MONGOLIE
ËTEKDUE BT LIMITES. I>a Mongolie est un plateau vaste et élevé, borné à l’est par la Mandchourie, à l’ouest par le Turquestan oriental et la Dzoungarie, au nord par la Russie asiatique, dont elle est séparée par des chaînes de montagnes; au sud elle confine avec le Tibet et la grande muraille de la Chine. La Mongolie s’étend entre 33° et S3° de latitude nord et 73° et 133° de longitude est.
Montagnes. On trouve dans la Mongolie plusieurs chaînes de montagnes dont la nomenclature offrirait peu d'intérêt. Nous nous bornerons à mentionner celles de ces montagnes qui rappellent quelques souvenirs historiques.
Le Boubkhan-oola, ou montagne divine (I), est célèbre par le voisinage du lieu où naquit Cengiskan.
Le Tono-Oola est situé sur la rive droite du Kherouluun. L’empereur Khang-hi s’y arrêta dans le moisde juin 1Ü9G, pendant qu’il était en campagne pour combattre Galdan, prince des Dzoungares, et il fit graver sur le roc des vers dont le sens est : « Que le désert de Gobi est immense! Que le Kherouloun est large et profond! C’est ici que six corps d’armée, obéissant à mes ordres, ont déployé leur courage; semblables à la foudre, ils ont tout ébranlé! Le soleil et la lune les ont vus avec épouvante; frappé de leurs traits, l’ennemi a disparu, et les déserts au loin sont rentres dans le calme de la paix. »
Le Khan-Oola est situé sur la rive gauche de la Tola. Ce fut dans le voisinage de cette montagnpque Ivhang-hi détruisit l’armée des Dzoungares en juin lt)96. Pour transmettre à la pos térité le souvenir de cette importante v'ictoi re, il fit graver sur le roc l’inscription suivante : « Le ciel nous a prêté son secours puissant pour abattre nos ennemis et détruire les méchants; ces bêtes férocesl les Dzoungare.s), épuisées par la résistance, s'étaient cachées à l’ouest.
Le ciel secondait nos efforts. Bientôt ils tombèrent sous le fer de mes troupes.
Au premier coup de tambour, leurs tentes plantées dans le désert furent abandonnées. J’ai fait graver sur cette roche le récit des hauts faits de l’armée victorieuse. »
Lb TsAGAN-TsiLOO,*à 80 lieues environ au nord de Khalgan, est situé près de la ligne des corps de garde de la frontière. Cette montagneet quelques autres des environs furent traversées par l’empereur Khang-hi lorsqu’il combattait Galdan. Il y érigea un monument de pierre avec une inscription qui signifie en substance : « Tout l'espace qu’em-
(I) Celle roontaeiM! est encore appelée TV li vtn Phou lha et DouHkh Poula ( Vojn Timkovakl , roj/ags à Peking^ tome II, p.igc liât» de U traduction françabe); Ditoun Boutdac ou Deligoun Bouldnc ivoyer. Hàloirc dr$ MongoU depuis Tckinguizkhan jusqu'à Timtmr Beu ou Tamerlan, par M. le baron C. d'Ohs- Bon, tome 1 , page so et note ). M. d'Oh»son noua apprend que bouldouc ou bnyldae veut olreconror, en uion;'<ii. L’Onou prend sa source dans le Bourkimn-Ool.i.
h’UNlVERS.
ÏOO
lir.isse la voûte du ciel est peuplé de mes enfants. Je rétablis la paix dans l'étendue de mes domaines. J'écrase les serpents et les reptiles; les génies qui presid'-nt aux lacs, aux montagnes, aux pâturages et aux douces fontaines secondent mes entreprises. Cette pierre en transmettra la mémoire à la postérité. «
Rivières. La Mongolie, principalement dans le nord, est arrosée par un assez grand nombre de rivières , parmi lesquelles on peut citer la Sélinga, l’Orklinn et la Tola.
Le Kherouloun et l'Onon forment, par leur réunion, l'Argounou Amour, nommé encore Sakhalien-Oula et Aeloung-Kiang,
Lacs. Il existe dans la Mongolie plusieurs lacs, dont le plus important est icKbouloun-noor, formé par les eaux du Kherouloun.
Climat. T>e climat de la Mongolie est froid. C'est une conséqiienee de la grande élévation de ce plateau, et aussi peut-être de l'abondance de Aowrf/ir ou stdfate de natron, dont les steppes sont couvertes en plusieurs endroits. Les jésuites français remarquèrent que l'hiver est infînimênt plus rigoureux dans les hautes contrées de la Mongolie situées entre les 43" et 45* degrés de latitude nord , que dans les parties de la France qui se trouvent sous la même latitude.
M. Timbovski vit dans cette contrée le tliermomctre de Réaumur descendre, pendant les mois d'octobre et de novembre, à 10, 15 et même 18 degrés audessous du point de congélation (I).
Il neige et il pleut beaucoup dans certaines parties du pays , et notamment entre la ville russe de Kiakhta et l'Ourga. En été, les montagnes sont envelofipées de brouillards épais, et l’on y éprouve pendant la matinée un froid très-vif.
Le vent sonflle presque continuellement dans les steppes situées entre rourga ei le pays des'Tsakhares. « Cette région, la plus élevée de la Mongolie, attire et retient, dit M. Timkov.ski, des npages de neige qui amènent des torlei.is Je [iluie' 2;. C'est pour celt,-. rai-
(I) Vnver tome II , page ***•
(S) Taine II. p. W-
son que les neiges sont très-rares dans le désert de Gobi, tandis qu'on y éprouve 'souvent des sécheresses très- funestes au bétail. >
« La Tartarie occidentale, dit le révérend père Bruguière (I), est un pays pauvre et irès-froid. Sivang n'est qu’au 4r degre 39 minutes de latitude, c’està-dire plus au midi qu’aucune ville de France; et cependant il y fait aussi froid qu'en Pologne. Les gelées blanches, quoique peu sensibles dans un climat si sec, commencent à la 6n d’août ou à peu près. Dans les vallées qui sont peu échauffées par les rayons du soleil, il y a de la glace toute l’année. En hiver, ici, et surtout dans les environs, le thermomètre de Réaumur descend iusqu’à 30 degrés et quelquefois plus bas. Alors toutes les liqueurs gèlent, excepté l’esprit-de-vin. Je disais la messe dans une petite chapelle remplie de monde; il y avait quelquefois deux brasiers à cété de l’autel; on conservait le vin dans un vase d'eau chaude; malgré ces précautions , J'avais bien de la peine à empêcher que les saintes espèces ne gelassent. Dans ces occasions, on ne peut toucher aucun métal; si peu que l'on ait les mains moites, l’objet se colle aussitôt fortement aux doigts, et on ne l’enlève qu’en arrachant quelquefois l’épiderme. Lorsque l’on sort et que l'on reste quelque temps en plein air, les vapeurs qui s’exhalent par la respiration se congèlent sur la barbe et sur la moustache , et forment des glaçons de l'épaisseur du doigt. Quand on voyage, on est obligé de se couvrir le nez etles oreilles avec une espèce de capuchon fourré qui descend siir'les épaules; sans cette précaution, on serait exposé à les perdre. Cela n'empêche pas que les poils des moust.iches se coliaut avec ceux de la barbe, la bouche ne reste, pour ainsi dire, fermée à clef. Alors ou respire plus par le nez que par la bouche. Tout ce que je rapiMirte ici est fondé sur ma propre expérience, et sur celle des autres aussi. Transporté tout d’un coup des chaleurs de la ligne dans un climat
(I) Voyez un article intitulé J\/an/c/wtéx, tes Mankouxtt le* Houi>z> t;— Sivaru/^ dan» la Revue de rOrient^ WXllI' cahier, Janvier I84é, page lé.
TAKTARIE.
si froia , j’aurais dû, ce semble, m’en ressentir. Je n’ai éprouvé cependant aucun effet sensible de l’influence d’une telle température. Comme on est toujours couvert de la tête aux pieds , que le ciel est constamment beau et le soleil brillant, on s’aperçoit peu de l’intensité du froid. Neanmoins mes compagnons de voyage se sont un peu ressentis de la dureté du climat : ils ont été malades tout le temps que le thermomètre de Réaumur s’est soutenu de 30 à 30 degrés au-dessous de zéro.
« Voici la graduation croissante ou décroissante du froid , selon les différents mois de l’année :
DcgrtS aU'tlcisoas de Eéro
du Ut. de Rcaum.
8 septembre de 3 à 4
Pu 30 au 33 octobre 9’/,
Fin de novembre 14'/.
31 décembre 38'/,
7 Janvier, près de 36
Aux environs de Sivang. . . 30
1 Mi-février 30
Du 18 au 30 mars, presque. . 17
15 avril 13
8 mai 10
^ juin V.
■ Je pense que le 30 du même mois le thermomètre pouvait être au moins à zéro ; je n’eus pas occasion de l'observer.
. Tout le mois de juillet a été frais et pluvieux.
« A la fin du mois d’aodt, il m’a paru que le thermomètre était à zéro.
> Les 34>, 36 et 37 septembre, fortes gelées.
