PARTIE HISTORIQUE
Nous n’avons pas l’intention d’offrir au lecteur un tableau complet des événements dont l’Asie centrale a été le théâtre. Nous voulons seulement faire connaître l’histoire de la Tartarie aux époques fameuses de Gengiskan, de Timour et de quelques autres princes dont la renommée est parvenue Jusqu'en Europe. La période assez courte qui s’étend depuis le premier de ces conquérants Jusqu’aux successeurs immédiats du secona, mérite de nous occuper.
I>e véritable caractère des peuples tartares ne se montre nulle part plus à découvert qu’au milieu de ces expéditions où chefs et soldats se livrent sans crainte comme sans remords aux excès de leur nature féroce , et massacrent de sang-
froid des populations contre lesquelles ils n’ont ni vengeance ni représailles à exercer. Si parmi ces princes et ces guerriers barbares il n’en est aucun qui attire notre admiration ou nos sympathies, il faut reconnaître du moins que l’histoire de l'Asie et même de l’Europe pendant le treizième et le quatorzième siècle ne saurait être bien comprise qu'a l’aide des annales de la Tartarie. Le sujet que nous allons traiter n’est donc pas sans importance.
Moiurs et usages des Mogols à l'époque de Gengiskan.
Les relations des auteurs contemporains prouvent qu’au douzième et au trezième siècle les Mogols offraient un type
physiqueentoutsemblableàceluidelèurs
descendants. Les mœurs et les usages de
TAUTAUIR.
ce peuple ne présentent aux deux époques que de faibles différences. Ces noinaaes se rasaient les cheveux sur le sommet de la tête en forme de fer à cheval ; ils se les rasaient également sur l’occiput , et formaient avec le reste des tresses qui leur pendaient derrière les oreilles.
Ils portaient sur la tête des bonnets lats de diverses couleurs, dont le hord tait un peu renflé, excepté par derrière, d'où pendait sur le dos un morceau d'étoffe long et large d'environ un palme.
Deux cordons sur lesquels s’étendaient deux handes étroites d'étoffe venaient nouer sous le menton , et empêchaient la coiffure de tomber. Les robes croisaient sur l’estomac et s’attachaient sur le côté : on les serrait au moyen d’une ceinture. En hiver, les Mogois en portaient deux : l'une avec le poil en dedans, et la seconde avec le poil en dehors. Les femmes sedistinguaient pardescoiffures assez hautes. Le costume des jeunes Hiles était presque semblable à celui des hommes. Les tentes ou iourtes ne différaient en rien de celles dont nous avons donné la description.
Alors, comme aujourd’hui, les principales richesses de ces nomades consistaient en chameaux, bœufs , moutons, chèvres et surtout en chevaux, dont la chair était leur mets favori. Mais, en cas de besoin, ils savaient se contenter de la nourriture la plus immonde, et mangeaient sans dégoût des chiens, des loups , des renards , des poux, des rats, des sou ris, et même de la chair humaine. Pourconserver les viandes, ils les faisaient sécher par tranches minces u’ils exposaient à l’air ou à la fumée e leurs foyers. Ils s’enivraient, comme ils font encore de nos jours, avec lekoumize. La laine et le crin de leurs moutons et de leurs chevaux leur servaient à fabriquer des feutres et des cordes. Les tendons fournissaient le til à coudre et les cordes d’arc ; les os étaient employés pour les pointes des flèches. Dans plusieurs localités la fiente desséchée tenait lieu de combustible. Le cuir des bœufs et des chevaux était réservé pour faire des outres , et les cornes d’une espèce particulière de bélier devenaient des vases à boire.
Les tribus changeaient de résidence W Urraiaon. (Tabtarik.)
lorsque le bétail avait consumé l lierhe d’un lieu. Chacune avait son territoire particulier, dont elle ne franchissait pas les limites, mais dont elle parcourait toutes les parties suivant les saisons.
Les Mogois épousaient autant de femmes qu'ils en pouvaient nourrir. Le fils était tenu de pourvoir à l'entretien des veuves de son père ; souvent même il les épousait, à l’exception toutefois de sa mère. Le frère était également obligé de prendre soin des veuves de son frère. Les femmes, très-actives, veillaient à tous les soins du ménage. Les hommes, lorsqu’ils n'étaient pas occupes à lâchasse ou à la guerre, passaient leur temps dans l’oisiveté. On leurreproehait d’être cruels, fourbes, rapaces, malpropres et extrêmement adonnés à l’ivrognerie, qui parmi eux n’était pas considérée comme un vice.
Lor^u’un .Mogol tombait malade, on plantait une lance devant sa tente , et tant que durait la maladie, nul n’y entrait, excepté la personne chargée’ de ie servir. Quand le malade venait a mourir, ses parents et scs amis faisaient entendre des cris lamentables ; puis ils se hâtaient de l’enterrer , dans l,i croyance qu’aussitêt après avoir rendu le (lernier soupir, il se trouvait au pouvoir des mauvais esprits. On lui offrait de la viande et du lait, et l'on immolait près de sa tombe son cheval favori, sellé et bridé ; puis on le plaçait dans la même fosse, ainsi qu’un arc.
des flèches, et quelques ustensiles de ménage dont on supposait que le défunt pourrait avoir besoin dans l'autre monde. Les personnes qui prenaient part -i cette cérémonie étaient ensuite purifiées en passant entre deux feux. On purifiait de la même manière la tente cl tous les objets qui avaient appartenu au mort, puis on célébrait un repas funèbre en son honneur.
Les funérailles des 'princes ne différaient que fort peu de celles des gens d’une condition inférieure; maison cachait soigneusement le lieu de leur sépulture , ou l'on y plaçait des gardes pour en défendre l'approche.
Les Mogois reconnaissaient un dieu créateur de tontes choses ; mais ils ne loi rendaient aucun culte. Les principaux objets de leur adoralinn étaient
L’UNIVERS
II! soleil et la lune, les montagnes, les neuves , les rivières , et les éléments. Ils faisaient, en se tournant vers le miili, (les génuflexions au soleil, et ils répandaient sur la terre une partie de leur boisson en l’honneur des corps célestes et des éléments. Ils adressaient encore leurs prières et faisaient des sacrifices à de petites idoles de bois ou de feutre (ju'ils attachaient aux parois de leurs iourtes. Ces idoles recevaient toujours les prémices des repas , et on leur frottai t la bouche avec un morceau de viande, oubien on la mouillait avec du lait. Suivant ces nomades, la mort n'était qu'un passage dans on autre monde, où l’on vit de la mi'me manière que dans le nôtre. Ils attribuaient les maux dont ils étaient alUigés, à l’influence des mauvais esprits, qu’ils s’effori^ient de fléchir par des offrandes ou par l’intercession des rames ou chamans, ministres de ce culte grossier, interprètes de l’avenir, et qui passaient pour avoir la puissance de guérir les peines de l’ôme comme les maladies du corps. Ces sorciers jouissaient de la plus grande considération, et on les consultait pour tous les événements de la vie.
Les Mogols se distinmaient par plusieurs qualités utiles a la guerre. Ils étaient accoutumés dès l'enfance à la fatigue et aux privations, et se servaient avec adresse de l’arc et des flèches. Chaque homme qui partait pour une expédition emmenait plusieurs chevaux , car alors , comme de nos jours , les Mogols ne combattaient jamais à pied. Lm soldats portaient de légères armures de cuir. Ils décochaient leurs flèches de loin, et évitaient autant qu’il leur était possible de combattre de près; une pareille manière d’attaquer donne la mesure du peu de courage de ces peuples. Ils partaient ordinairement pour les expéditions en automne, quand leurs chevaux, tenus nu vert pentiant le printemps et l’été, étaient pleins de vigueur. Ils campaient en cercle autour (te la tente de leur chef. Une petite tente, une outre qu’ils remplissaient de lait et une marmite composaient tout leur bagage. Ils se faisaient suivre par des troupeaux dont le lait et la chair servaient à leur subsistance. Ils traversaient les rivières assis surdes sacs
de cuir dans lesquels ils enfermaient leurs effets et qu’ils attachaient à la queue de leurs chevaux.
Les chefs de tribus étaient appelés noyans ou talschis ; ils étaient soumis au souverain de la nation. Leur litre était héréditaire. Les tribus se partageaient en compagnies qui avaient chacune leur chef, et dont les hommes campaient toujours ensemble. Les noyans recevaient de leurs vassaux un certain nombre de têtes de bètailchaque année, et pouvaient disposer de leurs biens et même de leurs personnes.
RISTOIBB DB OBNCISKAIV.
Suivant les traditions verbalesdes Mools , deux mille ans avant la naissance e Gengiskan, leurs ancêtres furent vaincus et exterminés par quelques nations de la Tartarie. Deux hommes et deux femmes échappèrent seuls au massacre général ; leur race se multipli.v et se partagea en tribus ; mais le pays qu’ils baoitaient, séparé du reste du monde par (l’immenses rochers taillés à pic, devint bientôt trop étroit pour une si nombreuse population. Dans un de ces rochers ilexistait une mine de fer. Les habitants amassèrent une immense quantité de bois , et y mirent le feu , ayant soin d’entretenir l’incendie au moyen (le soixante et dix soufflets. Le fer qui se trouvait dans le rocher se fondit et laissa une vaste ouverture dans le rocher : ce fut par ce passage que les Mogols sortirent de leur prison. Les premiers successeurs de Gengiskan conservaient encore le souvenir de cette fable ; la dernière nuit de l’année, des forgerons battaient un fer chaud en prèsencede toute la cour , et l’on rendait aux dieux des actions de grâces solennelles.
