Molière et Dossuet. Paris. Ollondorf
1 s L'IMPOSTEUR.
Dans la Mandragore do Machiavel, on voit un moine débanrlK^, habile casuiste, qui débite des maximes de ce genre : c II y a dans les choses de conscience une ivgle générale : c'est que lîi où vous voyez un bien certain et un mal incertain, il ne faut jamais laisser ccliapper ce bien dans la peur de ce mal. » L'Arétin a mis en scène un Ipacrilo qui lance des œillades à la femme de celui qu'il exploite. ]Mais on ne saurait affirmer que ces œuvres du thcMre italien aient été connues de Molière. Ce qui est hoi"s de doute, c'est qu'il avait lu la nouvelle tragi-comique de Scarron intitulée /es Hypocrites et publiée en IGGl. Tartuffe a été à l'école de Montufar et a profité de ses leçons et de son exemple. Qu'on en juge. Montufar est un scélérat qui, à force de momeries pieuses, est arrivé à duper les habitants de Séville et à passer pour un saint homme. Une de ses dupes, de passage à Séville, le reconnaît, et le malmène fort; la foule accourt, dégage Montufar, et roue de coups son agresseur. Mais l'hypocrite relève la victime et, après avoir vivement réprimandé le peuple : « Je suis le méchant, disait-il à ceux qui le voulurent entendre, jo suis le
pécheur, je suis celui qui n'ai jamais rien fait d'agréable à Dieu
Vous êtes trompés, mes frères, faites de moi le but de vos injures et de vos pierres, et tirez sur moi vos épées. » On reconnaît la tactique du TariulTo quand, dénoncé par Damis, il trouve moyen de ressaisir l'esprit d'Orgon en s'accusant lui-même.
On le voit, « loin d'être une création isolée, l'œuvre de Molière résume, dans son sens général une littérature plusieurs fois séculaire... c'est l'expression dernière et la mieux réussie d'une pensée qui auparavant avait eu un grand nombre de manifestations moins heureuses ou moins complètes.» (Moland.)
III. — Si Molière, en traçant ce type immortel du Tartuffe, n'hésita pas à emprunter au passé, il est certain aussi qu'il fut servi avant tout par l'examen attentif qu'il faisait des mœurs de son temps. Plus d'un bigot du dix-septième siècle fournit des traits à la figure de l'imposteur. Jansénistes et jésuites, ces derniers surtout, furent largement mis à contribution. Aussi croyait-on au temps de Molière qu'il avait voulu mettre au théâtre non un caractère général, mais une personne ; et chacun, au gré de sa passion, désignait la prétendue victime du poète. Les uns tenaient pour l'abbé Roquette, ou l'abbé de Pons, qui s'étaient conduits, le premier avec M'"' de Longueville, le second avec Ninon de Lenclos, comme Tartuffe avec Elniire ; d'autres désignaient un certain Charpy, sieur de Sainte-Croix, qui avait circonvenu une ancienne femme de chambre d'Anne d'Autriche, madame Hanse, et qui, à couvert de sa fausse piété, faisait la cour à la fille de la maison ; d'autres enfin nommaient Arnaud d'Andilly, qui, au milieu de ses austérités, aurait gardé quelque faiblesse pour la bonne chère. Mais Molière nous en a avertis : « son dessein était de peindre les mœurs sans toucher aux personnes.» Le Tartuffe n'était pas le portrait satirique d'un homme, mais la peinture do 'toute une classe d'hommes.
