‹ Tartarie, Beloutchistan, Boutan et NepalChapitre 19 sur 53 · PRODUCTIONS NATURELLES · texte numérisé non relu

PRODUCTIONS NATURELLES

Règne animal. On trouve dans le pays des Kirguizes un nombre considérable de mammifères. Nous nous bornerons à indiquer les principaux.

I Buffle. Les buffles sont nombreux dans le voisinage des montagnes. Ces animaux sont couverts d'un poil épais et dur, presque toujours de couleur

claire. Les Kirguizes les apprivoisent, et les emploient à divers travaux avec des bœufs ou des vaches. I.a chair du buffle passe pour être savoureuse. Le lait de la femelle est épais et doux.

Castor. Les castors habitent les bords des rivières et des lacs. Les Kirguizes assurent qu’il en existe de blancs.

Loups. Les fourrures de ces animaux forment l’objet d’un commerce important pour les Kirguizes. Elles sont presque toutes grises; mais on en trouve aussi de blanches et de noires. Ces fourrures sont extrêmement moelleuses, surtout celles des loups blancs.

Lièvre. Il y a dans les steppes une grande quantité de lièvres. On les voit souvent traverser les campements , et l’on peut quelquefois les saisir au ^ss.

ANCLiBR. Les sangliers peuplent les nombreuses jonchaies qui se trouvent sur les bords des lacs et des rivières. Un sanglier gras pèse quelquefois jusqu’à sept cents livres, après avoir été dépouillé de sa peau. On trouve dans les entrailles de ces animaux une sorte de pierre, ou bézoard, à laquelle les Kirguizes attribuent de grandes vertus et qu’ils emploient dans le traitement de plusieurs maladies.

Cheval sauvage. Cet animal, que l’on rencontre dans plusieurs parties des steppes et notamment sur les bords du fleuve Emba, diffère peu du cheval domestique, excepté par la tête. Le poil de ces animaux est presque toujours d’une couleur claire. Les Kirguizes les prennent avec l’arcane, qui est le lazo de plusieurs contrées de rAmérique, et s’en servent, comme de bêtes de somme,

fiour transporter de lourdes charges. Ils es tuent aussi pour s’en nourrir. I.a chair de ces chevaux n’est cependant pas, à les en eroire, aussi savoureuse que celle des chevaux domestiques , et l'on y trouve beaucoup de sable.

La peau des chevaux sauvages est vendue en Boukharie. Les Kirguizes s’en servent encore pour envelopper leurs malades.

Tigre. On trouve le tigre dans les parties méridionales du pays , et principalement dans les roselières des bords de la mer d’Aral , du Jaxartès et du Kouvan. Ce tigre est quelquefois

très-long, niais toujours d'une taille peu élevre. Son poil est doux et de couleur jaune avec des raies noires; sa peau est très-baisse; ses griffes très-longues, et il a une force extraordinaire.

Ces animaux retiennent facilement un cheval après l’avoir renversé, et tuent un chameau en quelques instants. Les Kirguizes mettent le feu aux joncliaies lorsqu’ils veulent en débusquer les tigres.

OiSKADX. L'absence de forêts et de buissons empêche les oiseaux de se mujtiplier dans les steppes ; mais on y voit un grand nombre d’oiseaux aquatiques.

Aigles. On trouve dans les parties montagneuses différentes sortes d’aigles. L’espèce la plus remarquable est celle que les Kirguizes désignent sous le nom de berkoute {fako JmIvus), et ue l’on emploie à la chasse. On les resse, et on les nourrit comme des autours. Lorsqu'on veut s’en servir pour chasser, on les prive de nourriture pendant une joumee entière. Le berkoute estai fort, qu’il peut enlever des agneaux et des renards. Il enfonce ses serres dans les yeux et dans les flancs de l’animal , et le force de s’arrêter sur-le-champ. Cet oiseau fond sur le loup. Quelquefois celui-ci, chargé du berkoute, s'enfuit dans les bois. Alors le berkoute s’attache par les serres à un arbre, tout en maintenant le loup , dont les forces s’épuisent souvent dans la lutte.

• Lorsque les Kirguizes chassent les bétes sauvages, dit M. Nazarov, ils sont à cheval, suivis de plusieurs chiens, et ils emmènent de grands aigles , appelés berkoutes , qu ils placent sur le devant de la selle, la tête couverte d’un chaperon. Aussitôt qu’ils aperçoivent un lièvre, un renard ou une cnèvre sauvage, ils enlèvent le chaperon de l’oiseau, qui, à l’instant, s’élance avec rapidité sur sa proie, la saisit avec ses serres, et la tient ainsi jusqu'à ce que ton maître arrive. Les Kirguizes estiment tant les berkoutes, qu’ils donnent plusieurs chevaux et même des prisonniers calmoucs pour un seul de ces oiseaux. •

Gbuks. On voit dans la steppe une sorte de grue blanche ( gru$ leucogeranus) . Cet oiseau esttellement courageux, qu’il se précipite sur les honimes qui

osent approclier de son nid. Il est redoutable par son bec très-aigu et trèsfort.

Amphibies. Les serpents abondent sur le bord des fleuveaaet des rivières. Il V en a un grand nombre d’espèces differentes. On voit aussi dans quelques lacs et rivières des tortues d'une grande dimension. Les lézards de toute espèce pullulent partout et principalement au milieu des sables de Kara- Koum.

Poissons. Les eaux des rivières et des lacs fournissent une grande variété de poissons, et notamment des brochets d’une longueur démesurée. On en voit qui atteignent presque une aune un quart, et l'on prétend même qu’il en existe encore de plus longs, qui s’élancent hors de l’eau pour enlever les jeunes brebis.

Insectes. Malgré larigueurdesfroids de l’hiver, le pays des Kirguizes fourmille d’insectes pendant les chaleurs.

Ce sont des scorpions, des tarentules, de grosses araignées de différentes especes, des sauterelles, des cantharides, des hannetons . des mouches , des papillons, des aoeilles, des guêpes, des taons et des fourmis, ainsi qu’une grande quantité d’autres insectes et de vers.

Réonb végbtàl. On trouve dans les steppes une assez grande variété de productions végétales, parmi lesquelles on remarque Valalisch, arbrisseau ou buisson qu’on emploie comme combustible , et l’absinthe de plusieurs espèces différentes. Les bestiaux mangent cette dernière plante avec avidité , au point que leur chair en contracte même le goût. Il existe encore dans le pays des Kirguizes une espèce particulière de genévrier. Une des plantes les plus utiles est celle que les nomades appellent it-saguik, c’est-à-dire urine de chien , arce que les chiens ne pssent jamais

côté sans la souiller de leur urine.

Cette plante, lorsqu’elle est jeune, a une saveur tellement âcre, que les bestiaux refusent delà manger, ^ais après les froids de l'hiver, elle devient un bon fourrage pour les brebis et pour les chèvres. La cendre qu’on en retire est employée à faire du savon. Les Kirguizes font calciner les jeunes tiges

193 L'nmVEBS.

d’U-saguik , pour en retirer une (ub»tance visqueuse qn'ili emploient comme médicament. Voici la manière dont ils s'y prennent. Ils creusent en terre un trou de deux aunes de profondeur, dans lequel ils allument un feu très-vif, puis ils remplissent ce trou de jeunes tiges d'It-saguik , et recouvrent la fosse de terre et de pièces de feutre. Au bout de quinze jours ou de trois semaines , ils découvrent la fosse avec de grandes nrécautions , car la fumée qui s'en Mliappe alors est tellement corrosive et .'Icre, qu'elle pourrait occasionner la cécité. On fait ensuite bouillir dans l’eau les tiges calcinées de la plante , qui rendent la substance visqueuse dont nous venons de parler, et qui est assez semblable à du goudron. Cette poix, que l'on conserve avec suin dans des vases, est employée comme médicament. On ne s’en sert qu’à l’extérieur et avec beaucoup de prudence, car si l’on en appliquait une trop grande quantité sur la peau, il pourrait s’ensuivre de graves accidents, et même la mort. I,es Kirguizes font usage de la poix d’itsagiiik dans la gale chez les animaux; et chez l’homme , ils l'emploient pour guérir la rougeole et quelques autres maladies semblables.

Saksaol’l, salsola, ou smuîe de nos Imtanistes. — f'oyez oeque nous avons dit de cette plante ci-devant, page 30.

RèoNT. MttxABAi:.. On trouve dans ta stefipe des ammonites de différenM sortes , du granit, du gypse, de la glaise blanche à porcelaine, des substances quartzeuses et schisteuses, de l'alumine, et du marbre blanc.

MitÀUX. Les montagnes des Kir^ guises reoMent plusieurs métaux que 1rs nomades ne savent point exploiter. On Connstt le gisement de quelques mines ; mais il est probable qu'il en existe un nd nombre qui sont encore ignorées, sait avec certitude que le pays renferme des mines d’argent, de plomb . de cuivre et de fer. Le naphte se trouve dans les environs de la mer Caspienne et sur plusieurs autres points. Le sel est de tous les minéraux le plus abondant.

PopuLATioix. Les Kirguizes-Kasaks Sc divisent en trois tÿoiizfi ou hordes. La Grande-Horde habite à l’orient, dans le voisinage des Bouroutes, les contrées

du Turqueatan situées au delà de la rivière deSara-Sou; dans le voisinage de Taschkende , les pays arrosés par le Talas, le Tschoui, le TsclierUchik et le NarimouJaxartes-Supérieur.LaGrande- Horde est devenue aujourd’hui la moins considérable de toutes. Les Chinois lui donnent le nom de Kasak* de la droite.

La Horde-Moyenne est la plus considérable et la plus riche. Ses campements commencent du côté de l’est au Sara-Sou, à l’Irtiscb, au lac Dzaigaug et à riscliim-Supérieuri ils s'étendent Jusqu’au lac AksakaI, ou ils conOnentavec ceux de la Petite-Horde. En hiver, ces Kirguizes se retirent dans les contrées qui avoisinent le lac Balkhasch. Les Chinois les désignent sous le nom de Kasaka de la gauche.

I.a Petite-Horde, la plus occidentale de toutes, campe en été sur les bords de quelques afDuents de la rive gauche du Jaïk. En hiver, elle occupe les bords de plusieurs rivières qui se jettent dans l'Oulou-Irguize, le désert de Kara- Koum , les bords de l’Kmba et quel-

2ues autres stations. Les Kirguizes < le la trande-Horde forment 76,000 tentes, ceux de la Moyenne 166,000 , et ceux de la Petite 160,000. En calculant cinq à six personnes par tente , on peut établir que la Grande-Horde a de 875,000 à 460,000 âmes ; la Moyenne, près d'un million , et la Petite environ 000,000.

En tout, 3,000,000 à 3,400,000 âmes.

Les Kirguizes sont un peuple pasteur; leurs richesses consistent uniqneineut en troupeaux. Cest pour cette cause qu’ils sont contraints de mener une vie errante, et de chercher les endroits où ils peuvent trouver de l’herbe. Ils vivent sous des tentes Itémisphériques, connues sous le nom de kibUkas ou Untrltt. Ces tentes, formées d’un treillis de bois couvert de feutre , ont à leur partie supérieure une grande ouverture ronde, qui s'ouvre et se ferme à volonté au moyen d'un châssis. L'ouverture tient lieu de fenêtre et sert encore à donner passage à la fumée, lorsqu’on fait du feu dans la tente. La hauteurdelakibitkavarieilepuis huit jusqu’à dix-huit pieds, et son diamètre de quinze à tnmte. Des pieux enfoncés en terre soutiennent les treillis de bois, que l’on attaclie avec des cordes décria. L'entrée

TARTilRIË.

e<t fermée tantôt par un simple feutre , et quelquefois au moyen d'une porte de boia ornée de petits os incrustési IjCS parois intérieures sont garnies en été de nattes de paille qui donnent de la fraîcheur. On a soin aussi de relever ar le bas les feutres qui couvrent la ibitka. De cette manière on y entretient un air assez frais, tout en se préservant de la poussière. Les tentes des Kirguizes pauvres sont de feutre gris , celles desridies, de feutre blanc; et quelques sultans de la Grande-Horde et de la Moyenne les couvrent de drap rouge, et les tapissent à l’intérieur avec des étoffes de soie. Les gens tout à fait pauvres remplacent les feutres par des nattes d'écorce d'arbre, des feuilles, des roseaux et du gason. On place au fond de la tente , vis-à-vis de rentrée , des coffres couverts de tapis.

