C. AUTRAN. — Tarkondemos
Néanmoins, loin de nous amener à résoudre la « question étrusque », comme on pourrait peut-être le craindre, ces correspondances multiples nous en font au contraire, percevoir plus forteinent encore, Si possible, Pobscure et prestigieuse complexité.
À la base du labyrinthe tosque et lui servant, pour ainsi dire, de soubassement et de socle, s’entassent les débris de toute une immense histoire, à laquelle pendant bien des siècles, ont participé tous les grands peuples cultivés de l'Asie antérieure, ou de-peu s’en faut.
Traditions, vestiges phonétiques, restes épars de vocabulaires précédemment incorporés à une masse linguistique antérieure (*), détails de costume ou d'armement, survivances religieuses et cultuelles y subsistent en quantité ; le tout panaché d’achéismes, d’ombrismes, de siculismes, d’ibérismes, dont l'influence est, hélas! loin d’être toujours décelable, mais doit s'induire nécessairement d’une longue fréquentation des uns par les autres, tant sur terre que sur mer (2).
L’amalgame s’est coagulé en une sorte de béton synthétique où figurent jusqu'à des restes, singulièrement suggestifs, de sumérien (3) et dont l’étonnant bariolage réserve, sans doute, plus d’une surprise aux futurs investigateurs (4).
(1) Ceci justifie le transport en Italie de termes sumériens tels que agar = ager ; ilu = mois, nouvelle lune et tosco-latin iduare — dividere (MACROBE, Saturn. I, 15, 14 et seq.) et dus ; mar, mür — enceindre, enclore et mürus ; ubur = mamelle, sein et über, , 0dfap ; umun —= seigneur, maître et homon, hemon >> homo, dim —— lien, courroie, assujettir, altacher, lier avec une corde, conservé dans le latin re-dim-io — umbinden, umwinden, re-dim-iculum = stirnband, tous mots peu clairs en latin. V. WaLDr2 s,v.v. et le Sumerisches Glossar de DELIrTZSCH, aussi la Classified List de BRÜNNOW. Pour homo l’aspirée initiale est due aux habitudes phonétiques étrusques. L'on en trouve d’autres exemples dans olus — holus, aruspex — haruspex, erus — herus etc. Voir, si l’on veut, à ce sujet le Manuel de phonétique latine de JURET.
(2) En ce qui concerne les idiomes italiques, l'ouvrage de Schulze fournit, à lui seul, d'importants éléments démonstratifs. |
(3) Voir note 1.
(4) L’intéressant ouvrage de A. ERNOUT, sur Les éléments dialectaux du vocabulaire latin, Paris, 1909 — ouvrage qui, nous l’espérons, n’est que l’amorce d’une étude d’ensemble plus vaste, que l’ampleur du sujet mérite — peut servir à donner une idée de la « bouillabaisse » de formes et de formules phonËtiques concurrentes en Italie romanisée, Une connaissance plus précise que nous ne pouvons malheureusement espérer l'avoir des limites des anciens « fiefs » gentilices préromains nous montrerait, sans doute, en latin, un phénoméneidentique et parallèle à celui que A. L. TERRACHER (Les aires morphologiques dans les parlers populaires du. nord-ouest de | Angoumois, 1800-1900, Paris, 1914) a constaté pour la région étudiée par lui (cf. p. 138), à savoir : la coïncidence des aires linguistiques avec celles des anciens domaines féoduux. De toutes les formules politiques, la féodalité paraît être, en effet, la plus conforme aux tendances profondes , de
Peut-être, cependant, la perspective entrevue, si nébuleuse soit-elle encore, serait-elle, au fond, plutôt propre à nous inspirer confiance.
Rarement, en eflet, une méthode de recherche conduisant à mieux apprécier la complication d’un problème, à mieux évaluer la longue
Toute restant à parcourir pour atteindre au but, se montre inefficace à
l'épreuve.
Il semble même qu’une notion précise. de la nature et de limportance des difficultés à vaincre en constitue le meilleur « test ».
Vers la fin de son magistral travail sur les noms latins, Schulze concluait il y a quelque vingt ans : « die sprachgeschichtliche Untersuchung, auf die ich mich hier grundsätzlich beschränke, wird von selbst zu einer Illustration der Sage, die den Æneas mit Tépyoy und Toponvoc verbindet ».