« Depuis la fin de l’été jusqu’à la mifévrier, le ciel est ordinairement beau, et l’air très-pur; dans les grands froids, l’atmosphère est aussi azurée dans l’endroit opposé au soleil qu’au zénith. On ne voit pas comme en France, même dans les plus beaux jours, ces légers nuages ou ces vapeurs blanchâtres qui ceignent l’horizon d’une espèce de gaze plus ou moins épaisse; le soleil est chaud d.ms les lieux abrités, et dans une po^itiun favorable il dégele un peu, mais l’air est toujours glacial.
« De la lin de noveuitm- ju^qu’au I" avril on p.isse sur la glace la petite rivière (Xiii coule devant Sivang. La terre
est gelée bien avant dans le mois de mai. Il est bon d’observer que l'hiver dernier a été fort doux, comparé aux hivers précédents; tout le monde en convient. Quelle aurait été l’intensité du froid si l'hiver eût été rude!
• Les habitants de la Tartarie ne craignent point le froid ; tant que la température n’est qu’à 16 ou 18 degrés, ils disent qu’il ne fait pas froid, mais frais seulement. Comme les chapelles où nous célébrions les offices divins étaient trop petites, une partie des fidèles étaient obligés d’entendre la messe dans une cour. Il y avait de quoi frissonner quand on voyait des hommes et des femmes à genoux, par un froid terrible, sur un tas de neige ou de glace, pendant une heure et demie ou deux heures. Les mendiants qui ne trouvent aucun abri pour passer la nuit se blottissent dans le neige. L’expérience semble démontrer en effet que dans les contrées septentrionales le thermomètre descend moins sous la neige qu'à la surface.
« Les animaux semblent participer de ce tempérament. Les bêtes de somme et les autres animaux domestiques n’oot ni étables, ni écuries, ni abris; quelque froid qu’il fasse, ils sont toujours logés à la belle étoile ; ils ne s'en ressentent pas ; on dirait mêmequ’ilsontpiusde vigueur.
Au contraire , les chaleurs de l’éte, qui ne sont pas assurément excessives , débilitent leurs forces. La nature semble avoir prévu cet inconvénient; elle les a pourvus d’une double fourrure : tous ces animaux sont couverts d’un poil long , épais et crépu.
* Il neige rarement, etfort peu chaque fois. Dans le printemps, l'air n’est pas si pur qu'en hiver; l’atmosphère est souvent surchargée de légers brouillards, dont la réfraction est désagréable à la vue; ils brisent et réfléchissent en tout sens les rayons du soleil; le ciel ressemble à du verre dépoli. Il s’élève quelquefois des vents du nord-ouest très-forts; ils entraînent des tourbillons de poussière qui produisent l’etfet d’un nuage épais. L’été est In saison de runnée ou il pleut davantage. En plein air à l'ombre le thermomèire de Réauinur monte jusqu'à SU et 33 uegrés; dans les chambres il monte rarement à 37.
A l’ombre la différence du grand froid
L’UNIVERS
et des grandes chaleurs est de 60 degrés lléaumur.
« La contrée de la Tartarie où se trouvcSivang n'a commencé àétre cultivée que depuis quatre-vingts ans. Le froid, quelque grand qu’il y soit encore, l'est déjà beaucoup moins qu'autrefois : ou y sème aujourd'hui des grains qu’on ne pouvait pas semer ily a trente ans. On sait qu’à mesure que les défrichements augmentent, le froid diminue proportionnellement. Les terres cultivées conservent la chaleur et absorbent mieux les rayonsdu soleil queles terres en friche. »
Dbsebt db GOBI, de Cobi nu de Chamo. Ce désert est le plateau le plus élevé de l'Asie Centrale. Il commence dans le pays des Khalkhas et se prolonge jusqu'à celui des Tsakhares.
La steppe aride de Gobi est coupée par des montagnes qui se prolongent de l'est à l'ouest. On ne trouve de bois nulle part dans ce désert. Les seules traces de végétation qu'on y remarque sont des touffes d’une herbe maigre et cliétive appelée touU. M. Timkovski observa que les chevaux qui mangent cette plante et s’abreuvent ensuite avec de l’eau saumâtre, sont attaqués d'une violente dyssentèrie à laquelle ils succombent presque toujours. Mais ce voyageur parait croire que le souli n’est dangereux pour les animaux que dans certaines conditions. Malgré les désagréments attachés à un pareil séjour, le désert de Gobi n’est point malsain. Les Mogols , il est vrai, y perdent une notable partie de leur bétail , qui succombe à la sécheresse de l'été et aux froids extrêmes de l'hiver. Mfàs tous les animaux qUi résistentàcM épreuves, offrent l'apparence de lâ MOté et sont très-forts.
La séoberasM de l’atmosphere et les vents continuels qui soufflent dans ce désert emp^eot la multiplication des petits ipMOtes qui , dans des contrées plus beureiises, tourmentent les bestiaug. On ne trouve dans le désert de Gon ni cousins , ni taons , ni serpents , ni grenouilles Toutefois, cette circonsunoe ne suffirait pas à elle seule pour eipliquer la vigueur et la bonne santé du bétail. On suppose qu’il existe dans le voisinage de ce désert quelques oasis inconnues aux voyageurs , et dans lesquelles les animaux vont paître; on
croit aussi que la nature saline du terrain dans quelques endroits donne à l’herbe des qualités nutritives qu'elle ne pos.sède pas ailleurs.
Quelques mi.«érables tentes , un petit nombre de cabanes noires disséminées dans cette vaste et triste solitude, eu abritent les rares habitants.
On voit dans le désert de Gobi des silex de différentes .espèces, et .surtout des cornalines rouges, des calcédoines et des agates de diverses couleurs.
Aspect OBNÉn AL DU PAYS. Un respeetable et zélé missionnaire, le révérend père Hue, après avoir décrit nos pays civilisés, continue ainsi : • En Tartarie (I), rien de tout cela; ce sont des prairies et des solitudes immenses.
Dans chaque royaume on rencontre seulement une ville ou plutdt une modeste habitation où le roi fait sa résidence. Les populatinns vivent sous des tentes, sans j.ainais avoir de poste fixe ; elles campent tantôt ici et tantôt là, prenant pour règle de leurs migrations successives la variation des saisons et la bonté des pâturages.
« Aujourd'hui une vaste étendue de terrain offre l’aspect le plus vivant et le plus animé. Sur le fond vert de la prairie on voit s'élever des tentes de diverses grandeurs; toutà l’entour, dans les gorges des montagnes, sur le versant des collines, aussi loin que In vue peut s’étendre sur l’horizon , l'œil ne découvre que des troupeaux immenses de boeufs, de chameaux et de chevaux.
Dans la plaine, ces grands troupeaux ne se font distinguer que par leurs ondulations; on dirait la mer qui moutonne et qui commence à grossir. Cependant ce tableau est sans cesse sillonné par des Tartares à cheval qui, armés d’une longue perche, galopent de côté et d’autre, pour réunira la masse du troupeëu les animaux qui s’en sont écartés. A l'endroit où sont les tentes, ce sont des enfants qui folâtrent et badinent, des matrones qui font cuire le lait ou vont puiser de l’eau à la citerne qu’on a creusée la veille. Le lendemain ce paysage, aujourd'hui si pittoresque et si vivant, n'est plus qu’uue vaste solitude.
(I) L’auteur déatgnepar te nom de Tariarte ou Tartarie mongole la contrée que nous appelons Mongolie.
Hommes, troupeaux, habitations, tout a disparu. Une fumée noire et épaisse qui s'élève cà et la de quelque foyer mal eteint , lé croassement des oiseaux de proie qui se disputent des débris de chameau abandonnes, voila les seuls indices qui annoncent que le nomade mongou (1) a , la veille , passé par là. Et si l’on me demande pour quelle raison ces Tartares ont .si brusquement abandonné ce poste, je répondrai : Leurs troupeaux avaient dévoré toute l'herbequi couvrait la plaine : ils les ont donc poussés devant eux, et ils ont été chercher plus loin , n'importe où, de nouveaux et plus frais pâturages. Ces grandes caravanes s’en vont ainsi à travers le désert sans dessein formé; elles dorment où la nuit les surprend , et quand ces pasteurs ont rencontré un endroit à leur fantaisie, ils y dressent leurs tentes.
« La Tartarie offre, en général, un as-
fiect sauvage et profondément mélancoique. Il n’est rien qui y réveille le souvenir de l'agriculture et de l’industrie; les pagodes et les lamaseries , ou couvents de religieux idolâtres, sont les seuls monunnents qu'on rencontre. Les Tartares y attachent une grande importance. La religion est tout pour eux; le reste est, à leurs yeux, vain, fugitif, et indigne d’occuper leur pensée.
Aussi tout ce qui ressent la richesse et l’opulence, toutce qui porte l’empreinte des arts se trouve concentré dans les pagodes; par la même raison, tout ce qui se rattache de loin ou de près aux sciences et aux lettres ne dépasse pas l’enceinte des lamaseries (2) . ■
PoPütATiON. M. Timkuvski évaluela population de la Mongolie a 2,000,000 d'âmes. Cette estimation est un peu conjecturale; aucune donnée positive n'existe à cet égard, et, malgré les dénombrements qu’il fait faire, le gouvernement chinois ne sait pas exactement lui-méine combien il possède de sujets dans cette province de i’empire.