Les historiens orientaux accordent à Gengiskan une origine, sinon divine, du moins surnaturelle; ils rapportent qu’un chef mogol mourut laissant deux fils et une veuve appelée Aloung-Goa. Quelque temps après, cette femme se trouva enceinte ; les parents de son mari lui ayant adressé des reproches sur sa conduite, elle répondit qu’elle avait vu plusieurs fuis en songe, pendant la nuit, un rayon de lumière qui pénétrait par l’ouverture supérieure de sa tente , et qui prenait ensuite la forme d’un jeune homme
TARTARIK.
Ml
blond ; elle conçut de ce rayon lumineux, et eut de lui trois fils jumeaux dont le dernier, Boudantschar, est le huitième aïeul de Gengiskan.
I^ous passons, sans nous y arrêter, l’histoire des autres ancêtres du conquérant mogol. Le récit des auteurs est loin d’onrir toutes les garanties de la vérité, et ne présente pas l’intérêt que l'on exige des tables.
Le père de Gengiskan, Tésoukaï-Bahadour, étant devenu khan des Mogols, rentrait dans son pays après avoir triomphéd’unchefappelé7'émoud';ïn(l), apprenant qu'il venait de lui naître un fils, il lui donna le nom du prince qu'il avait vaincu, pour conserver le souvenir de sa victoire. Plus tard, Témoudjin fut appelé Gengiskan; on verra à quelle occasion. Les historiens rapportent qu'en venant au monde Témoudjin tenait à la main du sang caillé. Son père, frappé de cette circonstance, consulta les devins, qui ne purent lui donner une réponse satisfaisante. Il s’adressa alors à Sougoudjin, son ministre : celui<i lui répondit que le jeune prince soumettrait un jour à sa puissance un grand nombre de nations, et forcerait .ses ennemis à lui obéir.
La naissance', de Témoudjin est placée à l’année 1163; mais on ignore la date précise de cet événement.
Le jeune prince perdit son père à l'âgé de treize ans. Aussitôt plusieurs tribus qui obéissaient à Yésoukaï, croyant n'avoir rien à craindre de la part d'une femme et d’un enfant, se soulevèrent : mais la veuve d’Yésoukai monta à cheval . prit l'étendard appelé toug (3), se mit à la poursuite des rebelles, les attaqua , et soumit quelques chefs.
Le parti de Témoudjin fut encore affaibli par la défection de plusieurs autres tribus; et un jour ce prince, se trouvant sans aucune suite, futenlevé par un parti de'l'aïdjoutes qui le conduisirent à leur souverain Targoutal, surnommé Kereltoucoale Haineux. Celui-ci fit mettreau jeune prisonnierune cangue, instrument
(1) Témoudjin ou Umoutchin signilic m mOÿ^I h me-ilfeHrftT. fotjez (l’Ohnvin, Hutoirt dtn MonfjoU, loine I. p/iw* 36, notent.
[2) <>t elf‘ntlarrl ^rtne ilf la qwu« d’un yak ou iKifuf du Tibet. Nou8 avuii» parlé (la yak cl- (levant, page »8.
(le supplice composé de deux planches écbancrées qui, lorsqu'on les rapproche, forment un corde dans lequel on emprisonne le cou du patient. Dans sa captivité, Témoudjin était servi par une vieille femme compatissante qui avait soin de lui peigner les dieveux et de placer dra niorceaux de feutre sur les endroits où la cangue lui écorchait la peau. Lejeune prince trouva enfin une occasion Je s'évader. Il se cacha dans un petit lac, où, pourn’être point découvert, il eut soin de plonger tout entier avec sa cangue, ne tenant que les narines hors de l'eau. Les Taïdjoutes se mirent à la poursuite du fugitif; ils parcoururent les bords du lac sans voir celui qu’ils cherchaient. Mais unSeldouzequi se trouvait parmi eux l’aperçut, et forma le projet de le sauver. 'Quand ses compagnons furent éloignés, il retirade l’eau Témoudjin, le délivra de la cangue qu'il portait et le conduisit à son hanitation , où il le cacha dans un chariot chargé de laine. Les gens qui étaient à la recherche du fugitif, après avoir fouillé tout le pays des environs, arrivèrent chez le Seldouze, visitèrent sa demeure avec spin , et enfoncèrent même des pieux dans la laine entassée sur le chariot. Heureusement le jeune prince ne fut pas atteint. Après le départ de ces gens , le Seldouze fit monter Témoudjin sur une jument, lui donna de la viande rôtie et des armes, et le renvoya. Contraint quelque temps après de prendre la fuite, pour se soustraire a la vengeance des Taïdjoutes, qui avaient été informés de sa conduite, le Seldouze se rendit auprès de Témoudjin. Ce
firince n'oublia pas qu’il lui devait a vie.
Vers la même epoque , Témoudjin courut un danger non moins grand. Il était accompagné de deux de ses amis, lorsqu'il aperçut tout à coup une troupe de douze Taïdjoutes. 11 s’avança bravement contre eux : douze flèches furent décochées à la fois, et Témoud jin, atteint à la bouche et à la gorge, éprouva des douleurs si violentes qu'il perdit d’abord connaissance et se roula ensuite par terre, agité dans d’épouvantables convulsions. Ses deux compagnonsfirentchauffer des pierres, placèrent de la neige dessus, et tinrent la bouche de Témou-
iZeo :
ÜOgIc
tliin exposée à la vapeur qui se dégageait, pour lui faire rendre le sang caillé qu’il avait dans la gorge, et rétablir ainsi la respiration. Comme la neige tombait avec abondance, ils étendirent un manteau au-dessus de la tête du blessé, et restèrent toute la nuit dans cette position, ayant delà neige jusqu’à la ceinture. Au point du jour, ils placèrent Témoudjin à cheval et le ramenèrent à sa demeure. Dans la suite, ce prince récompensa le dévouement de ses deux compagnons, en leur accordant les privilèges appelés lerhhan. Les personnes qui obtenaient cette faveur étaient exemptes de tout impôt, gardaient la totalité du butin qu'elles avaient pris à la guerre, avaient en tout temps un libre accès auprès du souverain, et pouvaient commettre impunément huit délits; on ne les condamnait qu’après la perpétration du neuvième.
Témoudjin, étant parvenu à réduire plusieurs tribus sous son autorité, remporta une grande victoire sur les Taïdjoutes. Ceux-ci , au nombre de 30,000 cavaliers, s’avançaient dans l’espoir de le surprendre. Témoudjin réunit à la hâte toutes ses troupes, et quoiqu’il n’eût que 13,000 hommes (1), il attendit les Taidjoutes et les battit. Il ternit sa victoire par un acte d’une cruauté sauvage, en faisant jeter dans quatre-vingts grandes chaudières remplies d’eau bouillante les principaux d’en^ ses prisonniers. Une pareille conduite, joint* à sa victoire, répandit au loin la terreur, et plusieurs petites^ hordes passèrent sous son obéissance.
Témoudjin convoqua au printemps de l’année 1J0«, près de la source de rOnon, un AowÜfcil, pu assemblée générale , dans laquelle il devait être proclamé chef suprême de toutes les tribus mogoles. Un devin du nom de Gueuk^ou, en grand crédit parmi les nomades, auxquels il parlait toujours au nom de Dieu, déclara solennellement à Témoudjin, qu’après avoir vaincu et détruit plusieurs souverains honorés du titre de gourkhans , c’est-à-dire de
(I) Nous suivons le récit de M. d’Ohsson; suivant deOuienes IHùtoirt oénéra(e des //uns, tome lu. page 12), l’armée ue Témoudjin élail forte de 3o,ooo bommca comme celle de ses adveraalrea.
grands khans , il ne pouvait pas adopter la même qualiQcation , et que le ciel ordonnait qu’il prît le titre nouveau de Ichinkguize-khan ou khan des puissants (!)• Le* saluèrent Témoudjin de ce nom, qui lui resta toujours par la suite (3).
Lekouriltaï ayant ensuite été dissous, Gengiskan marcha contre un prince du nom de Æouyourouc; et l’ayant surpris a la chasse, non loin de la rivière deSoudja , il le tua et s’empara de sa famille, de ses troupeaux et de tous ses biens.
Dans l’autoninede l’année 1307, il fit une seconde invasion dans le Tangoute ( la première remontait à 1305) pour punir les habitants qui n’avaient pas payé le tribut. Peu après il députa deux de ses officiers vers le chef desKirguizes, pour l’engager à se soumettre à lui. Ce prince y consentit, et envoya en présent, au souverain mogol, des gerfauts à yeux blancs d’une fort belle espèce.
Pendant l’automne de l’année 1309, il fit une troisième invasion dans le Tangoute. Après avoir remporté plusieurs avantages, il alla mettre le siège devant la capitale du pays, située sur la rive occidentale du fleuve Jaune. 11 essaya d’inonder la ville au moyen de cette rivière; mais les eaux renversèrent les digues qu’il avait élevées, couvrirent tout le terrain sur lequel il avait établi son camp, et le contraignirent à la retraite. Il lit alors la paix avec le roi du pays, dont il épousa même la fille.
