes, et de mille autres jolies choses que je ne vous dirai pas, mais que vous devinerez très-bien... Ah! franchement, les jardins étaient plus agréables pour la vue.
Ce fut à Paphos, espèce de bastringue, qui était situé au coin de la rue du Temple et du boulevard, que Taquinet rencontra mademoiselle Claquette.
Paphos était un des plus petits et des plus modestes jardins de l'époque; il n'était pas fréquenté par les classes élégantes, mais il était très-suivi par les grisettes. On n'y tirait point de feux d'artifice, vu l'exiguïté de l'emplacement, mais on y dansait à très-bon marché; enfin, il y avait des bosquets privés de lanternes, ce qui en faisait le charme.
Ce soir-là Taquinet, qui avait économisé quelques écus à la vache (il y avait alors des écus à la vache), Taquinet, cherchant à s'amuser et brûlant du désir de faire une connaissance plus ou moins honnête, était entré à Paphos.
Là, il regardait danser et il lorgnait les grisettes,
tout aussi bien qu'un homme de cinq pieds six pouces, mieux peut-être, car il y a un proverbe qui dit :
c Dans les petites boîtes, les bons onguents. »
Bientôt Taquinet s'était senti séduit, fasciné; il venait d'apercevoir mademoiselle Claquette, qui dansait avec tout l'abandon d'une culottière.
Dans ce temps-là on ne connaissait pas encore le cancan ni la chahut, mais il est probable que l'on remplaçait cela par autre chose.
De tout temps les femmes ont su donner à leur danse cette allure qui indique les sentiments dont elles sont animées, et fait comprendre aux hommes dans quelle catégorie elles doivent être rangées.
Taquinet avait peine à se contenir; il suivait tous les mouvements de mademoiselle Tortillon, il ne tenait plus en place, ses pieds rebondissaient sur le sable, il lui semblait que toute sa personne se changeait en ballon.
Après la contredanse était venue la valse, la valse avec toutes ses séductions, ses emportements, ses abandons voluptueux, son rhythme entraînant.
On n'avait pas encore eu l'idée de valser à contremesure, ce qui veut dire en deux temps quand l'orchestre joue en trois. Cette idée-là n'a pu venir que dans une tête bien mal organisée pour la musique! Mais alors on s'attachait, au contraire, à bien marquer les temps et on n'en valsait que mieux.
La grosse Claquette se laissait aller dans les bras, sur l'épaule, sur toute la personne de son danseur avec un abandon qui devait donner une très-bonne opinion de la force de son valseur.
Celui-ci l'entraînait en fendant la foule; rien n'arrêtait le couple tournoyant, et malheur à ceux qui ne l'avaient pas vu venir et restaient sur son passage; ils étaient rudement jetés de côté et quelquefois à terre.
Pendant le commencement de la valse, mademoiselle Claquette avait perdu un petit fichu qui était jeté sur ses épaules, un peu plus tard son bonnet s'était envolé, puis son peigne s'était détaché et avait suivi le bonnet, si bien que les cheveux, agités par le mouvement de la valse, flottaient au gré de la mesure, couvrant parfois le visage de la grosse fille, ou bien aveuglant son valseur; enfin, après le peigne une jarretière s'était aussi détachée, et le bas était descendu sur le talon de la valseuse; rien de tout cela n'avait arrêté le couple intrépide, et si l'orchestre n'eût cessé de jouer, on ne sait pas ce que mademoiselle Claquette aurait encore perdu et comment elle aurait achevé sa y valse.
Taquinet avait été témoin de tout cela. Il avait continuellement couru sur les traces des valseurs, recevant des coups de poing de l'un, des coups de coude de l'autre, souvent même attrapant des coups de pied; mais rien ne l'avait arrêté, car il ne pouvait se lasser de voir valser Claquette, et, de plus, il ramassait avec soin tout ce qu'elle perdait en tournoyant.