Races et tbibus. La Mongolie est peuplée presque entièrement par différentes tribus de race mogole, qu i donnent
(I) C't^i'à-dire A/oçol oa %tongol. Celte lé* Bière variante ne saurait arrêter le lecteur
Voyez Exennion 4an$ la Tartarie monmola , par le révérend père E. Bue, citée dans L Revue de l' Orient, XXXIV* cabier, février 1846, page III.
leur nom au territoire qu’elles habitent. Les plus importantes de ces tribus sont celles des Khalklias, des Sounites et des Tsakhares. On voit encore sur différents points du même pays des Chinois et des Ouriaukhnï ou Soïuutes. Ce dernier peuple, bien que considéré par M. Timkovski comme appartenant à la souche mogole, n'est, comme l'a prouvé M. Klaproth , qu’un ramas de pauvres familles samo'iedes et turques, presque sauvages, et sur lesquelles nous n'aurons, par conséquent, que peu de chose à dire.
SoïouTES. Les Soïoutes payent à la Cliine un tribut qu'ils aci|uitteiit en fourrures de zibelines, de loups, de renards ou d’écureuils. Trois zibelines comptent pour six loups, douze renards ou cent écureuils.
Quelques Soïoutes élèvent un petit nombre de bœufs, de moutons, de chèvres et de chevaux. Plusieurs tribus de ce peuple possédaient autrefois des rennes; mais une épizootie les détruisit tous. I>e8 Soïoutes négligent l’agriculture. Ils se nourrissent de chair, de racines, de pignons de pin, et lorsqu’ils man(|iient de ces aliments, ils ont recours au the en brique fortement salé.
Ils sont extrêmement malpropres et fort grossiers. En été même ils sont vêtus de peaux de mouton qu’ils portent sur le corps jusqu'à ce qu'elles tombent en lambeaux.
Plusieurs Soïoutes n’ont point de bestiaux , et vivent dans un déndraent extrême. Lorsqu’en hiver ils ne trouvent pas de racines pour s’en nourrir, ils mangent d’abord les courroies et les sacs de cuir qu'ils possèdent, puis, lorsqu’ils sont poussés par la faim, ils deviennent anthropophages, et dévorent même leurs propres enfants. Si avant le printemps ceux-ci ne suffisent pas , le mari dévore sa femme ou la femme sou mari, ou bien les enfants devenus grands se repaissent de la chair de leurs père et mere. On ne peut malheureusement pas révoquer en doute ces monstruosités; Klaproth, si profondément versé dans la géographie et l’ethnographie de l’Asie Centrale , les a consignées dans son Magasin aslaligue (I), et M. Bal-
(1) Tomet«',p. 149.
L’UMVERS.
bi(l), qui n’est pas une autorité moins imposante pour trancher cette question, accuse aussi les Soïoutes d’étre antliro* popliages.
Les riches n’ont aucune espèce de compassion pour les pauvres qui appartiennent à la même race qu’eux. Ce n'est pas notre faute , disent-ils, si ces gens n'ont rien, mais celle de leurs parents, qui ne leur ont rien laissé. Pourquoi les pauvres ne s'efforcent-ils pas d'améliorer leur condition ? Les riches ne leur doivent rien. Si un Soïoute près de mourir de faim amène à un chef de famille plus puissant que lui sa fille ou son fils capable de travailler, le chef, lorsqu’il a besoin de gens pour le servir, prend les enfants du pauvre et en fait des esclaves; mais il ne donne rien, pas même un morceau de viande au père et à la mère , et ceux-ci n’ont d’autre alternative que de se laisser mourir de faim ou de se manger l’un l’autre.
On lit dans la relation d'Iegor Pesterev (2) que , peu de temps avant son voyage, un Soïoute du nom de Tchékhrydal , chassé des forêts par la faim , ainsi que sa femme, ses deux fils et une fille, essaya de placer les trois enfants en esclavage chez des gens riches de sa tribu , afin que ces malheureuses créatures ne mourussent pasd’inanition. Les chefs auxqiuels il s'adressa consentirent à prendre >s garçonS; mais ils refusèrent la fille , et ne voulurent donner aux parents ni vêtements ni nourriture.
Alors, poussés parla faim, Tchékhrydaî etsa femme mangèrentcette infortunée.
Ensuite le mari dévora sa femme, et quelque temps après on le trouva luimême étendu mort dans sa iourte.
Le gouvernement chinois parut s'émouvoir à la vue de ces atroces calamités : chaque Soïoute reçut de l'empereur un cheval , une vache, une brebis et une chèvre; et ce peuple fut transportéde la frontière sur les bords du lac Tochi-noor ou Toudzi-noor.
Le vol , et surtout le vol de bétail , est puni avec une excessive rigueur parmi les Soïoutes. L’homme qui s’en est rendu coupable est mi^à genoux
(I) Voyez Abrtai de aéographie ^ pages 670 et 776 de la troUteme éaitioo.
(3> Voyez \e Magatin atiatigue de Klaproth, toQie 1 , page t5o.
et frappé sur le visage, jusqu’à ce que ses Joues enflent au point qu’on ne lui voie plus les yeux. Une fois dans cet état on lui casse les jambes a coups de massue, et on l’abandonne sans s'inquiéter de ce qu’il pourra devenir.
DBSCBIPTION DU PATS DBS KHAL KHAS.
Cette province est bornée au nord par la Sibérie, à l’ouest par le Turquestan oriental et le gouvernement d'Ili , au sud par le pays des Sounites , et a l’est par la Mandchourie.
Les Khalkhas ou Mogols jaunet forment la plus nombreuse , la plus riche et la plus illustre des tribus de leur race qui sont soumisesà la Chine. Ils font remonter leur origine aux Mogols chassés de cet empire en 1368 par le fondateur de la dynastie des Ming , et qui se retirèrent à cette époque sur les bords de la Sélinga , de l’Orkhon , de la Tola et du Khérouloun.
Plusieurs villes s’élevaient autrefois dans cette contrée de la Mongolie. Des ruines assez considérables existent encore sur les bords du Khérouloun. On y trouve quelques fondations de bâtiments détruits, des restes de murs et des pyramides écroulées.
Les Khalkhas furent gouvernés par un souverain qui descendait de Gengiskan. Vers la fin du dix-septième siecle ils passèrent sous la domination des Chinois, auxquels ils avaient demandé du secours contre les Calmoucs de la Dzoungarie, comme nous l’avons déjà remarqué ci-devant(l). Ils furent à cette époque divisés par bannières.
L’empereur de la Chine entretient des troupeaux et des liaras dans le pays des Khalkhas.
C’est dans cette province, sur la rive gauche de l'Orkhon , et non loin des sources de ce fleuve, que l’on doit placer l'ancienne Karakhorin ou Caracorum (3), résidence ordinaire des premiers successeursde Gengiskan , et capitale du plat vaste empire gui ait jamais existé.
(1) Voyez pages |65 et 166.
(2) foi/rz Klaproth, cité par M. Balbl , Abrtgi <le génnrapbic , pages 779 et 780 de la Iroiaiéme ediUoD.
Les seules villes qu’on trouve dans le pays des Khalkhas sont Maîmatchin , Ourga ou Kouré, et Ouliassoulaï.
MaîMATCHiif (1) est bâtie sur l’extrême limite septentrionale du pays des Khalkhas, à soixante toises de distance de la ville russe de Kiakhta.
Au milieu du court espace qui les séare, on remarque deux poteaux de la auteur de dix pieds et portant chacun une inscription , l’une en russe et l’autre en mandchou , destinées à faire connaître les limites respectives de l'empire de Russie et de la Chine.
Un fossé de trois pieds de largeur entoure Maîmatchin. Cette ville forme un carré long de 350 toises et large de 300. Au milieu de chaque face du carré se trouve une porte; on a bâti au-dessus des corps de garde de bois qui servent à loger la garnison composée de quelques Mogols en guenilles et armés de bâtons. Ces gens doivent maintenir l’ordre et la tranquillité, surtout pendant la nuit. Les maisons de Maimatchin , au nombre d'environ deux cents , sont bâties à la manière des Chinois. Les édifices publics les plus remarquables sont l’nôtel de l’ins-
f lecteur du commerce, les deux pagodes, e théâtre et la mosquée. Le gouvernement du Céleste Empire a fait élever en dehors de Maîmatchin une enceinte de bois haute de quatre toises, pour emp^ cher que les étrangers ne puissent voir ce qui se passe dans les rues de la ville.
Les négociants chinois qui se trouvent à Maîmatchin n’y résident que temporairement ; ils s’y rendent pour arranger leurs affaires de commerce, et en partent dès qu’elles sont terminées. On ne tolère pas de femmes chinoises dans cette ville.
OESCBIPTION DU PAYS ENTBE KAÎ- MATCHIN ET l’OUBOA.
