ETUDE RIOGIUPIIIQUR ET LITTERAIRE. IX
spectacle de nos vices et de nos misères ne lui laissa au cœur ni colère ni misanthropie, mais il lui était resté plusde pitié que d'illusion, plus de résignation que d'espérance. Il gardait d'ordinaire dans le monde une attitude grave et silencieuse, qui avait frappé sescontemporains et l'avait fait surnommer le Contemplateur. C'est ainsi que lui-même s'est peint dans un passage de la Critique de l'École des Femmes : « Vous connaissez l'iiomme et sa naturelle paresse à soutenir la conservation. Elle (Ciimène) l'avait invité à souper comme bel esprit, et jamais il ne parut si sot parmi une demi-douzaine de gens à qui elle avait fait fête de lui, et qui le regardaient avec de grands yeux, comme une personne qui ne devait pas être faite comme
les autres 11 les trompa fort par son silence; et la dame fut aussi
mal satisfaite de lui que je le fus d elle. »
Pour le soutenir dans ses luttes, pour le consoler dans ses chagrins il n'avait point ce fonds de christianisme qu'on retrouve chez tous les hommes de ce temps, même chez les satiriques, comme Boileau et la Bruyère. Sainte-Beuve a insisté avec raison sur ce trait tout particulier de la physionomie de Molière. « Il peint l'humanité comme
s'il n'y avait pas eu de venue Il la séparecl'avec Jésus-Christ ou
plutôt il nous montre à fond l'une sans trop songer à rien autre. Il était simplement delà religion, je ne veux pas dire de don .Juan ou d'Épicure, mais de Chrêmes dansTérence : Homosum. On lui a appliqué en un sens sérieux ce mot du Tartuffe : Un homme... un homme enfin ! » L'amour de cette pauvre humanité, si misérable et si souffrante, maisdontla misère est parfois si glorieuse, paraissait à Molière devoir être le principe de nos actions et comme la raison de la vie. « Tu passes ta vie à prier Dieu, dit Don Juan à un pauvre, et tu meurs de faim; prends cet argent, je te le donne pour l'amour de l'humanité. »
Une faudrait pourtant pas faire de Molière un libertin comme Des Birreaux, ou un philosophe à la façon des encyclopédistes. Ami des bienséances, il ne rompit pas avec la religion de son temps. Quoique excommunié, en sa qualité de comédien, il s'acquittait des pratiques du catholicisme. Un an avant de mourir il avait reçu la communion, et les sœurs de charité qui l'assistèrent à ses derniers moments témoignèrent qu'il était mort en chrétien. Mais s'il n'était pas l'ennemi de rÉglise, il avait aussi trop de liberté d'esprit pour que l'Église le reconnût comme un des siens. On sait que le curé de Saint Eustache refusa d'abord de l'enterrer. Il fallut que sa femme allât trouver le roi pour qu'on lui donnât la sépulture ecclésiastique dans le cimetière de la paroisse, « à condition néanmoins que ce serait sans aucune pompe, avec deux prêtres seulement, hors des heures du jour, et ■qu'il ne se ferait aucun service solennel dans la paroisse de Sainl-Eustachc ni ailleurs. »
Vf. — DES IDKES DE MOI. 1 ÈRE SUR SON AHT
« Les personnages du Menteur sont moins des caractères que des rôles, il fallait en faire des caractères. Les situations y sont le plus souvent des inventions arbitraires ; il fallait y substituer des évcnenienls naturels. Les mœurs n'en sont pas plus françaises qu'espagnoles; il fallait les remplacer par des peintures de la société française. Enfin, t\ un langa^^e qui n'appartient pas en propreaux personnages, qui vise au trait, que gâtait un reste dv. pointes italiennes, li fallait snbstitner la conversation de gens exprimant naïvement leurs sentiments et leurs pensées et n'ayant d'esprit que le leur, il fallait en nn mot plus observer qu'imaginer, plus trouver qu'inventer, et recevoir des mains du public les originaux qu'il s'agissait dépeindre. C'est là ce que lit Molière. « (Nisard.)
Ce qu'il a fait, il voulait le faire ; car Molière est loin d'être un artiste inconscient. Avant d'écrire ses grandes œuvres, il réllcchit sur son art, il en conçoit la théorie et nous la fait connaître. Mais il s'est bien gardé d'en donner une exposition didactique : il ne veut pas écrire « de belle et docte préface. » 11 a sa poétique; mais, de toutes les poétiques, c'est la moins ennuyeuse, la plus vivante. Elle est Contenue tout entière dans IdiCrilique de l'École des Femmes etdans VImpromplu de Versailles.
