C. AUTRAN. — Tarkondemos. I
Par malheur, la légende en est fort brève et la lecture même de la partie cunéiforme ne demeure pas exempte de quelques incertitudes, malgré la discussion serrée à laquelle M. Hilprecht l'a soumise il n'y a pas très longtemps (‘). En outre, l'ordre graphique dans lequel il convient de ranger certains des caractères asianiques a fait l’objet de divergences (°).
Ce texte, si précieux soit-il, n’a donc conduit qu’à des conclusions dont l'intérêt, certes, n’est pas niable, mais dont la portée, jusqu'ici, est demeurée très limitée. Aussi n’a-t-on guère pu avancer bien profondément, par ce moyen,vers la solution de l'énigme hétéenne.
L'examen de ces tentatives suggère une deuxième remarque, d'ordre méthodologique celle-ci, mais qui est loin d’être dépourvue d'intérêt pratique.
L'on constate, en effet, que les divers savants que leurs études ont amenés à s'occuper du problème ont tous pris pour point de départ et sans les soumettre à une discussion préalable les quelques équivalences résultant de la comparaison des deux inscriptions cunéiforme et hiéroglyphique. ÿ
Ils se bornent à enregistrer que & = Tarku, que Ÿ — dim ou demos, que I IR = Mme, etc. mais ne paraissent pas s'être préoccupés d’aller au delà de ces simples constatations, qui restent, 1pso facto, d'ordre purement empirique; car l'acceptation d’une égalité, si évidente soit-elle, ne saurait, en aucun cas, tenir lieu d’une démonstration.
Parmi ces valeurs, certaines, les deux premières, par exemple, sont incontestables. Le nombre des signes sûrs, vues l'exiguité du texte et ses incertitudes, demeure, nonobstant, des plus limités, et n'autorise aucune inférence réellement légitime pour la suite de l'interprétation. Dès que l’on sort de la demi-douzaine
Gi) Assyriaca, 1894, p. 107-136 : Die Keilinschriftliche Legende auf dem « Boss of Tarkondemos ». L'on y trouvera un rappel des différentes lectures proposées pour çe nom (pp. 109-111). |
(2) L'on trouvera un exemple de ces divergences dans le travail précité de COWLEY, p. 48 et seq.
de caractères qui, depuis tantôt un demi-siècle, irritent si vivement nqtre curiosité, l'on en reste réduit à des inductions plus ou moins vraisemblables, plus ou moins ingénieuses, mais toutes aussi plus ou. moins arbitraires qui ne sauraient, par conséquent, faire progresser appréciablement nos connaissances ().
Ï nous a paru qu’il y avait peut-être moyen d'aborder utilement la difficulté en recourant à une technique tant soit peu différente. Nous avons, pour notre part, estimé qu'il y a sensiblement moins de profit à voir s’allonger la liste des hiéroglyphes à transcription connue ou probable qu’à commencer par dégager pleinement les conséquences des identités les mieux assurées. Cette pensée s’est imposée d'autant plus fortement à notre esprit qu un dépouillement personnel du trésor linguistique spécial à l’Asie mineure asianique nous avait promptement convaincus que les vocabulaires y étaient composites et qu’ils attestaient, non moins que les grammaires, là où il est possible de les entrevoir, l'existence, à côté d'éléments reconnaissables, d’influences allogènes émanant dé groupes insuffisamment définis à l’heure actuelle. L'intervention de cet alliage étranger, qui suffit à compliquer singulièrement la tâche du comparatiste, rend, dès lors, désirable une méthode d’un autre ordre.
Entre autres avantages qui nous ont incité à l’adopter, notre manière de procéder présente, à notre avis, celui de circonscrire d’une façon beaucoup plus étroite et, par suite, beaucoup plus précise, l’objet immédiat de la recherche. Ce n’est point là une considération négligeable, si l’on songe à la foule de problèmes obscurs que soulève tout ce qui touche aux destinées anciennes des mondes asianique et méditerranéen ; mondes divers, mondes mêlés, s’il en fut, où, pendant de longs âges, des centaines de clans, qu'animait un égal esprit d'entreprise mais dont chacun possédait son individualité tribale propre, se sont amalgamés sans trêve, soit dans les guerres soit dans la paix,
(1) L'ouvrage, fort distingué d’ailleurs, de CowLey sur le sujet, constitue, de ce fait, l'illustration la plus récente.
élaborant au sein d'un prestigieux arc-en-ciel ethnique, la grande culture commune née de la mer et épanouie sur la mer (*).
Grâce à cette limitation volontaire de notre champ opératoire, nous avons espéré pouvoir parvenir à restreindre à un strict minimum lJ'inévitable part d’hypothèse que comporte toute enquête en un domaine encore peu familier.
Cette remarque, à elle seule, eût puissamment contribué à déterminer nos préférences.
Mais nous avons, en outre, à l'expérience, cru reconnaître que notre mode d'investigation permettait, par surcroît, une critique sensiblement plus approfondie du principe même de la lecture en rattachant cette question au vaste ensemble historique dont elle ne constitue, en somme, que l’un des multiples aspects. De ce chef, la linguistique générale, les traditions des pays voisins, soumis à cette influence complexe et commune ; l’histoire littéraire, religieuse, politique ; l'archéologie, voire, à l'occasion la légende, pouvaient, tour à tour, être mises à contribution et paraissaient — est-ce là notre illusion ? — fournir un, nombre assez respectable de recoupements pour que l'on püt, sans se faire taxer de chimérisme, espérer voir se dissiper quelques années plus tôt le mystère de cette écriture encore si imparfaitement pénétrée. Ceci a achevé de nous décider à tenter l'épreuve.