La contrée qui sépare Maîmatchin de la ville d^Ourga est assez belle et offre un aspect pittoresque et animé. En sortant de Maîmatchin , on entend
II) Ce nom est one allénllon de miti moi /cAift* expr(fs»ions qui siicniÜpnl entrepôt ou /ieit d^fti/ié un4quemeni au coynmcrce. Voyt-Z KlaproUi, dans le Forage de Timkoveki, loin. I, page M , noie.
de tous côtés les mugissements des bœufs et des chameaux. « De grands troupeaux, dit M. Timkovski, paissaient çà et la ; des chevaux couraient en liberté; la fumée s'élevait du milieu de plusieurs tentes de feutre. Ce tableau de la vie nomade, si nouveau pour nous , nous rappela les temps heureux de l’existence patriarcale. Quelques Mogols de la garde de la frontière que les Chinois empêchent de faire le commerce à Kiakhta, croyant trouver une occasion favorable , vinrent nous offrir des chameaux. Je rejetai leurs propositions dans l’espoir d*^en obtenir de meilleures à rOurga (1). «
La saison ayant été très-pluvieuse, le voyageur russe trouva la plaine couverte d’eau et de boue. L’ambassade arriva bientôt à un endroit plus élevé d'où l'on apercevait parfaitement la ville russe de Kiakhta. On continua à marcher vers le sud , à travers une petite forêt de bouleaux et de pins qui couronne la hauteur. On ne voyait nulle part des terres labourées ; mais la vues’étendait sur une plaine tapissée d'herbes que les pluies avaient fpit pousser dans ce sol fertile. Le chemin passait sur un terrain sablonneux; il était sillonné par des empreintes de roues et rempli d’ornières. On rencontre bientôt une grande vallée située entre des rochers a pic, et traversée par une petite rivière. Il existe dans les environs une grande quantité de bêtes sauvages. Le chef d’une station voisine alla au-devant de l'ambassade et salua , à la manière des habitants du pays, les différentes personnes qui la composaient. Il sauta à lias de son cheval , fléchit le genou gauche devant M. Timkovski, appuya son bras droit sur le côté gauche du fonctionnaire russe, et pressant le côté droit avec sa main gauche, il s’écria : Amour, c’est-à-dire paix, tranquillité; ensuite il remonta à cheval, et conduisit la petite caravane jusqu’aux iourtes. Un grand nombre de curieux s'étaient rassemblés autour de la station pour voir les Russes.
M. Timkovski reçut dans sa tente de feutre la visite de plusieurs Mogols. Il leur fil distribuer du pain et de la viande:
(1) Tome I , page 13 de la traduclioD trançaiüe.
soc
L’UNIVERS
ces gens se retirèrent fort satisfaits, élevant au-dessus du front, en signe de reconnaissance, les cadeaux qu'ils avaient reçus. M. Tiinkovski remarque qu’ils aime’nt beaucoup le pain.
Le 3 .septembre, pendant la nuit , le tlierniomètrede Rcauniur marqua 3 decres au-dessous de zéro. L'air est toujours froid dans ce pa^s entouré de iiautes montagnes. Depuis Maïmatchin, dont la position est assez élevée , on monte constamment jusqu’au désert de Gobi; on s’aperçoit die cette disposition du terrain au refroidissement graduel de l'atmosphère.
A une petite distance au delà des montagnes s’étend une vallée profonde danslaquelleM.Timkovski aperçut des iourtes éparses et quelques bouleaux solitaires. On descend dans cette plaine par un chemin étroit, au milieu des rochers escarpés du Tsaganoola ou Montagne- Blanche , dont le pied, dans certaines saisons, se revêt d’une herbe haute et épaisse. Les rochers sont couverts d’arbres et particulièrement de bouleaux. Le bois du pays est en général humide , éctate et jette au loin des étincelles qui brûlent et endommagent les vêtements et tous 1rs objets qui se trouvent dans les ionrtes. La mauvaise qualité de ce combustible , jointe à sa rareté dans quelques autres parties de la Mongolie , a fait contracter aux habitants l’habitude d’employer pour le chauffage le fumier de ixcuf, de vache ou de cheval, séché et partagé eu. mottes. On donne à cette préparatkm te nom A' argot.
« A peu près à la moitié de noire chemin, dit M. Timkovski, entre les ri vières d'ibitsykh et dlro, nous rencontrâmes, sur le-sommet de la montagne, deux Mogols avec sept chameaux qui revenaient de rOurga. Ils étaient allés porter des présents au vang (t) de la part d'un fonctionnaire public. C'est un usage reçu parmi les personnes qui brigueirt un emploi plus avantageux que celui qu'elles occupent. Du lieu élevé où nous nous trouvions , on découvrait une plaine entourée de montagnes. Elle avait une étendue de deux lieues et demie
(I) I.e litre (le rang eorrespond il (X'lui de vm-rni. Voyez Timkovski, é^eyage, tome I, page tas et paaim.
environ, et s'inclinait d’une manière sensible jusqu’aux rives de l’Iro. On v remarquait çà et là des champs de millet et de (juelques autres graminées que l’on cultive comme fourrage. On les coupe avec de petites faux à manche court, semblables à celles dont se servent les Bouriates. On n’attend pas que le foin soit sec pour le réunir en meule.
K llnlama(l)d'unâgetres-avancéqiii, monté sur un cheval gris, allait visiter ses champs, se joignitànotre caravane.
Il tenait dans une main un chapelet qu’il élevait vers le ciel. Ce prêtre de Bouddha répétait continuellement 1rs mots Om ma ni bat me khom, qu’il accompagnait de profonds soupirs. Il les prononçait avec le ton que les Mogols emploient lorsqu’ils font leurs prières, ton qui ressemble beaucoup au son d’une contre-basse, on au bourdonnement des abeilles. Tout sectateur de Bouddha est obligé de reciter cette oraison jaculatoire aussi souvent qu’il le peut, eu se livrant à des méditations pieuses. Alin que les Qilèles ne l'oublient pas, elle est écrite sur la toile, sur le
fiapier, sur le bois et sur la pierre dans es temples , dans les iourtes et sur le bord des chemins. Les lamas mogols prétendent que les mots Um ma ni bal me khom, auxquels ils attachent un pouvoir mystérieux et surnaturel, exemptent les croyants des peines de la vie future, augmentent les bonnes qualités, et nous rapprochent de ta perfection divine (3). •
Prés des bords de l'Iro , à l'est de la route que suivit l’ambassade russe, s'élève un rocher à pic formant l’extrémité d’une chaîne de montagnes qui s'étend sur la rive droite de cette rivière. Au sommet du rocher on remarque un obo ou monceau rie pierres; ou en voit
{!) Le üoin de lama employé par les Calmoues Pi |p» Mogols n'a pas chez CPt» drui ppijple» la m^me acception : parmi preinierR U désigné un pontife (voyrr rl-de'aüt page 183). pf parmi 1rs .spcomi* un simple prêtre. Il ne faut pas oublier reUe di.>ttnctk>D importante.
(2) Oltp prière ou celte formule, qui a donné lieu à de nuinbreuv's et longues e\ptlc^ilions myittiques parmi les •ectateurs de Bouddha, est regardee comme une égide toule-pui&sante contre les malheurs, les enchaulerocuU et les fascinations. N. Ktaproth la reod par : O /o« fus prteieux*
de semblables sur presque toutes les hauteurs.
« L'habitant de ces steppes, dit M. Timkovski, convaincu de l'existence d'un être suprême, incompréhensible, tout-puissant, dont le pouvoir s'étend sur biUte la nature, croit uue son esprit bienraisant se manifeste plutôt dans les objets qui frappent la vue par leurs grandes dimensions : aussi un vaste rocher, une haute montagne, un arbre touffu, ou une large et profonde rivière, sont-ils l'objet de la vénération du Mopol. C'est là qu'il élève avec respect, d’après le conseil d'un lama, des obot ou auteLs de pierre, de sable, de terre ou de bois, devant lesquels il se prosterne pour adorer la Divinité. En temps de guerre, il demande le secours de cet être surnaturel pour vaincre son ennemi et défendre le pays où il e.st né; il l’iinplore dans les maladies qui afOigent.sa famille ou détruisent son bétail, et dans tous les malheurs qu'd éprouve. Tout Mogol qui rencontre un obo descend de cbeval, se place au sud de cet autel, le visage tourné vers le nord, se prosterne plusieurs foisjusqu'à terre, et dépose son offrande. J'ai vu souvent sur des obos des touffes de crin dé cheval : ce sont les gages des prières des cavaliers nomades pour la conservation des anitnaux compagnons de leur existence. X,es obos servent encore à indiquer les routes et les frontières (l). •
En sortant de la plaine dont nous venons de parler, on descend dans une prairie sur les rives de l'Iro. Quand les membres de l'ambassade russe arrivèrent sur les bords de cette rivière, un grand nombre d'habitants s'y étaient réunLs pour leur en faciliter le passage. Les pluies continuelles de l'été avaient donné à l'Iro une largeur de près de quarante toises, et le courant était devenu très-rapide. Les objets de quelque valeur furent places sur des kotnyga ou grandes poutresde pincreusées.
On en attache toujours deux ensemble pour former un radeau. I.a's rives de l’Iro sont couvertes de gras pâturages comme celles de l’Orkhon. Il faut observer au surplus que le nom d’/ro ou touro signifie, en mogol, bienfaisant. )i\. Tim-
(I) foyage, tome I, page so.
kovski remarqua près de ces deux rivières de grands troupeaux de moutons blancs, à laine crépue, sans cornes et à longues oreilles, et un grand nombre de chevaux de haute taille.