Cest là que sont déposés tous les vêtements de la famille, tels que robes , pelisses, ainsi que les parures. On attache aux parois les armes et les meubles du ménage, fusils, sabres, ares, flèches, selles, harnais, poudrières, bouilloires, cruches , sacs de cuir où l’on enferme toutes sortes de provisions , et souvent aussi des morceaux de viande de cheval fumée. Le sol de la tente est couvert de tapis on de pièces de feutre. Les Kirguizes démontent ou dressent leur tente avec la plus grande facilité. Ils entreprennent avec plaisir les voyages et les déplacements auxquels les oblige la nécessité de pourvoir a la nourriture de leurs bestiaux. En hiver cependant, ils ne peuvent changer de demeure. Environnés de montagnes de neige, ils sortent à peine de leurs tentes, et passent la saison rigoureuse accroupis autour du feu , ayant presque autant è souffrir de la chaleur que du froid. Le vent fait entrer par la porte et par l'ouverture supérieure de la kibitka d'énormes flocons de neige. Quelquefois l’ouragan renverse la tente et tous ceux qui l'habitent. Alors les enfants sortent à demi-nus de dessous les feutres ou les peaux de mouton qui les enveloppent , roulent invoiontaireineot sur la place où l’on avait établi le foyer , se font d’affreuses brûlures,’ et poussent des cris déchirants. Pour niminner autant que possible les inconvénients et

les désastres de l’hiver, les Kirguizes vont s’établir, à l’approche de la mauvaise saison, au milieu d’un bouquet de bois, dans une roselière, au pied d’une colline ou d’un monticule, de manière à se trouver un peu à l’abri de la violence des ouragans.

Les Kirguizes les plus rapproches des frontières de la Russie , devenus moins barbares par le contact d’une nation civilisée, fonlquelques approvisionnements de foin pour l'hiver, et creusent d’énormes fosses où ils retirent leur bétail. Ils élèvent aussi des murs de clayonnage pour se garantir du vent du nord. Au moyen de ces précautions, ils ne perdent pas autant de bétail et éprouvent beaucoup moins de désastres que les autres Kirguizes. Les sonffrance.s auxquelles son t exposés ces nomades |>endant l'hiver 1rs rendent d’autant plus sensibles à l'arrivée de la saison chaude. Pendant l'été, ils passent la plus grande partie des jours à dormir et à boire du Aoutniae ou lait de Jument fermenté et distillé; la nuit , ils se réunissent pour manger, raconter des histoires, chanter et jouer de quelques instruments. L'automne est la saison la plus favorable pour eux. C'est k ce moment de l'année qu’ils entreprennent leurs plus grands voyages; qu’ils célèbrent leurs principales fêtes , et se livrent à des expéditions de pillage les uns contre les autres. La longueur et l'obscurité des nuits les y convient autant que la vigueur des chevaux refaits, pendant l’été, des privations de l’hiver, et bien disposés pour les courses longues et rapides qu’exigent ces sortes d’incursions.

Il est rare que les Kirguizes eampeut en très-grand nombre dans un même end roi t. Ils ne trouveraient pesde pâturages pour suffire è la nourriture de leur bétail^!). Mais ils se réunissent au nombre de quelques tentes , qui ne se séparent

(I) Les peuples nomades oil toqjourt été soumis aux meiara vicissitudes, flous voyons d.ms la Genèse qu'Abraham et Loth turent eonltainls de se séparer l'un de l'aulr* pour trouver de quoi Dourrir leurt nombreux troupeaux i - Sed H Lot, qui cral cum Abrsm, fuenitil grenea ovium, et armenta, rt tabernaeola : nec polerat eoa capere terra, ut habltarebt ainnl : erat qoippe substanita eorum molta.el nequlbant nabitare commuiiiler. forte et facla esl rlx.v inler pastores gregom Abram et Lot. » Cenr*. Xllt, ï . s, 6 et 7.

L’UNIVERS

jamais sans de très-graves motifs. On donne à ces villages ou campements le nom à'aoul, qui est déjà revenu plusieurs fois dans ce travail.

• Ce fut sur les bords de l’Ilek, dit M.de Me^endorff, que nous vîmes pour la première fois un grand village , ou aoul, formé de tentes kirguizes. Des troupeaux de moutons, au nombre d'environ cinq à six mille, fixèrent d’abord notre attention. En approchant de cet aoul, nous vîmes des tentes en feutre blanc ou brun et de toutes grandeurs ; elles étaient au nombre de cinquante, placées irrégulièrement, par groupes de trois, quatre et même six. (1) v

Les Kirguizes , sans avoir le visage aussi plat ni aussi large que les Calmoucs, ont cependant une grande ressemblance avec eux. Cette particularité tient aux alliances fréquentes avec des femmes calmouques. Ils les prennent, de préférence à celles de leur nation , autant par goût que parce qu’elles ne leur coûtent rien. Presque toutes les femmes calmouques mariées a des Kirgiiizei ont été enlevées, tandis que les jeunes filles kirguizes ne peuvent s’obtenir qu’au moyen d’une somme qu’on paye aux parents, ainsi que nous aurons occasion de le dire. L’influence du type calmouc se fait remarquer bien davantage chez les femmes kirguizes que chez les hommes. On peut dire qu'on trouve chez les deux sexes quelques individus sains , vigoureux et bien faits , quoique de taille moyenne; mais ils sont mous et d'un aspect désagréable.

On voit cepouUnt parmi eux quelques hommes qui, par leur taille, leurs formes et les traits du visage, seraient considéré comme beaux chez toutes les nations européennes. Les femmes kirguizes sont loin d'étre séduisantes ; elles ont les cheveux noirs, les yeux très-petits, quoique brillants et pleins de feu , et les pommettes des joues extrêmement saillantes.

Les Kirguizes jouissent d’une bonne santé et vivent longtemps : nombre de vieillards atteignent chez eux quatrevingts ans , et on voit dans les hordes quelques centenaires. Ces nomades sup-

' (0 youajt i’Onnbotirÿ à Boukhara, page It.

portent bien la faim , la soif et le froid ; et, ce qui pourrait sembler extraordinaire, ils résistent parfaitement aux ardeurs du soleil. Mais ils ne peuv-ent pas soutenir la chaleur du poêle , qui leur occasionne de violents maux (le tête.

Ils passent aisément un jour sans boire et Jeux sans manger, sauf à se dédommager à la première occasion. Alors ils s’ingurgitent des quantités énormes de viande et de koumize. M. Levchinc en vit un qui , après avoir dévoré un agneau de six mois, déclara qu'il était tout disposé à en manger un autre, et ses camarades se portèrent garants de la vérité de ses paroles. Les Kirguizes ont la vue extrêmement longue et perçante. Là où un Européen oistingue à ^ine les objets, ils reconnaissent les formes et la couleur. L’exercice le plus en usage parmi eux, c’est l’équitation. Ils montent à cheval dès leur plus tendre enfance, et manient avec une adresse et une intrépiditéremarquables les chevaux les plus rétifs et les plus difOciles. Les femmes ne le cèdent pas aux hommes sur ce point, et les surpassent même quelquefois en courage et en adresse : elles montent comme ceux-ci à califourchon, avec des étriers extrêmement courts.

I.es Kirguizes se servent avec adresse de l’arc et des flèches , quelques-uns d’entre eux ont des fusils à mèche; mais on trouve rarement dans leurs aouls des fusils à silex, et c’est à peine s’ils connaissent les pistolets. Aussi, ne sont-ils pas adroits à se servir de ces armes.

Les Kirguizes de la Horde-Moyenne et ceux de Ta Petite font usage de tabac en poudre ; ils portent leur provision dans une corne Je mouton ou dans un petit sac.

Kirguizes souffrent peu des maladies contagieuses , à l’exception de la petite vérole. Les maux auxquels ils se trouvent le plus exposés sont les fièvres chaudes, les maux d’yeux et les affections syphilitiques. On voit parmi eux peu de gens contrefaits.

Noubritubb. Les Kirguizes ne vivent guère que du lait et de la chair de leurs troupeaux. Ils ne connaissent pas le pain ; mais depuis le commencement du siècle un nombre assez considérable d’entre eux se sont habitués à employer

la farine dans leurs mets, et ne peuvent plus se passer de cet aliment. Ils ne prennent point leurs repas à des heures flxes', et boivent et mandent lorsqu'ils en éprouvent le besoin. Leur nourriture ordinaire consiste en viande de mouton, de bouc, de chameau et de boeuf. Ceux d’entre eux qui se livrent à l'agriculture mangent une espèce de bouillie de farine frite dans de la graisse et délayée dans de l'eau. Ils emploient pour taire cette bouillie toutes sortes de farines , celle de seigle, d'orge, de froment et de millet. I.,e riz est considéré chez eux comme une nourriture fort délicate. Ils estiment beaucoup la viande de cheval, et le morceau qu'ils prisent le plus, c’est la cuisse, surtout lorsqu’elle a été fumée.

Les pauvres ne se nourrissent que de mouton et d'une espèce de fromage appelé kroitte , et qu'ils font avec du lait aigre de brebis ou de vache. Quand ils se disposent à entreprendre un voyage, iis attachent à la selle de leur cheval un sac plein de kroute, et lorsoue la faim les tourmente, ils en délayent quelques morceaux dans de l'eau. Ce mélange leur tient lieu tout è la fois de nourriture et de boisson, lisent encore une autre sorte de fromage, qu'ils font avec du lait de brebis nouvellement trait, et que l'on met cuire avec des ris de veau desséchés. Ils sont trèsfriands aussi des pieds de poulain gras fumés. M. I.evchiiie assure que ce mets a un fort bon goût , et que la graisse qui entoure le pied du poulain est aussi savoureuse que délicate : • Nul doute , dit-il, que ce mets préparé par un habile cuisinier ne pût figurer avec honneur sur la table de nos gastronomes, si le préjugé ou l’usage ne faisait exclure de notre cuisine la chair d’un animal cependant si remarquable par sa propreté instinctive. » Les Kirguizes mangent souvent des viandes hachées menu et auxquelles on ajoute de la graisse. Ils font aussi des saucissons avec la chair de différents animaux.

Ils mangent peu de poisson. Ceux d’entre eux qui habitent le bord des lacs et des rivières sont les seuls qui en fassent usage , et encore parmi ceux-ci il n'y a guère que les pauvres qui s’en nourrissent iiabituelleineiit.

Kotjmize. La boisson la plus ordinaire est le koumize, que l’on fait de la manière suivante : On verse, dans un sac de cuir du lait dejunient, auquelon ajoute unpeudekroute oudelaitde vacheaigre.

Quand tout le mélange est devenu acide, on le bat avec une espèce de cuiller; le koumize est fait; on commence alors à le boire, ayant soin de remplacer par une égale quantité de lait de jument tout le koumize que l’on a bu. Les Kirguizes aiment passionnément cette boisson, et ne pouvant se la procurer pendant l’hiver, ils en avalent des quantités énormes en été. Souvent ils s’en chargent l'estomac au point de ne pouvoir prendre aucune autre nourriture. Il parait que le koumize est sain et fort nourrissant : M. Levehine cite l'exemple de plusieurs personnes attaquées de la poitrine qui parvinrent , par l'usage de cette boisson , à se guérir complètement.

On tire du koumize une liqueur fermentée , qui se fait de la manière suivante : On verse du koumize dans un chaudron de fonte, que l’on couvre d'une coiffe faite avec la peau d'une béte fraîchement écorchée ; on lute la coiffe avec de la glaise, ayant soin de laisser une petite ouverture dans laquelle on place un tuyau de fer qui communique du chaudron plein dejioumize à un autre chaudron vide, cou vert comme le premier; on allume ensuite du feu, et la vapeur qui se dégage du koumize bouillant, passe par le tube de fer et va couler dans l'autre chaudron. Ce résidu trouble et aigre passedeux fois à l’alambic et produit une liqueur spiritueuse, dont le goût, dit-on, n’est pas désagréa ble.

Les autres boissons des Kirguizes sont le saoumal, combinaison de koumize avec de l'eau et du lait frais ; l'aïran , lait aigre de vache ou de brebis , lie l’on conserve comme le koumize.

Is ont aussi de l’arak ou eau-de-vic de riz; mais cette liqueur est très-rare chez eux. Les sultans et quelques autres riches Kirguizes commencent à prendre du thé avec du sucre ou du miel ; plusieurs d’entre eux ont adopté l’usage du thé en briques.

Costume. Le vêtement des hommes se compose de robes qu’ils appellent tschapan. F.n été, ils n'en oortent qu’une,

L’UNIVERS

et tout au plus deux. Eu hiver, ils en mettent un nombre considérable, les unes par-dessus les autres. La ehenoise est inconnue parmi eux. Ils portent une ceinture à laquelle sont attachés un couteau et un petit sac où ils placent un briquet, de l'amadou , du tabac et leur cachet. Ils sont coiffés d’un bonnet rond et pointu, sur lequel, dans leurs courses et leurs voyages, ils en placent un second qui , en été, est de feutre blanc avec des bords relevés et tailladés, et, en hiver, de fourrure, et avec des oreilles. Leur pantalon est tellement large , qu'ils le mettent par-dessus la première robe. Ce pantalon est garni de plusieurs ornements d’or. La chaussure consiste en de grandes bottes à pointe relevée et ornées de broderies. Les talons en sont hauts , et faits d’une manière tellement i ncommode, qu ’i I est difGci le de ma rcher avec cette chaussure, lorsqu'on n'y est point accoutumé.