Avant tout il avait à triompher d'un préjugé fort répandu de son temps et qui faisait de la comédie une œuvre inférieure, parce qu'on se persuadait que c'était une œuvre aisée. « Il y a nne grande différence de toutes ces bngatelle" à la beauté des pièces sérieuses. L'on voit une solitude effroyable aux grands ouvrages, lorsque des sottises ont tout Paris. » Ainsi se plaint Lysidas. Molière restitue à la comédie sa dignité, la replace à son rang dans la hiérarchie littéraire, en montrant qu'elle est plus difficile à traiter que la tragédie elle-même: car la fantaisie a plus de part à l'une, l'observation à l'autre. « Il est plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver envers la fortune, accuser les destins et dire des injures aux dieux, que d'entrer comme il faut dans les ridicules des hommes. Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez mais, lorsf(ue vous
peignez les hommes,il faut peindre d'après nature.... C'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens. »
Du même coup, Molière nous fait connaître le public auquel il prétend s'adresser. Ces honnêtes gens, ce sont ceux qui n'ont «ni prévention aveugle, ni complaisance affectée, ni délicatesse ridicule ;w ce sont ceux qui n'ont pas permis aux écoles, aux coteries, de fausser la justesse de leur esprit, de corrompre la justice de leur cœur. Il ne faut les chercher ni parmi les faux savants « du banc redoutable », ni dans les loges des précieuses, ni sur les sièges qui encombrent la scène et où s'étalent les marquis; car « le bon sens n'a point de place
ÉTUT)E BFOGRAPniQUE ET LITTÉRAIRE. XI
déterminée à la comédie. » Ils peuvent être de la ville ou de la cour, artisans, bourgeois ou seigneurs; ils sont répandus dans toute la salle et forment ce que nous appellerions le grand public. C'est à l'approbation de ce public que vise Molière, « par la raison qu'entre ceux qui le composent il y en a plusieurs qui sont capables déjuger d'une pièce selon les règles, et que les autres en jugent par la bonne açon d'en juger, qui est de se laisser prendre aux choses. »
Avec cette haute opinion de la dignité de son art, Molière ne se trompe pas sur son but, n'a pas d illusion sur sa portée. Point de prétentions ambitieuses : il ne songe pas à faire de la comédie une école de inorale, un enseignement. Il pourra r 'péter par habitude le fameux : casligot ridendo mores, mais il n'ignore pas tout ce qu'il en faut rabattre. 'Voyezle poète à l'œuvre : dans son théâtre il montre ce qui est faux, ce qui est laid, mais il ne donne pas de conseils, il ne conclut pas; c'est un soin qu'il laisse au spectateur. Le principalbut delà comédie, selon lui, c'est de plaire. Sans doute, il pensait, avec Corneille, qu'elle ne saurait y atteindre « qu'il ne s'y trouve quelque utilité. » Mais aller plus loin, c'eût été dépasser la mesure; Molière s'en est gardé.
Puisque plaire est le but supiême, il fallait se préoccuper des moyens qu'on doit employer pour ne le point manquer. On y réussira, dit Molière, « en représentant généralement tous les défauts des hommes et particulièrement des hommes de son temps. C'est là toute lathéorie de la comédie de caractère: elle crée des types et fait des poi traits tout à la fois. Cette théorie, Molière la réalisée dans son œuvre, grâce à troisqualités qu'il poss dait à un degrésuprême : l'observation d'abord, qui dans les individus reconnaît les ridicules, les. défauts, les vices; puis l'abstraction qui les dégage de ce qu'ils ont de particulier, si bien qu'ils cessent d'être des accidents de tel on tel visage, mais deviennent les traits essentiels d'un type impérissable; l'imagination enfin, qui donne à ces personnages, créations idéales du poète, une vie propre, une physionomie animée qui nous les fait reconnaître sans que nous les ayons jamais pu voir. Aussi ne faut-il pa= 'étonner que Molière s'irritât contre ceux qui faisaient des clefs de ses comédies. C'était en toute sincérité, en toute vérité qu'il se défendait deviser personne. Dans leur querelle, les marquis de l'/wpromptu ont tous les deux tort et raison en même temps. Tous les deux ont posé devant le peintre ; tous les deux lui ont fourni des li'aits ; mais son véritable modèle était ailleurs, — dans sa pensée.