Après les grandes discussions et les grandes luttes religieuses qui avaient rempli tout le seizième siècle, il était resté quelque trouble dans les âmes, quelque anarchie dans les croyances. Ceux qui embrassaient l'ancienne foi avec le plus d'ardeur et de sincérité étaient portés à se défier d'eux-mêmes : il leur fallait, pour assurer et diriger leur marche, un soutien et un guide. C'est alors qu'on vit se répandre parmi les fidèles l'habitude de prendre près de soi un directeur de conscience. Au chapitre iv de son Introduction à In vie dévote, saint François de Sales proclamait « la nécessité d'avoir un directeur pour entrer et marcher dans les voies de la dévotion. C'est
ainsi, disait-il, que tant de saintes âmes, pour se tenir mieux
dans la dépendance de Dieu, ont assujetti leur volonté à celle de ses serviteurs. » Demandez à Dieu un bon directeur, et, quand vous l'avez obtenu, « vous ne devezplus le considérer commeun simple homme... vous le devez écouter comme un ange descendu du ciel pour vous y conduii-e... Confiez-vous en lui avec le respect d'une fille envers son père et respectez-le avec la confiance d'un fils envers sa mère. » Cette pratique produisit au dix-septième siècle des exemples de conversions touchantes, et donna l'occasion à quelques hommes d'accomplir des mirci...es de zèle et de charité.
Mais qui ne voit les difficultés d'un pareil rôle ? A quels signes reconnaître qu'on avait obtenu de Dieu celui qui était capable de le remplir ? Comment le directeur à qui vous abandonniez toute autorité sur votre âme, sur la conduite de vos intérêts spirituels, pouvaitil n'être pas tenté de sortir de son domaine ? Comment marquer la limite où son influence cessait d'être légitime et devenait usurpatrice ? Aussi ne tarda-t-on point à s'apercevoir des abus de la dii-ection. La Bruyère les signalait avec beaucoup de force dans son chapitre des Femmes. « Je ne comprends pas comment des gens en qui je crois voir toutes choses diamétralement opposées au bon esprit, au sens droit, à l'expérience des affaires du monde, à la connaissance de l'homme, à la science de la religion et des mœurs, présument que Dieu doive renouveler en nos jours la merveille de l'apostolat, et faire un miracle en leurs personnes, en les rendant capables, tout simples et petits esprits qu'ils sont, du ministère des âmes, celui de tous le plus délicat et le plus sublime?» Puis, regardant autour de lui, La Bruyère s'explique cette présomption qui d'abord l'étonnait si fort : « Je vois bien que le goût qu'il y a à devenir le dépositaire du secret des familles, à se rendre nécessaire pour les réconciliations..... à trouver toutes les portes ouvertes dans les maisons des
grands, à manger souvent à de bonnes tables à ménager pour les
autres et pour soi-même tous les intérêts humains, je vois bien, encore une fois, que cela seul a semé dans le monde cette pépinière intarissable de directeiu-s. » A l'époque où La Bruyère écrivait, le mal avait fait de redoutables progrès, mais il existait déjà au temps de Molière. Le Tartuffe n'est rien autre qu'un de ces dangereux directeurs qui avaient « imaginé le spécieux et irrépréhensible prétexte
ÎO L IMPOSTEUR.
du soin des âmes » pour faire servir la piété à leur ambition: Si l'on en doute, il suffira de relire le pamphlet de Pierre Roullé, et rie se souvenir que la haine rend parfois clairvoyant et sincère aussi. Molière, disait le curé de Saint-Barthélémy, a mérité « le feu môme, avant-coureur de celui de l'enfer, pour expier un crime si grief de lèse-majesté divine, qui va à ruiner la religion catholique, en blâmant et jouant sa plus religieuse et sainte pratique, qui est la conduite et la directi07i des âmes et des fayyiUles par do sages guides et conducteurs pieux. » Après cela il n'est pas malaisé de comprendre pourquoi le clergé du dix-septième siècle a si vivement combattu Molière. La mode des directeurs est aujourd'hui passée, et cependant le Tartuffe n'a pas cessé d'être accusé et condamné par les gens d Église et ceux qui parlent en leur nom. Serait-ce donc que la religion elle-même y est attaquée? Cette œuvre serait-elle inspirée par des sentiments anti-clirétiens? Ce n'était pas l'avis de Sa.'nt-Évremoijt. « C'est le chef-d'œuvre de Molière, disait-il... Si je me sauve, je lui devrai mon salut. La dévotion est si raisonnable dans la bouche de Cléanlo qu'elle me fait renoncer à toute ma philosophie, et les faux dévots sont si bien dépeints que le honte de leur peinture les fera renoncer à l'hypocrisie. Sainte piélé, que vous allez apporter de bien au monde! » Rien de plus élevé en effet que le caractère de ces « dévots de cœur » que Molière appelle des héros. Ces âmes religieuses ont les plus nobles et les plus touchantes vertus, humilité, charité, désintéressement.
