Cf. V Essai, p
qu'à cette heure si vous promettiez le paradis à cjpielqu'un il vous doinierait mille mitsqals d'or?» Abderrahman répondit en ces termes : « El-Kâbari et ses semblables, voilà les hommes qui étaient capables de suivre une pareille voie. » Le cheikh dont il vient d'être parlé, c'est-à-dire le jurisconsulte, le cadi Moaddib-Mohammed-El-Kâbari, le maître des maîtres (Dieu lui fasse miséricorde, lui témoigne sa satisfaction et nous fasse profiter de ses bénédictions dans ce monde et dans l'autre !) se fixa à Tombouctou, au ix' siècle. Il fut le contemporain d'un grand nombre de cheikhs, entre autres des personnages suivants : le jurisconsulte Sidi Abderrahman-Et-Temîmi, grand-père du cadi Habib ; le jurisconsulte Anda-Ag-Mohammed le grand, grand-père par sa mère du jurisconsulte le cadi Mahmoud ; le jurisconsulte Omar-ben-Mohammed-Aqit, père du jurisconsulte Mahmoud susdit ; le très docte, le pôle, Sidi Yahya-Et-Tadelsi, etc. Il atteignit au plus haut degré de la science et de la vertu. Il eut pour disciples le jurisconsulte 'Omar-Anda-Ag-Mohammed-Aqit et Sidi Yahya. On dit qu'il ne laissa pas s'écouler un seul mois sans avoir fait lire en entier le Tehdih ^ de El- Beradaï, tant il avait de lecteurs. A cette époque, la ville était remplie d'étudiants soudanais, gens de l'ouest ( t a), pleins d'ardeur pour la science et pour la vertu. C'était à ce point qu'on assure qu'il y a, enterrés dans le même enclos que lui, trente personnages de Kàbara, tous savants et saints. Son champ de repos se trouve entre celui du saint jurisconsulte El-Hâdj-Ahmed-ben-'Omar-ben-Mohammed-Aqit et l'endroit où se fait la prière pour demander la pluie. Tel est le renseignement qui nous a été fourni par notre maître, l'ascète, le jurisconsulte, El-Amin-ben-Ahmed, frère du jurisconsulte Abderrahman (que la terre leur soit légère!).
\. 11 s'agit du ^iniUil^ ^jjjai J?L- ^x^ de Abou-Sa'ïd-Khelef-ben-Abou-'l- Qâsem-El-Berâdi'i, traité de droit malekile.
CHAPLTRE DIXIÈMH: 79
Ce cheikh béni fut l'auteur de miracles nombreux et remarquables. En voici un entre autres : Un thaleb de Merrâkech donnait libre carrière à sa langue contre le cheikh et en disait des choses peu convenables, l'appelant, par exemple, El-Kâfîri *. Ce thaleb possédait une haute considération et jouissait d'un grand crédit auprès des princes chérifiens auxquels il faisait la lecture d'El-Bokhari pendant le ramadan. Dieu le punit en lui infligeant l'éléphantiasis. On fit venir des médecins de tous les pays : l'un d'eux alla jusqu'à dire que le thaleb ne guérirait qu'autant qu'il aurait mangé le cœur d'un enfant. Le prince d'alors fit égorger on ne sait combien d'enfants ; mais cela ne servit à rien et le malade mourut dans de tristes conditions (Dieu nous préserve d'un pareil sort !). Ce fait a été rapporté par le très docte, le jurisconsulte Ahmed-Baba (Dieu lui fasse miséricorde!).
Un autre miracle est celui-ci que j'ai entendu raconter par mon père qui le tenait de ses maîtres : Un certain jour des dix premiers de dzou-'l-hiddja ^ le cheikh sortit pour aller acheter des animaux vivants destinés à la fête des sacrifices. Ces animaux se trouvaient de l'autre côté du Fleuve. Le cheikh qui avait avec lui un de ses disciples se mit à marcher sur le Fleuve. Le disciple, entraîné par quelque circonstance dont Dieu eut le secret, suivit l'exemple qui lui était donné et disparut en plein fleuve au moment où son maître gagnait l'autre rive. Celui-ci appela alors son disciple, lui tendit la main et le retira de l'eau ; puis il lui dit : « Qu'est-ce qui t'a
1. Jeu de mots sur l'ethnique du personnage qui était El-Kâbari et que le thaleb transformait en Kâfîri, c'est-à-dire « appartenant aux infidèles «.C'est seulement en prononçant les mots à la Taçon du langage vulgaire que le jeu de mots est véritablement possible.
2. C'est le 10 de ce dernier mois de l'année musulmane qu'a lieu la grande fête, dite des sacrifices, parce que ce jour-là les pèlerins doivent égorger une victime. Ce jour-là tous les fidèles, en quelque lieu qu'ils se trouvent, immolent également un animal.
donc porté à agir ainsi ? — Comme je vous ai vu faire, j*ai voulu faire aussi moi-même, répondit l'autre. — Comment pouvais-tu comparer ton pied à celui d'un homme qui n'a jamais marché dans la voie de la désobéissance divine! » s'écria le cheikh.
Le jour où mourut ce cheikh (Dieu lui fasse miséricorde!), le cheikh, Timam, le saint, l'illuminé, le modèle, le voyant, le pôle, le secours, Térudit, le bien dirigé, le noble seigneur, le divin Sidi Yahya-Et-Tadelsi fit son élégie dans les vers suivants (l^):
Souviens-toi! le souvenir est plein d'enseignements utiles; dans ses replis il y a de quoi désaltérer Télite de ceux qui viennent boire;
N'as-tu pas vu que si la trace de ceux qui mettent de l'ardeur à être généreux mérite d'être citée, la trace laissée par les penseurs est plus digne d'être estimée encore.
Les parfums du vent d'est rendent à l'homme la vigueur de l'esprit ; il va alors rejoindre ses compagnons et les aider de son bras';
I^i disparition d'une intelligence de ce monde est un deuil qui se manifeste en tous pays et chez tous les hommes de valeur.
Les maîtres de la science ont été atteints par la mort du cheikh, et il y a dans cet événement la menace de prochains malheurs;
0 étudiants de la science du droit, vous savez ce qu'était parmi les hommes celui qui imprègne vos cœurs de tristesse,
La tristesse qui envahit vos cœurs vient de la perte de ce maître, ce jurisconsulte bienveillant, porteur des joyaux de la science,
A l'enseignement parfait, dont l'intelligence rapprochait tout et qui découvrait dans le Tehdlb les plus heureuses indications;
Ce maître c'était Mohammed-Moaddib, l'homme prudent, dont la persévérance et la patience élevaient sans cesse le rang.
Est-il possible qu'après lui on trouve quelqu'un qui explique tout? 0 Arabes, trouverons-nous après lui quelqu'un pour nous faire marcher? (nous fouetter).
Si nous n'avions pour nous consoler le Prophète, ses compagnons, les grands-maîtres de la religion et les guides spirituels,
Les larmes devraient couler de nos yeux comme une pluie ininterrompue en voyant disparaître ces corps et s'éteindre ces flambeaux.
Le monde s'est obscurci et ses tristesses se sont fait jour dans cette matinée oîi la nouvelle de sa mort s'est répandue parmi les maîtres.
1, Le texte de ces vers étant souvent altéré par les copistes, la traduction en est parfois douteuse.