CHAPITRE QUATORZIÈME
l'époque où régnait Sonni-'Ali. Dans cette ville nous n'avons trouvé paix et repos que sous le règne de ton père, le très fortuné, le béni prince des Croyants, Askia-El-Hâdj-Mohammed. Nous avons prié le Ciel qu'il lui accordât un règne prospère et de longs jours ; nous avons demandé au Très- Haut de lui donner un fils béni qui fût l'espoir des musulmans. Nos prières ont été exaucées. Dieu nous a dit ton nom*. Chaque fois que nous avons prié (a o), nous l'avons fait pour que tu occupes le trône et nos vœux se sont réalisés. Or maintenantjtu méconnais nos efforts, tu nous refuses toute influence. Eh! bien, puisque nos mains sont encore levées au Ciel pour l'implorer en ta faveur, nous les y maintiendrons ; mais ce sera pour te maudire. » Cela dit, le cheikh et ses étudiants se levèrent et retournèrent chez eux.
Dans la soirée de ce jour, Askia-Mousa continua son voyage. Le Bena-Farma, Ishâq-ben-Askia-El-Hàdj -Mohammed, quitta alors sa place et, rejoignant le Kormina-Fàri, Mohammed-Benkan, il le tira par derrière. Celui-ci se retourna et dit : « Qu'as-tu qui te pousse à agir ainsi? Pourquoi avoir quitté ton rang pour venir ici me tirer par derrière? — C'est à cause de ce que le cheikh vient de faire à l'égard de Askia-Mousa ; il l'a importuné, et sans la crainte qu'il inspire au prince, celui-ci eût perdu patience. Par Dieu! si c'eût été moi, j'aurais tué le clieikh sur l'heure, eussé-je dû pour cela demeurer éternellement en enfer. »
Le soir, quand on arriva au gîte, les personnes qui, selon l'habitude, passaient la soirée à causer avec le prince se rendirent auprès de lui. Le Kormina-Fâri raconta alors, tel qu'il s'était passé, l'incident qui s'était produit entre lui et le Bena-Farma, Ishâq. « Par Dieu I s'écria Askia-Mousa, pas un poil de mon corps n'a éprouvé la moindre crainte;
1 . C'est-à-dire que le nom de l'enfaat qui succéderait à Askia-El-Hâdj-Mohamraed serait Mousa.
mais si le cheikh avait vu à ce moment ce que j'ai vu moimême, il serait mort à l'instant de fraveur et crainte. » Puis il ajouta, en s'adressant au Kormina-Fâri : a N'avez-vous donc pas vu que le cheikh levait les paumes de ses deux mains jusqu'à la hauteur de ses épaules ? — Certes, je l'ai vu, répondit le Kormina-Fàri. — Eh! bien, poursuivit le prince, c'était pour repousser deux lions qui, placés sur ses épaules, tendaient leurs pattes vers moi, la gueule épanouie. Jamais je n'ai vu lions de pareille taille et ayant telles dents et telles griffes. C'est alors que j'ai donne au cheikh l'ordre de retourner chez lui et que lui et ses compagnons sont partis furieux pour regagner Djindjo. »
Aussitôt arrivé à Kàgho, le prince commença par mettre à mort les frères qui lui restaient. Ceux-ci, saisis d'effroi en le voyant agir, s'ingénièrent d'abord à se mettre à l'abri. Puis, le jour où le prince fit arrêter le Faran, Abdallah-ben-Askia- El~Hâdj-Mohammed, frère germain de Ishâq, tous ses frères survivants s'entendirent pour se soulever contre hii et le tuer s'il mettait à mort Abdallah (ai). Quelques jours après, Askia-Mousafit appeler Ishâq et plaçant devant lui un turban et une tunique à doubles pans*, il lui dit : « Ton frère, le Faran Abdallah, est un lâche; je l'avais fait interner- dans un endroit et il y est mort de peur. »
Ishâq alla trouver le Châ'a-Farma, Alou-Saï^, lîls du roi Askia-El-Hâdj -Mohammed et lui raconta la nouvelle en pleurant : « Tais-toi, lui dit 'Alou; es-tu donc une femme? Abdallah est le dernier de nous qu'il aura tué, car dorénavant il ne tuera plus jamais. » A{>rès s'être entendus pour agir en secret contre le prince, on réussit à le tuer dans le village de Mansour où lui-même avait fait périr le Balama' Mohammed-
1. Mol à mot: «une chemise à deux queues «.C'étaient les vêtements du défunt Faran Abdallaii ; sans doute, le costume qui était l'insigne de ses fonctions.