Ce ne sont point du tout fanfnrons fie vertu.... Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement.
Ils attachent leur naine au péché seulement
Point de cabale entre eux, point d'intrigues à suivre, On les voit pour tous soins se mêler de bien vivre.
Ces hommes rappellent l'âge héroïque de l'Église, l'époque où
parurent « ceux mêmes qui ont été dirigés par les apôtres sini-
ples gens, qui n'avaient que la foi et les œuvres, et qui se réduisaient à croire et à bien vivre. » (La Bruyère). Mais en regard de ces « parfaits dévots » dont la piété est tout intérieure, le poète a peint ceux qu'anime l'esprit de prosélytisme; et il a montré les funestes effets du zèle religieux lorsque, par un empiétement qui lui est trop ordinaire, il prétend avoir une influence sur la conduite des choses liumaines ; il a beau être sincère, il n'en est que plus dangereux. Voyez madame, Pernelle, voyez Orgon ; sans doute ils sont des dupes du Tartuffe ; mais surtout ils senties victimes de leur zèle. C'est lui qui a troublé et divisé cette famille, où tous s'aimaient et s'estimaient? c'est lui qui a endurci et desséché les âmes qu'il a atteintes ; c'est lui qui a enseigné l'oubli des affections les plus naturelles et les plus légitimes.
Il m'enseigne à n'avoir d'afTi^ction pour rien, De toutes amitiés il détache mon âme, Et je verrais mourir frère, enfant, mère et femme Que je m'en soucierais autant que de cela.
Ceux qui considèrent que la religion ne doit pas s'enfermer dans le domaine des intérêts spirituels, ceux qui pensent qu'elle a le droit et le devoir d'exercer son action dans les rapports sociaux, ne peuvent donc être satisfaits par l'hommage que le poète avait rendu au sentiment religieux, à la piété intérieure. Voilà pourquoi, condamné par les dévots de son temps, Molière n'a pu trouver grâce devant ceux du nôtre.
N. B. — Nous nous abstenons de tout commentaire sur le mérite littéraire d l'œuvre de Molière. Torsuadé que le Tartuffe sera étudié dans les classes, nous es timons que ce plaisir appartient à l'enseignement du professeur et surtout aux ré tlexions personnelles lie l'écolier.
