‹ Tarzan Edgar Rice BurroughsChapitre 15 sur 24 · LA TOMBE SOLITAIRE · texte numérisé non relu

LA TOMBE SOLITAIRE

Stimbol ne pouvait rien distinguer, dans l’obscurité qui régnait sous la tente. Il entendit pourtant une respiration inégale, pareille à celle d’un homme dont le sommeil est agité. Le meurtrier rassembla alors tout son courage et se mit à ramper dans cette direction, puis, lorsqu’il fut au pied de la couche, il leva son poignard et, fermant les yeux, l’enfonça jusqu’à la garde dans la poitrine de l’homme étendu !

Alors, tremblant de tous ses membres, il se rua hors de la tente et se précipita dans la direction de celle d’Ibn Jad. À demi évanoui, il roula sur le seuil. Le cheik, attiré par le bruit, sortit de dessous les tentures qui fermaient l’appartement des femmes et se pencha sur le visage livide de Stimbol.

« Que fais-tu ici, Infidèle ? lui dit-il d’un air surpris.

- C’est fait, Ibn Jad ! murmura Stimbol.

- Quoi donc ?

- J’ai tué Tarzan, le Seigneur de la Jungle ! »

Le cheik recula de trois pas, la mine horrifiée.

« Par Allah ! hurla-t-il. Tollog ! Où es-tu ? Hirfa ! Ateja ! Avez-vous entendu ce que vient de dire ce chien ? » Hirfa et Ateja se précipitèrent.

« L’avez-vous entendu ? répéta Ibn Jad. Il a assassiné mon ami, mon allié, Tarzan, le grand cheik de la jungle ! Motlog ! Fahd ! Venez ici ! Vite ! »

À ces cris, tous les Arabes se précipitèrent hors de leurs tentes et accoururent. Stimbol, atterré, demeurait sans voix.

« Emparez-vous de lui ! hurlait le cheik. Il a tué Tarzan, notre allié, qui devait nous protéger de tous les dangers sur ces terres ennemies ! Hélas ! Hélas ! Que vont penser ses guerriers ! Allah m’est témoin que je n’ai pas voulu cela, et que cet abominable meurtrier sera puni par moi de façon exemplaire ! » Toute la tribu se pressait maintenant autour de son chef et écoutait, non sans quelque surprise, ces protestations d’amitié rétrospective à l’égard de Tarzan.

« Emportez cet homme ! poursuivit le cheik. La vue du meurtrier de mon ami m’est trop pénible ! Demain, dès le matin, il subira son châtiment ! »

On traîna Stimbol, plus mort que vif, sous la tente de Fahd, à qui sa garde fut confiée. Lorsque les Bédouins se furent éloignés, celui-ci se glissa près de Stimbol, étendu à terre et étroitement lié.

« As-tu vraiment tué le Seigneur de la Jungle ? dit-il à voix basse.

- Ibn Jad m’a incité à commettre ce crime et, maintenant, il se détourne de moi ! gémit Stimbol.

- ... Et demain matin, tu seras exécuté, afin que le cheik puisse montrer qu’il a puni le meurtrier du Seigneur de la Jungle ! dit Fahd.

- Sauvez-moi, Fahd ! supplia Stimbol. Sauvez-moi et je vous donnerai des millions, je le jure ! Dès que j’aurai atteint le premier poste européen, je ferai venir l’argent, et je vous le verserai ! Songez-y bien, Fahd, des millions...

- J’y songe, Infidèle, répliqua le Bédouin, et je crois que tu mens ! Il n’existe pas une somme aussi considérable dans le monde entier !

- Je vous jure que ma fortune se chiffre par millions... Si je mens, vous pourrez me tuer... mais sauvez-moi, sauvez-moi !

- Des millions ! murmurait Fahd. Et si par hasard il disait vrai ?... Écoute, Infidèle, je ne sais si je pourrai te sauver, mais je vais essayer. Si je réussis et que tu oublies ta promesse, je te tuerai, dussé-je parcourir le monde entier pour te retrouver. Tu as compris ? »

Pendant ce temps, Ibn Jad avait appelé deux esclaves et leur avait ordonné d’emporter le cadavre de Tarzan au bord de la forêt, où ils creuseraient une fosse pour l’y enterrer.

S’éclairent avec des lanternes de papier, les deux esclaves se rendirent à la tente fatale, enveloppèrent la victime de Stimbol dans un vieux burnous et l’emportèrent pour exécuter leur triste besogne. Ainsi, c’est sous les arbres tutélaires qu’il aimait tant que fut creusée la tombe de Tarzan, Seigneur de la Jungle...

Les esclaves déposèrent le corps dans le fond de la fosse qu’ils comblèrent ensuite. Puis ils égalisèrent le terrain et abandonnèrent la tombe anonyme et solitaire.

De bonne heure, le lendemain, Ibn Jad convoqua tous les anciens de la tribu. On s’aperçut alors que Tollog était absent, et toutes les recherches que l’on tenta furent vaines. Fahd émit la supposition qu’il était allé chasser à quelque distance, et les Bédouins se rangèrent à son avis.

Ibn Jad exposa alors à son conseil que, pour échapper aux soupçons des guerriers de Tarzan quant à la participation de la tribu à son assassinat, il convenait de prouver sa bonne foi en faisant immédiatement justice au meurtrier. Il n’eut pas de dif-

ficultés à persuader ces fanatiques d’enlever la vie à un chrétien, mais il trouva un contradicteur inattendu en la personne de Fahd.

