‹ Taquinet le bossuChapitre 7 sur 17 · COMMENT ON GUERIT DE L AMOUR · texte numérisé non relu

COMMENT ON GUERIT DE L AMOUR

Avec le temps, Claquette Tortillon s'était consolée du départ de sod cousin... les femmes se consolent toujours, les hommes aussi; ils ont parfaitement raison les uns et les autres.

D'ailleurs la constance n'était pas la principale vertu de la culottière; après le cousin qu'elle aimait tant, elle avait adoré un dragon, puis un cuirassier, puis un lancier, puis un hussard, puis un tirailleur, le tout saus préjudice de quelques petites passions bourgeoises, mais celles-là ne comptaient pas; Claquette ne notait sur ses tablettes que les militaires.

La journée était avancée, et la grosse fille épluchait des pommes de terre pour son dîner, lorsque la porte de sa chambre s'entr'ouvrit, et qu'une voix stridente, aiguë, fit entendre ces mots :

— Peut-on entrer sans indiscrétion?

Le son de cette voix frappe la grisette qui répond sans quitter ses pommes de terre :

— Mais, certainement que l'on peut entrer... Tiens... pas possible. Comment, c'est vous, monsieur Taquinet!

Le petit bossu s'avance tout ému et salue la culottière en répondant :

— Oui, mademoiselle, c'est moi... vous ne m'attendiez guère, hein?

— Ma foi non!... depuis si longtemps que l'on n'a pas entendu parler de vous! je vous croyais mort et enterré pour le moins.

— Pour le moins, bigre... qu'est-ce que vous voudriez donc qu'il m'arrivât de plus !

— Dame! est-ce que je sais...

— Non, mademoiselle, je ne suis pas mort... je me porte même comme un petit ange... Quant à vous, je ne vous demande pas de vos nouvelles... vous êtes toujours jolie, ravissante, séduisante, appétissante... vous êtes engraissée.

— Mais non... mais j'espère bien que non... Ne me dites pas cela, vous me désoleriez... j'ai une peur horrible de devenir énorme!

— Non, je me trompais... vous avez maigri, au contraire... vous êtes plus mince.

— Hom! cajoleur... qu'êtes-vous donc devenu depuis tant d'années?

— Eh! mon Dieu, belle Claquette, j'ai continué de (/rossoyer! de noircir du papier!... de faire des rôles...

— Vous faites des pièces de comédie ?

— Non; les rôles que j'écris sont beaucoup moins amusants!...

— Et pourquoi avez-vous été tout ce temps sans venir me voir?

Ici ïaquinet devient rouge comme une écre visse.. . cuite... car les écrevisses n'ont pas l'habitude d'être

rouges avant, et il répond, avec une émotion qui menace de tourner à l'inondation :

— Ah! mademoiselle... comment pouvez-vous me dire cela... quand c'est vous qui m'avez mis à la porte... qui m'avez défendu de reparaître chez vous..?

— Ah! bah!... vous croyez!... Ces choses-là, on les dit quand on est en colère!... mais au bout de quelques semaines on n'y pense plus!...

— Quoi!... Vraiment... vous ne m'en voulez donc plus?

— Moi! je ne me souviens pas même pourquoi je m'étais fâchée

— C'était à cause de votre cousin, que j'avais voulu remplacer...

— Ah! oui... Ma foi, vous auriez eu bien tort de le remplacer... il est maintenant officier... et l'uniforme lui va si bien... tandis que vous... Il aurait fallu trop vous serrer dans votre habit...

Et mademoiselle Claquette se met à rire. Taquinet se redresse le plus qu'il peut, et s'empresse de dire :

— Je viens vous faire mes adieux, belle culottière, et vous demander si vous avez quelques commissions à me donner pour l'Allemagne.

— Tiens! vous partez pour l'Allemagne?

— Oui, mademoiselle.

— Qu'allez-vous donc faire par là?

— Mais... je vais me marier très-probablement.

La grosse fille laisse encore échapper un sourire moqueur, en murmurant :

— Est-ce que les Allemandes vous ont choisi, ou si c'est au hasard qu'elles vous prennent? C'est que, franchement, si elles ne sont pas prévenues, vous allez leur donner un drôle d'échantillon des Français.

Taquinet tâche de rire aussi en répondant :

— Mademoiselle, les Allemandes ont assez vu de Français bien bâtis et jolis garçons, on m'envoie près d'elles, parce que ça les changera. On dit que les bossus sont rares par là. Que sait-on? je vais peut-être y faire une foule de conquêtes... mais, quant à moi, je ne crois pas que l'on puisse me subiuguer... vous m'avez rendu trop difficile, belle Tortillon.

— Vous m'aimez donc toujours?

— Hélas oui...

