ACTE II, SCÈNE II
Allez, ne croyez point à ' monsieur votre père ;
11 raille. •':
ORGON
Je vous dis... i
DORINE
Non, vous avez beau faire, '*,
On ne vous croira point. ^
A la fin, mon courroux... ^
DORINE. '
Hé bien, on vous croit donc; et c'est tant pis pour vous^ i
Quoi ! se peut-il, monsienr, qu'avec l'air d'homme sage, j
Et celte large barbe au milieu du visage, i
Vous soyez assez fou pour vouloir... ? i
ORGON
Écoutez : *
Vous avez pris céans certaines privautés j
Qui ne me plaisent point; je vous le dis, ma mie. ^
DORINE
Parlons sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie.
Vous moquez vous des gens d'avoir fait ce complot?
Votre fille n'est point l'affaire d'un bigot. i
11 a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense ; ?
Et puis, que vous apporte une telle alliance?
A quel sujet aller, avec tout votre bien, J
Choisir un gendre gueux...*? ',
ORGON. i
Taisez-vous. S'il n'a rien, i
Sachez que c'est par là qu'il faut qu'on le révère. j Sa misère est sans doute une honnête misère ; Au-dessus des grandeurs elle doit l'élever,
Puisque enfin de son bien il s'est laissé priver j
Par son trop peu de soin des choses temporelles, ' i
Et sa puissante attache ^ aux choses éternelles. \
Mais mon secours pourra lui donner les moyens ]
i. Croyez point à. Cf. « A qui croire des deux? » [Am. méd., II, y.) Croire
était alors neutre et actif ad libituyn. :
2. Gueux. D'après M. Littré ce serait le même mot que queux (latin coquus), raar- ■
miton, pauvre hère. ,.
3 Attache. Racine a encore employé ce mot avec le sens d'attachement :
D'ailleurs pour cet enfant leur attache est visible. 'J
[Athalie.) i
De sortir d'embarras et rentrer dans ses biens. Ce sont fiefs qn'àbon titre au pays on renoinmo Et, tel que l'on le voit, il est bien gentilhomme*.
DORINE
Oui, c'est lui qui le dit ; et cette vanité.
Monsieur, ne sied pas bien * avec la piété.
Qui d'une sainte vie embrasse l'innocence'.
Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance;
P^t rhiimble procédé de la dévotion
Souflre malles éclats de cette ambition.
A quoi bon cet orgueil?... Mais ce discours vous Jdcsse
Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse.
Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d'ennui*,
D'une fille comme elle, un homme comme lui?
Et ne devez-vous pas songer aux bienséances.
Et de cette union prévoir les conséquences?
Songez que d'une fille on risque la vertu
Lorsque dans son hymen son goût est combattu;
Que le dessein d'y vivre en honnête personne
Dépend des qualités du mari qu'on lui donne;
l^t que ceux dont partout on montre au doigt le front
Font leurs femmes, souvent, ce qu'on voit qu'elles sont.
Il est bien difficile enfin d'être fidèle
A de certains maris faits d'un certain modèle*;
Et qui donne à sa fille un homme qu'elle hait
1. Gentilhomme. Il y a dans Orgon, comme chez M. Jourdain, un coin de sottise où se loge l'engouement pour la gentUhommerie. Le Tartuffe n';i eu garde de l'oublier, et les autours comiques de notre temps ont plus d'une fois prêté à leurs fripons pour faire des dupes la recette qu'emploie ici le Tartuffe. 11 est fâcheux que dans la vie réelle elle puisse parfois encore réussir.
2. A'e sied pas bien. Aujourd'hui on dit absolument il sied, dans le sens de il sied bien.
3. Innocence, absence de toute faute, état dans lequel on doit être exempt de toute faute.
Ues jours moins agiléa coulaient dans l'innocence.
(RiciNB, Phèdre.)
4. Ennui avait un sens plus fort qu'aujourd'hui, plus voisin de l'étymologie (in odio).
Pour accabler Céîar d'nn éternel ennui.
(Racine, Drit.)
5. Certain modèle. 11 parait que c'a été longtemps une tradition pour l'actrice qui jouait Dorine de toiser Orgon en disant ce vers. Il y avait là une inconvenance (car Dorine parle devant la fille d'Orgon), et aussi un contre-sens (car Dorine est attachée a son maître et le raille seulement des travers qu'elle croit devoir lui être nuisibles). Les deux vers qui suivent raonivcn'i bien qu'alors même qu'elle le blâme, elle croit devoir entrer dans les principes auxquels il obéit, n'en fùt-elle pas convaincue pour son compte.