ÉTUDE BIOGRAPHIQUE ET LITTÉRAIRE. III
Léonard Aubry, qui se porta caution pour lui : dépité peut-être de cet échec, mais non découragé, le poète, une fois libre, se mit à la tète de sa jeune troupe, qui était restée fidèle et vaillante, et sous le nom de Molière, qu'il avait pris l'année précédente, il alla tenter la fortune en province.
Alors commença cette existence nomade, où Molière fit delà vie et de son métier un apprentissage parfois pénible, mais qui lui fut singulièrement profitable. On a essayé de marquer les étapes de ce long voyage à travers la province : quelques points sont acquis. Dans les cinq premières années la troupe parut succeesivernent à Bordeaux, où le duc d'Épernon l'accueillit bien, puis à Nantes, où le succès était accaparé par un tbéâtre de marionettes; c'est là qu'on fit rencontre de Charles Dufresne. qui fondit sa troupe avec celle de Molière, en gardant sans doute la fonction de régisseur. En 1648, les comédiens sont à Fontenav-le-Comte, onze mois après à Toulouse, en 4650 à Narbonne, en 1G52 à Lyon. Dans l'intervalle ils auraient donné des représentations à Agen ; c'est du moins l'opinion que M. Magen soutient avec beaucoup de talent dans un mémoire très sobre et très étudié. Cependant la réputation est venue. De cette date 1652, jusqu'au retour à Paris, la troupe de Molière en a fini avec les épreuves ; elle fait recette et est applaudie tour à tour à Béziers, à Montpellier, à Nîmes, Narbonne, Avignon, à Lyon enfin, qui est comme son quartier général. A cette époque Molière compose l'Étourdi (1G56), œuvre pleine de gaieté et de mouvemeut, et le Dépit amoureux (1653 , où le poète, déjà maître de sa langue, place à côté de la fantaisie de la comédie italienne la peinture vraie et hardie des passions. Le succès de ces pièces, représentées devant le prince de Conti, avait assuré à Molière la protection de ce grand seigneur ; anssi, à la mort de Sarrasin, voulait-il faire du comédien son secrétaire. Mais la réussite avait averti Molière que sa destinée était ailleurs et qu'il pouvait se confier à son génie. Le moment est venu en effet où il va recueillir les fruits de ce long apprentissage : sa mémoire d'observateur est toute pleine des originaux qu'il a étudiés le long de sa route; son métier d'acteur n'a plus de secrets pour lui ; son talent d'écrivain s'est formé dans ces essais de sa jeunesse, tels que le Médecin volant, la Jalousie du Barbouillé, les Docteurs rivaux, le Maitre d'école, le Docteur amoureux .-impromptus, esquisses rapides où l'on entrevoit déjà les traits de figures que le poète peindra plus tard, et où sa merveilleuse faculté d improvisation s'exerce en se jouant. Enfin Jlolière, avec bien des peines, a formé « une troupe accomplie de comédiens dont il est l'âme et qui ne peut avoir de pai-eille. » (Segrais.) Ajoutons que l'argent ne lui fait pas défaut. Il {va donc pouvoir prendre sa revanche des insuccès et des disgrâces de l'Illustre Théâtre.