Pallas affirme, dans une de ses observations sur le journal de I.aurent Lange, qui lit le vopge de Pékin en 17g7 et 1738, que les iMogols tirent du fer des montagnes situées près des bords de l’Iro, et en font des vases qu'ils vendenta Kiakhta. M. Timkovski ne put pas savoir si l'assertion de Pallas était exacte; il maintient seulement que les Mogols du pays achètent à des marchands chinois tous les vases et u.stensiles de fer dont ils se servent, quoiqu'on trouve dans le sable des bords de l'Iro des paillettes ferrugineuses.
• Le soir, dit le voyageur russe, la curiosité amena dans ma tente les lamas qui nous avaient aidés à passer l'Iro.
De telles visites sont très-communes dans les steppes. On vient dans les iourtes d'un etranger pour recevoir des biscuits, fumer une pipe de tabac et s'asseoir près de son foyer. I.J proximité de deux- temples situés dans le voisinage ra.ssemblait dans ce canton un nombre considérable de lamas.
« Cette partie de la Mongolie jusqu’à rOurga, et même environ quinze lieues au delà de cette ville, e.st peuplée par des Mogols sujets du koiitou/ihtou ou pontife suprême de la Mongolie. Ces Mogols portent le nom de schabis, qui, dans leurlangue, veut dire disciples ou personnes qui obéissent a une autre. Le koutoukhtou commande à environ 30,000 iourtes habitées par autant de familles. Les impôts qu'il lève sur ses sujets sont appliqués à son entretien et à celui de sa cour (f). ■>
L'Ouroa. 1,'Ourga ressemble beaucoup plus à un campement qu’à un élabiissement stable. C'est une réunion d'iourtes, parmi lesquelles apparaissent quelques maisons et autres bâtiments.
Les portes de cette ville sont gardées par des Mogols armés d’arcs et de flèches. Les habitations de l'Ourga consistent presque toutes en iourtes entourées de palissades de pieux. On y voit aussi
(I) fogagt, page ».
L’UiNlVERS.
quelques constructions chinoises. De ce nombre est l’hôtel du rang, édifice fort modeste, à en juger par la description suivante de M. Timkovski. • Mous mtmes nied a terre, dit ce voyageur, et nous entrâmes dans la cour. Là porte était gardée par vingt soldats du prince, vêtus de robes blanches , sans ceintures, et tenant leur épée de la main gauche. Hoai vint à notre rencontre, et, se plaçant à la gauche , qui en Chine est la place d'honneur, il conduisit l’archimandrite. Je les suivis; le reste du cortège venait après moi. Les portes principales étaient ouvertes et laissaient voiries équipages du vang et ses chaises à porteurs. La maison tombait en ruines. Après avoir passé devant deux portes fermées, et traversé une cour où coulait un ruisseau ombragé de bouleaux, on nous introduisit dans une petite antichambre, où l’on voyait des vases de porcelaine et des boites vernissées placées sur une table. La porte était gardée par des soldats comme la première. Mous tournâmes à droite pour entrer dans une espèce de corridor assez étroit, et qui servait de salle de réception. Un côté de cette 'pièce était entièrementoccupé par unegrande fenêtre garnie de papier blanc, et au milieu de laquelle se trouvait une plaque de verre. Près de la fenêtre, sur un sopha, à côté d'une petite table, on voyait le vang et l’amban, vêtus l’un et l'autre de pelisses blanches bordées par lehaiitdepeau d’agneau, et assis les jambes croisées. Je remarquai, sur une table, près de la fenêtre , des pendules anglaises. Il me sembla qu’elles n’étaient pas montées. Adressant la parole par un interprète aux gouverneurs ae la Mongolie septentrionale, je les complimentai au nom du commandantd’Irkoutsk. Le vang s’informa de la santé de ce dernier, ensuite on apporta deux caisses contenant des présents, et, suivant l'usage, on les passa devant le vang et l’amban. Le premier nous témoigna sa reconnaissance en ces termes ; La coutume de se faire mutuellement des dons entre voisins et entre amis, dit-il, est très-ancienne chez nous : ainsi, quand vous retournerezdans votre pays, nous vous donnerons également des présents pour le gouverneur d’Ir-
koutsk. » Il me fit ensuite asseoir vis-âvis de lui, et recommanda aux étudiants d’être assidus au travail pendant leur séjour à Pékin, pour remplir convenablement les vues du gouvernement russe. On servit à chacun de nous une tasse de thé avec du sucre (l). •
Une heure après cette visite, le vang envoya à M. Timkovski et à l’archimandrite dix-sept plateaux de confitures, trois flacons d'un vin chinois appelé scàaoussin et qui se fait avec du riz, six livres de the noir et deux pièces d’étoffe de soie pour chacun de ces deox chefs de l'ambassade. Les personnes de la suite reçurent chacune une pièce de la même étoffe de soie. Chaque objet portait son adresse. On fit présent aux Cosaques de deux caisses de thé en briques, contenant trente-six briques chacune. *
Le Maïmatchin, ou faubourg des marchands (2) de l’Ourga, est situé sur les bords de la rivière de Tola. Toutes les maisons en sont de bois et d’une apparence fort mesquine ; les rues larges et boueuses sont garnies d’un grand nombre de boutiques remplies de différentes marchandises. Quand M. Timkovski visita ce faubourg, il fut suivi par une foule considérable qui s’attachait à seyias • malgré les injonctions de deux officiers civils, qui chassaient les importuns à grands coups de fouet.
Le cbargoutchi, sorte d’inspecteur de commerce, alla au-devant de l’ambassadeur russe, et l'invita à entrer dans sa maison, où l’on avait bâti une salle exprès pour recevoir des hôtes.
Les édifices les plus remarquables de rOurga sont les temples et le palais du koutoukhtqu. Ces bâtiments, entourés de murs très-hauts, se dérobent presque à la vue des personnes qui passent au dehors. Les temples, construits dans la direction du sud au nord , ont des toits peints en vert. On en voit un qui est entouré d'une grille dorée. Le koutoukhtou habite une iourte placée au milieu lie l’enceime. A quelque distance des temples s'élève un grand bâtiment de bois : c'est l’école où les lamas
(I) Foyaje, (orne T , page 88.
(3) Noua vroona rie dire pogeior., que maimaitahin, d'uu l'on a fait maïmatchin, veut dire entrrpùl, lieu destiné au commerce.
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apprennent a lire le tibétain et à jouer des instruments de musique dont ils se servent dans les cérémonies religieuses.
Lors du passage de M. Timkovski à rOurga on comptait plus de mille de ces étudiants, tous entretenus aux frais du koutoukhtou. Au nord-est se trouve l'habitation du schandzab, ou premier directeur des affaires du pontife. C’est une réunion de plusieurs iourtes; tout auprès on voit un bâtiment qui sert de trfeor; il est couvert d’un toit de terre, et offre l’apparence d’une maison de paysan. Vers le nord-ouest sont situés les magasins. Prés de la porte il y a une enceinte où l’on renferme les chameaux, les chevaux, les moutons et autres animaux offerts au koutoukhtou.
Devant les principales portes des temples, tournées vers le midi, on a laissé un petit espaceentouré d’une balustrade de bois peinte en rouge : c'est là que les lamas pratiquent leurs cérémonies religieuses. Tous les jours de fête on chante des prières et l’on brûle des parfums sur un petit échafaudage de bois placé au sud. De chaque côté des temples s’étendent des cours entourées de palissades, et dans lesquelles on voit des grandes iourtes élevées sur des poutres et recouvertes de toile de coton blanche : ce sont les temples particuliers des khans desKhalkhas.
Le Kuan-oola. ou montihpébial.
Sur la rive gauche de la Tola , en face des temples, s’élève le Khan-oola ou mont Jmpérial. Un des flancs de cette montagne est couvert d’inscriptions de dimensions colossales en mandchou, en chinois , en tibétain et en mogol. Ces i nscriptions sont formées avec de grosses pierres blanches, et toutes signitient joie célesle. Elles expriment les sentiments de satisfaction et de bonheur des Khalkhasà l’occasion de la régénération du koutoukhtou. La dimension des caractères, dit M. Timkovski, suffirait à elle seule pour faire connaître la haute importance de cet événement. On peut les lire .à une grande distance. Le sommet de la montagne Impériale est couvert de bois; dans les parties inférieures on a placé des iourtes où se tiennent des gardes chargés d’éloigner toute personne assez hardie pour oser approcher d'un lieu consacré à la divinité in-
14' Ui'raisoH. (Tabtarik.)
carnée. Un calme non interrompu règne sur le Khan-oola , habité seulement par des troupeaux de chèvres sauvages.
Le vang possède sur les bords de la Tola un cMteau près duquel , dans les
randes solennités, on voit des lutteurs,
es gens qui tirent à la cible et des courses de chevaux. L’extérieur du château est fort simple, et n'annonce pas la résidence d’un descendant de Gengiskan , allié a une princesse chinoise. La maison est entourée d’une palissade et de bouleaux. On a conduit dans la cour des ruisseaux d’eau vive qui viennent des montagnes voisines. Le jardin est entouré d’une haie, et ressemble bcaucoupà unpotager. Ony voitdes bassins, un puits, ues espaces de terrain où poussent des choux, et un pavillon délabré entouré de saules. En général, les habitations deschefsde l’Ourga ressemblent moins à des châteaux ou à des hôtels qu’à des maisons de fermiers.
