ANECDOTES SUR CE MINISTRE
Le prince Batou et quelques autres chefs mogolsétaient partis, au printemps de l’année 1336, pour faire une expédition dans les contrées a l'occident du Volga. Ils soumirent le pays des Bul-
f;ares, celui des Kaptschacs', la Russie, es provinces au nord du Caucase, la Pologne, la Silésie, la Moravie et la Hongrie. La mort d’Oktaï mit un terme à leurs dévastations; ils furent contraints de retourner en Tartarie pour prendre part à l’élection du nouvel empereur.
A la mort d’Oktaï, toutes les routes aux environs de sa résidence avaient été gardées , afin que nul ne pdt s’éloigner, et répandre parmi les peuples la nouvelle de cet événement; oes courriers lancés dans toutes les directions obli-
geaient les voyageurs à s’arrêter à l’enroit même ou ils se trouvaient. Oktaï avait d’abord désigné pour son successeur Goutschou , son troisième fils, pour lequel il éprouvait une très-vive tendresse. Ce jeune prince étant mort en 1236, Oktaï désigna Scliiramouii, fils de Goutschou , pour occuper le trône. Mais
rimpératrice Tourakina voulait y placer son filsatné Coyouc. Oktaï avait envoyé à ce prince l’ordre de se rendre, avec des troupes, dans une province de l'empire.
Coyouc apprit en route la mort de son père. Les chefs de l’armée et les princes du sang reçurent, avec la notification de la mort d’Oktai, une invitation de Tourakina pour se rendre à l’ordou impérial afin d’élire le successeur du souverain décédé. En attendant le retour de res princes , DJagataî et les autres membres de la famille impériale qui se trouvaient en Tartarie déférèrent, comme nous l’avons dit plus haut, la régence à Tourakina. Le premier acte d’autorité de cette princesse fut de destituer Tcliingeaï, chancelier d'Oktaï, et de remettre la direction des finances de l’empire à un musulman appelé Abdoulrahman, et qui possédait toute sa confiance. Le vieux ministre Yeliuï-Tchoutsai, voyant que les moyens oppressifs employés par cet homme afin de procurer à l’impo'atrice l’argent qu’elle exigeait, détruisaient le fruit de sa longue administratioB et de sa prudente économie, en conçut un violent chagrin. Il mourut à r.aracorum, àl'âgedecinquante-cinq ans.
On persuada à Tourakina que ce grand homme, qui avait si longtemps administré les finances de la Chine, devait avoir amassé des trésors. On visita sa maison , mais on n’y trouva d’autres richesses que des instruments de musique, des livres, des cartes de géographie , des médailles et des pierres chargées d’inscriptions.
Yeliuï-Tchoutsaï, quoique Chinois de naissance , appartient par sa vie à l’histoire mogole. Nous pouvons donc, sans sortir de notre sujet, rapporter quelques traits qui font connaître son caractère. Les exemples de grandeur d’âme, de droiture, de désintéressement et d’humanité sont d’ailleurs trop rares dans l’histoire de l’Asie pour qu’on ne s’arrête pas à recueillir ceux qui s’y trouvent clairsemés.
Yeliu'i-Tchoutsaï naquit en 1190. A l’âge de trois ans, il perdit son père; mais sa mère dirigea si bien son éducation qu’il surpassa bientôt tous les jeunes enfants deson âge. Vers 1313, il obtint un emploi qu’il quitta bientôt pour la charge de gouverneur de Pékin. Lorsque Gengiskan se fut rendu maître de cette
ville , on lui en présenta le gouverneur. Le conquérant mogol, frappé de lu taille majestueuse, de la longue barbe et de la voix sonore de Yeliuï-Tchoutsaï, lui dit : « Je suis venu pour vous venger des Kins. — Tons mes ancêtres j r^ondit alors le gouverneur, mon père et moimême nous avons toujours été au service des Kins. Peut-on être l’ennemi de son prince et de son père? > Gengiskan, touené de cette réponse’, attacha Yeliiii à sa maison.
