‹ Tarkondemos. Réflexions sur quelques éléments graphiques figurant sur le monument appelé "Sceau de Tarkondemos."Chapitre 63 sur 69 · Ê L r L \ i Fr . : Ë CET mr · texte numérisé non relu

Ê L r L \ i Fr . : Ë CET mr

que c’est précisément à Tarquinies, ville au nom en Taryu, que se trouvaient le centre sacré des haruspices ainsi que le trésor de la corporation.

Il serait, assurément, abusif, de vouloir tirer de ce seul parallélisme, peut-être tout extérieur, un argument quelconque en faveur de l’origine orientale des Étrusques bien que le nom de Tages, initiateur mythique de cet art, paraisse avoir, tout comme Taryu, sa contre-partie exacte en Caro- Pisidie (*); qu’il ait subsisté en Égypte, en tant que nom non-égyptien (2); et que certains auteurs, tels Lydus (3), Strabon (+), Eustathe (5), Ammien Marcellin ($) considèrent le personnage comme un allomorphisme de Tarchon lui-même.

Au surplus, la corrélation ne se borne pas à ces équivalences, consacrées par la tradition écrite. Elle résulte également du caractère agricole de Tagès, caractère qui se déduit de l'emploi de la charrue dans les cérémonies célébrées en son honneur (7).

Il est bien constant, en effet, que la charrue, tant rituelle qu'agricole — les deux, à l’origine, n’en faisant qu’une —, est venue de l'Orient, en même temps que les mystères, par l'intermédiaire des éléments colonisateurs asiano-égéens.

La nymphe Begoe, Vegoia, Vegonia, Veconia, dont le nom se retrouve dans la famille onomastique étrusque formée sur le thème Vecu (*), possède, également, en Asie Mineure sa contre-partie probable dans le nom féminin isaurien Baxes (°).

Bien que l’on ne doive, en aucun cas, forcer les déductions à tirer de ces sortes d'arguments, cette triple coïncidence ne laisse pas que d’être assez suggestive.

Dans une étude toute récente sur l’objet divinatoire appelé foie de Plaisance, E. Galeotti-Heywood à groupé un ensemble d’arguments dont

(1) Cf. Ramsay, Cit. et bishoprics..., I, p. 295 : Tagena, Tükina.

RCE EEE:

(3) De Ostent. Ch. 111.

(4) V, c. 219. Strabon ne nomme pas Tagès en propres termes, mais le rôle et la physionomie qu’il attribue au Tapzwy lydien coïncident trait pour trait avec ceux attribués à Tagès.

(s) Ad Iliad. I, 20, p. 167, 23.

(6) XXV, 2, 5, où Tarquitiani — Tagetici.

(7) MACROBE, Saturn. V, 19.

(8) Cf. ScHuLzE, pp. 250, 301, 324, 381, 405. Cf. MACROBE, Saf. V, 19, 13 ; AMMIEN MaARCELLIN, XVII, 10, 2. Servius, ad. Æn. VI, 72. << vraisemblablement à asianique *8 ECV.

(9) SrerrerT, Wolfe Exp. no 100. L'a et le sont constamment employés l’un pour l’autre en graphie asianique.

250 CHAPITRE JTII

résulte, en tous cas, la possibilité très sérieuse que ce foie n’en soit pas

un. L’argument n’est donc point à retenir ici.

Mais Virgile dit expressément et répète sans se lasser que l’objet principal de la venue d'Énée au Latium était d’ordre essentiellement religieux.

Comme le remarquait déjà G. Boissier (*), « l'unique mission qu'Énée ait reçu du ciel est d'apporter ses dieux en Italie », Et, tout dernièrement, avec plus de force encore, J. Carcopino (2), s’est exprimé, au sujet de la même tradition, en termes non moins formels : ... « cette transmission religieuse n’est pas seulement l’acte fondamental dont sortiront la grandeur de Rome et son empire.....; elle constitue en outre et par soi la fin dernière de l’Énéide. Dès les premiers vers, elle y apparaît comme résumant en elle toute la mission d’Énée. La proposition qui l’énonce.., marque... le terme auquel tend et s'arrêtera la marche du poèrne sr,

dum conderet urbem Inferretque deos Latio (5). »

Peut-être n'est-il pas inutile d’ajouter que c’est précisément en vertu d'un oracle d’Apollon (+), le grand dieu asianique pro-troyen (5) dont les affinités originelles avec Targu nous apparaîtront de plus en plus clairemeñt au cours du présent exposé — dieu venu lui-même en Phocide par la Crète (©), honoré d’abord à Délos par les « Phéniciens » et les Cariens (7) — qu'Énée aborde aux bouches du Tibre,

Q@) La Religion romaine, d'Auguste aux Antonius, Paris 1874, I, p. 266.

(2) Op. cit, p. 430. |

(3) Énéide I, 5-6.

(4) Énéide III, 73 et sq.

(5) Voir mes « Phéniciens » à ce sujet, ainsi que U. v. WiLamowtTz-MOFLLENDORFF, op. cit. ibid.

(6) H. Hom. à Apollon Pythien.