— Comment ! ça ne vous est point passé?

— Au contraire, je vous aime comme chez Nicoht...

— Et pourtant vous allez vous marier en Allemagne, petit monstre.

L'épithète de petit monstre rend Taquinet radieux. Il court, il saute dans la chambre, il finit par renverser le poêlon où sont les pommes de terre.

— Vous faites de belles choses, dit Claquette. Vous renversez mon dîner!

— C'est votre dîner, cela... des pommes de terre. . .

— Mais oui... Oh! je ne nage pas dans les truffes, moi.

— Fi donc! des pommes de terre... ce n'est pas digne de votre palais.

— Il est joli, mon palais... il ressemble bien à une mansarde.

— J'ai voulu dire de votre bouche. Voyons, charmante culottière, permettez-moi d'aller chercher un pâté... une langue fourrée... des biscuits, du vin d'Aï et accordez-moi la faveur de partager ce repas avec vous.

— Tiens! mais cela me va beaucoup.

— Vous acceptez ?

— J'accepte tout.

— Et nous dînerons ensemble?

— Comme de raison!

— Oh ! je me sens haut de six pieds... je cours aux provisions.

— Et moi je vais mettre le couvert.

Taquinet est ivre de joie.

Il ne songe plus à son départ pour l'Allemagne; un regard de Claquette lui a fait oublier tous ses projets.

Il pense qu'il va dîner en tête-à-tête avec elle; peutêtre pense-t-il encore bien autre chose ; ce qu'il y a de certain, c'est qu'il fait emplette d'un fort beau pâté, d'une belle langue, de plusieurs plats de dessert, d'une bouteille de Champagne, et qu'il revient chez la culottière chargé comme un mulet , mais amoureux comme un âne au printemps.

Le couvert n'était pas encore mis, mais mademoiselle Claquette avait donné des soins à sa toilette; elle avait mis un fichu très-dégagé et un bonnet fort pro-

voquant, et elle arrangeait ses cheveux en tirebouchons, lorsque son convive revient.

Taquinet est flatté de voir que pour lui on a fait des frais de toilette, car il ne doute pas un moment que ce ne soit à son intention que l'on se soit fait de si beaux tirebouchons, et il s'écrie :

— Qu'avez-vous besoin de vous parer, ô délicieuse Claquette!...

L'art n'est point fait pour vous... tu n'en as pas besoin!...

— Qu'est-ce que c'est? je crois que vous me tutoyez !

— C'est dans le vers.

— Tâchez de prendre un autre verre alors...

— Et ce couvert... ce couvert...

— Minute!... la foire n'est pas sur le pont!...

Et la culottière continuait de se bichonner, et Taquinet se disait :

— C'est pour moi qu'elle est si coquette! décidément elle veut me plaire... je crois que ce soir je serai un gueusard bien heureux... sapristi , l'Allemagne pourrait bien être enfoncée !

Eufin Claquette se décide à quitter son miroir.

Elle met le couvert, mais en flânant et sans se presser; il semble qu'elle veuille gagner du temps.

Cependant tout est prêt enfin, et Taquinet, qui meurt de faim, conduit sa belle à la table et se dispose à entamer le pâté, lorsque des coups violents retentissent à la porte.

— Ah! mon Dieu, si c'était lui! dit Claquette en se donnant un air effaré.

— Qui lui? demande le petit bossu avec inquiétude.

— Eh mais... pardine... lui... mon mari.

— Comment, vous avez un mari à présent I...

— Tiens! pourquoi pas?

— Et vous ne m'en aviez pas parlé, ingrate 1

— Je l'avais oublié...

— Qu'est-ce qu'il fait?

— C'est un dragon.

— Un dragon!... fichtre, si j'avais su cela, je ne vous aurais pas offert de dîner chez vous...

— Il était en mission... il ne devait revenir que dans deux jours... mais il frappe plus fort... c'est que s'il vous trouvait... il est très-jaloux et fort méchant, il commencerait par vous sabrer.

— Je ne veux pas être sabré...

— Alors, cachez- vous...

— Comme c'est agréable, au moment de dîner!... mais où me cacher?

Claquette montre au petit bossu un cabinet qui était attenant à son alcôve et qui lui servait tout à la fois de garde-robe et de cabinet de toilette.

La porte était vitrée, mais un rideau de toile verte empêchait qu'on ne vît dans l'intérieur.

— Tenez, entrez là, dit la grosse fille, et attendez-y que je puisse vous délivrer.

Taquinet s'arrête à l'entrée du réduit obscur d'où

s'exhale une odeur qui ne flatte pas son odorat; il hésite, mais Claquette le pousse et referme la porte sur lui, en s'écriant :

— Dépêchez-vous donc, surtout tenez-vous tranquille, ne faites pas de bruit, ne bougez point, car si on vous trouvait là, vous seriez sabré... mon mari est un tigre, la jalousie le rend féroce.