Les tsc/iapans ou robes sont, suivant le rang et la richesse du propriétaire, de drap, de velours, d’étoffes de soie ou de coton, et fabriqués en Russie, en Chine, en Boukharie, à Kbiva , à Taschkende ou à Khokande. Les gens pauvres portent des robes d’un drap grossierqu’ils fabriquent eux-mémes, ou bien iis en ont de feutre ou de natte. I-es robes des gens riches sont ornées de galons d’or et d’argent. Les couleurs les plus recherchées sont le rouge et l’amarante. Pour l’hiver, on ouate les robes avec du coton ou de la laine de chameau. Les Rirguixei se munissent, de plus , dans les grands froids, de pelisses dont quelues-unes sont imperméables. ,\vant 'entreprendre un voyage ou une expédition quelconque, ils cousent sur le dos de leur robe de dessus un ou deux petits sacs renfermant des prières et des invocations qui doivent les préserver des maladies et des blessures, et laur donner du courage. Ils se rasent Ordinairement la tête; mais on voit aussi quelques jeunes gens faire des tresses de leurs cbeveux. Plusieurs d’entre eux se rasent la barbe ; d’outres se contentent d’épiler le lourdes lèvres.

Quand les Kirguizes montrent de la préférence pour un de leurs enfants, ils lui percent le cartilage du nez, et y passent des anneaux.

Le costume des femmes diffère peu de celui des hommes. Elles portent comme ceux-ci une robe longue et large, mais jusque toujourafermM et boutonnée. Elles augmentent le nombre des robes suivantia température, et en mettent quelquefois jusqu'à six en hiver. Elles ont les bras et les mains surchargés d’anneaux, de bagues et de bracelets; portent des boucles d’oreille, et mettent sur leur sein des plaques d’argent, des cornalines et d’autres pierres. Elles ont des ceintures de laine ou de soie, des bottes et des pantalons. Leurs robes sont de brocaro , de velours , de basin, de tlloselle et d’étoffe de soie ou de coton.

La coiffure des femmes mariées se compose d’uu bonnet très-haut, et qui a la forme d’un cône tronqué. La iwrtie supérieure est entourée d’un voile de mousseline, de soie ou de toile, qui tombe sur le dos et sur les épaules. Elles placent sous le voile un morceau de peau de loutre orné de plaques d’or ou d’argent, de perles, de morceaux de corail et de quelques autres pierres fines. Les Jeunes Klles portent des bonnets de velours ou de brocard, en forme de

{lain de sucre et semblables à ceux des tommes. Elles les garnissent de plaques d’or ou d’argent et de perles, et attachent au haut de ces bonnets des plumes d’oiseau, ou une sorte d’ornement assez semblable a un pompon.

Toutes les femmes ont les cheveux tressés. Klles laissent pendre sur le dos quelques-unes de ces tresses et relèvent les autres. Les femmes mariées ne portent jamais plus de trois tresses. Les jeunes Allés partagent leur chevelure en un très-grand nombre de petites nattes, et y agrafent des plaques d’argent et des pierres taillées en forme de têtes de serpent. Elles ajoutent à cela des noeuds de ruban. Le tard est d’un usage universel parmi toutes ces femmes.

Comme les Kirguizes passent presque toute leur vie à cheval , la selle et les harnais de leurs montures sont des objets auxquels ils attachent beaucoup d’importance et dans lesquels ils mettent une extrême recherche : c’est, pour ainsi dire, une partie de leur ajustement. Les scllesdes hommes sont presque toujours de cuir, et celles des femmes, au

contraire , sont couvertes de velours et d’étoffes de soie. La forme de ces dernières est , dit-on , fort commode. Les arcs sont ornés d’argent, de turquoises et de cornalines. Il en est de même du mors et de tous les harnais du cheval. Les étriers sont d'argent, de fer ou de bois. Le manche du fouet a pour l'ordinaire une monture d'argent.

Abmbs. I.es Kirguizes combattent avec la lauce , le sabre , les flèches et le tschakane , petite huche a manche trèslong. Les blessures que cette arme fait à la tète sont presque toujours mortelles. I.eurs arcs et leurs flèches sont loin d'être bons. S’ils en possèdent quelques-uns de passables, ils les ont achetas aux Baskirs, aux Mogols ou aux Chinois. Ils achètent également les sabres et les fusils à mèche dont ils se servent. Ils ont pour amies défensives des cottes de mailles, et quelquefois des casques.

Ils tirent encore ces armures des pays environnants. Ils achètent presque toujours leur poudre aux Russes. Ils en font eux-mêmes, mais de fort mauvaise, parce qu’ils ignorent la proportion exacte des substances qui doivent entrer dans sa composition. Ils trouvent sur les vieux tombeaux le salpêtre qui leur est nécessaire pour la fabriquer.

En temps de guerre et dans leurs incursions, ils font des signaux et allument des feux, au moyen desquels ils transmettent avec rapidité les ordres et les nouvelles.

Pour se reconnaître dans la mêlée , les Kirguizes d'un même parti s'attachent au bras un mouchoir, un ruban ou un morceau d’étoffe d’une certaine couleur.

Religion. Les Kirguizes reconnaissent tous une intelligence suprême qui a créé le monde. Ils adorent en général ce Dieu unique d’après les préceptes du Coran; mais ils mêlent à l’islamisme différentes pratiques et superstitions qui lui sont étrangères.

Quelques-uns d’entre eux pensent qu’outre ce Dieu bon, qui s’occupe du bonheur des hommes , il existe un esprit méchant qui cause tout le mal qu’on voit dans le monde. Ils croient aussi à la puissance des enchanteurs , des sorciers et d’un grand nombre d'esprits d’un ordre intérieur. Mais dans ce mélange de

croyances, l’islamisme domine ; et quoique les Kirguizes ne soient pas des musulmans fanatiques, ils n’en regardent pas moins comme des infidèles les hommes qui n’obéissent point aux préceptes de Mahomet. Ils se croient le droit de les opprimer et de les dompter par la force des armes.

Quant au jellne, aux ablutions et aux cinq prières légales dont le musulman est tenu de s’acquitter cinq fois par jour, ils ne les observent point. Ils n’ont ni mosquées ni mollahs de leur nation.

Quelquefois de vieux Kirguizes recitent des prières au inilien d’un grand nombre de personnes agenouillées; mais pour l’ordinaire chacun prie en particulier, si bon lui semble. Nombre de ces gens ne suivent aucune pratique religieuse, et les niahometaiis zélés sont si rares artni eux, que l’islamisme s'éteindrait ientôt entièrement chez le peuple, s’il n’était entretenu par des prêtres qui viennent souvent de Khiva et de Boukhara, et par les mollahs que le gouvernement russe entretient auprès des sultans et des chefs de tribu poury remplir les fonctions de secrétaire. Quelques hadjis , ou pèlerins qui ont visité la Mecque, se rendent dans la steppe pour célébrer l'ofUce divin au milieu des hordes kirguizes. Ils gagnent d’ordinaire beaucoup d’argent a ce métier, surtout lorsqu'ils y joignent le talent de prédire l’avenir par le Coran , ainsi que la vente des talismans, auxquels les Kirguizes attribuent le pouvoir de les rendre braves et invulnérables, de garantir des attaques imprévues, de les empêcher de s’^arer dans la steppe, en un mot, de les préserver des malheurs et des accidents de tout genre qui les menacent sans cesse.

Les K irguizes ne font pas le pèlerinage de la Mecque; mais ils se rendent à Turquestau, pour y visiter le tombeau d'un saint personnage, Kara-Ahined, qui leur inspire une vénération toute particulière. Ils ont encore une grande dévotion pour quelques tombeaux qui se trouvent dans la steppe; ils y vont en pèlerinage, lisent des prières, invoquent le saint dont le corps repose dans le monument, et lui orféent en sacriliee une bête de leur troupeau, dont ils mangent la chair sur le lieu même; puis ils attachent a

L'UmVERS.

des herbes, à des roseaux, à des boissons ou à des pieux qui se trouvent aux environs du tombeau, des chiffons, des rubans ou des cheveux. Ils supposent que les âmes des saints habitent un séjour de bonheur dans des lieux élevés , au-dessus de l'endroit où reposent leurs corps, mais qu’elles descendent sur leurs tombeaux dès qu'on réclame leur intervention.

Pour les âmes des hommes ordinaires, ils pensent qu'elles résident dans les étoiles, accompagnées d'esprits bons ou mauvais, suivant qu'elles ont été bonnes ou méchantes pendant qu'elles étaient attachées aux corps; ils croient que ces âmes descendent sur la terre lorsqu'on leur adresse des invocations ferventes; ils croient aussi que chaque Jour est sous l'influence d’une étoile heureuse ou funeste, et distinguent les jours fastes et néfastes. Pour conjurer le mauvais esprit et se le rendre favorable, ils récitent certaines prières, et sacriflent des victimes dont ils jettent de tous côtés le corps coupé en fragments. Ils élèvent ensuite les mains , et prient le diable de ne pas leur faire de mal . Pour qu’un mort vienne à acquérir la réputation de saint parmi eux , il suffît qu^un grand arbre pousse spontanément au-dessus de son tombeau.

Les Rirguizes attribuent à leurs devins une puissance sans bornes. Ils croient que ces gens connaissent le passé, le présent, l'avenir, et qu'ils

fieu vent produire, à volonté, le chaud, e froid , le tonnerre , les vents , la pluie, la neige, guérir des maladies , etc. Quelques-uns de oes -sorciers fout leurs opérations divinatoires au moyen d'un os de mouton qu'ils dépouillênt de la chair qui l'onveloppe, et qu’ils laissent briller jusqu'à ce qu’on y remarque des fentes en plusieurs endroits. C'est par ces fentes ou’ils prétendent lire les événements futurs. D’autres fondent leurs prédictions sur la couleur de la flamme produite par un morceau de graisse de mouton jeté dans le feu. Ils ont aussi parmi eux des astrologues; * mais, dit M. Levchinc, les plus divertissants à la fois et les plus effrayants de ces sorciers sont lesbaksys,ou baxes OU bahtscbi, qui se rapprochent beau-

coup des cliamans de Sibérie. Leur vêtement est quelquefois long comme les robes ordinaires , quelquefois court , et souvent il ne consiste qu'en des haillons si délabrés, que la vue seule agit déjà puissammentsur l’imagination . Le mode de leur divination n’est pas non plus toujours le même. Le baxe que J’ai eu occasion de voir, entra dans la tente du pas le plus lent, les yeux baissés et l'air grave. Il était vêtu de guenilles. Il prit un kobyze , espèce de violon grossier, s’assit sur un tapis, se mit à jouer, à chanter, puis à se balancer doucement ; ensuite il flt divers mouvements de tout le corps. Bientôt sa voix s’éleva par degrés. Ses contorsions devinrent plus vives et plus fréquentes. Il se frappait, se tournait, s’agitait comme un forcené. La sueur coulait abondamment de tout son corps. Sa bouche écumait. Ayant jeté le kobyze, il flt un saut et rebondit en se tournant sur lui-méme; puis il secoua la tête, poussa des cris aigus, et se mit à évoquer les esprits, tantôt en leur faisant signe avec la main, tantôt en paraissant repousser ceux dont il n'avait que faire. Enfin ses forces l'abandonnerent; le visage pâle et les yeux injectés de sang, il se jeta sur un tapis, et, après avoir poussé un cri effroyable, il s’étendit et resta immobile et en silence comme un mort. Quelques instants après, il se souleva un peu , promena ses regards de tous côtés, comme s'il n’avait pas reconnu le lieu où il se trouvait, puis il lit une prière, et commença à dire ce qu’il prétendait lui avoir été révélé daus sa vision.

• Un autre sorcier, à l’air grave, portait un turban, comme s’il eût été un mollah. Il était vêtu d'une longue robe blanche maintenue par une ceinture de la même couleur. Il tenait dans les mains une longue béquille ornée de plaques de cuivre, de pierres de différentes couleurs, et trois drapeaux étaient attachés à la béquille. Ce ma-

f;icien s’assit sur un banc au milieu de a tente , récita quelques prières , et appela par leurs noms les saints les plus respectes par les mahométans. Enfin il leur adressa la parole comme si ces saints avaient été présents , et il paraissait animé, de la joie la plus vive par la présence des bienheureux. Une cou-

T.ARTARIE

trariété vint toutefois diminuer 'son bonheur. Avec les saints éliit entré un esprit malfaisant , un mauvais génie, qui l’empêchait d'entendre leurs révélations.

Pour chasser ce démon , le magicien s’élança de sa place, courut arme de sa béquille, et enlin sortit dehors pour se mettre à sa poursuite. Il se jeta sur un cheval sellé et bridé qui se trouvait là, et se lança au grand galop dans la steppe. Enlin il tourna bride, agitant toujours sa béquille, mit pied à terre, et rentra dans la tente avec une attitude beaucoup plus calme, et très-satisfait, en apparence, d’avoir chassé le malin esprit. Alors il s’assit de nouveau sur le banc, et appela les saints avec une nouvelle ardeur. Au bout de quelque temps, il fut ravi en extase, tomba par terre, et se mit à faire des mouvements convulsifs avec une violence telle, que quatre hommes

fiouvaient à peine se rendre maîtres de ui. Au bout de quelque> minutes, il redevint calme, recouvra l’us.ige complet de ses sens, et répondit aux différentes que-tionsque lui iirentles assistants, suivant, disait-il , ce que lui avaient révélé les saints. Il apprit aux Kirguizes dont il était environné que l’année se terminerait heureusement, qu’ils ne seraient exposés ni à la guerre ni à aucune grande calamité. Enfui, il leur prédit les événements qui pouvaient leur être le plus agréables. >

Dans la Grande-Horde les .sorciers sont vêtus de blanc, montent des chevaux blancs, et courent au grand galop dans les steppes , comme des possédés.