M. Timkovski faisait souvent des petites promenades à pied, au grand mécontentement du soldat de garde auprès de lui, et obligé de le suivre toujours. Cet homme ne pouvait pas comprendre qu'on trouvât du plaisir à exercer ses jambes. Les Mogols, habitués à monter à cheval, n’aiment point la marche, et regardent cet exercice comme humiliant.
Sur la route du Maïmatchinde l'Ourga on rencontre une colline au sommet de laquelle s'élève un soubourgan, ou pyramide sacrée des bouddhistes, érigée par un prince mogol. La base, de forme carrée, est composée de pierres brutes liées avec un mortier d'argile et de paille. La pyramide est de briques grises, et l’intérieur a été rempli avec du sable et des pierres. Du haut de la colline la vue plane sur la Tola et sur la ville, dont on découvre les temples. Au sud s’étend le mont Khan-oola ; à l’ouest on aperçoit la demeure du vang et celle de l'amban, une quantité d’iourtes qui font partie de l’Ourga , et de vastes prairies ; à l'est le Maîmatebin, et au loin des masses de granit nu.
Le climat de l'Ourga est très-rigoureux ; l’humidité naturelle du pays , entouré de montagnes où se forment des sources innombrables, est encore augmenté par le voisinage du Khan-oola, dont les cimes dominent la ville au sud
i;UNIVERS.
•‘t interceptent lot vents chauds. Le froid est si violent dans 1rs campagnes voisines , que les plantes potagères n'y poussentqu'avecilil'Ucultè. Les habitants de rUurg.i sontobligésde faire venir des légomes de Kiakhta, quoique cette ville soit à une distance de soixante et quatorze lieues.
Sur la rive gauche d’une petite rivière appelée M. Timkowski remarqua la maison du ehefde la police de rOurga. Cette habitation misérable, entourée d’une palissade , ne renfermait que des magasins et des iourtes; cependant le chef de la police est un
fiersonnage de considération , et il juge es affaires conjointement avec le schandzab , parce que la majeure partie des habitants de l'Ourga sont ecclésiastiques et soumis à la juridiction du koutoukbtou. Ce uontile délègue son autorité au schandzab, et ne prend aucune part aux décisions des juaes.
On évalue le nombre des habitants de l’Ourga à 7,000, dont 5,000 lamas.
Kaux uinbbalbs. On trouve à deux journées à l’ouest de l’Ourga des sources minérales chaudes, la plupartsulfureuses. Les Mogols, guiués par les conseils de leurs lamas, font usage de ces eaux dans certains cas. Rien n'est disposé pour recevoir les malades. Quand ils arrivent on creuse des trous qui leur servent de cuve.
Il serait inutile de nous étendre plus longtemps à décrire cette contrée vaste et stérile, presque toujours d’un aspect uniforme. On a vu que la population se compose de Mogols , de Chinois et de Soïoutes. Nous avons déjà parlé de ceux-ci. LeiChinols, étrangers au pays, sont en dehors de notre cadre : nous allons nous occuper des Mogols.
Cabactébbs physiques des mo- OOLS. Les Mogols , quoique robustes , sont d'une taille au-dessous de la moyenne. Ils ont les cheveux noirs et fort gros, le visage rond, le teint basané, le nez plat, les yeux enfoncés mais très-vifs, les oreilles larges et longues, les nommettcs des joues saillantes ét la barbe très-peu fournie; si par hasard il se trouve parmi eux un homme doué d’une barbe épaisse, il devient l’objet de l’admiration générale. Ces nomades se rasent les (dieveux sur le front et aux tempes; Ils
en conservent sur le sommet de la tête une touffe qu’ils tressent et dont ils forment une queue qui retombe sur le dos.
Dans le pavs des Khalkhas et dans celui des Tsathares on rencontre parfois des Mogols d'une physionomie agréable.
Les femmes ont le teint frais, le regard plein de vivacité et d’expression; quelques-unes d'entre elles , si nous en croyons M. Timkovski, seraient trouvées belles même en Europe.
RBLI6I0N, MOEUBS BT USAGES.
Chez les Mogols, comme chez tout les peuples bouddhistes, la religion occupe une place si considérable dans les institutions comme dans les moindrea usages, que c’est par elle que nous devons commencer le tableau de l’état moral et intellectuel de ces nomades.
Tout pour eux découle d’une source unique, la doctrine de Bouddha, dont l’influence a réagi sur la nation entière.
Religion. Les Mogols savent que leur religion n'est point originaire du Tibet, mais qu’elle vient primitivement de l’Inde. Ils ignorent cependant l’époque exacte de l'introduction du lamisme parmi eux. Plusieurs Mogols pensent que cette religion remplaça dans leur pays le chamanisme au dixseptième siecle. Ce fut, dit-on, un pieux Éleulhe ou Calmouc, habitant de la Dzoungarie, qui y porta le Gandjour, célèbre ouvrage iiliétain contenant la doctrine de Bouddlia, laquelle bientôt se répandit dans les contrées environnantes. Les prêtres mogols eux-mêmes ne comprennent pas le véritable sens de ce livre, quoique, à force de le lire continuellement, ils le sachent presque par cœur.
Suivant les doctrines bouddhiques des Mogols, l’univers est habité par un être unique et incompréhensible, qui se représente sous des formes d’une variété infinie. Cette religion admet l’immortalité de l’âme; mais elle enseigne en même temps les doctrines de la métempsycose. Les bouddhistes mogols croient que l'on peut acquérir par des actions vertueuses le bonheur éternel , qui , suivant eux , consiste
TARTAMEj
an
dans les jou issanoes des sens. Ils croient aussi que les mauvaises actions seront punies par des tourmenta affreux.
L’dme, après sa séparation d’avec le corps , doit comparaître devant le souverain des enfers, qui juge ces actions et lui inflige le chiliment qu'elle a mérité. Ils n’admettent pas rétemité des peines; mais ils supposent que l’âme, après avoir éprouvé les tourments de l’enfer, passe dans le corps d’un être vivant pour y finir d'expier les fautes dont elle s’est rendue coupable dans sa vie précédente. Les bonnes actions peuvent quelquefois s'élever à des mér rites si grands , que celui qui les a faites devienne bourkhan, dénomination que nous avons déjà vue. et qui chez les Mugols désigné tout à la fois i/n étrt diein ou un saint personnage. Pour indiquer le Créateur les Mngoîs se servent des expressions de Ciel, de Hoi des mondes , et de quelques autres semblables.
Les livre.s sacrés des Mogols sont très-nombreux, et l’on pourrait en composer, sinon une bonne, du moins une volumineuse bibliothèque. Dans ce nombre les ouvrages tibétains occupent le premier rang ; ils ne contiennent que des prières, et sont connus sous le nom de iieres du salut. On les écrit et on les imprime, comme les livre.s mogols, sur des feuilles de papier étroites et longues , que l’on conserve dans de petites caisses de bois. Les livres mogols sont enveloppés dans des mouchoirs, puis on place les feuillets entre deux planchettes. Les lignes descendent perpendiculairement du liaut en bas , tandis que celles des livres tibétains vont de gauche à droite.
Après les idoles et les images les livres saints sont les objets les plus révérés par ces idolâtres. Quand un Mogol , prêtre ou laïque , tient une image ou un livre saint, on reconnaît dans sa physionomie quelque chose de solennel qui annonce qu’il se sent élevé au-dessus des objets terrestres. Avant d’ouvrir leurs ouvrages sacrés les lamas se lavent les mains et se rincent la bouche, pour ne pas les souiller par leurs attouchements ni par une mauvaise haleine. Ceux de ces livres qui contiennent la relation des miracles opérés par leurs
dieux ne peuvent être lus qu’au printemps ou en été, parce qu’on suppose qu’en toute autre saison la lecture eu roduirait des tempêtes ou de la neige, es copistes des livres saints, choisis parmi les lamas, s’occupent exclusivement de ce travail.
Les prières de la liturgie mogole sont en partie indiennes, en partie tibétaines , et quelques autres ont été rédigées dans fa Mongolie. Elles sont presque toutes courtes et inintelligibles pour les prêtres comme pour les laïques. On les répète continuellement. Les prières tibétaines sont en si grande quantité, qu’elles remplissent des volumes. Cki chante les jours de fête des prières en langue mogole, mêlées d’expressions tibétaines; mais les Mogoissont persuadés qu’il n’est nullement nécessaire de connaître le sens des invocations que Pou adresse aux dieux, et qu’il suffit de prononcer les paroles; aussi ne trouvent-ils pas mauvais que l’on interrompe le service divin par des mots prononcés à haute voix ou même par des ris, pourvu toutefois que l’on n’ait pas l'intention de tourner en ridicule leurs cérémonies religieuses. La prière la plus usitée, celle que tout pieux Mogol répète jusqu'à mille fois par jour, c’est : Om manibal me khom, dont nous avons déjà parlé.