Gengiskan, devenu chef d’une armée nombreuse composée des hordes qu’il avait soumises, conçut le projet d’atta- . quer la Chine. La mort de l’empereur régnant lui parut une circonstance favorable pour mettre son dessein à exécution, et surtout pour en pallier l’odieux. Le nouveau souverain ayant envoyé en 1210 au chef mogol un officier pour lui notifier son avènement au trône et recevoir le tribut, cet envoyé exigea que, confor-
(1) Tchink, oomme nous rapprend M. le baron d’OhuoD, veut dire en mogal, /ort, fcme et la parttcuie OUI» marque le pluriel ; khan eat la oonlraetfon du titre de khàcan.
(2) Le magtden Gueukdloo, comptant sur l’influence dont II Joaissaltcnez les Mogols, qui lut attribuaient une puissance surnaturelle, parlait à Genglakao avec une Itberlé qui déplut a ce prince, et lorsqu’il pensa n'avotr plus besolo de ména(er rimposteur, il le Ht massacrer.
méinent à l'étiquette, le vassal reçût à genoux le message de son suzerain, a Qui est ce nouvel empereur? demanda Gengiskan. — Le prince Tchong-Heî, « répondit l'ambassadeur. Alors Gengiskan cracha du côté du midi , en disant ; « .Te croyais que \tfils du Ciel (1) était un homme extraordinaire ; mais un imbécile comme Tchong-Heî est-ildigne du trône, et dois-je m’imiiiilier devant lui ? • Il monta aussitôt à cheval , et s’éloigna.
Quand il eut achevé les préparatifs nécessaires pour entrer en campagne , il chargea un de ses généraux de contenir les tribus nouvellement soumises, et partit au mois de mars 1311 des rives (lu Khérouloun pour attaquer la Chine.
Avant de se mettre en route, il monta sur le sommet d'une haute montagne; et là , ayant placé sa ceinture sur son cou, il délia sa tunique, se mit à genoux , et prononça la prière suivante :
« O Dieu éternel,'je suis armé pour venger le sang de mes oncles ; si tu m'approuves, préte-moi le secoursde ton bras, et ordonne que les hommes ainsi que les bons et les mauvais génies s'unissent pour me secourir. •>
L'armée était partagée, suivant l'ancien usage des Turcs et des Mogols, en divisions de dix mille hommes, en régiments de mille hommes , en compagnies de cent hommes , en pelotons de dix hommes. Les officiers étaient appelés chefs de mille, de cent, etc. Les ordres de l’empereur, transmis par des aides de camp aux généraux commandant les divisions, étaient communiqués par ceux-ci aux chefs subalternes.
L’armée mogole consistait uniquement en cavalerie. Chaque homme était couvert d'une armure, et avait la tête garantie par un léger casque de cuir. Les armes offensives étaient l'arc, la hache , le sabre et la lance. Chaque cavalier était suivi de plusieurs chevaux, tous accoutumés à n'avoir Jamais d’autre nourriture que l’herbe des prairies. De nombreux troupeaux suivaient l'armée. Chaque cavalier portait une petite provision de viande et de lait pour les marches forcées dans lesquelles on laissait les troupeaux en arriére.
(I) Titre que prennent le* emperears de la Chine.
Gengiskan pour atteindre la grande muraille avaitàfranchir un espace d'environ cent quatre-vingts lieues, à travers la désert deGobi.L’empereurTchong-Heî, averti de la marche des Mogols, refusa d'abord d’y croire; mais bientôt il fallut se rendre à l’évidenre. Les premières opérations de Gengiskan furent settondées par la trahison d’un chef soumis à l’empereur de la Chine. Plus tard, un officier chinois passa dans le camp des Mogols, et donna les détails les plus précis et les plus minutieux .sur les pians et sur l’armée de Tchong-Heî. Gengiskan mit à proflt tous ces renseignements, et battitles Chinois. Les Khitans, s’étant soulevés, opérèrent encore une diversion funeste à l'empereur. L’armée mogole se recruta par de nombreuses défections de chefs et de soldats soumis à Tchong-Heî. Plusieurs généraux chinois
f lassèrent au service de Gengiskan avec es troupes placées sous leurs ordres.
Les Mogols remportèrent de grands avantages, et firent un immense Dutin.
Au mois d'avril 1314, Gengiskan réunit son armée près de Takéou, forteresse située à quelques lieues à l’ouest de Tchong-Tou (l),et il envoya à l’empereur Outoubou, successeur de Tchong- Heî, deux de ses officiers avec un message conçu à peu près en ces termes :
« Toutes tes provinces au nord du fleuve Jaune sont en mon pouvoir; il ne te reste que Tchong-Tou. C’est le ciel qui t’a réduit à cet état d’impuisfance , et si je te pressais davantage, j'aurais moi-même à craindre la colère céleste :
ainsi je vais me retirer. » L’empereur accepta ces propositions, et la paix fut faite avec les Mogols. Mais bientôt Gengiskan viola avec une insigne perGdie le traité qu’il venait de conclure : les Mogols entrèrent a Tchong-Tou , firent un épouvantable carnage des habitants, et mirent le feu au palais impérial, qui brûla, dit-on, pendant un mois.
Cependant l'empereur de la Chine s’était retiré à Nankin. Gengiskan Gt marcher des troupes contre lui , et ce prince , justement alarmé , envova un ambassadeur au souverain mogol pour
Q) Foyéz, sur celle ville , de Galgnes, //»• Unrt finirale det Huns , tome 1, page 70.
L’UNIVERS
lui demander la paix ; cependant il ne ut accepter d'alràrd les rx>nditions trop ures que prétendait iui imposer Gengiskan ; bientôt il fut obligé de s’y soumettre.
Au printemps de l’année 1316, Gengiskan , de retour sur les rives du Rhérouloun , fit marcher ses troupes contre les Merkites, qu’il détruisit. Le chef des Toumotes s'étant révolté, le souverain mogol envoya contre lui un de ses lieutenants quile fit rentrer dans le devoir. Un soulèvement ayant éclaté dans le Léao-Toung fut également réprimé , et Gengiskan envoya eu Chine un de ses officiers en qualité de généralissime.
En 1218 , ce prince fit une quatrième invasion dans le Tangoute , et soumit le pays de Rara-Khitaî, composé en partie des provinces de Caschgar, d’Yarkeude et de Kbotan, dont la population active et industrieuse se livrait à l’agriculture et au commerce , et échangeait les productions de la Tartarie contre celles de la Chine et de l’Inde.
Les États de Gengiskan étaient devenus limitrophes de ceux du sultan Mohammed, souverain du Rliarizme, et bientôt le conquérant mogol trouva des prétextes pour attaquer cet empire voisin, dont les richesses excitaient la cupidité de ses nomades. Mohammed , étant à Boukhara, reçut dans cette ville une ambassade de Gengiskan , avec des présents qui consistaient en lingots d'argent, en vessies de musc, en morceaux de jade et en robes de laine blanche d'un grand prix. Gengiskan , lui dirent les ambassadeurs, nous a chargés de ce message : « Je vous envoie mon salut. Je connais votre puissance et la vaste étendue de votre empire. Je sais ue vous régnez sur une grande partie e la terre. J'ai le plus grand désir de vivre en paix avec vous. Je vous regarderai comme mon fils le plus chéri. De votre côté , vous n’ignorez pas que j’ai conquis la Chine et soumis a mon obéissance toutes les nations turques au nord de cet empire. Vous savez que mon pays est une fourmilière de guerriers, une mine d’argent , et que je n'ai pas besoin de convoiter d’aütres domaines. Je pense que nous avons un égal intérêt a favoriser le commerce entre nos sujets. > En disant à Mohammed
qu’il le regardait comme son fils, Gengiskan déclarait le regarder comme un vassal ; car dans les rapports politiques entre les princes de l’Orient ces désignations de père et de JUs indiquent une soumission et une dépendance totale.
Mohammed , d’abord très-irrité , jugea toutefois prudent de renvoyer les ambassadeurs avec une réponse amicale.
Apr^ avoir rangé sous son obéissance les peuples nomades de la Tartarie, Gengiskan, en habile politique, s’était appliqué à détruire les bandes de brigands qui infestaient plusieurs contrées, et pouvaient devenir des noyaux d’armée pour les chefs mécontents. Voulant faire montre de sa puissance et de ses richesses aux yeux des étrangers qui visitaient son empire, il avait ordonné a des gardes placés sur les grandes routes d’envoyer au camp impérial les marchands qui auraient quelques objets dignes d’hre présentes à un souverain.
Trois musulmans sujets de Mohammed, sultan de K.barizme, étant arrivés dans la Mongolie avec des étoffes de soie et de coton, l’un d’eux, conduit en présence de Gengiskan , mit à ses marchandises un prix tellement exagéré que le souverain mogol dit avec colère : • Cet homme s’imagine que nous n’avons jamais rien vu de semblable à ce qu’il apporte. • Et il fit étaler devant le marchand de K.harizme toutes les plus belles étoffes qu'il possédait. On dressa ensuite un état des marchandises qu’avait apportées le Kharizmien, eton les livra au pillage; puis Gengiskan fit .appeler les deux comparions de cet homme. Ceux-ci, profitant e l’exemple de leur confrère . ne voulurent fixer aucun prix aux étoffes qu’ils apportaient, et dirent que leur intention était d’en faire hommage à Gengiskan.