Les Kirguizes ont recours aux magiciens, pour les guérir dans leurs maladies comme pour connaître l’avenir.

Voici comment s’y prennent les baxes pour soigner les malades. Ils s’as.seyent en face du patient. Jouent du kobyze, chantent, |x>ussenl des cris barbares, s’agitentd’une manière iiicroyableet font des contorsions aussi bizarres que difficiles à exécuter. Tout à coup ils s’el.incent de leur place, débitent quelques phrases incohérentes, prennent un fouet et en frappent le malade, pour chasser de son corps tous les esprits immondes qui causent le mal. Enlin ils le lèchent, le mordent Jusqu'au sang, lui crachent au vi.-,age, et, armes d’un couteau, ils se précipitent sur lui comme pour le tuer. Le 9' Livraison. (Taktarie.)

traitement, accompagné de plusieurs autres cérémonies analogues, aure neuf Jours de suite.

Quelques sorciers s’y prennent autrement pour guérir les malades. Ils allument du feu, font rougir un fer, et jettent dans un vase de la graisse de mouton. Ensuite, aidés de quelques assistants qui tiennentè la main une chandelle allumée , ils forment une espèce de procession autour du malade, qu’ils touchent neuf fois avec des brebis ou des chèvres moites. Otte derniere cérémonie est la plus importante, car les peaux de tous les animaux tues dans cette circonstance reviennent de droit au sorcier.

Les mollahs se mêlent aussi de chasser les démons et de rendre la santé aux mai.ides. Pour cela ils lisent le Coran , et recitent certaines invocations auxquelles il serait impo.'Siblede découvrir un sens , puis ils soufflent et crachent au visage du mal.ade. I.es Kirguizes attacheut une haute im|>ortanre à répéter trois fois ou neuf fois les mêmes cérémonies. Ces nombres ont, à ce qu’ils

firètendent, une grande influence sur a réussite des opérations magiques.

MOSDBS ET USAGES.

Les Kirguizes sont enclins à la paresse. Ce vire tient, chez eux, autant à l'habitude et au genre de vie qu’au climat. La chaleur intolérable de l’été les porte a dormir |>endant tout lejour. En hiver, la rigueur du froid et la neige qui couvre tonte la steppe les retient presque const iminent sous leur tente.

D'ailleurs etrangers à tous les arts et à toutes les distractions des peuples civilisés, ils ne s’occupent guere que de leurs Irestiaux. Tous les soins relatifs au ménage , même ceux qui exigent de la force, retombent a la charge des femmes et des filles; car les hommes trouvent plus commode de ne pas s’en occuper. L’oisiveté du Kirguize le rend avide de toutes sortes de nouvelles vraies ou fausses. Des qu’un étranger arrive dans un campement, les Kirguizes se rassemblent autour de lui, et s’informent, d’une manière souvent indiscrète et importune, du sujet qui l’amène, et des nouvelles qu’il peut leur apprendre. Toutes ses paroles sont aussi-

00 Vjoogle

LTlNlVraiS.

tôt colportée dans 1rs campements voisins par drs rsprès que les qrns riches do l'endroit riivoient à leurs amis, pour leur l'aire connaître I arrivée de l'étranper et les rrnseipneineuts qn'on a obtenus de lui.

Ou a observé que, malgré cette ciirio* site inqiurte et leur ninliilitrd'esprit, les Kireuizes sont |iresi|iie tons moroses, et telleinei t portes à la inelanrolie , que souvent ils s'rnt'onrint dans la steppe et passent plusieurs lieuresdesuiteilans la plus complété soiiludr. On a prétendu que celte disposition tietit chez eux à ras|>ect triste et monotone du pays qui les entoure. Toutefois, il est permis de croire auvsi que leur alin rutntion, composée presque exclusivement de viande, et surtout de laitage, contribue sinon à 1a developfier, du moins a l'eiitretenir.

Quoique Irès-rredules, les Kirgiiizes sont extrêmement trompeurs. On ne saurait compter sur leui s promesses, et dès qu'ils ont obtenu ce qu'ils d^iraient, ils oublient la parole donnée.

Ils sont fort sensibles à la perte et nu pain, et poussent lavarice et la cupidité à un point tout à l'ait inexplicable chez un |>euple auquel les jouissances du luxe sont inconnues, et qui ne peut faire aucun usage de ses richesses. .M. I.evchine vit souvent chez eux des combats terribles (xiur le partage d'objets de la plus petite valeur. Ix>rsqu'ils pillent une caravane, ils brisent souvent des meubles et des instruments dont ils ignorent rus.age, uniquement pour que leurs voisins ne possèdent rien de i lus qu'eux. Si parmi b s dépouillés ils trouvent une montre, l'un emporte une aiguille, l'autre un morceau de la lx)tte ou du cadran , et chacun d'eux, au retour de l'expédition, doit encore |rartager son butin avec ses rarenis et ses amis; de sorte qu'il ne ui reste à peu près rien en retour de ses peines et de ses querelles.

Ijt Kirguize e.st inlatigable dans ses demandes. Ce défaut devient intolérable lorsqu'on a avec lui des rapports .suivis. Ou a beau lui deinunlrer l'iinperliiiencc de Se.s sollicitations et riinpossibilited'y satisfaire, iln'eu continue pas moins ses obsessions, .Si eulin ou lui accorde sa deman<ie, il n'en devient que plus importun. Quelquefois on le

verra écouter avec intérêt et les larmes aux yeux une histoire touchante. Il n'en faut rien inferer cependant pour la bonté de son cœur. Ces gens sont insensibles a l'iiitortune de leurs compatriotes, et ils se font un jeu et un plaisir de tourmenter les étrangers qui ont le malheur de tômher entre leurs mains. Si quelqiiefuis ils montrent -un peu moins d'inhumanité , c'est qu'ils reilouteni les représailles. Cependant ils témoignent de la leconnais.vance pour leurs bieiilaiteurs et respectent les vieillards.

Les Kirgiiizes manquent de coiirape.

La bravoure, selon eux , coiisi.ste à surprendre une caravane et à la piller, ou a faire des incursions sur les pays voisins et è s'enfuir avec tout ce qu'ils peuvent enlever. C'est la nuit qu’ils choisissent onlinairement pour faire leui s expéditions. Ils y vont armes de sabres, de fusils, d'arcs et de Hèclies, de limitons, de pierres et d’arcane* , longues cordes terminées |iar un nœud coulant, et au moyen desquelles ils arrêtent le bétail et' les hommes qui fuient devant eux. • Un frontsené, ou iincai re de bonne infanterie, résiste, dit M. I,evchine, à une masse de Kirguizes dix fois plus nombreuse. Un seul canon peut en détruire une quantité incroyable.

Tremblants de peur à la vue de l’artillerie, ils se serrent en fai-e de la bourbe à feu, cherchent à se cacher les uns derrière les autres, et le boulet en renverse toute une longue Ole. Une caravane qui fut pillée, comme elle se rendait à Houkliaia, se détendit longtemps contre ces bandits, au moyen d'un tuyau de bouilloire de cuivre place sur un chameau, Pt que les agresseurs prenaient pour un canon ou un fauconneau, lis se mirent à fuir deux ou trois fois, en voyant un homme qui tournait contre euxee tuyau. Quel ravage ne ferait pas parmi ce peuple une seule cumpagnie d artillerie bien commandée! La raison de leur poltronnerie est, nous l’avons dej,à dit, que les Kirguizes ne font pas la guerre, et qu'ils ne savent qu'attamier lorsqu'ils sc trouvent en nombre tort supérieur, et cela par petites troiqies ; en sorie qu’ils n’ont pas même I idee d’iine bataille eu règle. Le bruit seul du canon les frappe de terreur. Ajoutons qu'ils n'onl jamais pour combattre d’au-

tre stimulant que la soif du pillaije; un motif de eette nature, en présence d’un danaer réel, ne rendrait pas intrépide une année entière deKirauizes, s’ils pouvaient former une année. » L’auteur que nous venons de citer remarque <*netidant que les Kirgiiizes peuvent faire beaueoupde mal ans adversaires les plus braves, en volant les ehevaus, en pillant les convois, et en enlevant au moyen de leurs arcanes les sentinelles avancées. Ces bandits , grâce à leur avarice, ne sont pas sanguinaires. Ils attachent une urande importance à la conservation de leurs prisonniers, qu’ils vendentaux Roiikhares et aux Khiviens.

I.eiir hospitalité ne s’étend que sur leurs eompatnotes. Les étrangers . lors même qu'ils pratiquent comme eux la relision maliomélane sunnite, en sont exclus, et a plus forte raison les hommes d'une autre croyance (|ue la leur.

L’Kuropéen qui voudrait traverser les steppes sans une bonne escorte, irait de lui-mt’ine chercher l’esclavage. Le inahnmetan snnnile en serait quitte p<iur être complélpincut dévalisé. Un chef kirgui/.e même ne pourrait pas répondre, de la sdreté des voyageurs.

Avec des besoins très-bornés, et l'ignorance où il est des commodités de la vie , le Kirgtiixc ne tire de ses richesses aucun avantage, que celiii de satisfaire sa folle vanité. M. Levehine demanda à un chef, propriétaire de huit mille chexaux, pour quelle raison il ne vendait paschaepte année quelqnes-utis des produits de ses h iras. Cet homme lui répondit : Pour(|uoi vendrai-je ce qui fait mon plaisir.’ Je n'.ii pas besoin d’arpent ; et si j’en avais , je le renfermerais dans un coffre, où personne ne le verrait, Mais lorsque nies chevaux parcourent la steppe , chacun les regarde , chacun sait qu'ils sont à moi , et l'on .SC souvient toujours que je suis riche. Ces* de cette manière, observe toujours M. I.evchine, qu’on établit dans ces hordes à demi barbares la réputation d'homme (luissant. Tels sont les biens qui leur attirent la considération des autres Kirpuizes, et leur donnent la rééminence sur les descendants des bans les (iliis illustres.

Les Kirguizes sont extrêmement vindicatifs , et c’est pour satisfaire à des

injures réelles ou supposées que trèssouvent ils organisent des expéditinns les uns contre les autres. Quelquefois ces incursions se bornent è des vols et à des enlèvements de bestiaux. Mais quelquefois aussi il eu résulte des luttes sanglantes. Tout homme volé, offen.sé.

ou simplement mécontent, réunit une troupe de cavaliers, arrive chez son ennemi et lui enlève ses bestiaux et tout ce qui lui appartient. I<e KIrguize attaqué tâche de SC défendre; mais s’il ne peut y réussir, il va, a quelque temps de là, surprendre le campement auquel ap(utrtient le ravisseur, et enlève les be.stiaux, sans s’informer si les propriétaires sont coupables ou non. Ceux-ci, à leur tour, veulent exercer des représailles, et il en résulte des luttes interniin ibles. Uu Kirguize qui ne peut se veniter tourne souvent sa fureur contre liii-nième.

M. Levehine en vit un qui se porta plusieurs coups de couteau parce que des Cosaques délivrèrent un Russe avec lequel il et;iit aux pri.ses. Un autre, condamné à subir une punition, devint tellement furieux, qu'il se lit une blessure terrible, égorgea son père, blessa sa fille, et tua ses chevaux. Quand une fois le Kirguize parvient a se saisir de l'objet de sa haine, il assouvit sur lui tonte sa cruauté. Des Kirguizes de la Petite-Horde , voulant venger le meurtre de plusieurs de leurs parents , attaqnènmt la tribu dont quelques membres s’étalent rendus coup.ibles de ce crime, et réussirent à faire un cer tain nombre de prisonniers. Après avoir fait périr quelques-uns de ces malheureux , qui étaient peut-être innocents, dans les tourments les plus horribles et les plus obscènes, ils prirent le principal d’entre eux, reçurent son sang dans leurs mains et le burent. Ils traitent avec la même barbarie l'assassin livré aux parents de celui qu’il a tué : ils comineneent par lui ouvrir les veines,

finis ils lui coupent toutes les articiiallons; quelquefois ils lui fendent le ventre, et ils y mettent les pieds et les mains qu’ils ont eoupés.

On conçoit à peine que les Kirguizes éprouvent un attachement quelconque pour le triste pays qu’ils habitent, et pour la vie ndsérabic qu’ils y mènent.

Cependant ils aiment mieux souffrir

L’ITNrVERS

que de quitter leurs solitudes et leur (■enre de vie. Ceux d’entre eux que la pauvreté oblige d’émigrer en Russie ont à peine gagné quelque chose, qu’ils se hâtent de retourner dans les steppes.

I,es femmes kirguizes sont, à bien des égards, supérieures aux hommes.