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Si bien que, la valse terminée, mademoiselle Claquette Tortillon, qui venait d'aller avec trois de ses amies s'asseoir devant une bouteille de bière et une corbeille d'échaudés, fut fort étonnée en voyant s'arrêter devant elle un petit bossu qui la saluait jusqu'à terre... il n'avait pas besoin de se courber beaucoup pour cela, en lui disant :
— Permettez-moi, mademoiselle, de vous rapporter différents objets que vous avez perdus tout à l'heure en valsant, et que j'ai été assez heureux pour ramasser.
Au lieu de commencer par remercier celui qui lui rendait ce bon office, la jeune culottière, ayant envisagé Taquinet et promené son regard moqueur sur toute la personne du clerc de notaire, se mit à partir d'un éclat de rire fort incivil, et ses trois compagnes, joyeuses grisettes de son quartier, Tune chamareuse, l'autre brunisseuse, et la dernière polisseuse, firent chorus avec elle, en toisant Taquinet.
Mais le petit bossu avait l'esprit mieux fait que sa personne; d'ailleurs il était éperdument amoureux, et on pardonne tout, ou du moins presque tout, à la personne qui nous plaît. Les plus grosses sottises qu'elle débite nous semblent quelquefois être des mots spirituels, ce qui prouve que l'amour nous rend tout aussi sourds qu'aveugles; ce petit dieu nous gratifie d'une foule d'infirmités.
Au lieu de se fâcher, Taquinet se mit donc à rire avec ces demoiselles, en murmurant :
— Vous me trouvez plaisant, hein? Je gage que
c'est mon aspect qui vous fait rire Eh bien! parole
d'honneur, je n'en fais jamais d'autre.. Je porte la gaieté avec moi, sur mon dos : c'est un bagage qui ne me quitte pas, ça me suit partout, et c'est trèsflatteur... sans que ça paraisse... c'est-à-dire quoique ça paraisse... eh! eh! eh!... Faire rire les dames, les jeunes filles, c'est si gentil... Aussi, vous me croirez si vous voulez, mais on m'offrirait cent mille francs de ma bosse que je ne la donnerais pas... non, mesdemoiselles, je sens qu'il me serait impossible de m'en sépaftr.
Ce langage mit fin aux rires des grisettes; on ne se moque plus de quelqu'un qui se tourne en ridicule.
Claquette prit tout ce que lui présentait Taquinet, en s'écriant :
— Comment, j'avais perdu tout cela!
— Oui, mademoiselle; est-ce que vous ne vous en étiez pas aperçue ?
— Du bonnet seulement, mais pas du reste... j'avais envie d'aller chercher dans le bal, mais ces demoiselles me disaient : A quoi bon! on aura trépigné sur ton bonnet, il ne doit plus être mettable.
— On n'a trépigné sur rien, mademoiselle; j'ai été assez heureux pour ramasser chaque objet au moment même où il venait de tomber.
— Vous valsiez donc à côté de moi?
— Non, je ne valsais pas... mais je vous suivais d^ yeux et même des jambes... Vous avez tant de grâces. vous valsez si bien... si légèrement.
C4 TAQUINET LE BOSSU
— Vous trouvez : ce n'est pas ce que mon valseur m'a dit, ce pétras-là... Il prétend que je suis lourde; et, quand nous avons eu fini, il s'est écrié : Dieu! quel tirage ! j'ai la saignée sans connaissance. .. Il me semble pourtant que j'avais joliment jeté mon lest en route... un bonnet, un fichu, un peigne...
— Et une jarretière, dit Taquinet en tirant de dessous son habit cet objet qu'il avait gardé pour le dernier et qu'il considérait d'un œil de convoitise.
— Tiens! une jarretière aussi... c'est pourtant vrai... je sens à présent que j'ai un bas sur les talons, et dans le feu de la valse je ne m'en étais pas aperçue. . . Oh! c'est qu'alors on est tellement échauffée... Voyez-vous, quand je valse, on me donnerait un lavement que je ne le sentirais pas.
— Il me semble, dit la chamareuse, que ce serait alors tout aussi difficile à donner qu'à recevoir...