Voici une comédie dont on a fait beaucoup de bruit, et qui a été longtemps porsécutée ; et les gens qu'ello joue ont bien fait voir qu'ils étaient plus puissants en France que tous ceux que j'ai jouésjusquici. Les marquis, les précieuses, les cocus et les médecins ont souflert doucement qu'on les ait représentés, et ils ont fait semblant do se divertir, avec tout le monde, des peintures que l'on a faites d'eux. Mais les hypocrites n'ont point entendu raillerie ;ils se sont effarouchés - d'abord, et ont trouvé étrange que j'eusse la hardiesse de jouer leurs grimaces, et de vouloir décrier un métier dont tant d'Iionnôtes gens se mêlent. C'est un crime qu'ils ne sauraient me pardonner ; et ils se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur épouvantable. Ils n'ont eu garde de l'attaquer par le côté qui les a blessés, ils sont ti'op politiques pour cela, et savent trop bien vivi-e pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils ont couvert leurs intérêts do la cause de Dieu ; et le Tarluffi', dans leur bouche, est une^ajéce qui ofr5a»«4ft-iriété. Elle est, d'un bouta l'autre, pleine d'aboniinatlÔîIS=?-*t-il6«iJLxAp(mve-i4«ML4jij^ ne mérite le feu. Toutes les syllabes en sont iiTrpîls7lcs gestes mÇînTTJ' sont criiïiînels ; et le moindre coup d'œil, le moindre branlement de tête, le moindi'c pas à droite ou à gauche, y cache des mystères qu'ils- trouvent moyen d'expliquer à mon désavantage. J'ai eu beau la soumettre aux lumières de mes amis et à la censure de tout le monde: les corrections que j'y ai pu faire ; le jugement du roi et de la reine, qui l'ont vue; l'approbation des grands princes et de messieurs les ministres, qui l'ont honorée publiquement de leur présence ; le témoignage des gens de bien, qui l'ont trouvée profitable, tout cela n'a de rien servi. Ils n'en veulent point démordre, et tous les jours encore ils font crier en public des zélés indiscrets qui me disent des injures pieusement et me damnent par charité.
Je me soucierais fort peu de tout ce qu'ils peuvent dire, n'était l'artifice qu'ils ont de me faire des ennemis que je respecte, et de jeter dans leur parti de véritables gens do bien dont ils préviennent
1. Écrite par Molière en 1669, et mise en tête de la I" éd. du Tartuffe (ûq mars 1669).
2. Effarouchés. Ils sont devenus farouches. Cf. le latin efferatus.
Et ceux que vo> riziieurs ne font qu'cITaroiicher Peut-itre à not bontés <e UisseroDt luucher.
(Cor»., Cinna.)
la bonne foi, et qui, par la chaleur qu'ils ont pour les intérêts du ciel, sont faciles à recevoir les impressions qu'on veut l''ur donner. Voilà ce qui m'oblige à me défendre. C'est aux vrais dévots que je veux partout me justifier sur la conduiie de ma comédie, et je les conjure de tout mon cœur de ne point condamner les choses avant que de les voir; de se défaire de toute prévention, et de ne point servir la passion de ceux dont les grimaces les déshonorent.
Si l'on prend la peine d'examiner de bonne foi ma comédie, on verra sans doute que mes intentions y sont partout innocentes, et qu'elle ne tend nullement à jouer les choses que l'on duit révérer ; que je l'ai traitée avec toutes les précauiioîis <iue me demandait la délicatesse de la matière; et que j'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m'a été possible pour bien distinguer le personnage de riiy|)ocrite d'avec celui du vrai dévot. J'ai emploj^é pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat. Il ne tient pas un seul moment l'auditeur en balance : on le connaît d'abord aux marques que je lui donne ; et, d'un bout à l'autre, il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action qui ne peigne aux spectateurs le caractère d'un méchant horai^., et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose. *
Je sais bien que, pour réponse, ces messieurs tâchent d'insinuer que ce n'est point au théâtre à parler de ces matières ; mais je leur demande, avec leur permission, sur quoi ils fondent cette belle maxime. C'est une proposition qu'ils ne font que supposer, et qu'ils ne prouvent en aucune façon, et sans doute il ne serait pas difficile de leur faire voir que la comédie *, chez les anciens, a pris son origine de la religion, et faisait partie de leurs mystères; que les Espagnols, nos voisins, ne célèbrent guère de fête où la comédie ne soit mêlée ; et que, même parmi nous, elle doit sa naissance aux soins dune confrérie à qui appartient encore aujourd'hui l'hôtel de Bourgogne ; 4'\e c'est un lieu qui fut donné pour y représenter les plus importants mystères de notre foi ; qu'on en voit encore des comédies imprimées en lettres gothiques, sous le nom d'un docteui- de Sorbonne, et, sans aller chercher si loin, que l'on a joué de noti'e temps des pièces saintes de M. Corneille, qui ont été l'admiration de toute la France.