Elles sont aussi actives et aussi laborieuses que leurs maris sont fainéants et paresseux. Elles s’occupent exclusivement du ménage, sont chargées de presque tous les soins qu’exige le bétail, font leurs habits et ceux de leurs enfants, ont soin de pourvoir à tons les besoins et h tous les caprices du chef de famille, jusqu’à seller ses chevaux et à l’aider à monter dessus. Pour récompense de leur dévouement , elles sont traitées en esclaves, et ne trnuventdans leurs maris oue des maîtres durs et orgueilleux. Elles ne sont pas, il est vrai, enfermées dans des harems; mais elles ne doivent leur liberté qu’au l>esoin qu’éprouvent les Kirguizes de les employer à une foule d'occupations qui exigent leur présence au dehors. D’ailleurs il ne serait pas possibled’enfermer une femme sous une tente de feutre , et de la dérober complètement aux regards, comme on peut le faire dans les villes de la Tun|uie ou de la Perse. Plusieurs Européens, qui ont été captifs chez les hordes kirguizes, assurent que les femmes ont toutes les bonnes qualités de leur sexe. Kiles sont douces, compatissantes, et niootrent une grande affection pour leurs enfants.

Avant même d’étre né, le Kirguize est soumis à rinlliience des pratiques superstitieuses. Dés qu’unefemme commence à sentir les premières douleurs, on appelle des sorciers, dont la presence est considérée comme im inoven d’amener l'heureuse délivrance delà mère.

D’autres fois on fait venir les voisins, hommes et femmes; puis on place, au milieu de latente, une corde sur laquelle on fait marcher la malade. Enfin, lorsque le moment de la délivrance est arrivé, une parente ou une amie, lui serre le ventre avec les bras pour hâter la naissance de l’enfant. Si une seule femme ne suflit pas, un homme prend sa place, ou bien d’autres femmes se rcunisspiit à la première. Toute personne qui entre dans la lente doit

frapper trois fois avec le pan de sa robe la temme qui accouche, et dire : Ttchlk, c’est-à-dire. Sors.

On donne quelquefois un nom à l’enfant au moment même de sa naissance; d'autres fois on ne le fait qu’au bout d’un an, ou lorsqu’il commence à marcher. Le caprice seul du père ou de la mère décidé du choix du nom. Quelques-uns le dérivent du lieu ou des circonstances qui ont précédé la naissance, on bien encore des traits du visage de l’enfant. D’autres choisissent le nom de la première personne qui entre dans la tente au moment où la femme accouche.

Des que les enfants sont nés, on les enveloppe dans delà toile s’il fait chaud, et dans une peau de mouton si l’on est en hiver. I.orsqu’ils commencent à grandir, les enfants se débarrassent de ces couvertures, courent tout nus sur la neige, ou se roulent sur la cendre chaude du foyer. Ils s’accoutument ainsi à supporter les hautes variations de température auxquelles on est exposé dans lessteppes des Kirguizes. Quelques femmes emmaillotent leurs enfants, et leur placent des coussins entre les genoux, pour leur cambrer les .jambes, afin qu’ils se tiennent plus aisément à cheval lorsqu'ils seront devenus hommes. Le talent de l'équilation et la garde des troupeaux sont la seule instruction que des arciits kirguizes désirent voir à leurs U. Il n’en est pas de même des lilles, sur lesi|uelles retombent tous les travaux du ménagé et le service du mari.

Aussi les mères s’occupent-elles de bonne heure à les iusiruire. Elles leur apprennent à Hier, à tisser, à coudre, à faire des habits et des rideaux, à broder en soie et en or, et a préparer les aliments.

CiHCONCisiON. Le précepte du Coran qui ordonne la circoncision est un de ceux que les Kirguizes observent avec le plus de régularité. Ils pratiquent cette opération sur leurs enfants mâles entre troisetdixans. Ce sont, pour l’ordinaire, des mollahs qu’ils chargent de cette tâche. Pendant que l’on circoncit l’enfant, les assistants récitent des prières. Les parents donnent une fête a cetteoccasion.

PoLvr.AMiE. — MABiAOEs. La polygamie existe chez les Kirguizes, comme chez tous les peuples musulmans. Ce-

TAUTARIE.

pendant il est rare (|ne les hommes puissent avoir autant d'épouses qu’ils en désireraient , parce qu’ils ne peuvent

fias toujours s’en procurer par des enévements, et qu'ils se voient souvent obligés de les acheter, ou de payer à leurs pères un kalime ou dot pour les obtenir. Ce kalime, qui est déjà assez éleve , augmente toujours en pro(>ortion du nombre de femmes que possède dé|à le solliciteur; de sorte que pour la seconde épouse il faut donner un kalime plus considérable que pour la première , et pour la troisième plus que pour la seconde. Aussi n’y a t-il que les Kirgtiizes riches qui puissent prendre un grand nombre d'éiiouses. I.es pauvres n'en ont qu’une seule. .M. Levciiine parle d'un khan de la Petite-Horde qui avait seize ou diX'Sept femnies, et une quinzaine de concubines. Lu lui niusulniane autorise, comme on sait, la possession de ces dernières, et leurs enfants sont traités presque à l’égal des enfants légitimes. Le khan dont il s'agit était père de quarante-deux fils et de trente- trois ou trente-quatre lilles.

Il est rare qu'un jeune homme puisse consulter son godt la première fois qu’il se marie. Il se conforme pour l'ordinaire au vœu de ses parents. Quant aux jeunes niles, elles ne sauraient avoir une volonté. Nombre de pères, surtout parmi les chefs et les hommes riches, sont dans l'habitude de Qaiicer leurs enfants dès le maillot. Ces unions réussissent rarement, et soit à cause des instincts grossiers des Kirguizes, soit à cause de la manière dont on les marie, la concorde est assez rare dans leurs ménages. Quand une fois les parties sont tombées aaccord sur le taux du kalime et sur l’époque du pavement, le mollah unit les époux de fa manière suivante : Il demande par trois fois aux parents de la femme et a ceux du mari : Consentez-vous à unir vos enfants t Sur la réponse afOrmative, il récite des prières pour le bonheur des futurs époux. On a toujours soin dans ces sortes d’occasions d'appeler des témoins ou des arbitres qui , si quelque différend venait à s'élever plus tard entre les parties contractantes, seraient appelés à les arranger. La cérémonie se termine par des divertissements et par

un repas auquel sont invités des amis.

Aussitôt après ces liançailles , le futur époux, ou son père, commence à payer le kalime, et le pere de la future s'occupe à lui préparer un trousseau, suivant les conventions arrêtées. Il entre nécessairement dans ce trousseau une kibilka, ou tente de feutre, sous laquelle doit loger le jeune couple. Tant que le kalime n'a pas été acquitté, le niiriage reste en suspens; mais pendant cet intervalle le futur a le droit de rendre visite à sa prétendue. Dans quelques tribus , ces visites sont accomp.ignées de grandes cérémonies. Avant le départ du jeune marié pour le campement où réside .sa future, le père donne une léte de famille. il appelle le mollah , on récite des prières pour la conservation des jours du voyageur, on chante quelques ch.uisons en son honneur, on le revêt de l'habit le fdus riche qu'on peut se pror urer, on lui amène un bon cheval , et il part cnlin. Arrivé à l'aoul de sa jeune épouse, il se présente au père ou au ineinbre le plus ancien de la famille, annonce le but de son voyage, et sollicite la permission de dresser sa tente blanche. Celte demande accordée, il s'efforce, par des présents et de bons ofüces, d’obtenir qu'on lui amène sa femme dans la tente qu'il occupe, elles époux restent seuls. Quoique ce téte-àtke soit quelquefois le premier, comme les liançailles sont faites, que le kalime est en partie payé, le mariage est, pour ainsi dire, consommé. Ni l'epoux ni l'épouse ne pourraient retirer leur parole, sans s'exposer a la haine des parents et à la vengeance de la partie lésée. Il est rare, du reste, qu'en pareil cas on arrive à une rupture, parce que les jeunes filles ne sont pas libres de suivre leurs inclinations et que l'homme pense bien qu'il se dédommagera un jour, par une nouvelle union suivant son choix , de celle qu'il a contractée par obéissance.

Chez plusieurs tribus, après avoir obtenu la permission île faire une première visite, le mari est autorisé à continuer à voir sa jeune épouse, sans avoir besoin pour cela d’une autorisation nouvelle. Aussi a-t-il soin de laisser une tente blanche dressée, dans le campement qu'elle habite. Il est d’usage dans d’autres tribus qu’apres la première visite

L’UNIVERS

faite, le mari retourne riiez son père, et ne renouvelle pas ses entrevues jusqu’à l'acquitteinent complet ilu kalune.

Si l'un des drus Sanrés vient à mourir avant la conclusion du mariage , on rerlierche si le futur a eu ou non des relations secrètes avec sa prétendue.

Dans le premier ras, on rend au fiancé ou à ses parents, si c’est lui qui est mort, la moitié du kalime. Lorsqu’il n'y a pas eu de rapports entre les fiancés, 1rs |iarents de la Jeune lillc rendent les quatre cinquièmes du kalime et ne s’en réservent qu’un. Il est facile île voir, d'après ces arrangements, que le mari,age n'est chez les tribus kirguizes qu’une vente de la femme.

Lorsque le marié, ayant acquitté le kalime, veut enfin célébrer la cérémonie nuptiale, il en informe son futur beaupère, et arrive chez lui avec quelquesuns de ses parents. Aussitôt arrivé, les parents de sa jeune femme vont lui demander des présents, et lui enlevent l'un sa robe, l’autre son bonnet, un troisième ••a ceinture; d’antres s'emparent de la bride, de la selle et des barnais du cheval, et à chaque objet qu'ils prennent ils disent : Ceci est pour l’éducation de la Gancée.

Pendant tout le temps qu’on (trépare le trousseau, les compagnes et les amies de la Gancee se réunissent chez elle , le soir, pour l’habiller et chanter des chansons. Tous ces préliminaires accomplis, on conduit enlin les deii% époux dans une tente où doit .se terminer la cérémonie. I.e mollah les amène au milieu de la tente; il place devant eux une tasse remplie d'eau qu’il couvre d’une toile, et coinmeiiM a lire quelques prières.

Ensuite il demande aux jeunes gen.s si c’est de leur plein gré qu’ils contractent mariage, et leur fait avaler par trois fois un peu d'eau. Puis il en fait avaler é tous les assistants. Si le nombre, de cetix-oi est trop considérable, lise contente de les asperger. Dans ce dernier ras, il emploie comme goupillon une Gerbe à laquelle sont attachés mie touffe de cnn prise à la crinière du < b> val de l’e|)oux et un ruban ap[>arlcnant à l'épouse. D'autres iimllalis trempent dans l’eau un papier .surVquel sont écrites quelques prières. Cette cérémonie terminée , on met sur la tête de la nou-

velle mariée la coiffure des femmes au lieu de celle des Clles, et ou la place au milieu de la tente. I.es femmes réunies autour d'elle comnienceiit des rhansoiis. l.e jeune époux, qui est sorti, se présente à cheval devant la tente, et demande la permission d’entrer. On la lui refu.se longtemps. Enfin il |)éiiètre de force, enlève sa femme, la place sur son cheval , et remmène ou chez lui ou dans une tente préparée dans le même aoul. Mais ce dernier point est de peu d’importance, car après l.i rcreinoniede l'eiiicvement, nul uese [lermel de troubler le mari, et ou le laisse posséder tranquillement sa femme.

Dans quelques tribus de la Moyenne et de la Petite-Horde, on (lorte la jeune épouse sur un tapis d.ms tout le campement, alin qu’elle fasse ses adieux. Dans la Grnude-llorde, clic va faire elle-même ses visiies sans qu'on la porte. Le mariage est suivi de fe.stins,de coin ses à cheval et de ifféreiits jeux. Lorsque le mari emmène definitivement sa femme dans son aoul, tout le campement de la jeune femiiie se réunit. I.e beau-père remet à son gendre le trousseau, charge sur des chameaux et des chevaux, puis il adres.se à sa fille un discours dans b(|uel il r('xhorie à être fidèle et vertueuse; il reçoit ensuite ses adieox et la place sur un cheval qu'il conduit par la bride pendant On très |>etit espace de temps. Les nouveaux mariés se met lent en route au milieu des pleurs des femmes rassemblées.

Arrivé à l’aoul du mari , le pere de celui-ci donne une fête a laquelle il invite tous ses amis. Ou dresse la tente de la jeune épouse près de celle de sa nouvelle famillè,on étale toutes les pièces du trousseau, les parents du mari se bâtent de e.hoi.sir ce qui est le plus à b’ur coiivenanee, et donnent en échangé , l’usage le veut ainsi , d’autres objets généralement de moindre valeur.

Pour faire preuve d’.'ieliviié, la jeune femme doit, pendant b« premiers jours qui suivent .sou arrivée dans l’aoul de Sou mari, se lever le plus malin jiossible, et aller découvrir le haut des lentes de ses nouveaux parents. Quel que soit le nombre d<‘s femmes d'un Kirguize, chacune demeure dans une lente à part.