Il n'existe peut-être pas de pays en Asie où les prêtres jouissent d’une aussi grande considération et sachent autant taire valoir leur importance qu’en Mongolie. Les membres du clergé inférieur se regardent comme bien au-de.ssus des personnes qui ne font pas partie du clergé. Voici comment s’explique sur ces prétentions un ouvrage mogol intitulé Momoun dalalou Merdes lois :
« On ne doit pas traiter les lamas avec indifférence; il faut, au contraire, leur témoigner de la gratitude pour tout le bien qu’ils font. Il faut accepter comme parfait tout ce qui est écrit dans les livres sacrés,«et ne jamais chercher à les réfuter. Enfin il faut contribuer autant qu'on le peut à réjouir les âmes des lamas, en éloignant d'elles tout ce qui peut s’opposer à leur contentement. » «
lin autre ouvrage dit encore : « Vous arriverez à la plus haute sagesse si vous honorez les lamas. Le soleil même, qui dissipe les brouillards impénétrables,
’oc: s, i.jOogle
LUKIYfaiS.
ne se lève que parce qu'on rend des bonueurs aux lamas. Les plus grands péchés sont pardonnés à ceux qui témoignent du respect à ces doctes religieux. En gloritiant le grand lama on dispose les bourkhans et les bodhisattwas ou émanatiops divines à répandre leurs bienfaits sur les hommes, et à détourner le mal de dessus la terre. La bénédiction du chef des lamas donne la force corporelle, communique à la jeunesse de grands avantages , et procure la gloire. Si l’on implore sincèrement pendant un jour la bénédiction du lama tous les péchés commis pendant d’innombrables générations se trouvent effacés. L'homme devient alors bourkhan. S’il se rend indigne d’une telle faveur il devient la proie de l’enfer.
Toute offense contre les lamas fait perdre des mérites acquis pour plusieurs milliers de générations. Quiconque montre du dédain pour la sainteté des lamas est puni par des accidents , des maladies et plusieurs autres Oéaux. Si l’on tourne en dérision les préceptes du lama on en est puni par le bégayement , les étourdissements, etc. Se moquer de l'âme du lama amène l’obsession du démon, la perte totale de la mémoire et de l’intelligence, et lebannissement dans les lieux des tourmentséteriiels(l).Une pareille dérision est le plus grand de tous les péchés. Celui qui s’en rendra coupable n’aura jamais de repos; ni son corps, ni sa langue, ni son âme ne jouiront de la moindre tranquillité. Celui qui parvient à se conserver pur de cette action, en la reconnaissant pour le plus grand de tous les crimes, aura un .sort heureux. C’est pour cette raison que. les livres sacrés recommandent et ordonnent de prier et d'honorer le dalaï-lama du Tibet avec une persévérance infatigable. >
En leur qualité de disciples zélés delà religion laraaîque, les Mogols ont la plus haute vénération pour le dalaï-lama, leur pontife suprême. Cependant ils mettent encore nu-dessusde lui le bantchant^deni ou bogdo-iama, qui réside dans
ül Les toanneob sont éleriwls sans que les cunpahles y soient condamnés étemellement- L'cnfer subsiste toujours, mais les Smes qui riiabitent chanitent et se renoiivellenl. Il est nécessaire üe bien remarquer cette différence.
le couvent de Djachi-loumbo ( I). Ils considèrent ce dernier comme l’objet de l’affection particulière de Bouddha, maître de l’univers. Quelques riches Mogols entreprennent de longs et pénibles voyages pour recevoir la bénédiction de ce pontife. Les habitants qui ne peuvent sortir de la Mongolie se prosternent avec une piété sincère devant les koutoukhtoxu, ou vicaires du dalal-lamadu Tibet. Il y a dans le pays des Khalkhas un kouioukhtou, confirmé par la cour de Pékin, et qui séjourne dans la ville del’Ourga. Les autres tribus ont recours, our tout ce qui concerne la religion, des koufotMtous particuliers qui résident à Pékin. Ces grands prêtres joui^ sent d’une considération très-grande.
Les Mogols croient fermement qu’ils ne meurent jamais , et qu'après avoir vécu dans ce monde ils le quittent momentanément, abandonnent leur corps usé, et que leur âme revient ensuite animer le corps de jeunes enfants de la plus belle flgure , et que l’on reconnaît à des signes particuliers. Le koutoukhlou de rOurga est appelé par les Mogols puéguen koutoukhlou, Depuis la conversion dece peuple à la doctrine lamaîque, un des dix koutoukhtous, ou vicaires, réside dans le pays des Khalkhas. Ces pontifes tiennent le premier rang après le dalaï-lama. Les Mogols regardent les koutoukhtous comme les lieutenants du dieu.qui régit l’univers, et croient qu’ils possèdent le don de connaître le présent et l’avenir, ainsi que le droit de remettre les péchés. Enfin, de même que le dalaï-lama, les koutoukhtous ont le privilège de ne pas mourir et de ne quitter leur enveloppe terrestre que pour passer aussitôt après dans un autre corps.
Autrefois le dalaï-lama , comme clief suprême de la religion lamaîque, désignait tes enfants dans le corps desquels passait l’âme des koutoukhtous mogols.
I.,a cour de Pékin , craignant que celte prérogative ne devint trop dangereuse dans quelques circonstances , jugea convenable de se la réserver à elle même.
Le koutoukhlou régénéré est ordinairement choisi dans une des principales
(1) Nous parlerons de oes deux pontifes à rarlicle du Tibet.
familles du pays ; il reçoit une éducation en harmonie avec sa grandeur future. Quand l’âme du koutoukhtou cesse d'animer son corps les lamas cherchent ou peut-être feignent de chercher la personne chez laquelle cette âme se manifeste de nouveau . Lorsqu'ils l'ont trouvée les plus anciens lamas, envoyés pour constater l’exactitude de la découverte, emportent quelques effets du koutoukhtou décédé, les placent au milieu de différents objets, et les présentent ainsi au régénéré, qui ne manque pas de choisir les meubles ou ustensiles dont il avait l’habitude de se servir dans sa naissance précédente. On adresse ensuite au jeune candidat plusieurs questions relatives aux événements les plus remarquables qui se sont passés dans sa dernière existence terrestre. Il répond d’une manière satisfaisante. Alors il est reconnu pour véritable koutoukhtou avec les démonstrations de la joie la plus vive. On le conduit solennellement à l'Ourga, et on l'installe dans la demeure de son prédécesseur.
Jusqu’à un certain âge fixé par des règlements le nouveau koutoukhtou est exclusivement confié aux lamas , qui se chargent de son éducation. Les simples fideles ne peuvent le voir que de loin , et un petit nombre de personnes seulement jouissent de cette insigne faveur. Les Mogols Kbalkhas assurent que leur koutoukhtou a déjà vu seize générations, et que l’aspect de son visage change à ciiaque phase nouvelle de la lune. Dabord il ressemble à un adolescent ; il devient ensuite un homme fait, et enfin son corps n'est bientôt plus que celui d’un vieillard. L’avénement du koutoukhtou est célébré par des cérémonies religieuses et des divertissements de tout genre. Nous allons donner, d’après Pallas, le récit d’une de ces fêtes solennelles.
INTBONISATION DU KOUTOUKHTOU.
Le 22 juin, à la deuxième heure du jour, c’est-à-dire au lever du soleil , le principal temple de l’Ourga fut décoré pour la fête. On avait placé vis-à-vis de l’entrée l’idole du bourkhan Aiouscha.
A gauche se trouvait un trône orné de pierres précieuses et de riches étoffes.
Des sièges de bois avaient été disposés dans le temple pour les lamas. La sœur du koutoukhtou défunt, trois khans mogols, un amban envoyé de Pékin par l’empereur, le père du nouveau koutoukhtou , les khans des Khalkhas et plusieurs autres Mogols de distinction assistaient à la fête. Le nombre des lamas s’élevait à peu près à 26,000, et celui du peuple, hommes, femmes et enfants, a plus de 100,600. Après que les personnages les plus considérables se furent réunis dans le temple , on lit placer devant la porte, sur deux rangs, deux cents lances avec des pointesdorées et ornées de figures de betes sauvages. On forma en même temps une ligne de deux cents Mogols avec des bmbours et de grandes trompettes de cuivre. Quand tous les préparatifs furent achevés on vit sortir du temple six lamas portant sur un fauteuil la sœur du koutoukhtou défunt. Cette femme était suivie des khans , des vangs et de tous les hauts dignitaires du pays , très-richement vêtus; le cortège marcha en silence jusqu’à l’iourte du nouveau koutoukhtou.
Une heure après ce pontife régénéré parut , conduit par les principaux sei-
f;neurs mogols et par les plus anciens amas, qui lui donnaient la main et le tenaient sous les bras. Ils le firent asseoir sur un cheval magnifiquement harnaché. La bride était tenue d’un côté par un prêtre d’un rang distingué, et de l’autre par le ta-lama, ou doyen des lamas.
Quand le koutoukhtou sortit de sa iourte les lamas entonnèrent des hymnes en son honneur au son des instruments. Les seigneurs et le peuple s’inclinèrent avec respect , en levant les mains au ciel. Le cortège s’avança lentement vers le temple. La sœur du koutoukhtou défunt, que le nouveau appelait également sa sœur, le suivait dans une chaise à porteurs. Venaient ensuite un très-ancien lama envoyé par le dalaïlama , l'amban chinois . tous les lamas , ‘ le vang et les autres Mogols de disUnction; Te peuple suivait des deux côtés.