— C'est un essai qu'il faudra faire un soir entre amies, en mangeant des marrons et du cidre.
— Eh bien! mon petit bel homme, donnez-moi donc cette jarretière que vous regardez comme si c'était un vrai rubis.
— Ah! mademoiselle, je la contemple avec amour, en effet... car elle est bien heureuse, cette jarretière. . . Quand je songe à ce qu'elle presse... à ce qu'elle entoure...
— Ohl voyez donc comme ce monsieur se monte... Pardi! elle entoure ma jambe, et voilà tout.
— Et n'est-ce donc pas assez que votre jambe!
Fortunée jarretière!... La placez-vous au-dessus ou au-dessous du genou?
— Au-dessus, si vous voulez bien le permettre... Par exemple, il n'y a que les Lapones qui jarrêtent au-dessous.
— Au-dessus!.. . Ah! elle triple de valeur alors... et si vous me permettiez de la rattacher moi-même...
— As-tu fini, Biribil... Comment! vous avez de ces idées-là, monsieur!
— J'en ai une foule d'autres, mademoiselle. Et, d'abord, permettez-moi de vous dire que, lorsqu'on vient de valser et de s'échauffer comme vous venez de le faire, c'est fort imprudent de boire de la bière... c'est du punch qu'il vous faut.
— Mais cela me sourirait assez... nous l'aimons beaucoup, n'est-ce pas, mesdemoiselles?...
— Certainement... Et si monsieur veut nous en offrir, nous daignerons l'accepter.
— Vous comblez mes désirs, mesdemoiselles!... Du punch! garçon... ici un bol de punch au rhum, et que ça flambe!...
Les jeunes filles se regardent d'un air étonné ; mais on s'empresse de faire une place à Taquinet, qui s'asseoit à côté de Claquette, en s'écriant :
— Suis-je heureux de tomber comme cela sur un quatorze de dames... hein! Mesdemoiselles, j'espère que j'ai de la chance.
— Quatorze! dit la polisseuse en ouvrant de gros
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yeux bêtes..., mais vous vous trompez, monsieur, nous ne sommes que quatre.
— Je vois que mademoiselle ne joue point au piquet, dit Taquinet en souriant.
— Non, monsieur, je ne joue qu'au jeu d'oie.
— J'aurais dû le deviner.
— Moi, j'ai compris, dit la chamareuse, Dieu merci, je connais les cartes; chez ma mère, qui est portière, on joue au piquet toute la journée... quelquefois même toute la nuit. C'est une passion de mes parents... Leur loge est le rendez-vous de toutes les joueuses du quartier; on y vient même de très-loin pour jouer; c'est un petit tripot!... on fait jouer jusqu'au faquetteur, quand il apporte des lettres...
Le punch interrompt le bavardage de la chamareuse. Taquinet emplit les verres des grisettes, et celles-ci avalent la liqueur flamboyante comme si c'était de l'eau sucrée. Le petit bossu ne veut rien négliger pour se mettre dans les bonnes grâces de Claquette; il demande des biscuits, des macarons; il pousse à la consommation, et il a affaire à des personnes qui ne font point de façon pour accepter.
Mais tout en versant du punch à Claquette, Taquinet a entamé la conversation. Il connaît le nom, l'état et l'adresse de la jeune fille, et il lui a déjà demandé la permission de lui porter une culotte dont le fond a un besoin urgent de réparation. Cette permission lui a été octroyée sans la moindre difficulté, et le petit boussu nage dans un océan de délices, pendant que oes de-
moiselles se bourrent de macarons et s'humectent de punch.
Bientôt l'orchestre fait entendre le prélude d'une valse.
— J'ai bien envie de la pincer, dit Claquette en quittant la table, je me sens en train de tourner à perpétuité... Ce punch ferait valser une borne.
— Ah! mademoiselle 1 s'écrie Taquinet en courant après la grosse culottière, de grâce, permettez-moi de valser avec vous...