Il y avait à la cour du souverain iiio. gol un Tangutain qui jouissait d’une
?[rande faveur à, cause de son habileté à abriquer des arcs. Cet homme, fier de son crédit et disposé à mépriser les autres , demandait a quoi pouvait servir au milieu d’un peuple guerrier comme les Mogols un lettré comme Yeliuï-Tchoutsaî. • On a besoin d’ouvriers pour fabriquer des arcs, répliqua celui-ci; mais, s’il s’agit du gouvernement des empires, comment se passerait-on d’ouvriers qui connaissent Part de régir les peuples? » Il était versé dans l’astronomie, et cette science lui fut souvent très-utile. Quelques voyageurs présentèrent un jour a Gengiskan un calendrier dans lequel on avait annoncé pour une certaine époque une éclipse de lune. * Il en aura pu, dit Yeliuï-Tchoutsaï. • Et l’événement confirma la vérité de ses paroles. L’année suivante, il annonça une éclipse de lune, et sa prédiction, contredite par tous les autres astronomes , se trouva pleinement justifiée. Ce grand homme faisait servir son savoir et les idées superstitieuses des Mogols au bien de l’humanité. Gengiskan se disposait à entrer chez les Indous orientaux ; il vit ou il crut voir dans un défilé un animal semblable à un cerf avec une queue de cheval , le corps vert et la tête armée d’une corne , animal merveilleux , doué de la faculté d’imiter la voix humaine, et qui, dit la légende, cria aux gardes de l’empereur : Que votre 'maître se retire au plus vite. Gengiskan, étonné d’un semblable prodige, consulta Yeliuï- Tchoutsaï, qui lui dit :> Cet animal merveilleux se nomme Kiotouan. Il comprend les langues de tous les peuples du monde, il aiihe les êtres vivants, et il a horreur du carnage. Son apparition est un avertissement pour votre majesté.
L’UNIVERS
Vous êtes le Bis aîné du ciel; mais les (ipiiples sont aussi vos enfants | et ils attendent de vous les sentiments que le ciel inspire pour leur saiut. • Gengiskai» se retira aussitôt. Dans une autre occasion, l’armée mogole était décimée par une violente épidémie. Il sauva un nombre considérable de soldats en leur faisant prendre de la rhubarbe et quelques autres médicaments dont il avait eu soin de se munir.
Gengiskan, qui ne s’occupait qu’à faire des conquêtes, n’avait pas songé à établir des magistrats et des juges dans les pays soumis par ses armes. Pékin était gouverné par un général féroce et sanguinaire, qui jonchait de cadavres tous les lieux publics. Au récit de ces épouvantables atrocités, Yeliuï-Tchoutsaî ne put retenir ses larmes. Il alla trouver l'empereur, et à force de représentations il obtint de lui qu'à l'avenir les accusés seraient jugés par des magistrats nommés à cet effet. La violation de cette décision de l'empereur entraînait la peine de mort.
A l'avénement d'üktaî l'empire inogol ne possédait guère d'autres lois que les ordonnances de Gengiskan, dont W dispositions insuffisantes étaient même souvent eufreintes. Yeliuï-Tchoutsai fit établir des magistrats pour protéger les personnes et les biens des sujets de l'empire, il institua des officiers pour veiller à la conservation des richesses de l'État. Il décréta des peines contre les gens coupables de malversation ou de détournement des deniers publics. Tout homme qui se permettait un acte d'autorité sans un - ordre de l'empereur ou des chefs de l'État , et tous ceux qui , en cultivant leurs terres, n'en payaient pas le tribut, devaient encourir un châtiment. Ces règlements furent tous approuvés par l'empereur.
Dans un moment de disette, les Mogols formèrent le projet d'exterminer la papulation des provinces de la Chine quils avaient conquises, et de convertir tous les terrains en pâturages destinés à nourrir un grand nombre de bestiaux.
Yeliul-Tcboutsaî combattit cette abominable propositioD par les arguments les plus propres i laire impression sur l’esprit de gens barbares et cruels comme les Mogols. Dans cette occasion
il sauva la vie à plusieurs millions d'hommes.