Ce prince les paya généreusement, ainsi ue le marchand dont il avait livré les toffes au pillage; et quand ces hommes furent sur le point de partir, il envoya avec eux quelques personnes de distinction munies d’argent pour acheter différents objets précieux dans le pays de Kharizme. Ces grands personnages s’étant fait accompagner par plusieurs de leurs clients , formaient une troupe de quatre cent cinquante personne.^. La caravane étant arrivée à Otrar, le gouver. neur de la place conçut le projet de s’em-
parer des richesses des voyageurs. Uécrivit en conséquence au sultan Mohammed une lettre dans laquelle il représentait les chefs mogols et leurs clients comme autant d’espions. Ayant reçu l’ordre de les mettre à mort, il l’exécuta aussitôt. Gengiskan, informé de cet attentat, versa des larmes d’indignation ; et s’étant rendu sur le sommet d’une montagne, sa ceinture placée sur le cou , prosterné la face contre terre et la tête découverte, il implora le secours du ciel pour obtenir vengeance , et passa trois jours et trois nuits dans les prières et dans les mortiflcations. Il envova ensuite un ambassadeur chargé de dire à Mohammed : « Vous m’aviez donné l'assurance que vous ne maltraiteriez aucun marchand de mes États ; vous avez manqué à votre parole , et la mauvaise foi est abominable dans un souverain. Si je dois croire que les marchands tués à Otrar ne l’ont point été par votre ordre, livrez-moi le gouverneur de cette place, afin que je le punisse ; autrement préparez-vous à la guerre. « Mohammed n’était pas disposé à punir ce gouverneur allié a la famille royale et de plus un des principaux chefs de l’armée : il aurait pu cependant chercher à calmer la juste colère de Gengiskan, mais il n’en fit rien ; loin de la , il donna ordre qu’on mit à mort l’ambassadeur mogol, et fit raser la barbe à deux personnages qui l'avaient accompagné. Cette conduite fut suivie de plusieurs actes d’hostilité. Gengiskan, ayant convoqué en 1218 une assemblée générale des membres de sa famille et de ses principaux officiers, annonça dans cette diete l’intention formelle de faire la guerre à Mohammed, et r^la tous les points relatifs à l’organisation de l'armée. Vers la fin de l’année, l’empereur mogol se mit en marche ; il passa tout l’eté de l’année suivante sur les bords de l’Irtisehe pour refaire les chevaux. A l’automne , il se remit en route. L’approche des Mogols inspirait des craintes très-vives à Mohammed. I..C8 forces de ce prince s’élevaient cependant à 400,000 hommes, si nous en croyons le rapport de In plupart des historiens. Mais ces troupes manquaient de chef, car Mohammed était aussi dénué de talents militaires que de courage.
Genjgiskan arriva sans coup férir jusqu’à Otrar. Là , il fit ses dispositions pour envahir la Tranaoxane , ou Mawaralnahr; cette contrée était habitée par des peuples tures qui, ayant passé au commencement du huitième siècle sous le sceptre des califes de Bagdad, avaient embrassé la religion de Mahomet. Un nombre considérable d'Arabes et de Persans s’étaient établis dans 1rs villes du pays , très-florissantes à l’époque de Pinvasion des Mogols. Des Turcs nomades parcouraient, àlasuite de leurs troupeaux, les plaines stériles qui s’étendent jusqu’à la mer Caspienne.
Gengiskan partagea sun armée eu
Suatrecorps. Il laissa le premier devant itrar, le second et le troisième se dirièrent sur Djende et sur Benaket , tanis qu’à la tête du dernier il murcliu lui-même sur Boukhara.
La ville d’Otrar fut investie. Après cinq mois de siège, les troupes et les habitants, découragés, demandaient à se rendre. Legouverneurcoupabledu meurtre des Mogols , comprenant qu’il n’avait aucune miséricorde à esperer, déclara qu’il resterait fidèle à sou souver.iin jusqu’à la mort. Mais la défection se mit bientôt parmi les troupes, et les Mogols se rendirent maîtres de la ville. Ils commencèrent par chasser tous les habitants dans la plaine, afin de piller plus librement. I.e gouverneur s’était retiré dans la citadelle avec le reste de la garnison, et il s’y défendit encore pendant un mois. Les Mogols s’étant aussi emparés de la citadelle , le gouverneur continua à se défendre avec le courage du désespoir. Tous ses soldats ayant été tués autour de lui, il se réfugia sur un toit en terrasse, suivi de deux hommes, qui bientôt tombèrent à ses côt^. N’ayant plus de flèches, il lançait des briques contre les assaillants, qui parvinrent, malgré sa résistance, à le prendre vivant, comme ils en avaient l’ordre. Il fut conduit à Gengiskan, qui ordonna qu’on lui coulât de l’argent fondu dans les yeux et dans les oreilles, pour venger la mort des infortunés qu’il avait fait périr si injustement.
La citadelle d’Otrar fut rasée , et les Mogols conduisirent vers Boukhara les habitants qui avaient échappé au carnage.
, 'UNIVERS
Le corps d’armée qui inarcliait sur Djende s’arrêta près de la ville de Sigueiiac, sur les bords duSiboun(l). Un mu- •siilman du p^s, engagé au service de Gengiskan, fut envoyé dans la çlace pour sommer les habitants d’avoir a ouvrir leurs portes à l’armée mogole. Mais il avait à peine commencé h dire quelipics paroles, qu’il fut massacré. Atissilùt le général mogol fit commencer l’attaque, et ordonna de ne plus interrompre le combat jusqu’à ceque la place fût emportée. Des troupes fraîches relevaient celles qui étaient épuisées par la fatigue. Après sept jours d’efforts non interrompus, les assiégeants entrèrent dans la place et en égorgèrent tous les habitants. Le même général prit et saccagea encore quelques autres villes ; et comme il approcliait de Djende, le gouverneur en sortit pendant la nuit. Les habitants, livrés à eux-mêmes, mettaient toute leur confiance dans la hauteur des murailles de la ville. Mais bientôt les Mogols plantent leurs échelles au bas (les remparts et les escaladent sanstrouver la moindre résistance. On épargna les vaincus, parce qu’ils avaient renoncé n se défendre; ils furent cependant chassés dans la campagne, ou ils restèrent s.ms abri pendant neuf jours que dura le prllage de la ville.
La division de l'armée mogole qui avait été envoyée sur Beuaket était forte de 5,000 hommes. La place avait une garnison de Turcs qui, au bout de trois jours, demandèrent à capituler.
On leur promit la vie sauve; mais quand ils se furent rendus et que la population de Renaketeut été chassée hors de la vilie, les Mogols séparèrent les soldats de la garnison, et les tuèrent à coups de sabre ou les percèrent de flèches. Les artisans et les jeunes gens furent répartis dans les différents corps de l'armée mogole.
Après la prise de Benaket, la même division continua sa marche sur Rhodjende,dontle gouverneurTiraour-Melic se retira avec mille hommes d’élite dans un château fort sur une île du Sihoun assez éloignée des deux bords du fleuve pour qu'on y fdt à l’abri des flèches
( I ) rayez d’OIiiMD , Hitloin det HongoU, *onie I, prigo .
et des pierres lancées du rivage. Les assiégeants furent bientôt renforcés par 20,000 Mogols et par 50,000 habitants des contrées environnantes. Ceux-ci, partagés en petites bandes de cent hommes et de (fix hommes, et commandés par des officiers mogols, furent employés à apporter des pierres qu’ilsjetaientdans le fleuve pouren combler le lit Ïiraour-Melic, de son côté, avait fait construire douze grands bateaux pontés; et pour empêcher que les assiégeants n’y missent le feu, il les recouvrit de feutres enduits d’une couche épaisse de terre glaise détrempée avec du vinaigre. Chaque jour, six de ces bateaux s’approchaient du rivage, et des soldats lançaient des flèches contre les troupes mogoles. Souvent aussi Timour- Melic parvenait à surprendre les assiégeants , et leur faisait beaucoup de inaL Ce brave gouverneur, réduit à la dernière extrémité et ne pouvant plus se défendre , embarqua ses troupes et ses bagages sur environ quatrevingts bateaux et descendit le fleuve, penclant la nuit, à la lueur des torches. Les Mogols avaient tendu une chaîne près de Benaket. Mais la flottille ne fut point arrêtée par cet obstacle et continua de descendre le fleuve , toujours suivie par les ennemis, qui avançaient sur les deux rives. Timour- Mclic, ayant été informé que les Mogols avaient posté sur les bords du fleuve, près de Djende , un gros corps de troupes; qu’ils avaient dressé dans ne lieu des batistes, et que le Sihoun avait été barré par un pont de bateaux, pritle parti de débarquer. Pendant plusieurs jours il sut résister aux efforts des ennemis; enfin, après avoir perdu successivement tout son monde, il se trouva seul et pressé par trois cavaliers mogols; il décocha une flèche (xintre l’un ^’eux et lui creva un œil. Il cria aux deux autres qu’il lui restait encore deux flèches et qfril les engageait à se retirer ; ce qu’ils firent aussitôt. Ce chef intrépide parvint à atteindre la ville de Kharizme.