Taquinet se trouve donc enfermé dans un endroit dont il craint d'avoir deviné l'usage.

Il porte en tâtonnant ses mains autour de lui.

Il rencontre un vase de première nécessité, puis un de ces meubles de femmes que l'on n'a pas l'habitude de mettre en évidence.

Mais pas une chaise, pas une place pour s'asseoir, et Taquinet n'ose ni remuer ni respirer, de crainte de faire du bruit. Il se tient coi, en se disant :

— Comment, sapristi l elle est mariée... et elle ne me prévient pas... et elle accepte mon dîner... c'est bien inconséquent. . . Voilà encore un mari qui me fait l'effet d'être dans les vulcains... il est entré, écoutons.

Le bruit d'un gros baiser annonce que le soi-disant mari a commencé par jouir de ses droits; bientôt le cliquetis des plats, des assiettes, et le choc des verres fait soupirer Taquinet, qui se dit:

— Ils dînent, ils mangent ce que j'avais apporté... ils vont bien !... ils fonctionnent joliment 1 ô mon pâté ! ô ma langue fourrée... tout va y passer !... Je les entends rire... il paraît qu'il est fort gai, ce mari-là... En-

core des baisers!... il est donc bien amoureux de sa femme... Est-ce bien un mari qui est là?...0 Claquette, si vous m'aviez trompé!... Je crois qu'ils en sont au Champagne... ils vont tout dévorer, et moi je meurs de faim. . . Si encore j'étais assis. . . les jambes me manquent... ma foi, j'ai envie de me mettre à cheval sur cette boîte à violon doublée en porcelaine... d'ailleurs, c'est fait pour cela.

Le petit bossu passe une jambe par-dessus le meuble de toilette et il s'assoit en se disant :

— Au moins je serai mieux... je me reposerai, et j'ai le droit de me croire dans la cavalerie.

Mais bientôt une vive fraîcheur qu'il ressent à son fond déculotte lui fait comprendre qu'il prend un bain auquel il ne s'était pas préparé. En effet, le bidet de mademoiselle Tortillon était plein d'eau ; l'obscurité du cabinet n'avait pas permis à Taquinet de s'en apercevoir, et en s'asseyant il venait de baigner cette partie de son individu qu'il avait passée dans ce qu'il appelait une boîte à violon doublée de porcelaine.

— Ah ! nom d'un chien ! murmure Taquinet en portant sa main à sa culotte. C'est plein d'eau... Ah ! crédié, en voilà de l'agrément!... Ça me rafraîchit beaucoup, c'est vrai... mais je vais attraper un rhume... pas de cerveau, par exemple... Comment faire?... je neveux pourtant pas rester là-dedans...

Taquinet fait un mouvement pour changer de position, mais un de ses pieds heurte un vase qui se renvsrse,et aussitôt on entend le dragon s'écrier :

— Qu'est-ce que c'est donc, Claquette ! j'entends bien du bruit dans ce cabinet : est-ce que vous auriez caché par là quelque godelureau avec lequel vous me feriez des traits?

— Mais non, mon ami, répond la culottière en faisant son possible pour ne point éclater de rire. C'est mon chat que j'ai enfermé là-dedans, parce qu'il n'a pas été sage... Il a fait des incongruités sous mon lit, et pour le punir je l'ai mis là-dedans au pain et à l'eau.

— A la bonne heure ! si ton chat ne se tient pas tranquille, je vais le trouver, moi, et je lui coupe la queue à razibus posterioribus .

Taquinet frissonne, il n'ose plus bouger, la menace du dragon lui fait oublier qu'il a le derrière dans l'eau ; il n'essaie même plus de changer de position.

Un bruit qui se fait entendre tout près du cabinet lui apprend que les deux époux sont en train de se coucher.

— Diable ! le dragon se met au lit de bonne heure ! se dit Taquinet, il est fatigué apparemment. Tant mieux, après tout! il sera plus tôt endormi, et je pourrai enfin me sauver... Voilà une bonne fortune dont je me souviendrai longtemps.

Cependant on était couché, mais on ne dormait pas, et Taquinet continuait de pester et de jurer entre ses dents en se disant :

— Quel dragon!... Elle est jolie, ma bonne fortune !... nom d'un petit bonhomme!... et ma culotte est à tor-

dre... bien certainement je tousserai de ce côté-là?... je serai bien gentil en société!...