Après avoir ainsi établi les principes généraux, Molière passe au détail. Des pédants lui avaient jeté les règles à la tête; il proteste qu'il ne les ignore pas, qu'il les respecte, et il le prouve, car il en donne la définition la plus juste et la plus sensée : « ce ne sontque quelques observations aisées que le bon sens a faites sur ce qui peut otcrle plaisir que l'on prend à ces sortes de poèmes (les comédies). » On a eu beau raffiner et faire de ces « observations aisées » des presciiptions rigoureuses, la comédie de caractère telle que le poète la.
XH MOLIKIIR.
conçoit pourrait encore s'en aocominoder. Mais il prétend n'ôtre m esclave, nidiipc ni victime : on i^cnt bien au ton dont il déclare dans la préface des Fdrfwux « qu'il ne veut pas examiner si ceux qui se sont divertis à sa comédie y ont ri suivant les règles,» qu'il s'en affranchirait le jour où il croirait que son génie, en s'y soumettant, peut perdre quelqu'un de ses avantages.
a D'ailleurs Molière a eu de l'action dramatique la même idée que le poète le plus classique de son temps. « Toute l'invention, dit Racine, dans la préface de licrénire, consiste à faire quelque cho.^e de rien, et le grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des pontes qui ne sentaient dans leur génie niassez d'abondance ni assez de lorce pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments, de l'élégance de l'expression. » Changez dans cette phrase les derniers mots qui ne peuvent s'appliquer qu'à l'art tragique, et vous aurez l'idée la plus juste de la conduite des grandes comédies de Mo lière. Il met les actions dans cet état de crise, qui appelle un délioiiment rapide; les événements ne peuvent plu? guère avoir iinlUience sur les passions montées au plus haut degré; ce sont alors les passions bien plutôt qui font naître les situations. « L'action, suivant l'expression de Diderot, est prise le plus près possible de sa fin, pour que tout soit dans l'extrême, » si bien que la pièce n'est point laite pour le dénoûment, mais qu'au contraire le dénoûment n'est qu'un prétexte pour faire la pièce.
Racine devait bannir de la tragédie « les parfaits amants » et ie;^ héros invraisemblables. Avant lui, Molière avait compris que les caractères d'une œuvre dramatique ne doivent avoir rien d'absolu. « Il n'est pas incompatible qu'une personne soit ridicule en de certaines choses et honnête homme en d'autres. » Mais il se rend aussi un compte très exact des exigences de l'optique théâtrale; il sait qu'il est parfois nécessaire d'appuyer sur certains traits. Les délicats pourront trouver qu'il y a là quelque chose d'outré; mais dans sa réponse à ceux qui reprochaient de l'exagération à certaines parties du rôle d'Arnolphe [Critique de r École des Femmes' , Molière a réfuté par avance ceux qui confondent réalité et vérité. Eiifiu le langage des personnages de la comédie ne devra jamais trahir l'auteur : pas de traits spirituels, rien que des traits de caractère : « L'auteur n'a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais parce qu'il caractérise l'homme. » Cet oubli de soi-même, ce pouvoir de ne pas dépenser tout son esprit, c'est un don rare entre tous, c'est le don dramatique par excellence ; Molière la eu au plus haut degré.
On voit par cet exposé rapide des théories dramatiques de Molière qu elles sont conformes à 1 idée que nous nous faisons de l'art classique. Classique, Molière lest en effet; mais il estaussi quelque chose de plus et de mieux. Dans sa façon de juger des œuvres de l'esprit comme dans sa manière de concevoir la vie, il apporte je ne sais quelle indépendance unique à son époque. «Bien que sa figure et son
ÉTUDE BIOGRAI'OIQUK ET LITTl-RAIRE. XIH
œuvre, dit Sainte-Beuve, apparaissent et ressorlent plus qu aucune autre dans le cadre admirable du siècle de Louis le Grand, il s'étend et se prolonge au deliors, en arrière, au delà. » Par la largeur de sa pensée, comme par la liberté de son art, il continue le seizième siècle et devance 1 â"e moderne.
Vil. — DE LA LANGUE ET DU STYLE DE MOLIÈRE
Seize ans ajjrés la mort du poète, La Bruyère écrivait les lignes suivantes : « Il n'a manqué ;\ Molière que d'éviter le jargon et le barbarisme, et d'écrire purement. » Cet arrêt contre la langue d'un de nos plus grands écrivains, prononce en termes si sévères dans leur brièveté, nous étonne fort aujourd'hui. Nous sommes tout prêts à y voir une injustice; il n'y a qu'une erreur, que nous essayerons d'expliquer.