Gengiskan avait pris la route de Boukhara. Arrivé près d'un bourg appelé Zernouc , les habitants se réfugièrent dans le château; Le souverain mogol leur envoya un parlementaire pour Tes sommer de se rendre. Cet homme leur
dit:* Je sois musulman et filfrde musulman. Je viens de la part de Gengiskan pour vous sauver au gouffre de la mort. Ce prince est ici avec une armée formidable. Si vous faites la moindre résistance , votre fort et vos maisons seront rasés , et les campagnes seront inondées de votre sang. Si vous vous soumettez , vous conserverez la vie et vos biens. » I>es habitants, effrayés, envoyèrent une députation avec des présents à l’empereur mogol, qui choisit parmi eux les hommes les plus jeunes et les plus robustes pour les employer au siège de Boukhara ; tous les autres obtinrent la permission de retourner à Zemouc, dont le château fut rasé.
Ce futau mois de mars del'année 1330 (moharremOl? de l’hégire) que G cngiskan arriva devant Boukhara. La ville était défendue par 30,000 hommes de troupes. Après plusieurs jours de siège, les ctiefs de la garnison, ayant perdu tout espoir de défendre plus longtemps la place , convinrent de fàire pendant la nuit une sortie générale, pour essayer de traverser l’armee ennemie. Les Mogols attaqués vigoureusement, et lorsqu'ils s’y attendaient le moins, tournèrent d’abord le dos ; mais ensuite étant revenus de leur effroi, ils se mirent à la poursuite des troupes qui se retiraient, les atteignirent sur les bords de l’Oxus, et les massacrèrent à l’exception d’un petit nombre d'hommes.
Le jour qui suivit le départ de la garnison, les membres les plus considérables du clergé et les habitants notables de la ville se rendirent dans le camp mogol. Gengiskan entra dans Boukhara, et pas-sant devant la grande mosquée, il y poussa son cheval. Puis il demanda si cet édiOce était le palais du sultan. On lui répondit que c'était la maison de Dieu. Il mit aussitôt pied à terre devant l’autel, et dit à haute voix : « Donnez à manger à nos chevaux, car la campagne est fourragée.» Les caisses où l'on serrait des exemplaires du Coran servirent d'au-
f!C8 pour les chevaux, et les livres qu'eles contenaient , jetés sur le. sol , furent foules aux pieds. Les Mogols déposèrent leurs outres pleines de vin dans la mosquée ; ils y appelèrent des baladins et des chanteurs, et se mirent à répéter leurs refrains nationaux. Tandis que
cette soldatesque féroce et brutale se livrait à la débauche, tous les habitants de la ville, sans en excepter les membres les plus considérables du clergé, soignaient les chevaux et rendaient aux vainqueurs des services qu’on aurait à peine exigés d’hommes réduits en esclavage.
Gengiskan ne s’arrêta que deux heures à Boukhara. Il sortit de la ville pour se rendre au Champ de l’Oratoire , où les habitants avaient coutume de se réunir pour célébrer quelques solennités religieuses, et où ils avaient tous été rassemblés par son ordre. Le souverain mogol monta dans la chaire, et s’etant faitdésigner les habitants les plus riches, il leur dit : • Sachez que vous avez commis de grandes fautes , et que les chefs du peuple sont les plus criminels. Si vous me demandez sur quoi je me fonde pour vous tenir ce discours, je vous répondrai que je suis le fléau de Dieu , et que si vous n’ étiez pas de
fjrands coupables Dieu ne m’aurait pas ancésur vos têtes. » Puis il ajouta : * Je ne vous demande pas de me livrer les richesses que vous avez dans vos maisons ; je saurai les trouver : mais indiquez-moi celles que vous avez cachées sous terre. Ces riches habitants furent placés chacun sous la garde d’un soldat mogol, et tous les jours, au lever du soleil, on les amenait devant la tente de Gengiskan.
Quatre cents cavaliers qui n’avaient pas pu suivre la garnison lors de la sortie generale, s’étaient jetés dans la cit;idelle , dont les Mogols Qrent le siège.
Tous les habitants de Boukhara en état de porteries armes furent obligés, sous peinede mort , de travaillera combler les fossés. Ensuite on dressa des machines, et quand la brèche fut praticable, les assiégeants entrèrent dans la place et massacrèrent toutes les personnes qui s’y trouvaient. La faible garnison s'était défendue avec courage pendant douze jours, et avait tué un assez grand nombre de Mogols et de gens employés aux travaux du siège. La ville et la citadelle de Boukhara ayant été livrées au pillage, les habitants furent partagés entre les Mogols. • G’était un spectacle affreu.v, dit i’Iiistorien Ibn-al-Athir(l), que celui
(I) Cité par M. d’Obacon, HàUnndtt Mongoli, tome I, page l>3.
izsa Dy yjoogle
ses
L’UNIVERS
decfls infortunés-, on n’entendait que les pleurs et les sanglots des hommes, des femmes et des enfants, qui étaient égarés pour jamais. Lesbarbares attentaient à la pudeur des femmes, aux yeux de tous ces infortunés , qui, dans llmpuis* sance de repousser les maux qui les accablaient, n’avaient que la ressource des larmes. Plusieurs d’entre eux préférèrent la mort au spectacle de ces horreurs ; de ce nombre furent le cadi Bedrouddin, l'iman Bokn-ouddin et son fils, qui. témoinsdud^honneur de leurs femmes, se tirent tuer en combattant. • Ou tortura les gens riches pour les forcer à indiquer les lieux où ils avaient caché leurs trésors , et les Mogols finirent par mettre le feu à tous les quartiers de la ville, dont les maisons de bois furent bientdt consumées; il ne resta sur pied que la grande mosquée etquelques palais.
Mohammed avait le plus grand intérêt à la conservation de Boukhara. Le courage de la garnison et des habitants rendait facile la défense de cette place ; mais l’indigne sultan, uniquementoccupé de fuir les Mogols , ne songea point à secourir le boulevard de son empire. Cette faute décida peut-être du sort de la guerre.
Gengiskan, étant parti de Boukhara pour se rendre à Samarcande, arriva devantcette ville accompagné d'un grand nombre d’habitants de Boukhara réduits en esclavage, et qu’il voulait employer aux travaux du siège. Ces malheureux étaient traités avec une atroce barbarie : ceux que la fatigue empêchait de suivre l’armée étaient impitoyablement mis à mort. Lesultan deKharizme avait placé à Samarcande une garnison de 40,000 hommes, Turcs et Persans, commandés par ses meilleurs généraux. Les fortifications de la ville et de la citadelle avaient été réparéesetaugmentées. Gengiskan, dans la prévisiond’un siège long et difficile, s’était rendu maître de tout le pays des environs. Il fut rejoint devant la [ilace par différents corps d’armée et par un grand nombre de naturels réduits en esclavage et destinés à exécuter les travaux du siège. Cette multitude que Gengiskan affectait de montrer aux yeuxdes assiégés les remplit d'effroi. La garnison, croyant avoir affaire à une armée bien plus nombreuse qu’elle ne
l’était en réalité , et ne pouvant compter d’ailleurs sur aucun secours de la part de Mohammed, n'osa |ias attaquer les ennemis et se tint enfermée dans la ville; mais les habitants Brent une sortie, et ayant donné d.nns une embuscade dressee par les Mogols , ils furent tous taillés en pièces. Le quatrième jour du siège, au moment où les assiégeants se disposaient à donner l’assaut, une députation, composée du haut clergé de la ville, alla faire sa soumission à Gengiskan. Samarcande ouvrit ses portes aux Mogols. I.a ville fut pillée, et nombre de personnes massacrées. Des Tuées Cancaiis, qui formaient une partie notable de la garnison, reçurent ^ Gengiskan la promesse furinelle d'étre pris a son service. Quand ils se furent rendus, on les réunit à pi«d et sans armes dans un lieu voisin de Samarcande.
Là , suivant l’usage adopté par les Mogols d’imposer leur costume et leurs modes aux étrangers qui entraient à leur service , on rasa une partie de la tête à ces Turcs, et l’on flt des tresses avec les cheveux qui restaient. Une pareille conduite n’avaitd’aiitrebut que de tranquilliser ces gens, et de tes empêcher d'entreprendre aucun acte hostile contre les Mogols. la nuit suivante ils furent tous massacrés au nombre de 80,000 avec leurs chefs. Les chevaux, les bagages, ainsi que les femmes etl6senfantsdecesinfortunés,devinrenl la proie des Mogols. Trenteinille ouvriers d’arts et de métiers furent donnés en présent aux femmes, aux filles et aux officiers de Gengiskan. On choisit trente mille hommes pour lesemployer aux travaux militaires. Cinquante mille prisonniers obtinrent la permission de rentrer dans Samarcande, moyennant une ran- Mn de 300,000 pièces d’or. Plus tard , Gengiskan les reprit pour les employer à différents travaux militaires ; et comme ils ne revirent jamais leur patrie, la province de Samarcande fut presque entièrement dépeuplée.