« Il y a deux raisons pour lesquelles j’estime que nous ne devons pas exécuter l’Infidèle, dit-il.

- Par Allah ! quelles sont-elles ? demanda Ibn Jad, surpris.

- Cet Infidèle est un homme riche et puissant en son pays. Si nous épargnons sa vie, il peut nous verser une grosse rançon, tandis qu’une fois mort il ne nous sera plus d’aucune utilité. Si nous avons la chance que les guerriers de Tarzan n’apprennent pas sa mort avant que nous soyons en sécurité, nous n’aurons plus aucun avantage à avoir tué Stimbol, et, d’ailleurs, si nous le tuons maintenant, ils peuvent très bien ne pas nous croire, lorsque nous leur dirons que nous l’avons exécuté en punition du meurtre de Tarzan.

« En revanche, si nous lui laissons la vie jusqu’au moment où nous aurons affaire aux guerriers de Tarzan, nous pourrons leur dire que nous l’avons gardé prisonnier pour qu’ils puissent eux-mêmes exercer leur vengeance.

- Tes paroles ne sont pas dénuées de sagesse, Fahd, dit Ibn Jad en réfléchissant, mais si Stimbol essaye de se disculper en disant que c’est nous qui avons tué Tarzan ?

- Par Allah, c’est bien facile à éviter, dit un des anciens de la Tribu. Il n’y a qu’à lui arracher la langue pour l’empêcher de parler !

- Tu es la sagesse même, Mohamed ! s’écria Ibn Jad. C’est ce que nous allons faire !

- Par Allah, non ! fit vivement Fahd. Mieux nous le traiterons, plus forte sera la rançon que nous pourrons exiger de lui !

- Eh bien, après tout, rien ne presse, dit Ibn Jad. Nous verrons si nous pouvons l’épargner, ou bien s’il faut lui arracher la langue et le livrer aux hommes de Tarzan. »

Et c’est ainsi que le sort de Stimbol fut laissé dans la main des dieux. Ibn Jad, délivré alors de ce souci, tourna toute son attention sur le succès de son entreprise pour pénétrer dans la vallée interdite. Avec une importante escorte, il se rendit en personne auprès du chef Galla pour avoir un entretien avec lui.

En s’approchant du village de Batando, il aperçut un immense camp abritant de nombreux guerriers, et il comprit clairement ce qu’il avait déjà pressenti : à savoir que sa situation était fort précaire et que, pour s’en tirer, il lui faudrait accepter, de la meilleure grâce possible, les conditions que le vieux chef mettrait à sa collaboration.

Batando le reçut avec assez de bienveillance et lui affirma que, dès le jour suivant, il le guiderait jusqu’à l’entrée de la vallée, mais il exigea qu’auparavant le cheik libérât tous les esclaves Gallas en sa possession.

« Comment ferons-nous si nous n’avons plus de porteurs ni de serviteurs ! » s’écria Ibn Jad.

Batando haussa ses noires épaules.

« Laisse-les moi au moins jusqu’à ce que je sois revenu de la vallée ! implora le cheik.

- Non ! » dit simplement Batando.

Dès le lendemain matin, le signal du départ fut donné par Ibn Jad à ses Bédouins. Tous les Gallas emmenés en esclavage furent libérés et allèrent rejoindre leurs frères, qui les attendaient autour du camp des Arabes et qui les accueillirent avec de grands transports de joie.

Alors, la tribu s’ébranla et se dirigea vers la vallée qui hantait les rêves d’Ibn Jad ; elle était guidée par les Gallas selon la

promesse qu’ils avaient faite. Stimbol, abandonné, tremblant, hagard, marchait en traînant le pas, encadré par deux jeunes Bédouins armés jusqu’aux dents et qui ne le perdaient pas de vue un seul instant.

Ils étaient maintenant arrivés au bord des montagnes et suivaient une piste invisible aux yeux des Bédouins, qui conduisait à la Vallée du Sépulcre par le Nord. À la fin du second jour, ils campèrent sur un sommet rocailleux. Alors Batando s’approcha d’Ibn Jad et lui désigna un ravin étroit qui débouchait non loin du campement.

« De là, tu parviendras tout droit à la vallée, dit-il. Tu n’as plus besoin de nous et nous allons retourner à nos villages. À l’aube, nous te quitterons. »

Et, en effet, lorsque l’aurore parut, le lendemain matin, le cheik s’aperçut que tous les Gallas s’étaient silencieusement retirés pendant la nuit. Mais il ignorait que, s’ils étaient partis si vite, c’était à cause de la terreur que leur inspiraient les mystérieux habitants de la redoutable vallée, d’où nul Galla n’était jamais revenu vivant...

Cette journée fut employée par les Bédouins à établir un solide camp retranché, dans lequel les femmes et les enfants pourraient attendre en sécurité le retour des guerriers, lorsque ceux-ci reviendraient victorieux de l’expédition qui devait leur permettre de ramener tant de richesses.

Le lendemain, laissant quelques vieillards et quelques jeunes gens pour protéger le camp, le cheik s’éloigna, accompagné par ses guerriers les plus éprouvés, en une file interminable. Ceux qui restaient les virent s’enfoncer lentement dans l’étroit ravin qui devait les conduire à la vallée mystérieuse du trésor de Nimmr.

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