Tout ce que nous avons, jusqu'ici, rencontré sur notre chemin ne peut que nous confirmer dans cette impression. Et le rattachement définitif de. l’étrusque aux survivants « troyens » de la Cilicie, s’il n’aboutit pas d'emblée à l’explication de la stèle de Pérouse, circonscrit et définit,
du moins, avec une clarté relative le principal secteur à surveiller.
Le type mercantile et maritime de la culture asiano-égéenne-étrusque s’accuse, d’ailleurs, également dans la nomenclature qui précède.
Des trois noms de villes portant, comme un insigne tutélaire, le nom du dieu ancestral : Tarquinies, Durachium, Terracine — auquel l’on peut, croyons-nous, ajouter celui de Tergesie — il n’en est pas une qui ne soit à proximité du rivage, sinon port.
Celles dont les anciennes traditions nous ont été conservées se rattachent à des « héros » issus de Poseidon, dieu de Dotyrxse, — Doivixec non sémitiques bien entendu —, grands seigneurs en fuite arrivés par mer, égéens où asianiques d’origine, par conséquent.
Certaines ont longtemps joué un rôle de centre commercial important que Trieste, particulièrement favorisée, a pu conserver.
Les fondateurs, décidément, s’entendaient à porter leur choix sur les emplacements d'avenir, que les transformations inévitables de l'outillage et la constitution de nouveaux équilibres économiques n’ont pu, comme de juste, toujours épargner.
l’homme ; la moins artificielle ; celle dont l’empreinte demeure la plus durable et la plus
profonde. Et la rigueur que l’on peut entrevoir dans le plus ancien droit romain au sujet du « formariage » de l’esclave exerça, sans aucun doute ici, une influence considérable sur la persistance d’anciennes habitudes articulatoires et lexicologiques à l’intérieur des fiefs seigneuriaux du temps jadis,
276 CHAPITRE Il
Les observations auxquelles donne lieu la comparaison des éléments phonétiques desdits noms propres ne sont pas moins suggestives. Car elles corroborent entièrement ce que nous avons appris par ailleurs.
C’est, en ce qui concerne les occlusives, le même flottement entre la sonore et la sourde, entre la simple et l’aspirée ; la même vibration des sonantes-bourdonnantes ayant pour résultat occasionnel soit des variantes de vocalisation, soit l’épenthèse de voyelles surnuméraires destinées à servir d'appui à ces phonèmes qui se prolongent.
Pour anonyme que soit le témoignage, il n’en est pas moins précieux, au même titre qu'un enregistreur automatique.
Nous pouvons donc conclure, d’accord en ceci avec les indications générales résultant de la tradition, qu’il y a eu corrélation de procédés articulatoires, de parlers et de rites entre une partie au moins du monde tosco-latin et les restes détruits de la confédération troyenne qui s’en venaient vers la fin du deuxième millénaire et les débuts du premier, porter à la fois leurs dieux, leurs espoirs et leurs techniques dans la Péninsule.
Dès lors, la persistance de Tyq“u dans l’onomastique italienne moderne ne saurait même faire question. Nous pouvons donc, sans hardiesse aucune, rattacher à la même base les noms de (:) : |
Tarcagnota (r. de Naples), Tarcento (r. d’Udine) (2), Tarcetta (r. de Trieste), Tarché [Punta] (r. de Nuoro, Sard.), Tarco [Porto di] (r. d’An-
(1) L’on ne prétend nullement affirmer que fous les noms ci-dessous, sans exception,
renferment la base Trq"u, car il faut toujours faire, en onomastique, la part de l’à-peuprès et de l’inconnu. En l’espèce, une exploration archéologique intégrale de chaque localité citée serait seule susceptible, si elle aboutissait, à révéler la présence dé vestiges étrurisants, de fournir une quasi-certitude. Mais, tenant à constituer une liste la plus complète possible, nous n’avons pas cru que l’éventualité d’assimilations particulières infondées
s’opposât à l’insertion de tout dérivé possible de Trq“u. Il va sans dire aussi que, nombre de ces noms locaux se rattachent vraisemblablement, tout comme dans l’antiquité, à des noms de personnes. Cf. p. 245. Il va sans dire que, dans notre choix, nous avons toujours le soin de tenir compte des variantes constatées dans les transcriptions données au chap. 11 ainsi que de celles résultant de l’examen phonétique des équivalences étrusco-latines, telles qu’on peut les relever dans les travaux de Müiler-Deecke, Skutsch, Fabretti, Schulze, etc. La multiplicité des dialectes ou parlers de la plus ancienne Italie, leurs guerres, leurs déplacements, justifient, au reste, ces flottements, au même titre que ceux constatés à propos des graphies grecques en Asie Mineure.