L’intérieur de la place située devant le temple renfermait six iourtes surmontées de pointes dorées, d’où pendaient de riches étoffes , de couleurs différentes. Arrivé à la barrière, lecor-
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L’UrilVERS.’
tége s'arrêta. I..«s lamas placés le plus près du koutoiikhtou l'enlevèrent de dessus son cheval, avec les marques du plus profond respect, et l’introduisirent dans l'eneeinte par la ^rte du sud.
Après y être resté une demi-heure les
f)lus anciens lamas le conduisirent par a main dansie temple, où entrèrent é{;alement sa sœur et tous les grands dignitaires. L’envoyé du dalaï-lama , aidé par les personnes de sa suite, le fit asseoir suruntrône, et l’amban annonça au peu-
file l’ordre de l’empereur de lui rendre es honneurs dus à son rang. Alors tous les assistants se prosternèrent trois fuis jusqu’à terre; ensuite on plaça devant lui, sur une table, plusieurs clochettes d’argent dont les lamas font usage pendant les cérémonies religieuses. On avait eu soin de tenir en reserve la clotdiette dütit le koutoukhtuu precedent s’clait servi avant sa régénération , afin de connaître si le nouveau pontife s’apercevrait qu’elle n’était pa,s avec les autres; car le peuple demeure convaincu par cette épreuve qu’il est vérilablenient régénéré. Le koutoukhtou , aprè.s avoir jeté ses regards sur les clochettes , dit au lama qui était auprès de lui : Pourquoi ne m’avez-vous pas apporte ma clochette habituelle? Ces mots entendus, les khans , les vangs , les lamas et tout le peuple s’écrièrent : C eü le véritable chef ae notre religion! Ces! notre koutouklUou! La vieille sœur s’approcha ensuite la première, pour recevoir sa, bénédiction, qu’il lui donna par l’imposition des mains; il. la donna de la même manière aux kbans , aux vangs et autres personnes de distinction. Les grands dignitaires se rendirent alors à l'habitation du koutoukhtou précédent, où on leur servit des confitures, et où ils se livrèrent à la joie. Mais le koutoukhtou rêgÂaéré fut contraint de rester jusqu’au soir dans le temple, pour donner sa bénédiction au.\ autres assistants. La musique sc fit toujours entendre durant ce temps-là. Les principaux lamas conduisirent ensuite le pontife à l’habitation où il devait passer la nuit. Ses hôtes s’étaient déjà retirés chacun chez eux.
Le 28 juin, à la première heure du jour, l'envoyé chinois et tous les grands se rendirent au temple, autour duquel le peuple était déjà rassemblé. Le kou-
toukhtou, soutenu par-dessous les bras, fut placé sur un trône, après avoir été adoré |iar tous les kbans, qui s'étaient avancés à sa rencontre jusqu’à l’entrée du temple. Sur la demande du délégué phinois, les lamas entonnèrent un hymne pour là prospérité du règne de l’empereur. Le chant de cet hymne dura près d’une heure et demie. Après quoi cet envoyé offrit les présents qu’il avait apportés', et qui consistaient en un plateau d’or massif, pesant environ 28 livres, et au milieu duquel étaient enchâssées huit pierres précieuses. Sur le plateau étaient des pièces d’argent pour une valeur d'environ 2,000 fr. et quatrevingt-uhe pièces dedrap d’or et d’argent. Une note écrite sur chacune de ces pièoes d'étoffe indiquait que la façon avait coûté 300 lan ( environ 600 francs) en argent. Enfin raniban présenta quatrevingts plats chargés de confitures et
Slusieurs autres choses. Il offrit ces caeaux au koutoukhtou en lui donnant les marques du respect le plus profond, accompagnées de félicitations au nom del’empereur, pour lequel il lui demanda sa bénédiction, et il termina ainsi son discours : « Grand pontife , toi qui es incorruptible comme l’or, qui ne se corrompt jamais, toi qui brilles d’autant d' éclat que les pierres précieuses, sois aussi propice et aussi favorable à l’empire pendant mon règne que tu l’as été sous celui de mon pere. • Après le discours qu’on vient de lire, le kouloufchtou accepta les présents qui lui étaient offerts ue la pari de l’empereur, et donna à l'amban sa bénédiction pour ce prince. Il la donna ensuite aux lamas et au jieuple , qui s’avancèrent saisis d’une crainte respectueuse, et péttétrés de l’idée qu’ils la recevaient de Dieu même.
Dans l’après-midi on dressa qüatre grandes lentes et une lofinitede petites, a peu de distance du temple, en laissant au centre un espace pour les lutteurs.
Les grandes tentes furent occupées par les khans et par les autres chefs. Les combattants, partagés en deux baudesde deux cent soixante-huit hommes chacune, entrèrent par des points opposés. Ij lutte dura jusqu'au soir. Les noms des vainqueurs furent proclames.
Lès vaincus se virent obligés de quit-
ter l’enceinte. A la fin il ne resta plus que trente-cinq vainqueurs.
Le 24 juin tous les Moqols allèrent lie nouveau au temple pour faire leurs dévotions et adorer le koutoukhtou.
Le 25 juin le van;; et quelques autres dignitaires offrirent au nouveau pontife des dons consistant en vaisselle d’or et d’argent, en étoffes de .soie, en thé et autres objets. Les fidèles de toutes les classes sVmpressèrent de prouver par des offrandes le profond respect que leur inspirait sa personne. Un Mogol d’un rang inferieur donna trois cents clicvauxàce pontife. Les marchands chinois quisetrouvaientalorsà l'Ourgalui offrirent cent cinquante pièces de .satin et quatre cents caisses de thé en briques.
Le 27 les luttes recommencèrent; il f.)i.sait extrémenient chaud, et les combattants se trouvaient accablés de fatigue; alors les khans prièrent les lamas de produire de la pluie. Au bout d’une demi-heure le temps se couvrit, et il tomba quelques gouttesd'eau; les gens pieux attribuèrent cet événement au pouvoir surnaturel des lamas. Cependant la chaleur se lit bientôt sentir de nouveau avec tout autant de violence.
Depuis le 28juin jusqu’au 3 juillet les combats de lutteurs continuèrent tous les jours. Le 3 juillet les klians et les autres seigneurs mogols, accompagnés d’une grande foule de peuple et des trente-cinq lutteurs qui avaient été victorieux, se rendirent à un endroit situé à environ une douzaine de lieues de rOurga. Là il y eut, le 5 juillet, une course de chevaux. La distance à parcourir était de quatre lieues et demie.
On lit courir ensemble onze cent dix chevaux. Sur ce nombre cent furent déclans excellents. On leur donna des noms distingués, et leurs maîtres obtinrent des prix.
Le lendemain, 6 juillet, il y eut dans le même lieu une course de seize cent vingt-sept chevaux âgés de six ans.
L’espace qu'ils devaient franchir n’était queae qua tre lieues . Les maîtres des cent chevaux qui atteignirent les premiers le but obtinrent également aes prix.
Le 7 juillet il y eut une troisième course entre neuf cent quatre-vingtquinze chevaux de quatre ans; iis devaient faire trois lieues au gnlop. Les
cent premiers arrivés reçurent des prix, comme pour les jours préeédents. Les chevaux qui avaient figuré dans les courses étaient au nombre de trois mille sept cent trente-deux, et ils appartenaient tous à des Mogols de la tribu des Khalkhas. Lem£inejour,après lacourse, les trente-cinq lutteurs victorieux combattirent entre eux. Les sept qui restèrent vainqueurs furent reconduits en triomphe a l’Ourga.
Pendant les courses et les luttes trois cent deux archers mogols tirèrent au but avec des flèches, à uue distance de vingt-cinu toises. Chaque archer tira quatre fuis de suite; vingt-cinq d’entre eux qui atteignirent le but chaque fuis, ou même trois fois seulement, furent déclarés d’excellents tireurs. Le 8 juillet les Mogols retournèrent à l’Ourga. Le lendemain les vingt-cinq archers vainueurs s’exercèrent entre eux, afin de écider à qui demeurerait la supériorité sur tous les autres.
Daiis l’après-midi, on dressa une Iourte richement décorée dans laquelle on introduisit le koutoukhtou en le tenant par la main. Un portait devant lui plusieurs idoles, et l’on brûlait des parfums dans des encensoirs d’argent.
Kntré dans l’iourte , on le fit monter sur son trône, et chacun des assistants alla s’asseoir à la place qu’il devait occuer. On apporta alors du thé en briques ans des tasses d’argent; on en offrit une au koutoukhtou, et une autre à sa sœur. Le pontife, après avoir goûté la tasse qui lui était oITerte, la rendit, en ordonnant qu’on versât une partie de ce thé dans chaque théière. Dès que sa Volonté eut été exécutée, on oflrit une tasse du thé béni à chacun des grands personnages présents. Ceux qui n'avaient pas eu la précaution de sc munir de tasses reçurent dans le creux de la main le breuvage consacré , que chaque assistant avala avec une uve piété. Après cette cérémonie, les sept lutteurs victorieux recommencèrent le combat; un Mogol nommé /iabél Iké- (tzAn, c’est-à-dire le Grand éléphant solide, resta vainqueur. La lutte terminée, on ramena le koutoukhtou dans son habitation, et chacun se retira chez soi.
Izî 10 juillet il y eut un banquet dans la tente d’un grand dignitaire. Les priu-
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L’UNIVERS