Si l'emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes, je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci est, dans l'état, d'une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres : et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la
i. Faciles à recevoir, i^î. Racine, Phèdre :
Peut-être a-t il un cœur facile à s'attendrir.
2. Anciens. Quelques critiques ont remarqué que ces raisons n'avaient pas de valeur au dix-septième siècle de l'ère clii-éti(>nnc. II faut leur rappeler que certains des adversaires du Tartuffe, le président de Lamoignon en particulier, étaient des lettrés, qu'ils avaient une sorte de dévotion pour l'antiquité. C'est ce qui explique que Molière ait écnt ces lignes.
correction. Les plus beaux traits d'une sérieuse morale sont raoin puissants, le plus souvent, que ceux de la satire ; et rien ne repre mieux la plupart des l.ommos que la peinture de leurs défauts. C'est ] une grande atteinte aux vices que de les exposer à la risée de tout U monde. On souffre aisément des répréhensions ', mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant, mais on ne veut point être ridicule.
On me reproche d'avQir mis des termes^jjji-piété dans la^imuche de mon imposteur. Eh ! pouvais-je m'en empôciier pour bien représenter le caractère d'un hypocrite? II suffit, ce me semble, que je ""ass' connaître les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que j'ei aie retranché les termes consacrés, dont on aurait eu peine à lui en- . tendre faire un mauvais usage. — Mais il débite au quatrième actr i une morale pernicieuse 2. — Mais cette morale est-elle quf^lque cho^ dont tout le monde n'eût les oreilles rebattues ? Dit-elle rien d' nouveau dans ma comédie ? et peut-on craindre que des choses si généralement détestées fassent quelque impression dans les esprits ; que je les rende dangereuses en les faisant monter sur le théâtre ; qu'elles reçoivent quelque autorité de la bouche d'un scélérat? Il n'y a nulle apparence à cela ; et l'on doit approuver la comédie du Tartuffp, ou condamner généralement toutes les comédies.
C'est à quoi l'on s'attache furieusement depuis un temps : et jamais on ne s'était si foi-t déchaîné contre le théâtre'. Je ne puis pas
1. Rt'prehensions. Dans le sens de réprimande, mais d'une nuance moins forte.
2. Morale pernicieuse. Morale des casuistes, battue en brèche par les Provinciales .
3. Contre le théâtre. C'est une curieuse histoire que celle des rapports de l'Église et du théâtre. Je résume ici l'excellent chapitre que M. Despois a consacré à cette question dans son liTre : le Théâtre français sous Louis XIV. — Au moyen â^'e, non seulement l'Église a toléré le théâtre, mais c'est elle qui l'ii créé d'aborri, encouragé ensuite. Au seizième siècle, où l'enseignement appartenait au clergé, on joue la comédie dans les collèges. On sait ce que firent pour les spectacles, au commencement du dix-septième siècle, les cardinaux Richelieu et Mazarin. Cette entente allait être bientôt rompue. Le janséniste Nicole donna le signal de la querelle. Dans ses Visiomiaires (1666) il traite les poètes dramatiques d'empoisonneurs publics. Racine réplique par une lettre vive et fine. Nicole répond à son tour par le petit traité de la Comédie, où le grand Corneille lui-même est fort malmené. Puis le prince de Conli, l'ancien protecteur de Molière, écrivait en 1669 le Traité de la comédie et des spectacles selon la tradition de l'église. L'auteur y emprunte aux Pères leurs anathèmes les plus violents : « se divertir à la comédie, c'est se réjouir au démon. » — Assoupie un moment, après ce grand bruit qui se fit autour du Tartuffe, la querelle se réveille en 1694. Boursault avait un fils théatin : un religieux de cet ordre, le P. CafTaro, avait composé en latin une apologie des spectacles. Boursault la traduisit, la remania sans doute un peu et la mit rn tète d'une^édition de ses comédies. Bossiiet intervint alors. Dans ses Maximes sur la Comédie, œuvre dure et éloquente, il damne Molière, comme il avait damné Marp-Aurèle, Socrate et tant d'autres dans l'Oraison funèbre de Coudé. Il conclut ^Bpi>ryscrivant le riie. " Il était ordinaire aux Pères de prendre à la lettre la parole de Notre-S^igneur : Malheur à vous qui riez ! Saint Basile en a conclu qu'il n'est permi^f/rire en aucune sorte. Et il est clair tant par la parole de saint Ambroise qu'en général par l'analogie de la doctrine des saints, qu'ils rejettent sans restriction les plaisanteries, n — Les conclusions de Bossuet sontelles celles de l'Eglise? je ne sais. £d tout cas, elles n'ont guère chance d'être adoptées en notre pays de France.