Aussi est-il bien établi que la teute

lAKTAUIK.

i;il toujours partie du trousseau d’ime mar ée. La première femme qu’epouse uo Kirijuize porte le titre de batM.scha , qui revient à peu près au sensde/emme ric/te. Elle est la véritable m.iîtresse de la maison, et lors même que le mari n’aurait pas d’affection pour elle, il doil la respecter et obliger ses autres femmes à lui témoigner de la déférence.

ToiUes les aiiires énou-es sont égales entre elles, et depemlent jusqu’à un certain point de 1 1 ùaïiiitsclia.

Les trousseaux et les dots ne se confondent jamais, et appartiennent exciusivi m nt aux femmes qui les ont apportés. Quelques maris prudents ont même soin de ne jamais confondre les liestiaux de leurs femmes avec les leurs. De cette maniéré, le bien d’une femme retourne à ses propres enfants et ne passe pas aux autres enfants du mari.

T,i baibit'clia peut ipulter son mari si elle a d> s motits graves à faire valoir (iniir la séparation, et alors elle retourne ch' Z >es pareiils. Mais les autres femmes ne jouissent pas de ce droit.

A la mort du m ri, le plus âgé de ses frères ou son üls aîné prend en main ra'lministraiion de la m.iison. I.’oncle qui prend la place du père décédé doit donner a ses nieees une dot dont la valeur soit en rapport avec la fortune de la famille, et le reste du bien se partage entre ses neveux.

Le.s Kirguizes épousent souvent des femmes calmonques , sans les obliger à changer de religion. Mais lorsqu’ils prennent des femmes de leur propre nation, ils évitent avec le plus grand soin qu'il existe une parenté même éloignée entre eux. Quelques-uns poussent le scrupule si loin, qu’ils ne veulent pas prendre de femmes appartenant à leur section de tribu (l'. D’autres Kirguizes pensent ipi’à ia mort d’uu chef de famille, celui de ses frères qui le remplace a le droit d’epouser une des femmes qu’il a laissées.

liSAGKS FUNF.RAIRF.S. I.’uS.lge Veut qu’a la mort d'un Kirgmze ses parents témoignent de vifs regrets, et que ses femmes ilonnent des marques feintes ou réelles d’un violent desespoir. Dès que

(1) Chaque tribu te parlaqe en sections et en toua-tecUoiit,

leur mari a rendu le dernier soupir, las femmespoussentdescrisetdesgeuiissemeiils. pleurent, sefrapjient, se diiehireut

le visage avec les ongles, s’avr.ielient les cheveux en faiSanl l’enuinération des vertus du mort et l’èloge de son courage.

Ces mnmeries lugulires durent très-longtemps. Quelques femmes les renouvellent périodiquement, malin et soir, pendant un an de suite, devant uii mannequin couvert dos liahits du mort.

C’est piincipalemeiit dans la liorde- Moyenne que celte coutume est en vigueur.

Ou lave le corps du défunt pour le revêtir de ses plus beaux haliils ; alors on l’eineloppe dans une piecede toile, et on le met sur un tapis. Ensuile arrivent les parents, qui se placenlautour du corps, taudis que le niollali lit des prières et prononce l’oraison fuiiebre. Puis on porte a liras le cadavre Jusqu’au lieu où on doit l’enterrer, ou bien ou l’y truiisiorte sur un cliaineau. Les parents et es femmes, qui ne cessent de pleurer, accomiiagiiciit le corps. On tient à côté un longue perche à laquelle un attache un liihii noir. Lorsque le convoi est arrive, les prières recommencent et un descend le corps dan.s la fosse. Quelquefois on enferre avec le Kirguize ses ormes, ses harnais, et ses vêlements les plus beaux; quelquefois même on tue son clieval , un eu mange fa cliair, après l’avoir fait cuire, et ou brdle les os sur la tumiie. Le cortège revient a i’aoul du défunt pour boire et pour manger.

Pendant le repas, les iiuiliométans dévots recitent des prières pour le repos de l'âme du mort. Ensuile on plante au milieu de la tente qu’il habitait, ou à côté, la perche avec le licliu uoir. Ce signe de deuil doit rester debout un an entier. Quelques Kirguizi sfontaux|)ersonnes les plus distinguées nui ont assisté aux cérémonies fuoebresdes présents dont la valeur est prise sur les bieus qu’a laissés le défunt. En pareil cas, les objets destinés à être offerts eu don sont étalés à la vue de toute rassemblée. D'autres ne donnent aux invités que dra morceaux des vêtements qui ont appartenu au mort.

Quelques tribus de la Grande et de la Moyenne-Horde n’enterrent pasinmiédiateiiient les gens riches qui meurent

■ d bv

L'UNIVERS

en hiver; mais i. s enveloppent le cor; s dans du feutre ou dans de la toile, et le pendent a un arl>re ; au printemps, ils le transportent à Turiiuestaii, et l’enterrent près du tombeau du saint personnage Kara-Ahmed. Les Riruui/.es ne déposent pas les morts dai s une bière. Us ont l'habitude, en creusa'ii la fosse, de faire une excav.itlon latérale où ils dé|iostnt le corps, qui, de ci tle manière, se trouve placé dans le vide et n’est pas pressé par la terre. D'autres fuis aussi ils forment une espèce de berceau qu'ils placent au-dessus du corps et qu'ils recouvrent de plaiirhes, puis ils remplis.sent la fosse axee de la terre. C’est principalement sur des tertrg que les KirLuizes ent rrenl leurs raoits. Ils élèvent souvint des hottes au- essiis de la fosse. • La vue d un cimetière kirguize est pour le voya.eur, dit M. Levchinc, un des spect.ace> les plus curiemt. Ses yeux, fatigués du ville et de l’uniformité de la steppe, s'arrêtent avec P aisir sur le frais oni.ir.ige d’un arbre, sur des p\ ramilles en terre glai'e ou en pierre, sur des tours, des murs d'enceinte , ou sur des haies élevées. La ce sont des rubans . des mouchoirs, ou des crinières llottunt sur des lances qui Axent son attention-, plus loin, c’est le treillis qui a servi de mur à une tente, des turbans de pierre ou de buis, de simple- monceaux île p ei r -s ; ici c'est le tombeau d'un caval er fameux : on y voit une selle, une lance, un arc, des Ilèches; sur celui du chasseur est un aigle ou un faucon grossièrement sculpte; sur celui d’un enfant, un berceau, etc. Au-d. ssos du to iibc.iu du khan Aboul-Rliaîr, sur la petite rivière Oulkiak, on a construit un édiGce carré de quatre sagénrs (I), avec une vodtesous laquelle repose le corps entre une lance, un sabre et des llcches (2). L’arbre qu'on planta sur la tomlie prit bien et crut vigoureusement, et le khan fut reconnu pour un saint (3).

« Le tonibeau du célébré Bie-DJnn ( près du terrain Tougouschkan ) est de

(I) Environ qiMtre tiHti-s.

(2111 nt <ln AlrgiiUra qui enterrent avec le iMunl lavals-elle qui lui a appartenu. (Mule de M. Levclilne.)

(Si l.,es arbree des tomtieaux, sous IfVnoin d'avtM. sont tenus pour sacrés et Invinlables, comme la tombe même. (Note de M. Levehine. )

tous eûtes ceint d'un mur de pierre qui a plus d'une eagènede hauteur, et flanqué d'une tour de glaise à chaque angle.

« A douze lieues du fort d’Oust-Onï.sk sur la To ol, on voit les ruines d’un éliflee en pierre sur le tombeau d’un Kirguize. On trouve ces mêmes inonuineats dans beaucoup d ainres lieux.

“ Au r stc. il nefaiii p.isconl'ondre ees tombeaux avec de plus anciens, que les Rirguizes nomment tombeaux nogais (1). »

Les Ki.giiizes prient souvent pour les mort-, < t s’acquittent de ce devoir avec beai.c np d'exactitude. Ils prient iequa anticmeel le centième jour après la II on du défunt, ainsi qu'au bout de l’an. QuelijUi s-uns célèbrent encore une derii.èrc céri munie religieuse au neuvième . nni ver.,aire du déeès. Les prières considérées cuinine les plus efAcsices sont celles du lioiit de l’an , et la famille dn défunt donne à cette occasion une fêle soinp ueu.se. Aussi, quand un fait le partage des bons d’un pere de famille, l’aîné de ses flis met à part la somme necessaire pour l’accoinplissement de cette cérémonie, et tous les membres de la fam Ile s'imposent un sacriA -e pécnni.iire proportionné à leur fortune. Si la iête ne repu >d pas à la ricl es-e ou à la l ondit on de la personne dei éd.e, les héritiers s’expo entau ressentiment de l’âme du mort, et se coii'rent de honte aux yeux de leurs compatriotes. Les services funèbres codtent excessivement cher aux gens riches. On y iiivite un grand nombre de gens, qui assistent aux prières qu'ou récité po ir le re(.os de l’âme du défunt, dont on éxoqie l’ombre ensuite; P lis on rappelle les principaux exploits du mort. On lue un cheval blanc dont on fait ruire la chair; on prépare aussi d’autres mets, et les personnes invitées mangent et boivent du koumize. I-orsqne to is les assistants sont rass isiés,,on commence les courses a eheval, les chants, et d'autres divertissements, où les hommes qui se distinguent par leur courage ou leur

(I) Vnvp7. des hordfn et dm siep^

pesde» Kirghiz-Kazttkê^ pas. 36j et 30A de la IraducMoii française de MM. Ferry de Figay et Cliarriere.

Dh

adresse reçoiveot, du chef de la famille, des présents ()uelqiiefuis Irès-considérables. Les cérémonies du bout de l'an d’un riche Kirguize de la Petite-Uorde codtèrent aux héritiers deux mille cinq cents brebis, deux cents chevaux, et cinq mille grands vases de kuumize, sans parler de plusieurs esclaves, de quelques tentes, de cottes de mailles et de plusieurs autres objets qui lurent distribués en prix aux hommes qui se lireiit remarquer dans les courses a cheval, au tir ou a la lutte. Une fête semblable ^lébrée dans la Horde- Moyenne coûta cinq mille brebis, deux cent cinquante chevaux, et le reste en proportion.

M. Levehine explique ces déianises énormes , en di.sant que si les mariages , les enterrements et les services commémoratifs et expiatoires pour les morts appartiennent à la vie domestiijue , les fêtes et les divertissements qui les suivent deviennent des cérémonies publiques.

FÊTES ET DIVEBTISSEMBnTS.

Lorsqu’un Kirguize veut donner une fête, il charge des fonctious de commissaire et de maître des cérémonies les deux ou trois hôtes les plus respectables qu'il a eng.ngcs. Ceux-ci font les honneurs, et veillent à ce que tout se passe d’une manière convenable.

D’autres personnes, désignées encore pur le Kirguize qui donne la fête, sont chargées de distribuer les prix. On porte ensuite dans des tentes soigneusement nettoyées différents mets préparés pour la cérémonie, et d'énormes vases de koumize. Les p.vrents et les amis qui sont riches apportent aussi du koumize, et chassent devant eux quelques bestiaux que l’on tue pour le repas.

Quand les convives ont bu et mangé abondamment, on commence les jeux, qui se composent de courses à cheval , du tir à l’arc, de chant et de musique.

Si le nombre et la qualité des chevaux doivent rendre les courses remarquables , c’est par eet exercice que l’on commence. I^es convives se réunissent à l’endroit où l'on a fixé le terme de la course , et l'on y apporte les prix décernes aux vainqueurs. C’est là aussi que se placent les juges qui doivent les dis-

isr

tribuer. D’autres arbitres se tiennent au point de départ, et veillent à ce que tous les chevaux soient bien en ligne et ne parlent qu'au signal convenu. La distance à parcourir est Gxée à quaire ou cinq lieues, et quelquefois même à douze. Les bons cavaliers, choisis de préférence parmi les jeunes gens , retiennent leurs chevaux et les ménagent jusqu’au milieu de la course; mais pour la seconde moitié, ils les laiicenl a toute bride. Si le cheval est épuisé en approchant du but , les parents et les amis , qui vont au-devaiit des coureurs, fuuettent l'animal près de succomber, letirent parla bride, l'cxciieut par leurs cris, jusqu’à ce qu'enbn ils l'aient trainé au bout de la carrière. On voit des chevaux pleins de force et d’ardeur tomber morts au terme de la course. Le premier cheval qui arrive reçoit le premier prix, inlinimeiit plus cuiisidcrable que le second , et qui consiste parfois eu centchevaoxou en quelques esclaves, en une troupe de chameaux, en cottes de mailles, en robes, ou eu plusieurs cenlaines de brebis. Le dernier prix se compose souvent d'une seule chèvre.

Les Kirguizes ont une autre sorte de course a cheval, à laquelle prennent part les hommes, les femmes et les jeunes elles. Les personnes des deux sexes engagées dans ce diverlisseinent sontobligées, dit M. Levehine, de se séparer par couples, et chaauc cavalier est tenu, quand il a atteint la femme qui court avec lui, de couper le chemin au cheval u’elle monte, ou du moins de toucher e la main le sein de l’amazone. Quelque peu délicates que soient dans leurs liabitudes les beautés kirguizes , elles ne laissent cependant prendre cette liberté qu’à ceux qui ont obtenu leurs bonnes grâces. Files évitent l'attouchrnient d'une main qui leur déplaît, au moyen de leur souplesse , de la légèreté avec laquelleelles savent se détourner, et au besoin par des coups de fouet, dont elles proportionnent la force au degré de répugnance que leur inspire l’homme qui les poursuit. Il leur est facile de tenir par ce moyen les c.ivaliers à une distance respectueuse , d'autant plus que, grâce à la qualité de femmes, nul ne songe à trouver mauvais qu’elles laissent des marques de colère sur le

L’UNIVERS

vitale d’un galant trop empressé.