On convoqua une grande assemblée de tous les princes au printemps de l'année 1336. Oktai , au milieu du festin , prit un vase plein de vin, le donna à Yehui- Tchoutsai, et lui dit : « Sage ministre, sans lequel la Chine ne serait pas en notre pouvoir, aujourd'hui même on m'a proposé de créer un papier-monnaie. — Du temps deTchang-Tsoungde la dynastie d'Or, reprit le ministre , on commença à mettre du papier en circulation, concurremment avec la monnaie.
Un ministre gagna beaucoup dans l’émission de ce papier, et le surnom de Seigneur Billet lui en resta. Les choses en vinrent au point que pour dis mille billets on pouvait tout au plus se procurer un gâteau. Le Muple eut beaucoup à souffrir, et l'État fut ruiné. Il faut profiter de cet exemple; et si l’on fait au papier-monnaie, on ne devra pas en émettre pour une somiup de plus de cent mille onces d’argent. • Son couseil fut suivi.
Un grand seigneur engagea Oktaïà se faire livrer des jeunes filles appartenant aux maisons les plus considérables de la Chine. Le décret avait été rendu ; mais le sage ministre osa en arrêter l'exécution, et,s'adressantà l'empereur irrité: • Déjà, lui dit-il, vous avez choisi vingt-huit jeunes filles. Ce. nombre n’est-il pas suffisant. J’ai craint , si vous alliez plus loin, qu’une pareille mesure n'amenât des troubles. Tel a été le motif de ma conduite. • L’empereur réfléchit lungtemjis, et finit par approuver son ministre; mais il dit qu’il voulait tout au moins qu'on réunit toutes les cavales qui appartiendraient au peuple soumis, et qu'on les lui livrât. Le sage ministre représenta encore que la Chine, n’étant pas un pays riche en chevaux, aurait beaucoup à souffrir de l'exécution d’un pareil ordre. Mais cette fois le décret fut rendu et reçutson exécution, malgré les représentations d’Yeliuï. Ce fut par les conseils de ce grand homme qu’Oktaï appela aux emplois les plus eonsidérablei des lettrés de la Chine. Plus de quatre mille d'entre eux furent nommes juges et magistrats dans les différentes provinces de l'empire.
Les liaudes de voleurs étaient deve-
nues tellement considérables, que les transactions commerciales se trouvaient souvent interrompues. L’usage voulait ue si les brigands n’étaient point arrêtes ans le courant de l’année , les habitants du pays où l’on avait rommis le crime payassent la valeur des objets dérobés.
On était obligé alors d’avoir recours à mille expédients onéreux pour trouver de l'arçent. Les magistrats s'adressaient ordinairement pour s'en nrocurer aux Tartares musulmans , qui leur en prêtaient, mais à un taux si onéreux, qu'au bout d'une année révolue la somme était doublée par les intérêts. Il fallait vendre le bétail des pauvres, et .souvent les réduire eux-mémes en esrlavagc, pour faire face aux exigences des usuriers.
Yeliuï-Tchoutsaï demanda à l’empereur de fixer un taux raisonnable pour les intérêts, et de faire payer par le tré.sor public les sommes que réclamaient les "Tartares musulmans. Cette sage mesure fut adoptée, et l’État eut à payer dans cette occasion une valeur de '760,000 onces d’argent.
Les commandants et les chefs des provinces et des districts s’étaient arrogé le droit, dans toutes les localités, de fabriquer des étalons particuliers des poids et des mesures. Le ministre obtint que les marchands fussent astreints à ne faire usage que des poids et des mesures qui sortaient des ateliers de la chancellerie impériale.
Tous les fonctionnaires publics , les princes et les gens attachés à la cour à un titre quelconque, vexaient le peuple en exigeant arbitrairement des chevaux de poste et des provisions de bouche.
La moindre hésitation à satisfaire à leurs exigences injustes était aussitôt suivie d'injures et de voies défait. Il fut établi que nul ne pourrait exiger ni chevaux ni vivres, à moins d’être porteur de lettres patentes indiquant le nom et le rang du voyageur, les fonctions qu'il remplissait, ainsi que les prestations et le nombre de chevaux auxquels il avait droit.
