ACTE IV, SCEXE V
ELMIRE
Ah ! si d'un tel refus vous ôtes en courroux,
Que le cœur d'une femme est mal connu de vous !
I'^t;que vous savez peu ce qu'il veut faire entendre
Lorsque si faiblement on le voit se défendre !
Toujours noire pudeur combat dans ces moments
Ce qu'on peut nous donner de tendres sentiments
Quelque raison qu'on trouve à l'amour qui nous dompte,
On trouve, à l'avouer, toujours un peu de honte.
On s'en défend d'abord; mais de l'air qu'on s'y prend *,
On fait connaître ^ assez que notre cœur se rend ;
Qu'à nos vœux, par honneur, notre bouche s'oppose,
Et que de tels refus ^ promettent toute chose.
C'est vous faire, sans doute, un assez libre aveu,
El sur notre pudeur me ménager '* bien peu.
Mais puisque la parole en est enfin lâchée,
A retenir Damis me serais-je attachée ?
Aurais-je, je vous prie, avec tant de douceur
Écoulé tout au long l'offre de votre cœur?
Aurais-je pris la chose ainsi qu'on m'a vu faire.
Si l'ofire de ce cœur n'eût eu de quoi me plaire ?
Et lorsque j'ai voulu moi-même vous forcer
A refuser l'hymen qu'on venait d'annoncer,
Qu'est-ce que celte instance a dû vous faire entendre,
Que l'intérêt qu'en vous on s'avise de prendre,
Et l'ennui qu'on aurait que ce nœud qu'on résout
Vînt partager du moins un cœur que l'on veut tout ^ ?
on dit que l'Iiypocrisie était plus liabile. La défiance ne manque pourlant pas dans ce rôle, comme l'attestent ces deux veis ; mais, à côté de la défiance, il y a la passion. L'une fait oublier les avertissements donnés par l'autre.
1. Qu'on s'y prend. Y est expéditif dans cette locution ; on disait avec le même sens se prendre : « Klle se prend d'un air le plus charmant du monde aux choses qu'elle tait. » [Av., I, ii.)
2. On fait connaître. Les commentateurs remarquent que, si la clarté grammaticale peut souft'rir de cet emploi répété du pronom indéfini, cette légère obscurité exprime très bien l'embarras délicat qu'Elmire éprouve en réalité. J'ajoule qu'elle favorise aussi ses réticences et ses réserves calculées.
3. De tels refus. Comme on l'a dit, un hypocrite peut contrefaire la vertu, non la comprendre. Tartufl'e sera donc très disposé à croire Elmire déclarant que sa propre vertu, et celle île son sexe en général, ne sont que pure hypocrisie.
4. Afe ménager. User de retenue, u Je me ménage (pour ne pas trop parler de madame de Griguan) selon les lieux, les temps et les personnes avec qui je suis. » (SÊviGNÉ, 6 janvier 1672).
5. Veut tout. « Dira-t-on que l'obscurité de ces vers, les que qui y abondent, leur embarras en un mot est là pour traduire celui d'Elmire...? mais il est à remarquer que le reste du réie d'Elmire en cette scène est fort net... même un peu
C'est sans doute, madame, une douceur extri'me
Que d'entendre ces mois dune bouche qu'on aime;
Leur miel, dans tous mes sens, fait couler à longs traits
Une suavité' qu'on ne goûta jamais.
Le boiihfur de vous plaire est ma suprûnie élude,
Et mon cœur de vos vœux fait sa béatitude ;
Mais ce cœur vous demande ici la liberté
D'oser douter un peu de sa félicité.
Je puis croire ces mots un artifice honnôle
l*our ni'obliger à rompre un hymen qui s'apprête,
Lt, s'il faut librement m'expliquer avec vous.
Je ne me lirai point à des propos si doux,
Qu'un peu de vos faveurs, après quoi je soupire,
Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire,
Et planter* dans mon âme une constante foi
Des charmantes bontés que vous avez pour moi.
ELMIHE, après avoir toussé pour avertir son mari.
Quoi ! vous voulez aller avec celte vitesse. Et d'un cœur, tout d'abord, épuiser la tendresse'? On se tue à vous l'aire un aveu des plus doux ; Cependant ce n'est pas encore assez pour vous 1 Et l'on ne peut aller jusqu'à vous satisfaire. Qu'aux dernières faveurs on ne pousse l'affaire !
Moins on mérite un bien, moins on l'ose espérer. Nos vœux sur des discours ont peine à s'assurer. On soupçonne* aisément un sort tout plein de gloire, Et l'on veut en jouir avant que de le croire. Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés, Je doute du bonheur de mes témérités^; El je ne croirai rien que vous n'ayez, madame, Par des réalités su convaincre ma flamme.
cru. Ces quatre vers courent doue risque d'ctre tout simplement quatre mauvais vers. • (Sainte-Bbuve.)
1. Suavité. Cf. plus bas: béatitude. Tartuffe ne peut se défaire du langage de la mysticité.
2. Planter. Exp. de la langue théologique. «Ce n'est point par la force que la foi a été plantée. » (Bouhdalodb, Carême, I.)
3. Epuiser ta tendresse. Cette eipressiun sj forte appartient à Molière. Je ne la retrouve dans aucun des écrivains du temps.