‹ Tartuffe; ou, L'imposteur; comédie en cinq actes. Ed. nouv. à l'usage des classesChapitre 37 sur 122 · ACTE 1, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE 1, SCENE V

Vous VOUS attirerez quelque méchante affaire.

CLÉANTE

Voilà de vos pareils le discours ' ordinaire :

Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux.

C'est être libertin que d'avoir de bons yeux;

Et qui n'adore pas de vaines simagrées ',

N'a ni respect, ni foi, pour les choses sacrées.

Allez, tous vos discours ne me font point de peur,

Je sais comme je parle, et le ciel voit mon cœur.

De tous vos façonniers oii n'est point les esclaves.

Il est de faux dévots ainsi que de faux braves :

Et comme on ne voit pas qu'où l'honneur les conduit,

Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit.

Les bons et vrais dévots, qu'on doit suivre à la trace,

Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.

Eh quoi ! vous ne ferez nulle distinction

Entre Ihypocrisie et la dévotion ?

Vous les voulez traiter d'un semblable langage,

Et rendre même honneur au masque qu'au visage?

Kgaler l'artifice à la sincérité ;

[confondre l'apparence avec la vérité ;

[Estimer le fantôme autant que la personne,

JEt la fausse monnaie à 1 égal de la bonne ?

Les hommes, la plupart, sont étrangement faits 1

Dans la juste nature ^ on ne les voit jamais :

'La raison a pour eux des bornes trop petites.

JEa chaque caractère, ils passent ses limites;

iEi la plus noble chose, ils la gâtent souvent,

|Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.

JQue cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.

Oui, vous êtes, sans doute, un docteur qu'on révère ;

Tout le savoir du monde est chez vous retiré ;

Vous êtes le seul sage et le seul éclairé.

Un oracle, un Caton dans le siècle où nous sommes,

Et près de vous ce sont des sots, que tous les hommes.

1. Discours, manière de penser, de raisonner. « Lui qui estoit homme de bon discours sensé) » (DfiSPBBniKRS, Contes, Vi.)

2. Simagrées. Corruption de l'ancienne forme si m'agrée (ainsi m'agrée)... prévenance afTeclée, zèle obséquieux. (BnicuEx, Dict. élymol.) Scheler demande si c'est une forme altérée de simulacrée ou s'il faut le rattacher à simius.

3. Juste nature. C'est le sens du \&t\njustus, conforme à la règle, légitime. Cf. justus exercitus, une armée régulière, une armée véritable.

r. t L IMPOSTEUR.

CLÉANTE

Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré,

Et le savoir chez moi n'est pas tout retiré ' ;

Mais, en un mot, je sais, pour toute mu science,

Du faux avec le vrai l'aire la dillerence :

Et comme je ne vois nul genre de héros

Qui soient plus h priser que les parfaits dévols ;

Aucune chose au monde et plus noble, et plus belle,

Que la sainte ferveur d'un véritable zèle;

Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux

Que le dehors plâtre d'un zèle spécieux;

Que ces francs charlatans, que ces dévots de place *,

De qui la sacrilège et trompeuse grimace

Abuse impunément et se joue, à leur gré,

De ce qu'ont les mortels ^ de plus saint et sacré;

Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise,

Font de dévotion métier et marchandise.

Et veulent acheter crédit et dignités

A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés ;

Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune.

Par le chemin du ciel courir à leur fortune ;

i)m, brûlants et priants *, demandent chaque jour,

Et prêchent la retraite au milieu de la cour ;

Qui savent ajuster * leur zèle avec leurs vices,

Sont prompts *, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices,

1. Retiré. 11 n'est pas rare de trouver ainsi chez Molière des répliques où un personnagi; reprend les termes mêmes de son interlocuteur. 11 y a la im procédé comique, qui ne manque jamais son effet, parce que rien n'est plus naturel. On se contente d'o()poser d'abord des négations à des affirmations pour se donner le temps de trouver des idées nouvelles et des preuve».

2. Dévots de place. A.u moyen âge et au dix-septième siècle encore, les domestiques allaient sur les places publiques attendre qu'on vint engager leurs services. Les dévots de place, comme bîs valets de place, sont donc ceux qui s'affichent à tous regards. (Ce. LooinoRB.)

3. De ce qu'ont les mortels. Féuelon se plaignait de la sévérité de notre langue contre presque toutes les inversions, au dir-septième siècle, cependant, on était encore plus libre sur cet article que de nos jours. L'inversion du sujet en particulier est assez fréquente.

Ces jeui que n'ont émus ni soupirs ni terreur.

(Racob, Brii.

4. Priants. Les cas où le participe présent était employé comme adjectif étaient pins fréquents au temps de Molière qu'aujourd'hui. Cf. Racink : « 11 ne veut pas introduire de grands hommes pleurants. » (Notes sur la Répub, de Platon.)

a . Ajuster. Cf. Psyché, \, i :

Suitona, suivoni reietnpie, ajiislons-nous au temps. 0. Prompts, qui s'emporte aisément. Cf Boileau, Artpoét., III: Achille déplairait moins bouillaol «t moins iirompt.

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