— Comment! est-ce que vous savez valser? répond Claquette en toisant le petit homme.
— Je n'ai pas encore essayé, mais je suis certain que j'irai; je me sens les plus heureuses dispositions.
— Prenez garde, c'est que j'aime à aller vite.
— J'irai comme le vent.
— Je ne me repose jamais.
— J'en ferai autant que vous
— Et si cela vous étourdit?
— Je n'en tournerai que mieux.
— Vous le voulez...
— Je vous en supplie.
— Plaçons-nous...
Et voilà Claquette et Taquinet qui se dirigent vers l'enceinte du bal.
L'orchestre jouait.
La culottière passe ses deux bras autour de son valseur; mais, comme il était beaucoup plus petit qu'elle, elle ne rencontre que la tôte du olero de no-
taire; c'est donc à cela qu'elle est obligée de s'accrocher, si bien que le nez et tout le visage de Taquinet disparaissaient entre les deux seins de sa valseuse; et, que de son côté, au lieu de tenir Claquette par les épaules, ses deux mains entouraient d'autres points d'appui très en relief, mais que l'on n'a pas l'habitude de palper en valsant.
Tout cela n'était nullement désagréable au petit bossu , mais paraissait passablement indécent aux personnes qui regardaient valser.
Taquinet ne faisait aucune attention aux murmures qui éclataient sur son passage; il était persuadé qu'ils étaient causés par l'admiration, car il valsait avec une intrépidité qui le surprenait lui-même.
Grâce au punch qu'elle avait bu, Claquette soutenait son valseur par la tête assez solidement pour qu'il ne pût lui échapper.
Mais tout à coup, un gendarme arrête le couple valsant en disant assez brutalement à Taquinet :
— Aurez-vous bientôt fini de tenir madame comme
cela? Qu'est-ce que c'est que cette manière de
valser?...
— Quoi donc, gendarme?. . qu'est-ce qu'il y a ?... Estce que nous ne valsons pas comme tout le monde?
— Non, monsieur... vous fourrez votre nez dans la gorge de madame; vous avez l'air de teter en valsant... ça ne se fait pas.
— Mais, gendarme, où diable voulez-vous que je fourre mon nez... à moins que je ne valse avec made-
moiselle en lui tournant le dos... ce n'est pas ma faute si ma figure n'arrive pas plus haut.
— Cane me regarde pas... et puis au lieu de mettre vos mains sur les épaules de votre valseuse, vous les appuyez beaucoup plus bas... c'est du joli...
— Mais je ne suis pas assez grand pour atteindre aux épaules de mademoiselle... il faut bien que je la tienne par autre chose. . .
— Quand on est bâti comme vous, on choisit une petite valseuse.
— Merci! j'aime les belles femmes, moi... Voyons, mon bon gendarme ! laissez-moi profiter des avantages de ma taille.
— Non pas, mettez votre tête plus haut et tenez madame par les épaules, sinon je vous défends de valser...
— Mais nom d'un nom... je ne peux pas... à moins qu<' mademoiselle ne se baisse... C'est vexatoire! c'est arbitraire, cela!... Empêcher un homme de valser parce qu'il n'a pas cinq pieds... si c'est pour cela qu'on a détruit la Bastille, ce n'était pas la peine!.,.
Pendant que le petit bossu se dispute avec le gendarme, Claquette Tortillon a accepté l'invitation d'un autre valseur, et il y a déjà longtemps qu'elle valse, lorsque le gendarme dit en riant à Taquinet que sa danseuse ne l'a pas attendu et qu'elle a pris le bon parti.
Le petit clerc est furieux, il est réduit à courir de nouveau après l'objet qui le séduit, mais cette fois Claquette ne laisse rien tomber.
Après la valse, Taquinet paye encore des rafraîchissements aux quatre grisettes, puis enfin l'heure de la retraite étant venue et la pluie commençant à tomber, il offre un fiacre qui est accepté. Mais ces demoiselles étaient chacune douée d'un assez bel embonpoint, si bien que lorsqu'elles sont assises dans le fiacre et que Taquinet se dispose à y monter, Claquette lui dit:
— Mais où donc voulez-vous vous mettre ? il n'y a plus de place...