On commençait à se taire du côté du lit, et le petit bossu se flattait qu'on allait s'endormir, lorsqu'on frappe plusieurs coups à la porte et en même temps une grosse voix se fait entendre dans un jargon moitié allemand et moitié charabia :

— C'être moi, monzelle Claque... ouvre tout de suite si vous plaît, j'affre un grand trou à ma pantalonne. Tartief !... ouvre donc, monzelle Claque... che zais bien que fous y être... sacremann! che veux que vous il raccomode encore mon déchirement, che peux bas m'en aller avec un trou qui être fort indécent.

Pendant que celui qui était sur le carré faisait entendre ces paroles, un grand mouvement s'était opéré dans l'alcôve. Le dragon s'était jeté à bas du lit, en mnrmurant :

— C'est cet imbécile de Tirmann... Je lui avais juré de ne plus venir te voir, sous peine de lui payer des huîtres tant qu'il pourrait en mapger... et c'est un gaillard qui est capable d'en manger toujours.

— Si je ne lui ouvrais pas...

— Oh ! je le connais, il resterait toute la nuit en faction à ta porte... il se doute peut-être que je suis ici.

— Cache-toi alors. . .

— Oui, je vais me fourrer dans ce cabinet noir qui est au pied de ton lit... Tâche de te débarrasser bien vite de Tirmann; fais un simple surjet à son pantalon... Qu'est-ce que tu as donc à rire?. ..

«— Rien... rien... va te cacher... mais va doucement, il y a beaucoup de choses dans mon petit cabinet!... ne casse rien ?

Taquinet, qui vient d'entendre cette conversation, sent ses cheveux se dresser d'horreur sur sa tête ; il voit qu'il a été dupé par la perfide Claquette, dont le dragon n'a jamais été le mari. Un moment il a envie de sortir brusquement de sa retraite en la traitant comme elle le mérite ; mais il pense que le dragon prendra le parti de sa belle, il craint toujours d'être sabré : il se borne donc à quitter la position humide qu'il occupait et à se retirer tout au fond du cabinet où il se blottit derrière de vieilles hardes ; il y est à peine que le dragon entre dans le cabinet dont il referme la porte sur lui... en jurant de nouveau après son camarade Tirmann.

Cependant celui-ci est entré, tenant à sa main un rat de cave allumé. La conversation s'engage entre lui et la culottière, qui est obligée de prendre son aiguille, son fil, et de procéder aux réparations du pantalon de M. Tirmann, qui ne cesse de lui répéter :

— Donnez-fous le temps... monzelle Claque... il faut coudre très-fort... j'use tiaplement sur ma chival... donnez-fous le temps... Je être pas bressé... che suis si bien près de fous... vouloir fous que j'ôte ma pantalon pour mieux raccommoder? #

— Non, non, ce n'est pas la peine... je saurai bien recoudre cela sur vous.

— Ah ! mein gottt ! fous il pique moi...

— Parce que vous remuez trop... Tenez-vous en repos et on ne vous piquera pas.

— Sacre mille tarteiff, que fous y êtes cholie, monzelle Claque... Laissez un peu moi embrasser fous.

— Ne vous en avisez pas ou je vous pique...

— J'esbère que ma camarade, la dragonne, il venait plis rôder chez fous...

— C'est bon ! ne remuez donc pas!

— S'il venait encore, lui perdre sa pari... et payera moi des huîtres tant que j'en pouvoir avaler?

— Est-ce que vous en mangez beaucoup de douzaines?

— Oh ! moDzelle, moi, pas comptir par douzaines, moi comptir par centaines!... Je être capable pour avaler plusieurs bourriches...

— Diable... quel mangeur... Allons, voilà mon fil qui casse à présent !

— Alors ce sera long! murmure le dragon caché dans le cabinet... Ma foi !... je vais aussi employer mon temps en ce cas... Justement j'avais mal au ventre. . . j'ai tant mangé de pâté : mais ici je dois trouver mon affaire.

Et voilà le militaire qui tâtonne autour de lui, et rencontrant sous sa main le meuble sur lequel Taquinet s'était mis à cheval le prend pour un autre, d'un usage encore moins noble, et se permet de l'utiliser, tandis que le petit bossu, accroupi à quelques pas, se donne à tous les diables, en disant :

— Cré nom d'un nom!... si jamais je retourne en

bonne fortune... C'est épouvantable !... j'en ai assez de l'amour !... je serai verdâtre en sortant d'ici !

Enfin, au bout d'une demi-heure, l'Allemand Tirmann était reparti avec son pantalon réparé : puis le dragon avait quitté sa cachette et s'était recouché près de Claquette ; puis le couple s'était endormi, puis le petit bossu avait pu, à son tour, sortir du cabinet, et de la chambre, et de la maison ; ce qu'il avait fait sans demander son reste, mais en se promettant bien cette fois de ne plus se laisser reprendre dans les filets de mademoiselle Claquette Tortillon.

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