Deux religieux s’étant pris de querelle , le plus jeune tua son adversaire. Yeliuï Qt immédiatement condamner le coupable. Oktai , trouvant peut-être ue son ministre aurait dù prendre avis e lui dans cette circonstance, et ne
rien décider sans son aveu, le fit jeter en prison. Mais bientôt , reconnaissant l’injustice de sa conduite, il lui pardonna. Yeliuï-Tchontsaî refusa d’abord sa liberté : « Vous m’avez nommé votre ministre pour conduire les affaires de l’État, dit-il à Oktaî; vous m’avez fait jeter en prison : j’étais donc coupable. Vous me faites remettre en liberté : je suis donc innocent. Il vous est facile de faire de moi un jouet. Mais alors comment pourrai-je diriger les affaires de l’empire ? — Il m’échappe mille fautes en un jour, reprit Tenipereur. Vous êtes innocent, et vous aevez être rétabli dans tous vos droits. » Yeliuï-Tchoutsa'i , après cette aventure , s'attacha pins fortement encore aux maximes quhl s’était faites d’observer la plus stricte justice dans les examens et dans les promotions, ainsi que dans la rémunération des services rendus à l’État. Il honorait surtout les artisans et les ggriculteurs; il établit l’ordre dans les impôts, et mit en réserve des approvisionnements, pour se trouver en mesure de pouvoir faire des distributions de grains dans les cas de nécessité.
En J238 une grande famine ravagea l’empire; les chefs de l’administration paraissaient craindre que les rentrées ne tussent pas suflisantes pour faire face aux dépenses. Mais Yeliuï-Tchoutsaï prouva que le trésor et les greniers publics contenaient des réserves pour plus de dix ans.
La population de l’empire avait été estiméealorsà t,4UO,OOOfamille.s payant le tribut. Un dixième, à peu près de ce nombre était en fuite, et les impôts étant toujours établis sur la même base, les |>enples avaient grand’peinea les acquitter. Il obtint que le nombre de familles sur leipiel était calculé l'impôt serait diminué de 350,000.
Oktaî aimait hcaui oup le vin. Un jour il buvait avec ses courtisans. Yeliuï-Tclioutsahqui l’avait repris plusieurs fois , mais toujours inutilement , sur les funestes effets de cette passion , lui apporta un vase de fer dont le vin avait rongé le bord. « Si le vin, lui dit-il, a la force de corroder ainsi le fer, jugez de l’effet qu’il doit produire sur les entrailles. » Oktaî fut frappé de cet avertissement, et l’on assure que depuis
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lors il ne prenait plus que trois coupes de vin dans les repas qu'il faisait avec ses courtisans.
hOlBILTAÎ. — ÉLECTION DK COVOUC.
— RBEMIEBS ACTES DK CK PBINCK.
— JEAN UK PLAN CABPIN , AHBAS- SAllKUB DU PAPE. — CHBKTIENS A LA COUK DE COYOUC. — PBOJETS DE CE PBINCK CONTEE L’eUBOPE. — SA MOBT.
I.CS principaux membres qui devaient composer l'assemblée générale ou kouriltaï, pour l'élection du nouvel empereur, se réunirent au printemps de l'année 1246. Le premier jour du kouriltaî, tous les cliefs mogols se montrèrent vêtus d'habits blancs , et le lendemain de rouges. Ils s'assemblaient dans une enceinte où l’on avait dressé une tente d'étoffes précieuses et de couleur blanche; cette enceinte pouvait contenir deux mille pqfsonnes. On y avait pratiqué deux grandes portes : l’une par laquelle le nouvel empereur devait seul entrer ; celle-ci n’était point gardée, car tel était le respect qu'inspirait la personne du souverain, que nul n’aurait osé passer par la porte qui lui était réservée; l’autre était destinée aux grands seigneurs. Ceux-ci étaient armés de sabres, d'arcs et de (lèches, dont ils se servaient pour écarter les personnes qui n’avaient pas le droit de pénétrer dans l'enceinte. « Ces seigneurs, dit l'auteur de VHMolre des Huns, étaient si richement vêtus , que les ornements des harnais de leurs chevaux montaient environ à vingt marcs d'argent (I). ■
Dès le second jour, Coyouc s’était rendu à l'assemblée, et le peuple attendait dehors, dans la campagne, pour connaître la décision des membres du kouriltaî. Ceux-ci , après avoir délibéré pendant quelque temps, se mirent à boire jusqu’au soir du lait de cavale fermenté; ensuite furent introduits plusieurs ambassadeurs, et entre autres Jean de Plan Carpin,religieuxenvoyé par le pape.