>ier qu'il n'y ait eu des Pères de l'Église qui ont condamné la conédio ; mais on ne peut pas me nier aussi qu'il n'y en ait eu quelques-uns qui l'ont traitée un peu plus doucement. Ainsi l'auiorité dont on prétend appuyer la censure est détruite par ce partage ; et toute la conséquence qu'on peut tirer de cette diversité d'opinion en df's esprits éclairés des mêmes lumières, c'est qu'ils ont pris la comédie différemment, et que les uns l'ont considérée dans sa pureté, lorsque les autres l'ont regardée dans sa corruption, et confondue avec tous ces vilains spectacles qu'on a eu raison de nommer des spectacles de turpitude.
Et en effet, puisqu'on doit discourir des choses et non pas des mots, et que la plupart des contrariétés viennent de ne se pas entendre et d'envelopper dans un même mot des choses opposées, il ne faut qu'ôter le voile de l'équivoque, et regarder ce qu'est la comédie en soi, pourvoir si elle est condamnable. On connaîtra sans doute que, n'étant autre chose qu'un poème ingénieux qui, par des leçons agréables, reprend les défauts des hommes, on ne saurait la censurer sans injustice. Et si -ous voulons ouïr là-dessus le témoignage de l'antiquité, elle nous dira que ses plus célèbres philosophes ont donné des louanges à la comédie, eux qui faisaient profession d'une sagesse si austère, et qui criaient sans cesse après les vices de leur siècle. Elle nous fera voir qu'Aristote a consacré des veilles au théâtre, et s'est donné le soin de réduire en préceptes l'art de faire des comédies. Elle nous apprendra que de ses plus grands hommes, et des premiers en dignité, ont fait gloire d'en composer eux-mêmes; qu'il y en a eu d'autres qui n'ont pas dédaigné de réciter en public celles qu'ils avaient composées ; que la Grèce a fait pour cet art éclater son estime par les prix glorieux et par les superbes théâtres dont elle a voulu l'honorer ; et que, dans Rome enfin, ce même art a reçu auss des honneurs extraordinaires ; je ne dis pas dans Rome débauchée, et sous la licence des empereurs, mais dans Rome disciplinée, sous la sagesse des consuls, et dans les temps de la vigueur de la vertu romaine.
J'avoue qu'il y a eu des temps où la comédie s'est corrompue. Et qu'est-ce que dans le monde on ne corrompt point tous les jours ? Il n'y a chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crkne ; point d'art si salutaire dont ils ne soient capables de renverser les intentions ; rien de si bon en soi qu'ils ne ptiissent tourner à de mauvais usages. La médecine est un art profitable, et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons ; et cependant il y a eu des temps où elle s'est rendue odieuse, et souvent on en a fait un art d'empoisonner les hommes. La philosophie est un présent du ciel ; elle nous a été donnée pour porter nos esprits à la connaissance d'un Dieu par la contemplation des merveilles de la nature ; et pourtant on n'ignore pas que souvent on l'a détournée de son emploi, et qu'on l'a occupée publiquement à soutenir l'impiété. Les choses même les plus saintes ne sort point à couvert de la corruption des
2 6 l'imposteur.