Le sultan de Kharizme , le pusillanime et cruel Mohammed , se tenait toujours éloigné du théâtre de la guerre.
Il avait cependant sous ses ordres d'babiles généraux et des troupes aguerries , comme on a pu le voir par l’exemple de Timour-Melic et de la garnison de Boukhara. Mais il abandonnait à leur pro-
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près forces et laissait tomber sans les secourir ses plus généreux défenseurs, et les Mogols triomphaient sans peine d'hommes qui ne pouvaient leur opposer que des efforts isolés. D’ailleurs la terreur qu’il éprouvait et que décelaient tous ses actes se communiqua aux nopulations. Un jour, passant près oes fortifications de Samarcande, il dit que les soldats de Gengiskaii étaient si nombreux que, pour combler les fossés de cette vifle, ils n’auraient qu’à y jeterleurs fouets. Quandil se retirait devant l’armée mogole , il recommandait aux gens uu’il rencontrait sur sa route de songer à leur propre sûreté, parce que ses troupes ue pouvaient le.sdéfendre. II consultait tour a tour scs ministres et ses généraux , et les conseils différents que ceux-ci lui donnaient augmentaient encore son i rrésolution naturelle. Il ne cessait de répéter que les biens et les maux ont été fixés par le destin, et qu’il fallait attendre un cliaugeinent favorable dans le cours des astres. Après avoir été informé de la prise de Boukhara et de Samarcande, il avait formé la résolution de se retirer dans l'Irak. Les chefs des troupes turques, irrités desa lâche conduite, coumirent le dessein de le tuer.
Mohammed, instruit de leur projet, uittasa tente pendant la nuit. Le lenemain on la trouva criblée de flèches.
Consterné par cet attentat, il se rendit à Kischabour en toute hâte. Il espérait que les Mogols ne passeraient pas rOxiis avant longtemps ; mais au bout de trois semaines, il apprit que les troupes ennemies étaient dans le Khorasan.
Aussitôt il sortit de Nischabour , sous prétexte de faire une partie de chasse, l.es habitants, qui ne se faisaient aucune illusion sur les intentions réelles de leur souverain, tombèrent dans le plus profond découragement; cependant deux divisions mogoles,envoyée.sde Samarcande à la poursuite du fugitif, arrivèrent bientôt a Pendjab. Sur les bords du Djihoun, les soldats firent avec des branches d’arbres et des peaux de bœufs des caisses dans lesquelles ils enfermèrent leurs armes et ieurseffets, et, se les attachant au corps, ils saisirent la queue de leurs chevaux qu’ils lancèrent a la nage, et traversèrent le fleuve. Pour obtenir des informations sur la route qu’avait suivie Mohammed,
ils applii|uaienl à la torture les habitants dont ils pouvaient se rendre maîtres.
Quelquefois cependant ils se contentaient de recevoir leurs déclarations sous serment.
Le Khorasan, contrée alors très-florissante, fut dévasté tout à la fois par les troupes mogoles et par un ramas de misérables qui profitaient de l’état de troubles et de ^erre où se trouvait le pays, pour commettre impunément les crimes et les actes de déprédation les plus odieux.
Mohammed, en fuyant de Nischabour, s’était rendu à Casbin, où il trouva encore 30,000 hommes de troupes qu’il aurait pu opposer immédiatement aux Mogols. Le chef qui commandait dans le Louristan, guerrier plein d’intelligence, engagea alors ce prince à se retirer sans perdre de temps derrière les montagnes qui séparent le Louristan du pays de Fars. Une fois dans cette contrée riche eu subsistances, il lui aurait été facile de lever une armée de 100,000 fantassins, plus que suffisante pour occuper les orges des montagnes et empêcher les logols de pénétrer dans le pays. Une seule victoire suffisait pour relever le courage du soldat et lui ôter la terreur du nom tartare. Le sultan s’imagina que cet avis cachait des vues d’intérêt personnel, et il ne voulut pas s’y conformer. Il resta dans l’Irak. Bientôt il apprit que la ville de Reï avait été pri.se. et livrée au pillage. L’effroi que cette nouvelle inspira fut tel, que bientôt Mohammed se trouva enfin abandonné par tous ses chefs et ses soldats. Resté seul, ce prince, indigne du trône, s’enfuit vers Uarouii, où il resta un jour, puis il prit la route de Bagdad. Quelques Mogols se mirent à sa poursuite. Mohammed, craignant d’étre atteint, changea d’itinéraire, et se dirigea vers les environs de Casbin. Il passa quelques jours dans ce pays, et se dirigea ensuite vers le Guilan et le Mazenderan, on il arriva presque seul et dans le dernier dénùment. Les Mogols l’avaient précédé dans ces provinces. Déjà ces barbares s’étaient rendus maîtres des deux villes importantes d’Amol et d’Asterabad, et les avaient livrées au pillage. Mohammed consulta les chefs du pays pour savoir dans quel lieu il pourrait se mettre à l’abri des
L’UNIVERS
liandes «ui le poursuivaient sans relâche. Ou lui conseilla de se cacher pendant quelque temps dans une des petites îles de la mer Caspienne voisines de la cote du Mazenderan. Mohamnied allait se conformer à cet avis. 11 était depuis quel* ques jours dans un village situe au bord de la mer. . Là, dit un biographe cité par M. d’Ohsson (1), il allait régulièrement à la mosquée rwiter ses cinq namazes (prières canoniques). Il se faisait lire le Coran par l’imandu temple, et promettait à Dieu en versant des larmes que si jamais il recouvrait le pouvoir il ferait régner la justice dans son empire. » Des Mogols, conduits par un prince dont l’oncle et le cousin avaient été dépossédés et mis à mort par Mohammed, se mirent à la poursuite. du monarque fugitif. Mohammed eut à peine le temps d’arriver sur le bord de la mer Caspienne, de se jeter dans une barque et de gagner le large. Les cavaliers mogols décochèrent des flèches contre lui. Quelques-uns même , furieux de voir échapper leur proie et voulant l’atteindre à tout prix, se précipitèrent dans les flots , où ils se noyèrent. Mohammed parvint à gagner une petite île. Mais il était malade d’une pleurésie, et mourut bientôt après.
Turcan-Khatoun, nièra de Mohammed, s'était retirée avec la famille de son lils dans un château très-fort du Mazenderan. Un général mogol, qui poursuivait Mohammed, laissa un wrps de troupes devant cette place. Au bout de quelques mois, le man^e d’eau obligM la garnison à se rendre. Turcan-Khatoun fut conduite, avec les femmes et es enfants de Mohammed, au camp de I empereur moaol qui assiégeait alors Talécan. Cette princesse devint esclave. Deux fils de Mohammed , encore en bas âge , furent naasacréa ; deux filles de ce prince données à Djagatai , fils de Gengiskan , devinrent l’une sa concubine, et l’autre la fcmme d’un de sesofBciers; une troisième fut mariée à un chambellan de Gengiskan. -Turcan-Khatoun mourut à Caracoruiii en 1233. Le vizir de cette princesse, fait prisonnier avec elle, fut mis h mort aussitôt son arrivée devant Talécan.
(I) Voyez Huioire des MongoUt tome ], page 3S3.
Les joyaux de Mohammed tombèrent aussi au pouvoir de Gengiskan. ^ souverain du Kharizme avait remis à un de ses officiers dix cassettes pleines de pierreries. Celui-ci plaça ce dépôt, comme il en avait reçu l’ordre, entre les mains du gouverneur d’un château situé près de la ville de Reï. I-.es Mogols, s’étant présentés devant la place, promirent au commandant la vie sauve s'il leur limit ce trésor, qu’ils portèrent au camp unpéris).
Gengiskan, devenu maître de Samarcande, avait cantonné son armée dans le pays situé entre cette ville et Naksclieb.
Il y passa le printemps et l’été de l’année 1220. A l’automne, les chevaux étant bien remis de leurs fatigues , le conquérant mogol continua ses opérations. Il avait appris l’arrivée de Djelal-ouddin, fils et successeur de Mohammed , dans les murs de Kharizme, où se trouvaient réunies des forces imposantes. Il envon aussitôt contre cette capitale une arro« commandée par ses trois fils Djoutchi , Djagatai et Oktaï.
Peu de temps après, l’armée mogole se présenta devant Kharizme ; les assiégés essuyèrent bientôt un grave échec. Quelques troupes mogoles s'étanl avancées jusqu’aux portes de la ville, faisant mine de vouloir enlever un troupeau de bétail, un corps de cavalerie et d'infanterie, fort d’environ dix mille hommes , sortit des murailles pour repousser ces maraudeurs, et donna dansune embuscaded'où cent hommes seulement parvinrent à s’échapper.
L’armée assiégeante se tint d’abord è une assez grande distance de la v'ille, pour construire des machines de guerre.
Le pays ne fournissant pas de pieirw bonnes à être employées comme projectiles, les soldats abattirent un grand nombre de mûriers, dont le bois servait à faire des boulets que l’on lançait avec des catapultes, après lesavoir laissésdans l’eau pendant quelque temps , afin de les rendre plus lourds.