Dans un autre passage de son chapitre des Ouvragts de l'esprit, La Bruyère disait : « L'on écrit régulièrement depuis vingt années, l'on est esclave de la construction l'on a secoué le joug du latinisme et réduit le style à la phrase piirement française 1 on a mis
enfin dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il est capable. » Ce curieux passage constate un fait dont les critiques n'ont pas toujours tenu assez compte; c'est qu'au dix-septième siècle on pourrait compter deux langues pour ainsi dire : l'une fille de Paris et des provinces, libre, riche et naturelle, la langue de Pascal, de M™^ de Sévigné, de Corneille, de Bossuetdans ses sermons, l'autre, fille des Précieuses, de l'Académie et de la cour, langue plus exacte, pleine de finesse et de nuances, plus sobre et plus contenue, mais aussi plus pauvre et parfois plus gênée, (i'esl cette dernière qu'ont parlée les écrivains de la seconde moitié du siècle, c'est celle que parlait La Bruyère, bie" qu'il lui arrivât parfois de regretter la liberté d'allures de notre ancien langage.
Molière, lui, a vécu et écrit à l'époque où l'hôtel de Rambouillet, l'Académie et Vaugelasn'avaientpasencoregain de cause. Alors. comme on la dit spirituellement, « les mots étaient candidats à l'Académie. » Comme il arrive toujours, les réformateurs apportaient dans leur œuvre quelque exagération. Trop préoccupés de la pureté, ils tombaient parfois dans le purisme, ils arrivaient à appauvrir «notre langue sous prétexte d'élégance, à l'enchaîner sous prétexte de correction, à l'enraidir sous prétexte de dignité.» Ces excès ne pouvaient convenir au goût large de Molière. Persuadé qu'une comédie devait être faite pour être jouée. Une se souciait point de «parler 'Vaugelas,» et se riait dans les Précieuses ridicules et les Femmes snvantcs des exclusions pédantesques des grammairiens, des scrupules exagérés, des délicatesses sans motif des femmes du bel air. Aussi ne dédaignait-il pas les archaïsmes qui ne lui paraissaient point avoir d'équivalents
[rrn(jr<'gement de mal, dans l'Avare, ne saurait être remplacé par ac~ eioissemetit),les mots populaires {quasi, qrouillev, beauté rudusnià'e)^ li'S latinismes rapides et commoilos proscrits par le bon usige {il n'est pas que vous nesnc/iiez, etc). Que la liâte avec laquelle il composa toutes ses œuvres ne lui ait pas permis d'en bannir certaines constructions louches, nésligéos ou incorrectes, on ne le saurait nier. Mais il est certain "aussi qu'en parlant de y^r^on ou de harharisine, La Bruyère a trop oublié que Molière n'était point son conlempoiain, mais son devancier.
Ce n'est plus la lanj^ue, mais le style du poète que Fénelon condamne dans sa lettre a l'Académie. « En pensant bien, dit il, il parle souvent mal, il se sert des phrases les plus forcées et les moins nalurclles, il a une multitude de métaphores qui approchent du galimatias En gi-néral il me parait, jusque dans sa prose, ne parler
point assez simplement pour exprimer les passions. » Ainsi Fénelon accuse de manquer de simplicité l'homme qui préférait à tous les vers la chanson de ma miecl du bon roi Henri. Nous ne comprendrions point un pareil jugement, si nous ne songions pas que Fénelon avait pour la simplicité un goùtsi vif qu'il allait jusqu'au ratïmcment: il ressemble parfois à ces hyperattiques dont Cicéron se moquait. Il faut accorder qu'il y a dans Molière plus d'une métaphore à critiquer ; si la faute en est souvent h sa négligence, souvent aussi il faut l'attribuer à sou épot[ue, qui faisait parler à la galanterie un jargon spécial. Mais nous nous refusons à penser que Molière se serve ^< des phrases les plus forcées et les moins naturelles. » Ce qui est vrai, c'est qu'entendant mieux que Fénelon, mauvais juge en ces matières, lescxigences du style dramatique, il ne répugnait pas à employer les couleurs vives et fortes, expressions imagées et saisissantes : il n'a pas V clériante simplicité ùe Térence, parce que cette simplicité mène à l'uniformité ; il parle un langage varié cornnieson œuvre, conune ses héros, comme la vie. Ce n'est pas à Molière qu'on peut appliquer le mot de Buffon. Sou style ce n'est pas l'homme, mais les hommes qu'il met en scène.