(7) THucypipz I, 8. Le nom de Delos même est certainement d’origine asianique ; thème “dele cf. Ankix en Carie ; AnAtadne, Lycien frère de Bellérophon (AroLLop. Il, 3, 1) ; Afhcov temple à Naxos (PLUTARQUE, de mul. virtutibus 17), ancienne île carienne, portant un nom carien (DIoDoRE V, $1 ; ÊT. DE Bvz., s. v.) L'on sait que les Hyperboréens Tarkuniens y portaient leurs offrandes annuelles (ct. HéRopore IV, 32-33 avec ET. DE BYZANCE, 5. v. Tapzxuviæ) et l’ancien culte du dieu y est formellement attesté par l’existence dans le calendrier d’un mois Oasymaiv (voir au sujet de ce nom, E, SrTTIG, de graecor. nomin. theophoris. s.v.). J'ignore s'il faut voir là un simple effet du hasard, mais je note en passant que le nom de Antw (dor. Aarw) ou Anüm (cf, P.-B.), forme radicale : Anvot, l’une des innombrables incarnations de là déesse-mère, rappelle étrangement celui de la ferre en Laze : lea cf. H. ApjartAN, MSLEP, t. X (1898), p. 372 [leta ; lete], Un avenir prochain démontrera dans quelle mesure ces rapprochements peuvent être fondés,

Pour qui apprécie à leur pleine valeur le rôle primordial des sanctuaires dans la direction de toute l’expansion économico-politique asianique, ainsi que l’érudition consciencieuse de Virgile, le trait d'union entre l'Asie et le Latium, entre les panthéons asiano-préhelléniques et ceux de la péninsule étrusco-romaine s’accuse nettement ici.

L'on alléguera, sans doute, que le fond même de l’Énéide est pure fiction ; que ce poème n’a d'autre origine, ni d'autre but, que le désir de l’auteur de seconder les vues politiques d’Auguste, d’exalter la grandeur de la patrie romaine par la régénération du culte des fondateurs de Rome; que ce culte même devait à l’épopée grecque la plus grande part de son prestige ; que l’ami d’Octavien s’est donc vu, en quelque sorte, imposer par l’ascendant littéraire d’Homère, à la fois le modèle et le thème historique les plus propres à servir ce dessein.

Convenons, cependant, qu’il eût été singulièrement naïf, tant de la part d’Auguste que de celle de Virgile, d’avoir, au lendemain de luttes qui avaient compromis l'unité de la République, choisi, pour texte d’un poème destiné à restaurer l’union civique, une pure et simple fiction dont tous les hommes instruits eussent pu sans peine démontrer l’inanité.

Bien loin de favoriser les intentions « unionistes » de l'Empereur, pareil truquage les eût, semble-t-il, singulièrement rabaïssées dans l’opinion romaine cultivée.

Admit-on en faveur de l’auteur les circonstances atténuantes qu’invoquent d'ordinaire les poètes pour s’arroger le droit de maquiller la réalité vraie, l’on ne voit guère qu’un homme aussi positif, aussi pratique, sous tant de rapports, même, aussi prosaïique qu'Octave ait pu consentir, par une sorte « d’emballement archéologique », à compromettre à la fois; lui, son prestige et son plan de restauration dans une entreprise assez peu respectable de supercherie littéraire» L'on ne restaure rien sur un mensonge, si ingénieux soit-il. Il fallait donc, si la prudence d'Auguste, n’est pas, elle aussi, un mirage, que l'Empereur considérit, lui aussi, ce passé comme présentant des garanties sérieuses de véracité historique. Ceci suffit, à notre avis, pour réduire notablement la part d’irréalisme possible de l'Énéide (*).

Remarquons, au surplus, que l’arrivée d’Énée en Italie ne constitue nullement un épisode isolé. Elle se rattache, au contraire, à tout un

(x) Cet argument a d'autant plus de valeur que les orientaux étaient loin, dès la fin de la République, de jouir de beaucoup de prestige, Cf. BoissiER, op. cif., I, p. 264 et sq.

vaste ensemble historique, cohérent, convergent, que nous savons aujourd’hui, de par la chronologie, n'être autre que l’écroulement de la civilisation asiano-égéenne; écroulement auquel succède, après la catastrophe troyenne, l'avènement de sociétés nouvelles, et sensiblement plus différenciées, qui seront les nations classiques.

Le monde achéen-pélasgique, au moins autant que ses victimes, est ébranlé par sa victoire même, dont il n’est pas en mesure de tirer parti.

La tradition poétique des « retours » constitue, à elle seule, le plus éloquent des indices, car elle révèle et résume, sans équivoque possible, l’incertitude qui prévalait alors dans tout le monde oriental et méditerranéen.

Ce ne sont partout que courses inquiètes, vagabondes, à la recherche d’un conseil d’oracle, d'un abri, d’une terre où s’établir en paix après la terrible guerre. Diomède, après mainte hésitation, ae en Italie (*), Ménélas fait une tentative à Sidon, puis en Égypte (2); il se décide enfin à regagner Sparte ; Énée accoste en Thrace, à Délos, en Épire, en Sicile, en Libye-Tunisie (*). Partout, ou presque partout, il se heurte à des épaves de la même tempête. A Bouthrotum, ce sont Helenus et Andromaque ; en Sicile, il trouve des frères de race en quantité suffisante pour pouvoir y laisser une colonie indépendante qui se développera (ÉNÉIDE V, 746-761) (+); Didon a délaissé sa terre natale pour l’Afrique (5) où, selon certaines chroniques, Anténor, lui aussi, avait fui (£); Evandre, peu d'années auparavant, a quitté l’Arcadie avec ses fidèles pour descendre dans le Latium (7).

Visiblement, c’est l’effondrement de toute une société ; c’est une aristocratie aux aboiïs que la nécessité contraint partout à s’expatrier pour se

créer ailleurs de nouvelles patries.

Page 1