Les chefs mogols, tout en prenant leurs dispositions pour le siège, ne négligeaient pas la voie des négociations, tâchant d’agir sur l’esprit des gens de la ville par des promesses et des menaces Ces moyens ne leur réussissant |>as,il5 mirent en réquisition, dans toutes 1«
provinces environnantes, des hommes pour combler les fossés , travail qui fut terminé en dix jours. Les assiégeants essayèrent alors de s’emparer du pont sur je Diihoun, qui réunissait les deux parties de la ville. Trois mille Mogols engagés dans cette attaque y périrent (I). Ce succès augmenta le courage des habitants, et la désunion s'étant mise entre DJoutcbi et DJagatai, les opérations du siège ne continuèrent plus qu'avec lenteur. Les règles de la discipline furent observées moins rigoureusement.
Les assiégés profitèrent <fe ces circonstances pour harceler les troupesennemies.
Le siège durait depuis six mois , lorsqu’un officier envoyé par les deux princes annonça à Gengiskan, qui se trouvait alors devant la forteresse de Talécan , que l’armée avait perdu un très-grand nombre d’hommes devant Kharizme, et que l’on ne conservait plus aucun espoir de s'emparer de la place. Gengiskan , irrité contre ses deux fils aînés, dont la mésintelligence avait amené tous ces revers , donna à Oktaï le commandement du siège. Ce prince réussit par la douceur à réconcilier ses deux frères. Il s’orcupa ensuite de rétablir la discipline dans le camp; et lorsqu’il crut pouvoir compter sur l’obéissance et le courage de ses troupes, il fit donner un assaut général. Les Mogols plantèrent leurs drapeaux sur les murailles, avancèrent jusqu’à l’entrée de la ville, et mirent le feu aux maisons avec des pots remplis de naphte. Les habitants continuèrent à se défendre. Chassés d’un point, ils se retiraient sur un autre. Les femmes et les enfants même prenaient part à cetta lutte acharnée. On se battit durant sept jours dans la ville. Enfin la population n'ayant plus aucun moyrn'de résister, demanda a se rendre. I.echef de la police, député vers les princes mogols, leur dit : > IS'ous avons éprouvé toutes les rigueurs de votre colere : il est temps que nous sentions les effets de votre clémence. — Comment, s’écria üjoutchi, irrité, ils disent qu'ils ont éprouvé 1rs rigueurs de notre colere, lorsque, par
(I) Noas i>ous conformons ou tcinoignaK^ de M. d'Obsson {.Histoire des .Hongots^ tome I, pAftL* 267). De { Histoire génémle des
Huua, tome 111» page 64 ) dit simplement que les trois mille Mogols furent repoussés.
leur résistance, ils ont détruit une partie de notre armée! C'est nous qui avons ju.squ’à présent éprouvé leurs rigueurs , et nous leur ferons maintenant éprouver la nôtre. • Ifdonna l’ordre de faire sortir de la ville tous les habitants. On proclama que les ouvriers d’arts et de métiers eussent à se ranger à part. Ceux qui obéirent à cet ordre eurent la vie sauve. Les Mogols , qui avaient besoin d’ouvriers , les envoyèrent en Tartarie.
Nombre d'artisans qui craignaient d'étre rélégués dans ce pays, et qui pensaient d’ailleurs que les autres habitants auraient la vie sauve, restèrent avec la multitude. Ces infortunés furent partagés entre les troupes mogoles et massacrés à coups de sabre et de pioche, ou percés de traits. Quelques historiens prétendent que chaque Mogol eut pour sa part vingt-quatre personnes à égorger ; mais c’est là une exagération manifeste. Les exploits de Gengiskan et de ses soldats sont cependant déjà assez horribles, sans qu’il soit besoin de dépasser les bornes de la vérité pour les faire haïr. Les jeunes femmes et les enfants furent seuls épargnés pour être réduits en esclavage. Les Mogols pillèrent la ville, et achevèrent de la ruiner en ouvrant les écluses qui retenaient les eaux du Diihoun.
A l’époque où les princes ses fils se mettaient en route pour réduire Kharizme, Gengiskan alla mettre le siège devant Termed. Cette ville, n’ayant pas voulu ouvrir ses portes au conquérant mogol , fut emportée d’assaut au bout de dix jours. Tous les habitants furent livrés aux soldats mogols pour être massacrés. On rapporte qu’une vieille femme, se voyant sur le point de recevoir le coup de la mort , dit qu'elle donnerait une belle perle si l'on consentait à lui accorder la vie sauve. Le soldat chargé de la tuer lui demanda aussitôt cette perle. Elle répondit qu’elle l’avait avalée. Alors le Mogol lui fendit le ventre, et en tira la perle. Gengiskan, supposantoue d’autres personnesavaieiit pu avaler oe cette manière des pierres précieuses , donna ordre d'éventrer tous les morts et d’examiner leurs entrailles.
Pétis de la Croix nous apprend qu'après la prise de Termed , Gengiskan , pour donner de l'occupation à ses trou-
”00 oy VjOOgle
L’UNIVERS
prs pendant l’hiver, ordonna une grande chasse dans les plaines qui environnent cette ville. En l’absence du grand veneur, le .souverain mogol ordonna au lieutenant de ce dignitaire de prendre toutes les mesures du'il croirait utiles pour rendre cette chasse plus belle. Le lieutenant du grand veneur indiqua à ses officiers l'espace que devait occuper l’enceinte, et il les fit partir à cheval pour en marquer les limites. Il commanda ensuite aux chefs des troupes de suivre les veneurs , en se faisant accompagner eux-mémes parleurs soldats, et d’aller occuper immédiatement les quartiers qu’on leur assignerait , afin d'étre prêts à agir selon les ordres de l’empereur.
(juand les officiers furent arrivés avec leurs troupes au lieu du rendez-vous, ils rangèrent les soldats , doublant quelquefois les rangs autour du cercle qui avait été marqué par les veneurs et que les Mogols appellent Nerké. Ils déclarèrent, quoique nul ne l’ignordt, qu’il y allait de la vie de laisser sortir les bêtes hors de l’enceinte, qui formait un espace de deux mois de marche, à partir du centre, pour arriver à un point quelconque du ccrcle(t). Le iVerAe renfermait un nombre, considérable de bois et deforéts peuplés de bêtes sauvages de toutes espèces. Le point central vers lequel les animaux devaient être poussés était marqué dans une grande plaine.
Toutes les mesures étant prises et chacun se trouvant à son poste, les timbales , les trompettes et les cors se firent entendre, et sonnèrent la marche de toutes parts. Les soldats se mirent en mouvement sur tous les points du cercle, et avancèrent vers le centre, en poussant devant eux les bêtes qu’ils avaient délogées. Derrièreétaientles officiers. Leshommesétaient armés, comme pour une expédition militaire, de casques de fer, de haiccrets (3) de cuir, de boucliers d’osier, de cimeterres, d’arcs, de carquois pleins de flèches , de limes,
(I) Voyez Pétli de la Croix, Hitloin du grand Cmghizean, pag 331 et aolv.
(ï) Ce mot, que nousempruntODa 3 Pélla de la Croix, n’eat plus eu usage aïOourd’hoi. On appelait kalecret, et non hatml, comme écrit Pélia, ooe aorte de cuira.SM' de (rr battu , plus légère que la cuirasse ordinaire. Voyez le Père liaulel. Histoire de la mitict-Jranf(Me, tome 1 , page ioo el le Dictionnaire de Trévoux,
de haches et de masses d’armes. Mais il était défendu de tuer ni de blesser aucun animal , et des peines rigoureuses devaientatteindre les soldats qui feraient usage de leurs armes contre les bêtes , même pour se défendre : il était seulement permis de les effrayer par des cris, afin de les empêcher de forcer l’enceinte. L'empereur l’avait ainsi ordonné.
L'armée marchait le jour en poussant les bêtes vers le centre , et l’on campait la nuit. Tous les détails du service étaient exécutés comme dans une expédition militaire. On donnait le mot, on faisait des rondes, on établissait des corps de garde, et on posait des sentinelles.
La marche des troupes continua sans obstacle pendant plusieurs semaines; mais une rivière quMI fut impossible de passer à gué interrompit le mouvement général, et les troupes firent halte sur tous les points, afin de conserver leurs distances. Cependant les bêtes furent poussées dans la rivière, qu’elles traversèrent à la nage. Les soldats passèrent ensuite sur de grands sacs de cuir. Plusieurs hommes étaient assis sur un de ces sacs, attaché à la queue d’un cheval que tenait par la bride un homme qui nageait devant lui.
Cet obstacle surmonté, la marche des troupes n’éprouva plus aucune interruption. Le cercle devenant plus étroit, les liêtes, dit l'auteur que nous suivons, commencèrent a $c sentir pressées, et comme si elles se fussent aperçues qu’on les voulait acculer, les unes se Jetaient dans les montagnes, les autres dans les vallées les plus couvertes ; les autres , sans se mettre en peine des voies et des routes, couraient au travers des forêts et des taillis, d'où bientôt sentant approcher les chasseurs, elles sortaient pour aller ailleurs chercher une retraite plus assurée. Les tanières , de même que les terriers, se remplissaient, mais inutilement; car on les ouvrait avec des bêches ou des hoyaux; on se servait même de furets : de sorte que les bêtes étaient contraintes de sortir et de s'éloigner. Le terrain ordinaire leur manquant peu à peu, les diverses espèces se mêlèrent les unes avec les autres. Il y eut des animaux qui devinrent furieux et qui donnèrent beaucoup d’exerciceaux chasseurs. Ce ne fut qu’après des peines
extraordinaires que les huées et Je bruit de plusieurs iostruments les forcèrent à s'écarter.