L'assemblée continua ainsi ^ndant un mois. Coyouc était désigné comme successeur (TOktaï , mais son élection devait être publiée ailleurs. Pendant cet interrègne , lorsque Coyouc sortait de
(•) fov« tome III , p. 1 13.
sa tente , on chantait devant lui des chansons , et on le saluait avec des baguettes au bout desquelles était altachéeune touffe de laincccarlate, preuve que ce prince devait être élu empereur. Tous les membres du kouriltaî allèrent ensuite à trois ou quatre lieues plus loin , dans une belle plaine, le longn'uu ruisseau qui coulait entre les montagnes. Là était dressée une autre tente appelée ta horde dorée. Cette tente, faite des plus riches étoffes, était soutenue par des colonnes couvertes de lames d’or ; l’intérieur était tapissé d’écarlate ; c’était là que Coyouc devait être placé sur le trône. On fut obligé de différer la cérémonie à cause de la grêle et de la neige , qui tombèrent en abondance le jour que l’on avait choisi. Le 24 du mois d’aodt 1346, tous les grands assemblés se prosternèrent du côté du midi,Grent des prières, allèrent ensuite vers la tente, et placèrent Coyouc sur un siège doré, en lui disant : « Nous vous prions et vous commandons d’avoir toute puissance sur nous. » T^e prince leur répondit :
• Si vous voulez que je sois votre .souverain, êtes-vous décidés à m’obéir en tout , à venir quand je vous appellerai , à aller où je voudrai vous envoyer , et à mettre à mort ceux que je vous ordonnerai de faire périr? » Apres que les assistants eurent répondu, > Oui, > il ajouta: « Masimple parole désormais me servira de glaive. » Après cette cérémonie, ils étendirent à terre un feutre, sur lequel ils le firent asseoir, en lui disant ; « Re-
fardez en haut, et reconnaissez un lieu ; considérez ensuite ce feutre sur lequel vous êtes assis ; si vous gouvernez sagement votre empire, si vous êtes généreux, bienfaisant et juste, si vous lionorez les grands et les chefs de la nation, chiTcun selon son rang et sa dignité, vous régnerez avec splendeur et magnificence, toute la terre vous sera soumise, vous obtiendrez de Dieu tout ce que vous désirerez. Si vous tenez une conduite opposée, vous serez misérable, méprisé de vos sujets, et si pauvre, que vous n’aurez pas même en votre pouvoir le feutre sur lequel vous êtes assis. » On plaça ensuite sur le même feutre sa femme auprès de lui , et ils forent élevés en l’air l’un et l’autre, et proclamés à grands cris empereur et ira-
pératrice de tous les Tarlares. On apjiorta deYant Coyouc une nuantité prodigieuse d'or, d'argent, de pierreries, et d'autres objets précieux nui lui furent offerts, et dont il distrioua aussitôt une partie à tous les grands; les assistants commencèrent ensuite à boire du lait de jument fermenté et à manger des viandes cuites sans assaisonnement; on apportait le sel à part.