(2) Sur la grande voie de communication entre Venise et Vienne par Pontebba, à 20 km. env. d’'Udine.
da iie"t
cône), Tarco [Rio di] (id.) (), Tärgara (r. d’Oristano, Sard.), Tärgia (r. de Catane) [et villa du même nom — n. de famille en l’espèce ; sbid. ; cf. V. C. J. Targio, médecin florentin, directeur de la biblioth. publ. de Florence] ; Targpexxo (r. de Trieste), Tarquinia (r. de Civita Vecchia), Tarucco | Torrente] (r. de Palerme) [aussi halie]; Tardchio [Rio], (r. d’Ancône), Tarugi [rorre] (r. de Pérouse), Tarugo (x. de Macerata ; aussi nom d’un torrent; sbid.) (2), Tergu [Riu de](r. de Sassari, Sard.), Terracina, Terracino (r. de Frosinone, Naples et Macerata) (3), Torc (r. de Bellune), Torca (r. de Naples), Torcasio (r. de Cosenza), Torcegno (r. de Trente), Torcello (r. de Turin et de Venise) (+), Torcette (r. de Naples), Torché [Becca] (r. de Domodossola), Térchia (r. d'Etna), Térchia [Ponte di] (r. de Corse), Torchiagina (r. de Macerata), Torchiara (r. de Salerne), Torchiaro (r. d’Ancône), Torchiarolo (r. de Lecce), Torchiati (r. de Bénévent), Zorchiera (r. de Brescia), Torchinio | Punta] (r. de S. Severo), Térchio (r. de Trente), Térchio [Case del] (5) (r. de Brescia), Torchione (r. de Bergame), Torciano (r. de Livourne et de Macerata), Torcicuda [Molino] (r. de Cefalu), Torcigliano (r. de Pise), Torcino [Tenuta di] (r. de Naples), Torcito [Masseria] (r. de Lecce), Tércola [Forcolino di] (r. de Bergame), Tércola[ Monte] (ibid.), Térgia (r. de Corse), Torgiano (r. de Pérouse) (9), Torgon (r. de Domodossolà), Tracasi (r. d’Iglesias, Sard.), Tracchi (r. de Trente), Träcino (r. de Sciacca), Tracéccia (r. d'Etna), Tracogna (r. d’'Udine), Tracui (r. de Domodossola ; et Mont), Tracuxzi (r. d’Etna), Tragadroxu [Canale] (r. d’Iglesias), Tragalegi [Cozzo] (r. de
(1) Région de transit qui, en outre, est riche en soufre et propice à la culture de la vigne. Exportation d’asphalte.
(2) Y at-il lieu d'ajouter Tercier (r. d’Aoste et de Nice), Tercimonte (r. de Trieste) ?
(3) L'on sait qu’au sommet du haut-lieu local, un antique culte d’Aphrodite a laissé d'importants vestiges qui mériteraient d’être explorés de fond en comble. L” HET de la foi orientale est, encore ici, perceptible.
(4) Ile autrefois très riche, peuplée, pourvue d’un grand port. C'est le type de la « base » insulaire préhellénique à proximité des côtes. L’un des noms anciens de cette île (Akrivov) paraît être d’origine lélège ou, en tous cas, prégrecque (cf. Akrns roi Lélège de Pedasos [STRABON, XIII, c. 605 etc.]); AÂztx nom du sanctuaire du grand dieu d’Olympie [PINDARE, Olymp., X, 45], qui se rattache lui-même au souvenir de l'achéen, Pélops. Toute cette région est, d’ailleurs, pleine d’infiltrations étrusques (cf. STRABON, V, C. 214) et le musée de Torcello renferme, entre autres, des miroirs représentant un génie ailé féminin, de type nettement étrurisant.
(5) Il est fort possible, toutefois, que ce nom signifie simplement : Maisons du pressoir. L'on ne sait, toutefois, jamais jusqu’à quel point l’on peut avoir affaire à un à-peuprès populaire. C’est pourquoi nous insérons ce nom.
(6) Y a-t-il lieu de mentionner Torgnon (r. de Domodossola) ?
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