I.,e tir de l’arc occupe le second rang parmi lesdivert .ssempiitsdcs Kirn'iiizes. (>iix d'entre eux (jui savent se '-ervirde relie arme déi-oclieot leurs flèi lies d'abord à pied et immobiles, puis à cheval et au galop, et quelquefois même eu se tenant debout sur la selle. Quelquesnns visent des bonnets et des anneaux qn’on leur jette en l'air.

Dans ces fêtes il y a toujours des lutteurs, et des cens qui courent à pied.

M.iis les Kirgnizes n’ont pas l'babitudc de la marche, et ces dermrres cour.ses ne sont pas remarquables. Les prix n’ont que peu de valeur, compares à ceux des courses achevai, l es lutteurs habiles et les propriétaires de bons chevaux sont admis à tontes les têtes, même sans y avoir été invités.

Entre les diff renles parties de la fête et avant de passer à un mitrç divertissement, les jeunes Kirgnizes ehantent de.s chansons presque toujours iiufirovisees. Ils se partagent en deux choeurs, l’un de femmes, et l'autre d’hommes.

Le choeur de femmes célébré d'ordinaire les vertus et les attraits de son sexe, et fait entendre des plaintes contre les hommes; ceux-ci tâchent de se justifier, font leur propre éloge, et chantent les douceurs de l’amour. On se lance de part et d’autre des mots piquants, et ron entend des reparties spirituelles, que les spectateurs relèvent aussitôt.

Quelquefois aussi les chanteurs se réunissent par couples, et chantent tous ensemble ou à deux voix.

M. Levehine vit pendant l'hiver lea jeunes Kirguizes s'amuser aux jeux suixants : les joueurs des deux sexes s’assiicnt d'abord en rond, puis le maître de la tente apporta un petit os de mouton, e.t l’ayant mis sur les genoux d’une des jeunes Allés, il proposa au plus dégage d'entre les boinmes d’ouvrir le jeu. Celui-ci se leva aussitôt, croisa les mains .sur le dos, approcha de la Jeune fille qui tenait l’osselet , et eotirmença à essayer, en se penchant 'à la renverse, de' saisir l'os avec les dents; d'autres en firent autant après lui. On combla d’éloges, accompagnes de cris joyeux, ceux qui réu.ssirent.

Slu.mt aux autres, ils reçurent de la èpositaire de l’os.selet quelques légers

coups de fouet pour prix de leur maladresse.

I.«rsque tous les jeunes gens qui .se trouvaient dans le cercle curent ainsi tour à tour essayé leur .souplesse, on passa à un autre divertissement. Un (Ir-S joueurs prit l’os entre ses dents, et cb.ique jeune fille approcha pour essayer de le prendre aussi avec les dents. Le.s plus agiles s'en tiraient assez adroitement, celles qui niauquaieiit leur coup devaient embrasser le jeune garçon.

Daris quelques fêtes, on voit des hommes d’une force exb aordiuairc arracher les pieds à un mouton vivant; d'autres s’aminsent a jeter des pièces de uiumiaiedans un vase plein de kniimize, et ceux qui veulent les avoir doivent les y prendre avec la bouche. Nombre de Kirguizes s’amusent à reg.irdcr quelques gros mangeurs, <pii vont aux lêtes pour jouir tout a la fois des applandissemeiits des spectateurs et du plaisir d’absorber des quantités incroyables de viandes et de kuuniize.

On invite toujours des musiciens a ces sortes de fêtes. Mais nous ne voyons pas qu'on y danse. Les Kirciiizcs des deux sexes , avec leurs jambes arquées par l’usage continuel du cheval, ne doivent prendre que peu de plaisir à cet exercice.

Les politesses que se font ces nomadi'S varient suivant le rang des personnes. Unhommedu commun ne peut approcher d'un sultan que les mains croisées sur la poitrine, et en f.iisaiit un profond salut; si le supérieur veut donner une marque de bienveillance à un inférieur, il lui tend la main, que l’inferieur presse dans les deux sieuncs en mettant un genou en terre; si un simple Kirguize fait la reneonlre d’un chet, il descend de eheval , et serre de ses deux mains celle du supérieur ; quelquefois, même après êtie descendu de cheval, il s’arrête, cl attend qu’il soit pa-sé; puis il incline la tête en plaçant ses deux mains sur sa poitrine, et s’écrie : .■tltah yaz ( Dieu te coioervc)!

Les femmes sont tenues également à quelques formalités quand elles se rencontrent ou qu’elles se trouvent en présence de la femme d’un sultan; alors elles doivent baisser les yeux et se frotter légèrement la joue avec la

TAATARIE.

main en s'inclinant. Une jeune femme doit mettre un genou en terre en présence de ses parents âgés. On voit souvent des Kirguizes ne témoigner aucun égard et montrer même le plus grand mépris pour les sultans et autres chefs dont ils croient n'avoir rien à craindre.

Lorsqu'un ctief de tribu est aimé ou qu'on le redoute, tous les Kirguizes viennent lui demaniler des conseils.

Cest de lui qu'on prend des instructions , soit pour une buranta ou pour toute autre expédition. On récite alors des prières, on jure d'éviter tout sujet de di.scorde , et l'on immole un cheval blanc ou tout autre animal de la même couleur. Si l'on u'en trouve p is de blane, on en choisit du moins un qui ait une t.ache blanche sur le corps , et particulièrement sur le front. On l'irainole, puis on le mange.

Election du khan. La solennité In plus curieuse et la plus importante que célébraient les bornes kirguizes est sanscontredit l’élection du khau(i). Dès i^ue le peuple était rassemblé dans un lieu indiqué d'avance, les assistants se partageaient en petit' groupes, d.ms lesquels on discutait le choix du khan et de quelques autres chefs. Lorsque l’assemblée se trouvait en nombre , on étendait des tapis et des feutres sur lesquels les sultans, les anciens et les chefs de tribu s’asseyaient suivant leur dignité. Les boniines que leur dge ou leur expérience recommandaient à la foule parlaient les premiers. IMais bientôt l'assemblée dégénérait en véritables disjmtes, qui duraient un et deux et quelquefois jusqu'à quatre jours. Lorsque le khan était choisi, quelqiies-uus des principaux sultans allaient lui annoncer sa nomination; puis ils le plaçaient sur une pièce de feutre blanc, Vélei aient au-dessus de leur tête, et le déposaient à terre. Alors les hommes du peujile arrivaient, répétaient la même cérémonie, et tenaient le khan élevé pendant quelque temps au milieu de rassemblée.

La pieee de feutre qui avait fait office de pavois était mise en morceaux ; quelquefois on déchirait même l’habit du

^1^ ^ourd'liul il ii'AXiitc plu.s>Ie khans daiu

khan, et chaque spectateur s’efforcait d’en emporter un lambeau.

Le khan donnait à fous ses électeurs line fête dans laquelle il n’é(iargnait rien. Le gouvernement russe ratifiait cette nomination, et la faisait suivre de plusieurs cérémonies propres à frapper des jreuples à demi sauvages et à leur inspirer du respect pour la puissance du czar. Le khan prêtait sur le Coran serment de fidélité a la Russie, puis il appoaaitsur l’acte de serment sou sceau, qui tenait lieu de signature. Le gouvernement russe limmait à cette occasion des fêtes aux Kirguizes.

INSTBUCTION. — LITTERATUBE. T.eS Kirgilizi S sont , pour l'ordinaire, fort ignorants. Un petit nombre sculemenl savent lire et écrire leur propre langue. Ceux qui ont une connaissance médiocre de l’arabe sont tenus pour des prodiges. Les chefs et les sultans n'eu savent guère plus que les derniers de leurs vassaux ; mais ils ont des secrétaires et des mollahs charges de lire les ih péches des autorités russes et d'v faire une réponse. Maigre leur ignorance, les Kirguizes aiment la mu8l<|ue et la oésie. Voici la traduction d unechanson irguize que rapporte M. de Mevendorff(l) ;

VoU-Itt oelte neige?

Eh bien , le corps de nia bien-.üniée est plui blanc.

VulS'lu couler >ur la neige le lang de celle brebis egorgee?

Edi bien, .scs Joues suniplus vermeilles.

Passe celle muiitagne, et lu Verras un tronc d'arbre brillé.

Eh bien, ses cheveux sont plus noirs, elles le sultan il y a des mollahs gui écrivent. Eh bien , ses sourcils sont plus noirs que leur encre.

I uEvtu ces charbons enflammes?

Ses yeux brillent d'un éclat plus vif encore.

Les chants des Kirguizes sont quelquefois accompagnés du .'Oii des instruments. Le sujet de leurs cliaiisons est, pour l'ordinaire , le récit d'un grand événement, d’une rivalité d'amour, ou l’éloge d'un homme généreux (|ui a noblement féié les hôtes qu'il à invités chez lui.

II y a peu de variété dans la mélodie de leurs airs, qui sont presque semblables dans toute la steppe.

(I ) Vr»y»t{*' ü‘ürt‘iii>our({a Boukhara, p. kft.

L’UNIVERS

Les conteurs kirguizes récitent des histoires toutes remplies de prodiges, d'enchantements, de combats singuliers et d'assassinats. • Leurs héros , dit M. Lev'cbine, comme les chevaliers européens des douzième et treizième siècles, parcourent le pays cherchant des aventures. Ils combattent les enchanteurs, et attaquent les plus fameux cavaliers. Ils forment des liaisons avec les femmes et les filles de leurs ennemis ; ils délivrent les victimes de la tyrannie des hommes, reçoivent de ces dames des talismans, célèbrent leurs charmes dans des chansons, pillent et détruisent pour elles les aouls, les enlèvent elles-mêmes, et enfin les amènent chez eux, pour leur donner la quatrième ou la cinquième place dans leur cœur, delà éprouvé par l'amour éteint ou non de plusieurs autres épouses. I.a seule idée d'une pareille récompense révolterait une Européenne; mais la femme kirguize, née et élevée pour l'esclavage, reçoit ce prix avec reconnaissance. »

Les conteurs éloquents emltellissent leur récit par des comparaisons et des expressions poétiques. Puis, imitant le chant et le cri de différents animaux, ils complètent leur description par une pantomime animée.

Instbuments de musique. Les principaux instruments de musique sont le kobize et la tschibyzga. premier est une espèce de violon ouvert a la partie antérieure et concave à l'intérieur, avec un manche au bas duquel est ta planchette des chevilles d'où se tendent les cordes, qui sont très-grosses et faites de crin de cheval. I.e kobize en a ordinairement trois. On joue de cet instrument, comme du violoncelle, en le tenant placé entre les genoux. Les sons du kobyze ne sont ni agréables ni purs. Cependant quelques Kirguizes savent imiter fort bien avec ces trois cordes le citant de plusieurs oiseaux.

La tschibyzga est une ndte ordinairement de roseau, quelquefois de bois, longue d'un pied et demi a deux pieds, avec trois ou quatre trous à l’extremilé, sans languette extérieure. Les sons de cette lldte sont désagréables.

Quelques Kirguizes jouent d'une sorte de guitare appelée balalaïka. Ils emploient la musique pour les opéra-

tions des sorciers et pour la guérison des malades. Ils ont cependant d'autres remèdes beaucoup moins inoffensifs que nous devons faire connaître.

Médecine. Ils traitent les affections de poitrine avec une tisane composée de la racine de rosier sauvage, à laquelle on ajoute du miel et du beurre. Quand ils sont attaqués de la gale ou de quelques autres maladies cutanées, ils se baigneiit dans des lacs salés; pour les douleurs dans les os, ils frottent le malade avec du crottin de brebis qu'ils ramassent en automne et font chauffer à la vapeur; puis ils couvrent la partie affectée avec ce même crottin, qu'ils ont fait préalablement briller. Ils emploient contre les eiiQures des cataplasmes de differt II tes herbes qui leur sont connues. Pour les douleurs des pieds, ils ont recours aux fumigations de cinabre brùli sur du charbon en braise. Ils traitent les engelures et les blessures en ploneant la partie du corps qui est malade ans les entrailhs fumantes d'une brebis qu'ils tuent exprès. Pour les fractures, ils appliquent sur la chair, et font prendre à l'intérieur, de la limaille de cuivre et une certaine pierre qu'ils réduisent en poudre. Ils remplacent la salsepareille par une plante appelée schiraze. Ils emploient le liel d'ours an lien de cantharides.

Quelquefois ils enveloppent les malades dans les peaux chaudes etsaiunantes de bêtes que l'on vient d’écorcher; quelquefois aussi ils leur font avaler du cinabre , du sang de brebis , du suif fondu et quelques autres substances non moins dégoûtantes.