I..es convives étaient tous placés au-dessous de la tente de l’empereur. • Telle était, ditdeCuignes(l),la manièred’installer sur le trône ces monarques , qui étaient maîtres de presque toute l’Asie; les richesses y étaient prodiguées sans magniOcence, et l’on n’y voyait régner que la grossièreté et la barbarie. Ces hommes formidables à tout le reste du genre humain n’étaient que des pâtres qui , environnés de leurs troupeaux , se choisissaient un roi , et se paraient dans cette cérémonie de l’or et de l’argent que le brigandage leur fournissait. Ils voyaient trembler autour d’eux les ara- I bassadeurs des plus puissants princes de \ l'Asie. »
' Coyouc avait alors plus de quarante ans : il était de moyenne taille, et d’un caractère doux ; il avait donné, dans plusieurs rencontres, des preuves de courage; il était sérieux , grave , et on le voyait rire rarement. Un grand nombre de' chrétiens attachés à son service s'imaginaient qu'il voulait embrasser le christianisme, parce qu’il avait toujours auprès de sa personne des prêtres chrétiens, auxquels il donnait des appointements , et que devant sa tente on voyait une ehapelle où ces prêtres célébraient régulièrement l'office divin. Kadac, son ministre, etChingai, un de ses secrétaires, étaient chrétiens; les évêques et les moines nestoriens avaient du crédit à sa cour, et les Mogols , comme nous l'apprend de Guignes, ne se saluaient plus entre eux que par ces mots syriaques : Birec-mor, c’est-à-dire , Que la bénédiction du Seigneur soit sur vous.
Coyouc, bien que favorablement disposé pour le christianisme, avait formé le projet de soumettre à son empire les peuples qui professaient cette religion ,
(•) Voyet Hitloire fénérale dfi Hunt, tome III , page lis.
et il voulait exiger que le pape et les autres princes chrétiens lui prétasseiii serment de fidélité; il se disposait meme à entreprendre une nouvelle expédition contre l’Europe, et c’était pour l'exhorter à renoncer à la guerre, et à embrasser le christianisme, que Jean de Plan Carpin fut envoyé à sa cour par le pape.
Après son couronnement, Coyouc donna une première audience à tous les ambassadeurs. Un secrétaire prit d'abord leurs noms et ceux des princes qui les envoyaient, puis il en fit la lecture devant l'empereur; ensuite les ambassadeurs fléchirent le genou gauche, et après qii'on les eut fouillés, pour s'assurer s’ils ne portaient point de couteaux , et qu’on les eut avertis de ne pas toucher avec le pied le seuil de la porte, ils entrèrent du côté de l'orient , la porte de l’occidentétant réservée pour l’empereur seul. Les ambassadeurs offrirent les présents qu'ils apportaient , les grands de la nation en apportèrent aussi.
Coyouc distribua ensuite plus de cinq cents charges de chariots d’or, d’argent et d'habits de soie, et nomma les gouverneurs des provinces. Il sejrendit ensuite dans un autre lieu, où l’on avait élevé un trône d'ivoire enrichi d'or, de pierres précieuses, et orné de diverses figures : c'était l’ouvrage d'un orfèvre russe. On y montait par plusieurs degrés ; ce trône était placé sous une tente fort riche. Au pied du trône étaient des bancs , sur lesquels les dames se tenaient assises. Elles occupaient le côté gauche de la tente , à droiteil n’y avait personne, et les grands étaient au milieu de la salle surdes sièges. Coyouc, qui avait l'intention de porter de nouveau la guerre en Europe, et qui voulait que l’ambassadeur du pape ignorât ses desseins , le renvoya vers sa mère Toiirakina: Plan Carpin avait séjourné pendant un mois entier à la cour de ce prince , sans pouvoir obtenir une audience particulière , et privé des choses les plus nécessaires à la vie; on loi ordonna de mettre par écrit le sujet pour lequel le pape l’envoyait, et après qu'on lui eut remis une réponse rédigée en mogol et en arabe, il obtint son congé. Coyouc se disposait à faire partir avec ce religieux des ambassadeurs pour le pape. « Mais Plan Carpin, dit le savant de Guignes, eut la prudence de l’en dé-
t, '.jOOglc
L’UNIVERS
tourner alors, parcequeces sortM d’ambassadeurs n'étaient que des espions qui s'informaient de l’état , des forces et de la situation des pays où iis allaient, pour ensuite y venir avec leurs arin^s faire des incursions. Après avoir salue la pnm esseTaurakina,qui lui donna quelques habits de peau de renard , il reprit le chemin de l'Europe, où il revint par la Tartarie et par la Russie (I). •
Coyouc ne resta pas assez longtemps sur le trône pour réaliser ses projets de conquête contra l'Europe. Il mourut au mois d'avril 1248, flgé de quarantetrois ans.
RénENCK d’ogodlgaïhisch, épouse