hommes; et nous voyons dès scélérats qui, tous les jours, abusent de la piété, et la font servir méchamment aux crimes les plus grands. Mais on ne laisse pas pour cela de faire les distinctions qu'il est besoin de faire. On n'enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté des choses que l'on corrompt, avec la malice des corrupteurs. On sépare toujours le mauvais usage d'avec l'intention de l'art: et, comme on ne savise point de défendre la médecine pour avoir été bannie de Rome, ni la philosophie pour avoir été condamnée publiquement dans Athènes, on ne doit point aussi vouloir interdire la comédie pour avoir été censurée en de certains temps. Cette censure a eu ses raisons, qui no subsistent point ici. Elle s'est renfermée dans ce qu'elle a pu voir ; et nous ne devons point la tirer des bornes qu'elle s'est données, l'étendre plus loin qu'il ne faut, et lui faire embrasser l'innocent avec le coupable. La comédie qu'elle a eu dessein d'attaquer n'est point du tout la comédie que nous voulons défendre ; il se faut bien garder de confondre celle-là avec celle-ci. Ce sont deux personnes de qui les mœurs sont tout à fait opposées. Elle? n'ont aucun rapport l'une avec l'autre, que la ressemblance du nom , et ce serait une injustice épouvantable que de vouloir condamner Olympe, qui est femme de bien, parce qu'il y a eu uue Olympe qui a été débauchée. De semblables arrêts, sans doute, feraient un grand désordre dans le monde ; il n'y aurait rien par là qui ne fût condamné ; et puisque l'on ne garde point cette rigueur à tant de choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la même grâce à la comédie, et approuver les pièces de théâtre où l'on verra régner l'instruction et l'honnêteté.
Je sais qu'il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir aucune comédie, qui disent que les plus honnêtes sont les plus dangereuses ; que les passions que l'on y dépeint sont d'autant plus touchantes qu'elles sont pleines de vertu, et que les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel grand crime c'est de s'attendrir à la vue d'une passion honnête ; et c'est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre âme. Je doute qu'une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine ; et je ne sais s'il n'est pas mieux de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes, que de vouloir les retrancher entièrement. J'avoue qu'il y a des lieux qu'il vaut mieux fréquenter que le théâtre ; et si l'on veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais qu'elle soit condamnée avec le reste ; mais, supposé, comme il est vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles, et que les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu'on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie i. Je me suis
1 . Que la comédie. Molière dans ce passage nous paraît exprimer la vérité mêrae. Il ne dit plus que la comédie a pour but, pour devoir de corriger les
étendu trop loin. Finissons par le mot d'un grand prince sur la comédie du Tartuffe.
Huit joui-s après qu'elle eut été défendue, on représenta devant la cour une pièce intitulée Scaramouche ermite ; et le roi, en sortant, dit au grand prince que je veux dire: « Je voudrais bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière, ne disent rien de celle de Scaramouche. » A quoi le prince répondit : « La raison de cela, c'est que la comédie de Scaramouche joue le ciel et la religion, dont ces messieurs-là ne se soucient point ; mais celle de Molière les joue eux-mêmes, c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir. »
mœurs (Voy. au début de la préface). Cette maxime, qu'il tenait de la tradition il la considère au fond plutôt comme un vœu, comme une recommandation d'une âme honnête que comme un principe de l'art. Sans doute le théâtre doit respecter la M orale ; niiis l'enseigner, c'est autre chose. Tout ce qu'on peut demander à un, spectacle, c'est d'être un divertissement sans danger. Ajoutons toutefois que si l'œuvre représentée i»l vraiment belle, elle peut avoir une heureuse inOuence morale. S il est vrai que « Xesprit se sent toujours des bassesses du cœur, » on peut prétendre aussi que, lorsque l'esprit a reçu l'impression du boj>.u, le cœur oesaurait manquer de s'en ressentir.