I. — Le lundi, 12 mai ICGi, pendant les grandes fô'es de Versailles, Molière fit jouer devant Louis XIV les trois premiers actes du Tartuffe. SL\ mois après la pièce était « parfaite, entière et achevée, » au témoignage de Lagrange, qui nous rapporte qu'elle fut alors représentée au Raincy, devant le prince de Condé. C'est donc bien à cette année ICG'i, date do la composition, qu'il faut placer la pièce de Molière, et non aux années 1667, date de la première représentation publique, ou 1669, date « de la grande résui-rection du Tartuffe >..
Pour que son œuvre pût an'iver au grand jour, Molière dut attendre cinq années. Nous allons brièvement raconter les luttes qu'il eut à soutenir dans l'intervalle.
La représentation des trois premiers actes à Versailles avait eu lieu sans encombre. La relation des Plaisirs de l'Ile enchmdée nous apprend même que la comédie fut « trouvée fort divertissante. » Mais les dévots, étonnés d'abord, et silencieux, se remii-ent vite de leur surprise. Anne d'Autriche qui, déjà mortellement malade, sa jetait dans une piété exaltée, l'archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe, marquèrent sans doute lem* mécontentement. Louis XIV dut interdire la pièce, bien que pour son compte il n'y trouvât « rien à dire. » (V. premier placet.) Les vicissitudes du Tartuffe avaient commencé.
Au mois de juillet suivant, le roi, étant à Fontainebleau, y reçut un livre singulier, intitulé : le Ro// glorieux au monde, r,u Louis XIV le plus glorieux de tous les roijs du monde. L'auteur, Pierre Roullé, curé de Saint-Barthélémy, au milieu des louantes les plus hyperboliques et les plus plates adressées à Louis XIV, avait placé une violente diatribe contre l'auteur du Tartuffe. « Un homme, ou plutôt
un démon vêtu de chair et habillé en homme, avait eu assez
d'impiété et d'abomination pour faire sortir de son esprit diabolique une pièce toute prête d'être rendue publique, en la faisant monter sur le théâtre à la dérision de toute l'Église. Il méritait par cet attentat sacrilège et impie un dernier supplice exemplaii-e et public, et le feu même, avant-coureur de celui de l'enfer *. »
C'était la première attaque dii-ecte du clergé. Molière sentit qu'il
1, L'un, défenseur zélé des bigots rais en jeu,
Pour prix de ses bons mots le coodaranait au feu.
l^bOILEAD.)
fallait répondre. Le cardinal légat, Cliigi, était alors à Fontainebleau, où il avait porto au roi les excuses de l'insulte faite au duc de Créqui. Molière obtint de lui lire la pièce condamnée par les dévots do France, et le cardinal no s'en montra nullement scandalisé, non jilus que les prélats romains qui raccompagnaient. C'est de ce moment qu'„ date le pretuior plaoet, où le poète se prévaut de la tolérance 'iltramontaine contre le rigorisme du clergé français. Mais cette démarche resta inutile : l'interdiction ne fut pas levée.
Cependant les bonnes dispositions du roi adoucirent la rigueur de cette proscription : Molière put faire des lectures de son œuvre. Si nous nous en rapportons au témoignage de Boileau, elles durent être très nombreuses. « Le TarLuffe en ce temps-K'i avait été défendu, et tout le monde voulait avoir Molière pour le lui entendre réciter. » Il y eut même des représentations particulières à Villiers-Cotterets, chez Monsieur, frère du roi, au Raincy, chez le prince de Condé. Les sympathies ne manquaient pas au poète et à son œuvre, et, entre les plus précieuses, il pouvait compter celle des femmes les plus distinguées de la cour, Henriette d'Angleterre et la Palatine.
Aussi ne perdait-il pas courage : le célèbre morceau sur l'hypocrisie, placé dans la bouche de don Juan (16G;>), atteste que Molière, tout en reconnaissant a les merveilleux avantages » de ses ennemis, n'a pas renoncé à les démasquer, et n'abandonne pas le combat. Do leur côté ils ne désarmaient point : le janséniste Nicole dans ses Visionnaires {\(j(<G) traitait les poètes dramatiques « d'empoisonneurs publics ». Lorsque Christine de Suède, établie à Rame, et désireuse de faire jouer la première pièce sur le petit théâtre qu'elle avait construit dans son palais, fit demander à M. de Lionne, secrétaire d'État aux affaires étrangères, de l'aider à satisfaire sa curiosité, il lui fut répondu par une fin de non-recevoir (iGtît;). Les dévots ne permettaient pas que la main de l'autorité cessât de peser sur TarLuffe.