Les personnes atteintes de la fièvre blanche et celles qui ont été mordues par uu chien enragé sont traitées par une bois.son faite d'eau et d'une poudre composée des pattes séchées et pijées d'un oiseau appelé lilegous. Il est inutile de dire que tous ces remèdes ne sont que le résultat d'un empirisme grossier.

Astronomie. Les connaissances des Kirguizes en astronomie sont supérieures à celles de quelques autres peuples de l'Asie centrale, et nomméinent des Khiviens. Le genre de vie des Kirguizes, qui passent leur vie dans des steppes, et se trouvent souvent obligés

TARTAniK.

Ul

de se conduire par les étoiles, expliquent cette supériorité relative. Ils connaissent l’étoile polaire , et c'est d’aprés cet astre qu’ils dirigent leur route dans les courses de nuit , et qu’ils cherchent à s'orienter quand ils perdent leur chemin.

L’étoile de Vénus porte chez eux le nom A’étoile du berger, parce qu’elle se lève le soir quand on ramene les bestiaux des champs, et se couche le matin quand on les conduit au pdturage.

Ils prétendent que la constellation de la Grande-Ourse est composée do sept loups qui poursuivent deux chevaux , savoir: Àk-Bouzat, le hongre blanc, et Aoul-Boiizal , le hongre gris. Dès que les loups les auront atteints, ils les mangeront, et c'est alors que le monde doit s’écrouler et finir.

Ils désignent les Pléiades par le nom de Mouton sauvage, et comme cet animal céleste reste invisible pendant qiiel-

ue temps, ils supposent que c’est pour

escendre sur la terre et en faire sortir l’herbe nécessaire à la nourriture des moutons terrestres.

La Voie lactée est nommée \e chemin des oiseaux , parce que les Kirguizes sont persuadés que c’est vers ce point que se dirigent les oiseaux de passage dans leurs migrations du nord au sud et du sud au nord.

C’est, comme nous venons de le dire, d’après la position des corps célestes que le Kirguize se dirige dans la steppe; et c’est encore d’après les astres qu’il réglé l’emploi de toute sa journée, comme un Européen sur sa montre.

I/année des Kirguizes commence au mois de mars. Le jour de l'an porte chez eux le nom persan de Naourouze , et les mois ceux des signes du zodiaque.

L’ère de l'hégire n'est connue que des mollahs. La plupart des Kirguizes n’en ont jamais entendu parler; mais ils se servent du cycle mogol, composé de douze années* dont chacune porte le nom d’un animal. Voici l’ordre et les noms de ces années :

1 " année , de la souris.

2“ — delà vache.

3* — du léopard.

4' — du Heure.

5' — du crocodile.

6' année , du dragon.

7' — du cheval.

8* — du moulon.

9* — du singe.

10* — de la poule.

Il' — du chien.

12' — du cochon.

Ce cycle des douze animaux a été inventé par les Kirguizes, et l’usage s’en est répandu dans presque toute l’Asie orientale comme nous l’apprend Abel Rémiisat(l) : * Le modèle, dit-il, en a été incontestablement le cycle duodénaire employé par les Chinois dès la plus haute antiquité; mai: l'idée de substituer aux caractères insignifiants ui composent ce dernier, les noms 'animaux domestiques appartient au Kieï-Kia-s.se. Outre l'avantage de se graver mieux dans la mémoire, le cycle des animaux a encore celui de fournir auxastrologuesdesressourcesnouvelles, en attachant a chaque année, à chaque jour de la période hexacontakéride , et même à chaque heure du jour, un caractère.pris du naturel réel ou fictif attribué a chacun des douze animaux.

Quant au choix de ces derniers , il est difficile de deviner ce qui l'a dirigé. Le bœuf, le lièvre, le cheval, le mouton i la poule, le chien et le pourceau sont deS animaux utiles à l’homme, et l’on conçoit qu’il ait voulu en faire porter les noms à quelques périodes de son existence. Mais le rat, le léopard et le serpent ne sont point dans le même cas : le singe ne s’est apparemment jamais trouvé dans les forêts de la Sibérie, ni le dragon en aucun lieu du monde. Quand on déplacerait le lieu de l’invention de ce cycle, on ne réussirait pas mieux à le rapprocher de localités qui en expliquassent la composition. Dans l’Inde, on eût sans doute choisi les animaux remarquables qui sont particuliers à la con-trée, comme l'éléphant ou le tigre; on n’y eût point admis le rat, qui n’a rien qui le recommande , ni le dragon , le seul animal imaginaire qui y ait trouvé place. Ce cycle n’a non plus aucun rapport avec les zodiaques d’aucun peuple connu, et Dupuis seul a pu, à force de niuiti-

(f) Voyor Hfcherchf» fwr les langues tartmret, pAgn «oo* S'H et

I/IJNIVERS.

plier les aspects de la sphère céleste, et d'appeler à son secours des levers liéliaqiieset des paranatellons, trouver, dans les constellations de peuples très-eloipiiés, de quoi expliquer couiulétement le cycle des Kirpuizes. S'il lalfait de nouvelles preuves de la futilité de son système, on les trouxerait dans les rapports inêines qu’il a su faire sortir de ces comparaisons extravagantes et dans l'accord l'orcé qu'il produit entre les éléments les plus incuhereiits, les plus disparates, les plus étraiipers les uns aux antres.

« Quoi qu’il en soit, le cycle des Rirguizes a été primitivement composé de noms turcs; mais les Mongols, les Tibétains, les Japonais, les Persans, les Maiidelious, l'ont traduit dans leurs langues, en conservant soigneusement l'ordre des animaux; de sorte que ce cycle forme une maniéré de dater commune a toutes ces nations, et facile à rapprocher, par le moyen du cycle duodeiiaire des Chinois, de celui de soixante d' s mêmes Chinois. C’est un moyen sdr pour verilier les dates de l’histuire des Slongols et des autres Tartares, qu'on trouve rapportées par les écrivains orientaux et par ceux qui les ont suivis. C’est ainsi , par exemple, qu’on s’aperçoit que Pétis de la Croix, dans la vie ae Tchinggis (I), s’est toujours trompé d'une aimée, en rapportant aux années de l'ére vulgaire les dates marquées par le cycle des animaux. I-a souris est la première année de ce cycle, par conséquent la f", la l#*, la 2-^, la 37' et la 49* du evcle de soixante. Elle répond donc, dans la vie de Tdiinggis, aux années I II», lUi», 1180, 1192. 1304, I2I« de notre ère, et non pas aux années 1 155, 1167, 1179, 1191, I20;l, 1215, eouime l'auteur dont nous parlons l'a supposé. • Partant de cette combiiiai.suu, un Kirguize dit : Tel événement a ru lieu il y a trois années de la poule, c'est-à-dire 86 ans , ou 4 années du mouton , c'està-dire 50 ans.

Les Kirguizes ne font pas d’autre commerce que celui des échanges , et il n’oiil ni monnaies, ni poids, ni mesures. C’est par le nombre des brebis et des moutons qu’ils déteniiment la valeur

(t) Hiiloin du grand GtnçHiicnn; Psrb, 1710, In-lî.

d’un objet. Pour indiquer les distances, ils expriment le nombre des journées qu’il faudrait pour les franchir à cheval ou à dos de chameau. Pour les distances moins considérables, ils prennent l’espace que peut parcourir la voix d'un homme, ou encore la portée de la vue.

eOUTKBNBMKHT.

Quoique l'on trouve chez les Kirgiii/.es aes hommes investis des titres de sultan et de tieg, cependant il n’existe dans aueune tribu de ce iieuple une autorité forte et bien établie, rien que l'on puis.se comparer à un gouvernement. Le mépris des lois et l'impunité du crime constituent l'état normal des trois hordes. Parmi les tribus kirguizes, les unes reconnaissent la souveraineté de la Russie, d'autres obéissent a la Rhivie ou au Khokande, et quelques-unes sont tout à fait indépendantes. On remarque chez toutes le même ctat d’anarchie intérieure.

Si l’on en croit les Rirgiiizes , leurs aïeux ont vu des jours meilleurs. A une époque ancienne, un khan du nom de Tiavka réussit à pacifier les hordes en guerre les unes contre les autres, et à obtenir l’obéissance aux règlements et aux lois qu’il élablit. Voici , en substance, les principales dispositions de ce code kirguize : La peine du talion existait pour toutes les offenses contre les personnes. Celui qui avait coupé un bras devait être prive d'un bras; et il eu était ainsi pour tous les membres et toutes les parties du corps. Les parents d’un homme assassine ôtaient euxmêmes la vie au meurtrier. Le brigandage et l’adultère étaient punis de mort Une traosaelion entre les parties pou vait adoucir ces châtiments rigoureux, et la loi avait fixé la valeur des anieades. On parait mille moutons pour avoir assassiné un homme, et cinq cents pmirlemeiirtre d’une femme. Les lois de Tiavka veulent encore que celui qui a estropié ou privé quelqu'un d un membre le dédommagé par un nombre déterminé de tetesde bétail. Le ivoiiiHi vaut cent moutons, le petit doigt vingt, etc.

Le viol est puni de mort comme l'assassinat.

Le mari qui surprend sa femme en

adultère a le droit de la tuer ; tuais seulement dans le cas de flagrant délit.

Cette dernière disposition est assez remarquable chez un peuple qui considère la femme comme très-inférieure à riioinme.

La personne convaincue de vol paye, suivant les circonstances et la nature du crime, trois fois, neuf fois, ou même vingt sept fois la valeur de l'objet volé.

Si le vol consiste en chaineaux , le voleur est tenu (le payer en plus un esclave; s’il a volé (les chevaux, un chameau; et un cheval , si ce sont des moutons.

Cent chameaux équivalent à trois cents chevaux et à mille brebis.

Celui qui commet un vol accompagné de meurtre est juini pour chacun de ces deux crimes. Lorsque le coupable n'est nas assez riche pour payer l'auiende à laquelle il a été condamne, ses parents, ou tout son aoul, répondent pour lui.

•Aujourd'hui le droit de juger les querelles et les diflicultes qui s'élèvent entre les Kirguizes appartient aux anciens des aouls du demamieur et du plaignant. On ajoute à ces juges deux arbitres choisis par les parties. Si le prévenu ne comparait point, la peine retombe sur son plus proche parent, ou bien on prélève l'amende sur l'aoul entier, dont les membres peuvent exercer leur recours sur la personne et les biens du coupable.

On exige ordinairement trois témoins et jamais moins de deux, (K)ur prouver en justice uu crime ou un délit. Les juges et les arbitres ont droit à un dixième de la valeur en litige pour leurs vacations.

Si le condamné refuse de se soumettre à la sentence qui le frappe, et si le chef de son aoul le soutient dans sa rébellion, le demandeur est alors aiitori.sè. par sou chef a exercer des représailles, et à s’emparer par la force des biens du coupable. Ces représailles donnent lieu à une foule d’abus, et ont dégénéré en un véritable pillage. Il parait qu’aulrefuis les barantas (c'est ainsi qu’on appede ces expéditions ) étaient beaucoup moins cruelles. Celui que les juges autorisaient <à user de reprè.sailles était tenu à son tour de faire une décl.iration de tous les objets dont il s'etait emparé , et le chef de l’aoul tenait la main à ce que la valeur de.s objets que le demandeur

«'était adjugés par voie de baranta ne dépassât point celle de l'objet en litige.

Un règlement en vigueur parmi les Kirguizes veut que chaque tribu ou section de tribu ait son tamga ou signe particulier dont on marque tout le tail et les autres objets, pour constater la propriété.

Slamtenant que le pouvoir des chefs de tribu a considérablement diminué, les sentences des |uges ne sont pas respectées , et c'est à peine si le vol est considéré comme un délit. La division et les guerres civiles partagent toute la nation kirguize. Nulle part la bonne intelligence ne règne dans h>s aouls, et sans respect pour les us.iges de ses pères, le Kirguize ne se soumet pas davantage aux lois des pavs dont il dépend. Il ne connaît aiijourd'luii d'autre droit que celui de la baranta, transformée en unevéritableexpéditionde brigands. La plus grande marque de puissance que donne un chef kirguize dans les steppes, c’est l'e.xécutiun de quelques criminels appartenant à des familles pauvres et sans considération , et dont la mort, par conséquent, ne peut amener aucune plainte. Kiicore e^i il rare que ces chefs o.scnt en venir là.

.Supplices. Les criminels condamnés a mort sont pendus à des arbres , ou étranglés. Le coupable est ameni; préalablement devant l’assemblée des anciens, des chefs de la tribu et du peuple. II U autour du cou une corde avec un nœud coulant, et dont les bouts .sont tenus par deux ou trois huinmes.

Le mollah , ou, à son défaut, toute autre personne , lit la sentence. Cette lecture tennintf, lechefde rassemblée fait un signe, it aussitôt les gens qui tieiment les bouts de la corde tirent de toute leur force, et étranglent le criminel. Le corps est attaché à la queue d’un cheval sauvage, qu'on l.iehe dans la plaine. S'il restait au supplicié un .souffle, de vie, les ruades qu’il reçoit du cheval, ainsi que les coups et les contusions, l'ont bientôt achevé.

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