— Ah I mademoiselle, en vous serrant un peu... je ne suis pas bien gros. . .
— Oh! nous ne pouvons pas nous serrer... nous étouffons déjà...
— Alors, j'ai envie de m'étendre à vos pieds.
— Par exemple 1 nous ne le souffrirons pas... nous pourrions marcher sur vous...
— Ça m'est égal.
— Non, non... vous verriez nos mollets.
— Ça me fera plaisir.
— Mais, nous ne voulons pas vous les montrer.. . et puis au milieu de nous quatre vous auriez l'air du. . . vous savez quand on joue aux quatre coins...
— Mais, sapristi, mesdemoiselles, il faut pourtant que je me mette quelque part.
— Montez derrière. . . vous y serez très- bien.
— Derrière... Ah! vous trouvez que j'y serai bien... mais c'est qu'il pleut très-fort.
— Qu'est-ce que cela fait quand on va en voiture?
TAQUINET LE BOSSU 7i
— Cela fait beaucoup quand on va derrière... Enfin... puisque vous n'avez pas de place...
Et le pauvre Taquinet avait consenti à monter derrière le fiacre. Nouvelle manière de reconduire sa conquête, et qui probablement n'aura pas eu beaucoup d'imitateurs.
A la suite de cette soirée mémorable, on conçoit que le petit bossu avait été reçu chez mademoiselle Claquette Tortillon.
Mais malgré tous ses efforts pour lui plaire, malgré les petits cadeaux qu'il lui faisait et toutes les privations qu'il s'imposait pour faire le galant près de la grosse culottière, Taquinet n'avait jamais été mieux traité que le soir où il avait reconduit Claquette en fiacre.
La grisette acceptait ses présents, ensuite elle lui riait au nez; elle se moquait de lui, quand il poussait de gros soupirs; elle lui faisait des grimaces quand il lui parlait de son amour et, pour unique remède à sa flamme, lui conseillait de se faire descendre dans un puits.
Un jour cependant, le petit bossu avait trouvé la jeune fille toute triste et les yeux gros de larmes, il lui avait demandé la cause de son chagrin, et Claquette avait répondu en sanglotant :
— C'est que mon cousin est de la conscription et il va partir, vu qu'il n'a pas de quoi s'acheter un remplaçant.
— Et cela vous désole?
->Oh oui!...
— Et si quelqu'un se dévouait et partait à la place de votre cousin, aimeriez- vous alors ce quelqu'un-là 1
— Je l'adorerais.
— Séchez vos larmes, votre cousin ne partira pas.
— Comment?
— Je vous dis qu'il ne partira pas.
Aussitôt Taquinet avait quitté Claquette, et dans son délire amoureux, il avait couru à sa mairie et s'était offert pour remplacer le jeune cousin de la culottière. Mais on avait eu l'incivilité de rire au nez du petit bossu et de le mettre à la porte des bureaux. Si bien que le cousin de la jeune fille était parti, et qu'en revoyant Taquinet, Claquette, furieuse, lui avait aussi fermé sa porte, en lui disant :
— Vous êtes un menteur, vous m'aviez dit que mon cousin ne partirait pas; vous m'avez attrapée, je ne veux plus vous voir.
Vainement Taquinet avait crié à la grisette :
— Ce n'est pas ma faute... Us n'ont pas voulu m'accepter... même parmi les tambours... On me défend de servir ma patrie... c'est une infamie... c'était bien la peine de détruire la Bastille!
Claquette n'avait rien voulu entendre et Taquinet s'en était retourné à son étude en pleurant comme une biche.
Mais plusieurs années s'étaient écoulées depuis ces événements lorsqu'en revenant de Saint-Mandé, il avait pris envie à Taquinet d'aller dire adieu à la culottière avant de partir pour le pays de la choucroute.
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