L'on comprend maintenant pourquoi le présent essai ne porte que sur les deux signes correspondant aux éléments Tarku et dim (ou demos) dont les valeurs, aujourd'hui, ont cessé d’être douteuses.
Toutefois, au lieu de nous demander, comme l'ont fait nos prédécesseurs, quels mots inconnus la lecture de ces premiers caractères est susceptible de nous révéler, nous nous appliquerons exclusivement à examiner comment et pourquoi il se fait que le signe Tarku & doive se lire Tarku, et que le signe dim ff doive se lire dim (ou demos).
(:) Cf. THucypipe, I, 2; HOMÈRE, Od. XIX, 172-178 ; HÉRODOTE, passim ; APOLLO-
DORE, beaucoup trop négligé selon nous, passim ; GENÈSE X, 8-19 complété par le témoignage des inscriptions égyptiennes relatives au peuple de la mer.
le. S Léna A Cie TE: pe OI LAS EE TES ER SE ERREURS e] PR cp Mes CRETE |." LS : RS < :
Ce qui suit n’est donc nullement une ébauche de déchiffrement ajoutée à tant d'autres. C’est, tout simplement, une analyse, peutêtreun peu plus minutieuse, de résultats universellement considérés comme acquis.
Un premier point hors de doute, c’est que le nom du dynaste Tarkondemos, est un nom théophore.
Ce mot renferme par conséquent, deux éléments dont le second, demos ou dim, reste encore de sens ignoré mais implique, en tous cas, une idée, soit d'obédience, soit de filiation, soit de gratitude, soit de foi ou d'hommage à l'égard du dieu prénommé. Pareil type de composés onomastiques est, on le sait, très répandu en Asie Mineure, tant dans le monde sémitique que dans le monde asianique proprement dit, et M. Ungnad remarquait à ce propos, il y a peu d'années, dans son bel article sur les Urkunden de Dilbat (*), le curieux parallélisme existant éntre ces deux groupes sous ce rapport. N'importe quel dictionnaire biblique, notamment celui de Konig et les lexiques de Clay, de Deimel, de Hilprecht, de Huber, de Ranke, de Tallquist, renferment, à cet égard, la documentation la plus abondante. Le nom d’‘4bd Allah pour ne citer que celui-là, prouve que, dans les pays arabes, cet usage est encore bien vivant (?).
L'on peut donc affirmer sans crainte que Tarkondemos ne peut signifier que frère, serviteur, ami, ou analogue, de Tarku.
Quant à ce dernier terme, qui désigne un dieu cilicien, et même un très grand dieu (5), il fera de notre part l’objet d’une
(1) Beiträge zur Assyriologie, etc., 1909 (VI), Heft 5.
(2) Vue la prédominance marquée du système religieux non sémitique (Tammuz, Adonis, Sandan, etc.) et le rôle initiateur joué dans toute la péninsule par les tribus descendues des hautes terres, l’on peut présumer, semble-t-il, que les Sémites n’ont fait ici, en somme, qu’adopter, en l’appropriant à leurs idiomes, le type de noms théophores usités chez leurs envahisseurs.
(3) Ceci résulte déjà de la fréquence avec laquelle le nom de T4rku revient dans l’onomastique de tout un groupe de peuples d'Asie Mineure, comme l’a remarqué H. V. Hiz-
PRECHT, Die votiv-Inschrift eines nicht erkannten Kassiten Kônies (Zeitschr, für Assyr., VIL, 1892, p. 317, note).
attention toute particulière. Aussi nous proposons-nous, après avoir sommairement rappelé les caractéristiques essentielles de la grande religion dont il incarne l'un des principes fondamentaux (*), de consacrer un chapitre distinct à la base phonétique commune dont procèdent les nombreuses variantes dialectales de son nom qui nous sont parvenues. La possession de cette donnée préliminaire est, en effet, nécessaire à qui prétend entreprendre de suivre à la trace les vestiges attestant l'expansion passée de ce vieux culte et de ses apôtres. Nous essaierons ainsi d'obtenir une carte approximative de la diffusion économique et politique des contingents asianiques unis en cette foi commune. Chemin faisant, nous aurons l’occasion de rencontrer, en des terres classiques, un certain nombre de survivances qui nous ont semblé mériter pluset mieux qu’une simple mention. Nous verrons alors quelles conclusions nous serons en mesure de déduire de ces premières observations.
Passant au deuxième élément du nom royal Tarkondemos nous le soumettrons, à son tour, à une épreuve du même genre dont nous enregistrerons, également, les résultats.
Peut-être, certaines vues ou orientations imprévues se révèleront-elles. Nous apprécierons, le moment venu, si et dans quelle mesure il y a lieu de les accueillir.
(x) Pour ce dieu aux noms divers, on trouvera tout l’essentiel :
19 Pour le monde sumérien, dans Tammuz and Ishtar de S. LANGDON, Oxford, 1914 ; ;
20 Le monde cananéen, dans R, v. BAURISSIN, Adonis und Esmun, Leipzig, 1911;
3° Le monde asianique et classique, dans FRazer, Golden Bough, Part IV et V, Don as (1907-1912) (Adonis, Attis, Osiris) et, spécialement pour le groupe LppedoRees E. MEYER, Reich u. Kultur der Chetiter, Berlin, 1914.