L'année suivante, Molière parut un moment avoir gagné sa cause. Le roi, avant de partir pour la campagne de Flandre, l'avait autorisé àreprésenter sa comédie devant le public. Molière l'affirme dans son second placet : « Votre Majesté avait eu la bonté de m'en permettre la représentation. » Sans doute on avait demandé quelques lemanicments, quelques atténuations. Le poète s'y était soumis. La'comédie qu'il joua le 5 août était alors intitulée, l'Imposteur; Tartuffe, devenu M. Panulphe, portail un costume d'où l'on avait banni sévèrement tout ce qui pouvait le faire ressembler à un homme d'église : de son rôle avait été retranché tout ce qui était jugé <> capable de fournir l'ombre d'un prétexte aux célèbres originaux du portrait. » Précautions inutiles. — Le premier président de Lamoignou, chargé, en l'absence du roi, de l'administration et de la police de Paris, fit disparaître la pièce de l'affiche. En vain Molière dépêcha-t-i! à Louis XIV, alors sous les murs de Lille, ses deux camarades Laferange et La Thorillère, porteurs de son second placet. F.n vain la
lettre sur la comédie de l'Imposteur (28 août), qui, si elle n'est pas partie de la main de Molière, fut écrite tout au moins sous son inspiration par quelqu'un' de son entourage, défendit-elle en fort bons ternies l'ouvrage interdit. L'archevêque avait lancé une ordonnance où on lisait : « Faisons très expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de notre diocèse de représenter, lire, ou entendre réciter la susdite comédie, soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et quelque prétexte que ce soit, et ce sous peine d'excoramunicatiou. » Le bon vouloir royal était paralysé. L'Ioiposteur dut rentrer dans le portefeuille de l'auteur et attendre un moment favorable pour reparaître.
Ce moment n'arriva que deux ans plus tard. La paix d'Aix-la- Chapelle avait été signée en mai IG68, la paix de l'Église fut accordée en octobre. Louis XIV, « déjà glorieux et encore prudent, » leva l'interdit qui pesait sur Tartuffe. Le 5 février 1669 le chef-d'œuvre de Molière parut devant le public, qui l'accueillit avec enthousiasme. Quarante-quatre représentations, chiffre énorme pour le temps, n'épuisèrent pas sa vogue.
Même après le succès, Molière trouva des adversaires redoutables. Bourdaloue, qui commença à prêcher à Paris vers 1669, composa deux sermons, l'un sur la Vraie et Fausse Piété, l'autre sur rz/y/ocrisie. Dans un passage de l'une de ses œuvres il dénonce Ta>tuffe à l'animadversion des fidèles : « Comme la vraie et la fausse dévotion ont un grand nombre d'actions qui leur sont communes, et comme les dehors de l'une et de l'autre sont presque tous semblables, les traits dont on peint celle-ci défigurent celle-là. » Et pourtant Bourdaloue avait essayé d'indiquer les moyens do distinguer le vrai et le faux dévot. M. de la Pomraeraye a montré, d'une façon piquante, qu'en tout ce que le prédicateur a pu dire sur ce point, il avait été devancé par Cléànte '. Cette confusion de la vraie et de la fausse piété qu'on reprochait à Molière, n'est donc pas le véritable grief des gens d'Église contre le poète : nous chercherons plus loin quel il peut être.
IL — La peinture de l'hypocrisie n'était pas chose nouvelle dans l'histoire littéraire. Déjà le Grécule de Juvénal a quelques-uns des traits du Tartuffe :
Scirc volunt sécréta domus, atque inde timeri.
On reconnaît plus aisément ses ancêtres dans les ermites incontinents, les chapelains séducteurs, les confesseurs criminels, héi-os ordinaires de nos vieux fabliaux. Chez Renart le Contrefait, qui a emprunté la chappe des Jacobins et la robe des frères menus, pour jouer plus aisément ses méchants tours, chez Faux-Semblant du loman de la Rose, chez Macette, la béguine proxénète de Régnier, l'air de famille avec le personnage de Molière est plus accusé encore.