‹ Tartuffe; ou, L'imposteur; comédie en cinq actes. Ed. nouv. à l'usage des classesChapitre 8 sur 122 · DU CARACTÈRE DE MOLIÈRI · texte numérisé non relu

DU CARACTÈRE DE MOLIÈRI

L'écrivain qui, de nos jours, a dit, en parlant de Molière : « Son âme était sans amour, » a fait la plus lourde des erreurs, à moins qu'il n'ait commis la plus grave des injustices. Tout ce que nous savons de la vie du poète nous prouve qu'il se jugeait bien lui-même quand il disait à Chapelle : « Je suis iié avec les dernières dispositions à la tendresse. » Ceux qui l'entouraient firent l'épreuve de sa bonté, de sa générosité, de son dévouement.

Directeur de troupe, il dut rencontrer plus d'une résistance avant de pouvoir assurer son autorité : mais le souvenir de ces difficultés n'altéra jamais son affection pour ses camarades : M"e de Brie, Baron, Beauval, Mondorge, bien d'autres encore, furent aidés de ses conseils et de son argent. Sa bienfaisance s'étendait jusqu'aux plus humbles de ses collaborateurs. A la quatrième représentation du Malade imaginaire, comme le mal dont il souffrait allait en s'aggravant, Baron et sa femme l'engagèrent à ne pas jouer : « Comment voulez-vous que je fasse? leur répondit-il; il y a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journée pour vivre; que feront-ils si je ne joue pas? x^

Nul n'apporta plus de délicatesse que lui dans le commerce de l'amitié. Racine eut beau le trahir, Molière n'oublia jamais Taffection ^li les avait unis, aux heures joyeuses des réunions du "Vieux-Colombier. Comme on attaquait les Plaideurs devant lui : « Cette comédie est excellente, disait-il, et ceux qui s'en moquent mériteraient qu'on se moquât d'eux.» Née au collège, son affection pour Chapelle dura jusqu'à la mort: Chapelle, joyeux vivant, homme positif, n'était point un de ces grands épicuriens, à la façon de Lucrèce, qui ont pour l'amitié un véritable culte : aussi avec lui Molière dut-il plus donner que recevoir.

Cette tendresse désintéressée se marque aussi dans ses relations avec sa famille. Son père parait lui avoir témoigné quelque aigreur;

Vlll MOLII>HE.

ruirectneux respect que Molière avait pour lui n'en lut pas diminué. Jean Poqueliu avait jadis acheté une maison près des piliers des halles. Elle tombait en ruine et il maïuiuaitde fonds pour la rebâtir. Molière, pour ménager la susceptibilité deson père, employa, en lui procurant la somme nécessaire ^20 OOU livres), l'intermédiaire du célèbre physicien Uohault. Les papiers constatant ce prêt et allcslant que llohault n'était qu un prèle-nom, turent trouvés par Armande lîéjait après la mort de son mari. Durant sa vie, il n'en avait jamais parle.

Cette âme si tendre eut ses faiblesses: au milieu de son aventureuse existence de comédien il nouaeldénoua plus d'une liaison avec les jeunes actrices de sa troupe, Madeleine Béjart, M"« de Brie, M"<= Duparc. Mais du jour où la passion prit possession de son cœur, comme elle tut entière et absolue! Quelle histoire poignante que celle de son amour pour cette Armande B 'jarl, dont il lit sa femme! Calomnié à l'heure deson mariage (on l'accusa d'avoir épousé sa propre lille,, trompé bientôt après, au milieu même de ses amertumes il se refusa à condamner publiquement la conduite d'Armande, et voulut quelle continuât à habiter la même maison que lui. Tous les torts de la jeune femme ne purent vaincre cette allection passionnée, et un jour qu'il était dans « une de ces plénitudes de cœur si connues de tous ceux qui ont aimé, » il confia à son ami Chapelle la violence de cet amour dont il ne pouvait ni ne voulait guérir. «Ma passion est venue à un point tel quelle va jusqu'à entrer avec compassion dans ses intérêts (de sa femme) ; et quand je considère combien il m'est impossii^le de vaincre ce que je sens pour elle, je me dis en môme temps qu elle a peut-être une même difficullé à détruire le penchant quelle a d'être coquette, et je me trouve plus dans la disposition de la plaindre que de la blâmer. Vous me direz sans doute qu'il faut être fou pour aimer de cette manière ; mais pour moi, je crois qu'il n'y a qu'une sorte d'amour et que les gens qui n'ont point senti de semblable délicatesse n'ont jamais aimé véritablement. »

Cet amour malheureux, la ruine de sa santé, un travail incessant, durent développer chez Molière un penchant à la tristesse qui lui était naturel. C'est comme la peine attachée à ce don d observation qu'il eut à un si haut degré; il alla au fond des choses humaines; le

1. On a retrouvé l'acte de mariage de Molière. Il atteste qa'Arraandc Béjart était non la fuie, mais la sœui- de Madeleine Béjart. Quelques Diograplics ne sont pas convaincus par ce document; ils supposent que Madeleine, ayant intérêt à cacher qu'elle était mère de cette enfant, aurait obtenu de Marie Hervé et de Joseph iJéjart, ses parents, qu'ils acceptassent la paternité do la peliie fille. Or. comme elle naquit Vannée même ou Molière devint l'un des amants de Madeleine, il ne faut pas déclarer que les accusations de ses ennemis sont sans fondenirnt. — En somme, rien ne prouve qu'Armande lût fille de Molière; acconlons que rien ne prouve non plus qu'elle ne le fût pas, si ce n'est riionnètctè du grai-d poète : il nous parait qu'il laut avoir le goût du scandale, pour ne pas se con- Uutcr de cette preuve.

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