Comme un grand nombre de bétes se retirèrent Jusque sur les montagnes, on détacha des chasseurs et des soldats pour les en déloger; ce qui, dit Pétis de la Croix, n'était pas sans dlfUculté , car, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, il n'était pas permis aux soldats de les blesser, et elles leur résistaient souvent. D'antres partis descendaient dans les prccipices qui servaient de retraites à certains animaux qu'ils n'avaient pas moins de peine à mettre en fuite. Il n'y eut toutefois point de caverne et mint de forêt où on laissât une seule néte. Pendant ce temps-là , les courriers partaient continuellement de tous les Quartiers pour aller avertir le grand khan de ce qui se passait à la chasse, et lui porter des nouvelles des princes, dont plusieurs prenaient part, comme les chasseurs, au divertissement que leur donnaient lescourses, les embarras et les divers mouvements des animaux. L'empereur,qui avait d'autres vues que le plaisir de la chasse, allait souvent lui-même observer l’état des troupes , voir si ses ordres étaient exactement suivis', et s'il n'y avait point de relâchement dans la dlsdpliiie.
L’espace devenant de jour en jour plus petit, et les bétes féroces ne pouvant plus guère s’écarter, elles s'élançaient sur les plus faibles, et les déchiraient ; mais leur furie ne fut pas de longue durée, car comme on les chassait de toutes parts, et qu'elles commençaient à n'avoir plus d'autre terrain que celui où on les voulait voir toutes ensemble, le lieutenant du grand veneur fit battre les tambours et les timbales, et jouer de toutes sortes d'instruments ; tous ces sons, joints aux cris et aux huées des chasseurs et des soldats , causèrent une si grande frayeur aux animaux, qu'ils en perdirent toute leur férocité. Les lions et les tigres s'adoucirent, les ours et les sangliers, semblables aux bétes les plus timides, paraissaient abattus et consternés.
Tous les animaux se trouvant enSn resserrés d.vns un faible espace, les chasseurs se disposèrent à les tuer. Gengiskan pénétra le premier dans l’enceinte aux sons des trompettes, tenant d'une
main son épée nue et un are de l’autre. Il portait sur l’épaule un carquois plein de flèches ;quelques-unsde ses filsettous ses officiers généraux l'accompagnaient.
Il comment lui-méme la chasse, et attaqua les bétes féroces les plus dangereuses. Il se retira ensuite sur une éminence, s’as.sit sur un trône qu’on lui avait
Préparé, et de là il observait la force et adresse des princes ses fils et des officiers qui chassaient. Quelque grand que fdt le danger, nul ne cherchait a s’y soustraire, et(»acun, au contraire, s’étudiait à montrer d'autant plus découragé qu'on n’ignorait pas que l’empereur observait attentivement la conduite des chasseurs.
Après que les princes et les seigneurs se furent retirés, les jeunes officiers de l’armée entrèrent dans l'enceinte, et détruisirent un grand nombre d’animaux.
« Alors, dit Petis de la Croix, les petitsfils de Geiigiskan, suivis de plusieurs petits seigneurs de leur âge, se présentèrent devant le trône, et par une haranue faite à leur mode, prièrent l’empereur e donner la liberté aux bétes qui restaient. Il la leur accorda en louant la valeur de ses troupes, qui furent aussitôt congédiées et renvoyées à leurs quartiers. En même temps les animaux qui avaient évité le sabre et les flèches, ne se voyant plus environnés, s'échappèrent et regagnèrent leurs forêts. • -,
La chasse de Termed dura quatre mois. Gengiskan aurait voulu la prolonger davantage; mais il craignait d’y être encore occupé, lorsque arriverait le moment d'entrer en campagne. I.e souverain mogol s’empara ensuite du Badakbschan, et il envop une armée dans le Ehorasan sous la conduite du prince Touloui. Au printemps , le souverain mogol, maître de tout le pays au nord du Ojilioun, passa ce fleuve. Des députes de la ville de Balkh allèrent au-devant de lui pour faire leur soumission et lui offrir des présents. Cette démarche ne put préserver la ville d'une destruction complète. Gengiskan, qui se proposait de poursuivre Djelal-ouddin, qui s’était retiré à Gazna avec ses troupes, ne voulait pas laisser derrière lui une ville aussi puissante. Il fit sortir de Balkh tous les habitants, souspréte.xte d'un dénombrement, et il donna ordre qu’on les égorgeât. Les Mogols pillèrent la ville.
LTMVERS.
I.i réduisirent en cendres, et rasèrent les l'urtiflca lions.
Après ladestruction deBaIkh, le conquérant mo(jol s’avança vers la forteresse de Nousret-couh, située dans le canton de Talécan. Cette place, extrêmement forte, résistait depuis six mois aux efforts de ses lieutenants. Gengiskan traînait à la suite de son armée une grande multitude de prisonniers de guerre. Il les força de combattre en première ligne. Ceux qui reculaient étaient massacrés aussitôt.
I.es Mogols élevèrent un tertre Ju^u'à la hauteur des remparts, et dressèrent dessus des machines avec lesquelles ils commencèrent à lancer des projectiles dans la place. Les troupes de la garnison, ne pouvant plus tenir, firent une sortie générale, et essayèrent de passer à travers les assiégeants. Les cavaliers réussirent et se jetèrent dans les montagnes; mais l'infanterie fut taillée en pièces. Les Mogols entrèrent dans la forteresse, dont ils massacrèrent tous les habitants, et la détruisirent ensuite. Le siège avait duré sept mois.
Peu de temps après la prise de Nousret-couh , le prince Touloui, qui avait ruiné le Khorasan, alla rejoindre son père. Togatschar, gendre de Gengiskan, reçut bientôt l’ordre d’assiéger Nessa. Il fit jouer contre les murailles de> béliers et vingt catapultes servies par des captifs et des nommes pris de force dans les contrées environnantes. Ceux d’entre eux qui paraissaient agir à contre-coeur, étaient égorgés aussitôt. Après quinze jours de siège, la brèche se trouva ouverte, et les Mogols se rendirent maîtres des murailles pendant la nuit. A la pointe du jour, ils entrèrent dans la ville, d’où ils cliassèrent tous les habitants. Lorsque ceux-ci furent réunis dans la plaine, ils leur ordonnèrent de se lier les uns aux autres les mains sur le dos. • Ces infortunés, dit un biographe appelé Mohammed de Nessa , obéirent sans son-
5er à ce qu’ils faisaient. S’ils se fussent ispersés en fuvant vers les montagnes voisines, (a plupart d’entre eux se seraient sauvés. Lorsqu’ils furent garrottés, les Mogols les entourèrent et les abattirent a coups de flèclics, hommes , femmes et enfants, sans distinction. Le nombre des morts, entre les habitants de Nessa et les gens de la
province qui s’étaient réfugiés dans la ville, s’éleva à soixante-dix mille (I). > Trois jours après le sac de Nessa , un détachement de Mogols alla assiéger le château de Kharenuer, qui appartenait au même Mohammed. <■ J'étais, raconte ce biographe , dans mon château, situé sur une montagne escarpée, et un des plus fortsdu Khorasan, lequel, s’il en faut croire la tradition, a appartenu à mes ancêtres depuis f introduction de l'islamisme dansccscontrées orientales; et comme il est au centre de la province , il servait d’asile aux prisonniers évadés et aux habitants qui fuyaient la captivité ou la mort. Au bout de quelque temps , les Tartares, voyant qu’ils ne pourraient pas le prendre, demandèrent pour prix de leur retraite dix mille robes de toile de coton et une quantité d’autres choses , quoiqu’ils se fussent gorgés de butin à Nessa. J’y consentis ; mais, lorsqu’il fallut leur porter ces objets , personne ne voulut son charger, parce qu’on savait que leur khan tuait tout le monde. Ennn deux vieillards se dévouèrent, et m’ayant amené leurs enfants, les recommandèrent à mes soins , s’ils perdaient la vie. En effet , les Tartares les massacrèrent avant de décamper (3). ■
• Bientôt, ajoute le même auteur, ces barbares se répandirent dans le Khorasan. Lorsqu'ils arrivaient dans un district, ils en rassemblaient les'paysans, et les emmenaient vers la ville qu’ils voulaient prendre, pour les employer au service des machines de siège. L’effroi et la désolation étaient à leur comble , au point que celui qui se trouvait captif était plus tranquille que celui qui attendait dans sa maison sans savoir quel serait son sort.Les chefs et les seigneurs étaient également obligés de se rendre avec leurs vassaux et leurs instruments de guerre devant la ville dont les Tartares voulaient s’emparer. Toutes les personnes qui n’obéissaient ps étaient sans exception passées au fil de fépée (3). < Togatschar se porta ensuite sur N ischabour, et tenta de prendre cette place; mais il fut tué le troisième jour du siège par une flèche tirée des remparts. Le gé-